TOMBES FRANÇAISES EM PLEIN CHAMP
(Section photographique de l'Armée.}
Quelques-uns de ces drapeaux ont la nouveauté des fleurs fraîches. D'autres pâlissent. D'autres sont des spectres de drapeau. Ils ressusciteront en toute splendeur, le jour de la victoire définitive. Près des tombes, voici des bouteilles où les parents des naufragés indiquent un nom, sur un papier, et demandent aux visiteurs s'ils savent quelque chose du cher dispaïu. Des tombes en pleins champs; des tombes à la lisière des bois, le long des haies; des tombes le long des chemins, près des jardins, contre les premières maisons des villages. Des tombes parmi les betteraves. Des tombes parmi les pommes de terre. Un écriteau porte ces mo"ts : « Honorez les tombes, respectez les cultures ». Avis très simple, très digne, plein d'une justesse saisissante.
De très vieille France, la région qui s'étend de Reims vers Rethel, vers Vouziers vers Châlons, semble disposée pour les plus grandes batailles. Depuis Attila jusqu'à Guillaume II, elle n'a pas manqué à cette destination.
La pauvre Champagne nue et fine, un pau maigre, celle même qu'on appelle «la pouilleuse.), est un pays aux vastes horizons. Elle s'orne, çà et là, de sapinières dont les pointes aiguës se dessinent en correctes légions. Terre si légère que le paysan enrichit et bonifie à l'aide d'engrais choisis, et où le moindre obus creuse un enton-
noir de craie ! Les habitations sont établies le long des rivières, surtout à la source, c'est-à-dire, dans le langage du pays, à la somme. De là, les Somme-Vesle, Somme- Suippes, Somme Bionne, etc., qui se succèdent sur la route et reviennentsi fréquemment dans les communiqués. A Somme-Suippes, la source jaillit à l'ombre de l'église; dans d'autres villages, sous le chœur même. La flamme du sanctuaire semble un hommage à l'eau, à l'eau pure qui abreuve l'homme et nourrit la terre nourricière. Après Somme-Bionne, Valmy, plateau nu sur lequel nous aurons un second monument à élever. Pays laborieux et probe ! Pays respectueux des lois, même des lois fiscales ! Un percepteur évacué nous dit : « Sur 200000 francs, il y en avait à peine 83 d'irrécouvrables. Les contribuables sont aussi pour nous des amis ».
Vaste dans la vaste plaine, Reims, la ville du sacre, se signale au loin par sa hautecathé- "drale. Les deux tours, puissantes et gracieuses, semblaient le tout de la cité : de même, au loin, sur l'océan, la mâture semble le tout du navire.
La cathédrale est l'irrésistible but de tous les regards. Il appartenait a la barbarie allemande de faire de ce but une cible. Cette cathédrale martyre était par essence un monument de fête. Elle fut conçue et exécutée dans la joie. En elle tout foisonne et resplendit de beauté. Des siaïues sans nombre la décoraient ou plutôt constituaient sa matière même. Polypier de sculptures, agrégat de chefs-d'œuvre, alléluia cristallisé. Lumineuse dès l'entrée, elle s'annonçait comme une œuvre d'irradiation, comme un temple de triomphe. On avait voulu que toutes les clartés du ciel tombassent sur le front du nouveau roi. Au lieu de placer des sculptures dans les tympans des portails, on y avait creusé des rosaces, grandes roses de pure flamme toutes parfumées d'encens. Combien nous aimions le Christ du portail nord ! Tenant le globe dans la main droite, il levait deux doigts de la main gauche pour nous bénir. Il était drapé dans sa robe, si simplement. Les manches de sa tunique se serraient à ses poignets. Sa barbe, assez courte, laissait deviner la jeunesse de la face. Sous sa moustache, sa bouche semblait si clémente, un peu songeuse. Plissé de rides horizontales, son front était soucieux. Soucieux, ô Jésus, et cependant clément. Ah! ceci était là chose toute nouvelle, la beauté inconnue jusqu'alors, dans un art où les beautés étaient sans nombre ! Ceci était la bonté. Le Christ de Reims a été décapité par un obus allemand. Combien nous aimions, sur la droite du grand portail, la belle et généreuse Dame de Reims? Ses chastes voiles l'enveloppaient,
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l'église de somme suippes avant le bombardement.
