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VUE SUR LE CHATEAU PENDANT LE BOMBARDEMENT

(Section photographique de l'Armée.'

grandes prairies mystérieuses de là-bas ; ils semblent une illustration de Fenimore Cooper ou du capitaine Mayne Reid, égarée dans la biographie de Mme de Pompa dour, fille de La Ferté-sous-Jouarre. Autour de nous, de tous côtés, s'étendent des moissons. Dans la tragique région de la Marne, de la Vesle, de l'Aisne, elles n'ont pas trop souffert. Certes, il y a des champs qu'a bouleversés la bataille et des routes que les camions ont doublées de larges pistes, au détriment des blés ou des avoines. Cependant, partout en l'ensemble, les récoltes peuvent être très fructueuses. L'important,c'est toujours d'envoyer partout et à l'heure propice des moissonneurs.

A trois kilomètres de Château-Thierry, vers le sud-ouest, l'église d'Essommes, chef-d'œuvre de la plus pure époque ogivale, comptait parmi nos plus exquises images de France. La voici. Un vieux curé nous dit : « C'est elle et ce n'est plus elle ». En vérité, sa silhouette seule subsiste. Ruine sublime, au milieu des ruines modestes des maisons. Détruit, le château de Marigny-en-Orxois, à quatre lieues de Château-Thierry . C'était la résidence du frère de Mme de Pompadour, né Poisson,

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marquis de Marigny, directeur général des bâtiments, jardins, arts et manufactures du Roi : sa sœur lui fit donner, en outre, le titre de marquis de Vandières, sous lequel nom il rendit de réels services au pays. Grâce à lui, on recommença à construire le Louvre et on construisit Sainte-Geneviève, notre futur Panthéon, l'avenue Gabriel, le Palais de la Place de la Concorde. Grâce à lui, Carie van Loo et Boucher devinrent les peintres du roi. Grâce à lui, Constant ajouta maint chef-d'œuvre à cet incomparable Paris que les Allemands arrivés à Château-Thierry rêvaient de détruire. Tout Français est né constructeur.

Château-Thierry primitivement n'était qu'un château. Sur ce château, la barbarie allemande s'est en vain acharnée, parce qu'il n'en restait que des ruines et que ces ruines défient la malignité des hommes aussi bien que l'épreuve des siècles. Le mamelon qui domine la contrée n'a conservé que les bases des tours cylindriques, les murs sombres et les mystérieux souterrains. Ruines impérissables auxquelles la verdure rendra chaque année une vie ironiquement souriante.

Assiégée par Charles-Quint au xvie siècle, puis au xvne dans les guerres de la Fronde, la ville a été, en 1 8 14, ensanglantée par deux violents combats : Macdonald y abattu les Autrichiens et les Prussiens; quelques jours après, Napoléon Ier, vainqueur à Champaubert et à Montmirail, y a baitu les Prussiens. Us ont perdu là 3200 hommes: 1200 tués, le reste prisonniers. En face du pont, la jolie tour du beffroi, qui date du xvie siècle, est criblée de balles. Piètres chiffres! Miséricordieux projectiles de 1814 qui se contentaient d'étoiler les murs !

Aujourd'hui dans la ville, il n'y a presque plus un mur capable d'intercepter le maraudage, presque plus un toit capable d'intercepter la pluie, presque plus une fenêtre capable d'intercepter le vent Cependant la ville ainsi faite n'en est pas moins, pour nos soldats qui ont tant souffert, un asile délicieux. D'abord, ils se sentent chez eux, entièrement chez eux, ce qui est essentiellement reposant.

Les décombres auxquels on se heurte sont un chaos où tous les éléments de l'univers restent reconnaissables : moellons, plâtras, gravats, poutres, planches, lattes, ferrements, meubles, literie, vêtements, débris d'armes, cartouches, boites de conserves. Cela rappelle à la fois le marché aux puces et le tremblement de terre.

Cette maison était un « café ». Pas d'hésitation. On distingue, sous la poussière, des tables de marbre et, sous un monceau de débris sans nom, une tache verte qui fut évidemment un tapis de billard Par la porte aux gonds disjoints, entrent quelques soldats américains. Ils inspectent les lieux et soudain, au coin d'une armoire, aperçoivent deux ou trois balais. Armes irrésistibles. Les voilà aussitôt en besogne. Dans l'après-midi, en repassant par là, j'ai une surprise : le « Café » ressuscité. Les tables sont alléchantes et les banquettes hospitalières. Certes, beaucoup de choses manquent encore : par exemple, les glaces, les verres, les garçons, la dame du comptoir et les consommations Mais le décor ne laisse rien à désirer. Le billard sourit comme une prairie au soleil; ses billes et ses queues ont péri, mais son drap n'a pas un accroc. Contents de leur œuvre, les Américains se sont attablés et, gravement, écrivent des lettres. Ecrivons près d'eux. L'un d'eux nous présente son stylographe, avec le beau geste hospitalier dont son aïeul présentait le calumer.

