‹ 1914Chapitre 132 sur 215 · OU · texte numérisé non relu

OU

L \ GUER RE Dl' I' ROIT,

IOl5

arbres, de fausses sentinelles, de faux morts, des monceaux de faux morts, pour la plupart déchaussés, par respect pour la vraisemblance. Un des faux morts est du plus terrible effet. C'est un soldat français, tombé à genoux, le nez en terre et casque renversé non loin de lui. L'artiste a reproduit les moindres détails de la capote usée, de la nuque repliée, des mains exsangues Notre pauvre soldat avait été tué net tout près des tranchées ennemies. En hâte on a exécuté cette image exacte qui est creuse et forme un poste de guetteur. On devait la substituer au vrai mort la nuit suivante. Mais cette nuit-là, les Allemands enlevèrent le vrai mort. Voila un chef-d'œuvre perdu. Ce faux arbre près du faux mort est un autre chef-d'œuvte d'exactitude, mais qui aura son emploi. Il reproduit exactement un arbre de notre front. C'est un vieux chêne sec, décapité, ébranché, déchiqueté par les obus. Pour que tout en lui lût ressemblant, nos hommes sont allés la nuit prendre au modèle quelques morceaux d'écorce. Nous installerons la nuit prochaine, à la place de l'arbre vrai, l'arbre laux qui contient un périscope de tranchée.

Instrument, doublement merveilleux, qui permet de voir au loin en restant à l'abri :

immensité et immunité !

Les ouvriers qui travaillent à ces chefsd'œuvre sont pour la plupart des artistes célèbres. Nous serrons la main à nos trois derniers prix de Rome.

Jamais on n apportera

trop de soin à de pareils trompe-l'œil. Les faux canons, les faux mortiers, les faux caissons d'obus sont examinés à la loupe par l'ennemi, sur les photographies qu'en prennent des aviateurs. Aussi, est-on forcé de donner aux fausses douilles d'obus un reflet métallique. Trompe-l'œil digne d'Apelle et de Zeuxis ! En quittant le cirque, nous trébuchons dans une taupinière si bien imitée que nous croyons en voir sortir des fourmis. Ce qui en sort, c'est une mitrailleuse.

Dans les villages des environs, les femmes ont délibérément remplacé leurs maris pour tous les travaux. Gloire à l'héroïsme agricole! Depuis le premier jour de guerre, elles partent, chaque matin, avec un attelage, pour herser ou semer. En voici qui conduisent la charrue. Dure tâche. Le petit doigt de chacune de leurs mains, nerveusement crispé sur le mancheron, par un constant effort, restera ankylosé pendant toute leur vie. Les blessés de guerre, mes frères, peuvent leur ouvrir leurs rangs : elles en sont dignes.

Derrière le front, les femmes fauchent des foins, rentrent les blés, construisent les meules. Lourde besogne, sous le lourd soleil ! Pas un mot de récrimination. Ne vous hasardez pas à les plaindre. Elles disent: «Ce n'est rien, auprès de ce

BOUTE CAMOUFLÉE.

ioio

Ifll4. — LA GUERRE DU DROIT.

qu'endurent nos hommes. » L'une d'elles ajoute : « Au fond, eux et nous, nous faisons la même chose. Nous veillons au grain ». Ce sourire n'est-il pas comme une ravissante fleur de France! Jadis, dans le vieux langage lorrain, pour exprimer qu'un homme, à force de travail, obtenait un bon succès, on disait : « Il se défend ». Tous les bons Français et toutes les bonnes Françaises se défendent dans ce sens-là.

Miracle du labeur! Les vieux ont rajeuni. Suivant la dure loi rustique, ils n'étaient plus rien depuis le jour où leurs fils avaient été quelque chose. Aujourd'hui, remplaçant leurs fils qui se battent ou qui sont tombés pour les défendre, ils se rendent au travail, redressés vers le ciel de toute leur taille, eux qui, avant la guerre, assis sur le banc, semblaient attirés irrésistiblement vers la terre.

Dans un des villages que nous traversons, un enfant qui conduisait des bœufs

Page 1