(Section photographique de l'Armée )
avec une grâce tendre et discrète. Elle tenait un livre dans sa main droite. Sous son voile, ses cheveux aux fines ondulations encadraient son délicieux visage. Elle semblait nous considérer avec attention, avec noblesse, avec bonté, elle aussi! L'incendie allumé par l'ennemi l'a défigurée à jamais. Et l'ange au souvenir immortel, dé:apité comme le Christ. L'ennemi a voulu tuer le sourire de Reims, le sourire de France.
Ce que les Vandales contemporains détestaient dans Reims, cyest son incomparable passé. Reims a été une grande ville des Gaules, toute dévouée à César. Vinrent les premiers Vandales et les Huns. Clovis se fit baptiser par l'évèque de Reims, saint Rémi. Faut-il rappeler que l'huile de l'ampoule, apportée alors par une colombe, servit désormais au sacre de nos rois ? Au x" siècle, Reims eut de brillantes écoles: Gerbert qui y enseigna devint pape. Au xve siècle, Jeanne d'Arc rendit à Charles VII les clefs de la grande cité champenoise et, debout, te.nant haut son étendard, assista au sacre qui achevait l'œuvre de rédemption française. En i S 14, Reims eut cette gloire d'être assiégée sans avoir été fortifiée. Elle endura toutes les souffrances. Napoléon y gagna une des victoires suprêmes de la suprême campagne. Quand on entrait à Reims, il était impossible de ne pas être surpris par l'aspect d'une richesse si franche, d'un si fastueux bienêtre, d'une vie si éprise d'elle-même. Le vin qu'on garde ici comme un trésor dans des caves qui sont de gigantesques écrins, c'est de l'or potable. Brillant, éthéré, presque immatériel, il pétille et ses globules forment comme des myriades de petites âmes qui frémissent, s'épanouissent et se répandent dans notre esprit. Il s'est, paraît-il, victorieusement défendu contre les gloutons d'outre-Rhin qui le maltraitaient. En leur indigne cerveau, son feu subtil s'est mué en fumées vengeresses. Le caractère rémois, à qui la guerre actuelle ajoutera un relief d'héroïsme symbolisé par son maire et son archevêque, offre des contours et un relief précis. On y distingue d'abord l'orgueil local : Reims, centre du monde ; Reims, monde véritable 1 Ceci n'est pis du tout provincial. Au contraire, un Rémois ne se sent pas touché par le mot de province; Rémois n'est pas Champenois. Prompte, facile et gaie, son intelligence s'exalte aux choses d'art, d'industrie, d'argent. Ici naquirent le grand teinturier du xve siècle, Gobelin ; le net etpuissant graveur de Louis XIV, Nanteuil ; enfin, notre grand Colbert. En face de la cathédrale, à deux pas de l'ancienne hôtellerie de 1 Ane rayé, où la famille de Jeanne d'Arc avait été reçue par la municipalité, voilà, au ras du sol et, mêlée pour ainsi dire aux passants, exposée aux obus comme eux, puis évacuée avec le dernier habitant, en mai 1918, la statue de celle qu'on attendait : Jeanne la Rédemptrice. Paris connait bien cette statue.
C'est l'œuvre du sculpteur de Nogent-sur Seine, Paul Dubois. Sur son cheval carapaçonné, la bonne Lorraine tient en main son épée qui n'a jamais servi qu'à montrer le chemin.
L'idéal de l'âme allemande, C'est une déesse d'en bas A qui les guerriers font offrande Du sanglant butin des combats.
Ne laissant passer, horde fière, Que les héros de cruauté, Pour leur verser à flots la bière Et l'hvdromel d'éternité.