En face de nous, des ouvriers militaires réparent le pont. Le pont de Château- Thierry était le modèle des illustres ponts à tabliers horizontaux, qui s'appellent pont de la Concorde, pont de Neuilly, pont de Nemours, Pont-Sainte- Vlaxence. Les arches du milieu ont sauté et leurs pierres forment dans la rivière un sinistre îlot. En attendant qu'une passerelle de fer soit installée sur ce qui reste de ce pont, on franchit la Marne sur deux ponts de bateaux improvisés en amont. Dans la rivière,

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loin.

parmi les herbes du courant et les joncs delà rive, beaucoup de poissons flottent, ■ventre en l'air. Ils ont été tués par les obus qui ont exploré dans l'eau. Nous les reconnaissons. Voici des girdons, des brèmes, des chevesnes. Voici un brochet. Voici même une tanche. L'obus a pénétré jusque dans la profondeur qui était le domaine que dime tanche jugeait inaccessible. Cette guerre sans pareille promène dans l'eau comme dans l'air une dévastation à laquelle rien n'échappe.

Près du pont, une statue de marbre nous montre toujours Là Fontaine debout, un manuscrit à la main. A ses pieds se blottit son favori, Jean Lapin. Désormais, le poète mérite de compter parmi nos mutilés de guerre. Sa jambe

PASSERELLE MÉTALLIQUE SUR LES RUINES DU PONT DE PIERRES DE CHATEAU-THIERRY.

v (Section photographique de l'Armée.)

droite est iracturée par un éclat d'obus. Jean Lapin lui-même a eu sa part du bombardement : il a perdu l'oreille droite à la bataille.

Le long de la Marne, les ormes plusieurs fois centenaires ont des branches abattues et des fûcs meurtris. Ils supportent cette épreuve en héros. Les projectiles, en pénétrant dans leurs fibres, ajoutent seulement quelques cicatrices aux nodosités des troncs. Sous leur ombre, sans cesse, passent d'énormes automobiles conduites par des Annamites. Attentifs au volant, ces petits êtres doux, aux yeux de diamant noir, aux frêles mains subtiles, semblent créés pour être mécaniciens. Les rou'es ont été réparées ou plutôt rapiécées à la vaille que vaille. Plus tard, on les réparera avec tout l'art du stoppage. L'important, aujourd'hui, c'est que les automobiles ne stoppent pas.

Dans cette ville en ruines, c'est pour nous une émotion étrangement charmante que de voir, quand vient le soir, quelques toits qui fument. Cette fumée des tons, ce

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n'est donc plus celle de l'incendie, mais celle du repas. Fumée idyllique, fumée virgilienne, sois bénie !

L'église, construite à la fin de la période ogivale, dresse toujours sa haute tour quadrangulaire aux imposants contreforts; Elle demeure à peu près intacte, malgré les obus qui ont éclaté près de son autel et dans son chemin de croix. Mais quel fabuleux bric à brac abritent ses voûtes ! Les Allemands y ont entassé tout ce qui, dans la ville, leur paraissait bon pour prolonger leur guerre, surtout du cuivre et de l'étain. Voilà pourquoi, sous le buffet d'orgues aux tuyaux à demi arrachés, on voit un si bizarre étalage de vases sacerdotaux, de casques de pompiers, de suspensions, de sujets de pendules, de candélabres, de bougeoirs, de lampes, de bobèches, de douilles d'obus, de casseroles, de bassines, de tuyaux, de statuettes de toutes sortes,

parmi lesquels surgit un lapin de bronze, presque aussi gros que le Jean Lapin de marbre à l'oreille cassée.

Ces bandits étaient excités au pillage par tout ce qu'ils trouvaient de plus précieux dans nos villes et même dans nos villages. On sait que la presse allemande publiait avec admiration le nombre incroyable de pendules, de montres et de bouteilles de vin fin qu'ils se partageaient.

La moindre maison de Champagne a, dans son grenier et sa cave, plus de trésors domestiques qu'un château de chez eux.

Sur les portes, un fourrier boche a écrit à la craie : « ig.Gotha ». Un de nos soldats, en passant, demande si c'est le chiffre des Gothas qui ont été abattus cette nuit. Un Américain qui comprend le français note cette plaisanterie comme excellente. Il est trop bon.

La maison de La Fontaine derrière sa large grille, la maison de La Fontaine demeure à peu près saine et sauve. Au rebord d'une fenêtre est placée une masse noire qui semble un engin de destruction: c'est un pain oublié par les Allemands. Son aspect répugnant écarte l'indiscret.

Devenue Musée, la maison du poète abritait force collections un peu mêlées et ingénues. On y avait réuni des portraits, des tableaux, des gravures, des autographes, des livres publiés sur la région, des armes préhistoriques trouvées dans les environs.

Un officier allemand a logé dans cetti maison. L'inventaire qu'on établira à l'aide de quelques vagues catalogues ne révélera jamais ce que cet intrus a pu prendre de gravures et de pièces curieuses. On peut seulement constater les emprunts qu'il a faits à la bibliothèque et à la panoplie : une brochure sur le siège

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