C'est la tragique Walkyrie Au service du sombre Odin, Qui, dans une âpre rêverie, Veille à laportede l'Eden,
Mais l'idéal de l'âme humaine, Français, notre idéal, à nous, C'est la grande et bonne Lorraine Au cœur inébranlable et doux,
I g I 4 - — LA GUERRE DU DROIT. IOl3
Si simple en sa robe de serge, Soucieuse du cher village,
Paysanne de Domrémy, Clémente à tout déshérité,
Gardant en son âme de vierge Elle ne hait que le pillage,
L'horreur du sang de l'ennemi. Le blasphème et l'indignité.
Toute de grâce enveloppée, Aujourd'hui, Jeanne la sublime,
Quand elle va, l'épée en main, Rédemptrice au pur dévouement,
Elle ne brandit cette épée D'un geste repousse à l'abîme
Que pour montrer le droit chemin. Le hideux génie allemand.
Nuit et jour, toutes les merveilles de Reims ont subi les obus de l'ennemi : l'église Saint-Remy, la Maison des musiciens, l'arc de triomphe que les Romains ont dressé et qui revoit les Barbares. Les ruines s'accumulent, dans cette grande ville qui, au commencement du xixe siècle, ne comptait pas 40000 habitants et qui, à la veille de la guerre, en comptait près de iboooo. Le plus grand nombre des maisons anéanties ! Plus une seule maison intacte. Sur les murs de l'hôtel de ville à demi calciné, nous distinguons un lambeau d'affiche blanche. Elle a été placardée là par l'ennemi, en août 19 14. « Si la population oserait, sous une forme quelconque, soit ouverte ou cachée, de prendre part aux hostilités contre nos troupes, les punitions les plus diverses seront infligées aux ré fractaires. Les villes ou villages qui prendront part au combat contre nos troupes, feront feu sur nos bagages ou colonnes de ravitaillement, ou mettront entrave aux entreprises des soldats allemands, seront fusillées immédiatement. » Pitoyable syntaxe, grammaire plus pitoyable encore. Oserait, seront, feront, etc. Mais il s'agit bien de grammaire et de syntaxe! Les Allemands estiment qu'un vainqueur parle toujours assez correctement. D'ailleurs, ces incorrections elles-mêmes ne semblent-elles pas accentuer les menaces? Pour le commandant des troupes allemandes, les villes et les villages prendront part au combat, feront feu, mettront entraves aux entreprises des soldats allemands et seront fusillés. Pas de doute, pas de conditionnel possible! Le futur fait loi. Soulignons encore une fois les mois : « ceux qui mettront des entraves aux entreprises des soldats allemands, Jusillès! On sait quelles étaient ces entreprises : le pillage, l'incendie, le viol, le massacre. D'ailleurs, en août 1914, l'ennemi ne faisait que reproduire les proclamations qu'il avait déjà placardées sur nos murs quarantequatre ans auparavant, en août 1870. En voici une de 1870 qui fait pendant à celle de 1914. « Or dre. Ayant pris possession de la ville et forteresse de Reims, j'ordonne ce qui suit : Les chemins de fer, les routes et les communications télégraphiques dansla ville de Reims même, ainsi que dans la proximité immédiate de la place, doivent être protégés contre toute possibilité de destruction; il est surtout nécessaire de protéger, par une surveillance minutieuse, les bâtiments publics situés le long des lignes de communication. La ville sera tenue responsable de toute contravention contre cet ordre; les coupables seront poursuivis et fusillés; la ville sera frappée de contributions considérables. J'ajoute qu'il est, d'ailleurs, dans le propre intérêt de la population de se conformer aux prescriptions précédentes. Elle aura ainsi le moyen d'éviter de nouvelles graves pertes, en reprenant en même temps ses occupations ordinaires ».
A Reims, de toutes parts, apparaît li cathédrale martyre, cadavre divin à demi rongé par les flammes. La destruction de sa haute toiture l'a si cruellement diminuée 1 Mais ses deux tours se dressent toujours, pleines de cicatrices, dans un geste d'imprécation.
Nous traversons les endroits où l'ennemi a fait ripaille et où ses chefs se sont enivrés si germaniquement que les soldats étaient lorcés de les hisser dans leur
automobile comme des sacs de'hordants. De nos villages, bombardés sans trêve, il ne reste plus que quelques squelettes de maisons, soutenus par des sacsàteneet des liges de bois, c'est-à-dire «organisés» en points d'appui. Plus loin, une forêt. Oui. c'était une forêt. Elle a succombé arbre par arbre. En voilà une autre que nos soldais cnt abattue pour consolider leurs tranchées. Elle aussi a fait son devoir jusqu'à la mort. Avant la guerre, nous constations, ici même, non sans une mélancolique ironie, que le bois devenait bon à tout, puisqu'on en tirait même du papier pour les livres, du feutre pour les chapeaux, du cuir pour les souliers. Aux abatteurs d'arbres, nous disions : « Si vous détruisez les forêts, comment empêcherez-vous les inondations? » Après cette guerre, à nos prochaines fêtes de l'arbre, nous célébrerons les forêts tombées au champ d'honneur, pour arrêter l'inondation sanglante de la barbarie.
Malgré tant d'épreuves et de tortures, Châlons-sur-Marne n'a rien de changé, hormis les enseignes de certaines maisons. Presque partout, on vend des choses militaires et paiticulièrement la chose militaire la plus indispensable, laquelle arbore le nom technique de « Ravitaillement. » Les hôtels regorgent d'uniformes. Des restaurants se sont ouverts dans les maisons qui semblaient les moins destinées à à cet usage. Je passe devant la maison que j'ai habitée, à Châlons. Elle me regarde et je ne la connais plus. Au moment où nous arrivons devant la préfecture, un combat aérien s'engage. Dans le ciel d'un bleu léger éclosent des boules blanches qui peu à peu s'effilochent et s'évanouissent pour faire place à d'autres. « — C'est un taube sur lequel nous tirons. — Où est-il? — A droite de la dernière boule blanche. Le voyez-vous, tout blanc lui-même t On dirait un simple trait. Il ne sera donc pas touché, le bandit ! » Le groupe de bons Français qui suivent les péripéties du combat s'appuie contre le buste du préfet de Jessains. Ce préfet a son monument en face de la préfecture où il a résidé pendant plus de trente années consécutives. Certes, après avoir servi tant de gouvernements et assisté à tant d'événements de toutes sortes, cet homme d'expérience pouvait penser avoir fait le tour des.choses humaines. Lève les yeux, préfet : voilà du nouveau!
Au bureau de l'état-major, on nous amène un prisonnier. C'est un pauvre diable imberbe, hâve et hagard. Sa tunique couleur de boue semble mince comme une feuille de papier. Il explique qu'il est Meclclembourgeois, que trois fois de suite on l'avait réformé, mais qu'à la fin on l'a amené aux premières lignes et qu'il n'en pouvait plus. Qu'était-il dans la vie civile? Cordonnier. Ses hautes bottes vingt fois « remontées » sont dans le plus piteux état. On chercherait peut-être vainement, sur terre et sous terre, cordonnier plus mal chaussé.
Le Cirque de Châlons est devenu le temple du mimétisme. Dès l'entrée, nous frôlons d'énormes rouleaux de toiles peintes. De cette porte sont sortis, pour une seule opération, 460 kilomètres de toile couleur de Champagne, couleur d'Argonne, couleur de Woëvre. Par là encore, la guerre est un retour à la nature. Les animaux prennent la ressemblance du sol pour échapper aux regards de leurs ennemis. Les lièvres français sont couleur de glèbe; les lièvres du pôle, couleur de neige; les sauterelles, couleur des herbes; les crevettes, couleur du sable mouillé. De même, les costumes militaires d'aujourd hui, bleu horizon des Français, kaki des Anglais, gri* vaseux des Allemands, rendent les troupes en présence moins visibles. De même, les navires des différentes puissances ont pris les nuances de la mer : les cuirassés allemands, gris clair; les torpilleurs allemands, noirs; les sous-marins allemands, vert-bouteille; les navires français, bleu-pâle.
Vaste atelier de décors militaires, ce cirque est plein de faux canons, de faux