‹ 1914Chapitre 135 sur 215 · STATUE DE LA FONTAINE A CHATEAU-THIERRY · texte numérisé non relu

STATUE DE LA FONTAINE A CHATEAU-THIERRY

(Section photographique de l'Armée )

igM- — Lv C3UERRE DU DROIT. j02I

de Soissons, et une hachette de pierre taillée. Obligé de partir à l'improviste, il a laissé sur la table de nuit la hachette et la brochure.

Les voici! La hachette, longue de trois pouces et large d'un pouce, est remarquable par son bulbe de percussion, ses arêtes vives et son tranchant. Visiblement, elle a une valeur marchande. Mais ce qui nous frappe en elle, c'est sa prodigieuse innocuité, quand nous la comparons aux engins destructeurs inventés par la civilisation moderne : obus percutants, asphyxiants et lacrymogènes, dont les Allemands nous envoient des collections sans prix. Cette hachette appartient à l'âge d'or; la brochure sur le siège de Soissons appartient déjà à l'âge de fer. Ecrite, en 1871, par Emile Collet, secrétaire de la mairie de Soissons, elle n'est qu'un journal intime ayant pour unique mérite la sincérité. L'officier allemand qui l'a lue, le crayon en main, doit tenir un journal semblable. Puisse-t-il être aussi sincère! Il a souligné d'abord le passage suivant, daté du ij juillet i8jo :

« Notre victoire ne saurait être incertaine. L'excellent esprit qui anime notre armée, notre admirable armement, notre artillerie sans rivale, notre flotte cuirassée, nous rassurent pleinement. La grosse question pour nous n'est pas là. Elle est tout entière dans ce que nous aurons à faire de la victoire. Prendrons-nous les frontières du Rhin ou établirons-nous, de la Belgique à la Suisse, un rempart d'Etats neutres ? »

Autres passages soulignés du même crayon : << Le gouvernement français demande pour la défense de Soissons des artilleurs volontaires. » — « La place compte 1 20 pièces d'artillerie de diverses époques, de diverses formes, de divers calibres, et ces pièces sont servies par un nombre d'artilleurs insuffisant. » — « On cherche dans la ville s'il se trouve des officiers en retraite qui pourraient être employés dans les services administratifs de la guerre. Un seul offre ses services : M. Duplan. » — « Le 6 octobre 1870, le maire de Soissons s'adresse à la générosité publique. Il faut des chemises et des chaussures à nostroupes. » — « Le bombardement a commencé. Ici, c'est une maison meurtrie ; là, une devanture brisée ; là, un mur abattu ; là, un bâtiment effondré. Des cadavres sont conduits à l'Hôtel- Dieu. Les belles flèches de Saint Jean des Vignes sont mutilées. Ni l'évêché, ni l'hôtel-Dieu n'ont été épargnés. Le curé archiprêtre déplore le genre de guerre dont souffre la ville. La cathédrale est meurtrie en plusieurs points. Plus de 2 000 vitraux brisés !» — « Dans le mur d'enceinte de la ville s'ouvre une brèche longue de 3o mètres. La ville va être prise et pillée. Les pertes matérielles sont estimées à 1700000 francs. La mesure paraît comble. » — « Le 1 5 octobre, à 1 1 heures du soir, Soissons, investie depuis un mois, bombardée depuis quatre jours et trois nuits, capitule. La capitulation est signée par le colonel von Krenski, chef d'état-major du i3° corps d'armée, chargé des pleins pouvoirs de S. A. R. le grand-duc de Mecklembourg et le lieutenant-colonel gouverneur de Noiie. » A côté de ces mots, l'officier allemand, en juillet 1 9 1 S, a dessiné une croix de guerre. Nous croyons l'entendre rire, pendant qu'il soulignait ce texte et dessinait cette croix. Il se disait que, les villes de Château-Thierry et de Soissons étant prises comme en 1870, l'Allemagne dicterait de nouveau la paix à Versailles.

Or, il a été contraint de fuir en toute hâte. C'est la France qui, à Versailles, dictera la paix. Et Château-Thierry, comme Soissons, aura la croix de la Légion d'honneur.

Dans le jardin, nul obus n'a effleuré la magnifique aubépine que La Fontaine a plantée de ses mains. Le poète ne plantait des arbres que pour leurs fleuis. En ce moment, les aubépines n'ont plus de fleurs et leurs, fruits que les enfants du cru appellent «pochettes» sont à peine roses. Nous en détachons une

menue branche qui produit un effet charmant, entre l'innocente hachette préhistorique et la naïve brochure historique St-Candide.

Au moment de quitter la maison de La Fontaine, certaines recommandations très sages, que nos chefs font à nos soldats, nous reviennent à l'esprit brusquement et d'une façon poignante. L'ennemi a dû partir précipitamment, puisqu'il a abandonné une partie de son butin et laissé toutes les récoltes. Cependant, il a pris le temps de tendre des pièges très redoutables. Ce fil télégraphique qui, arraché, de son poteau, pend sur la route, gardez-vous d'y porter la main. Vous feriez éclater un explosif. De même, cette casquette jetée sur le sol. De même, cette pioche oubliée contre ce pan de mur. De même, cette branche d'arbre au travers de cette porte. De même, ce sac à terre au pied de cet escalier. De même, ce bel éclat d'obus sur cette marche d'escalier. De même, le tiroir entr'ouvert de cette commode. Autant d'appâts reliés à des détonateurs. Voilà un mort américain qui tient dans sa main une grenade. Examinez-le de près. La grenade qu'il tient n'est pas d'un modèle en usage chez les Alliés. Vous découvrez alors le fil qui la relie à la terre. Si vous aviez relevé ce mort sans songer à autie chose qu'à un pieux devoir, vous étiez pareil à lui. Or voici que, sur la grande table du salon, nous apercevons un livre qui, à travers le plâtras tombé du plafond, nous fait lire son titre tentateur : La Guerre du Droit. Si nous y touchons, serons-nous foudroyés ? La tentation est trop forte. Nous l'ouvrons, pour voir s'il est annoté par l'Allemand. En vérité, l'Allemand n'y a rien introduit. Aucun fil ne le relie ni au plancher ni au plafond. Il n'est pas condamné à un involontaire parricide.

En retraversant la ville où aucun habitant ne semble revenu, nous passons, pour couper au court, par un jardin aux murs ébréchés. Tout à coup, nous remarquons les traces récentes d'un travail hoiticole. Plus de doute.

Quelques pousses gourmandes ont été enlevées dans une treille ; quelques mauvaises herbes, enlevées autour des pieds de concombres. Notre étonnement est semblable à celui de Robinson découvrant, dans son île, la trace d'un pied humain. Ce jardin aurait-il gardé son jardinier ? Il l'a gardé. C'est un très vieux homme maigre, en bras de chemise et en tablier bleu Sa face ridée et tannée nouirit une longue barbe blanche. Sous un chapeau de paille tout déchiré, qui s'harmonise bien avec les ruines environnantes, ses yeux brilltnt d'un leu encore juvénile. Heureux de voir que nous connaissons Château-Thierry presque aussi bien que lui, il nous dit :

— Moi, je ne connais que ça. Je suis à Château-Thierry depuis 79 ans.

— Quoi ! Un tel âge ? De mémoire de jardin, on n'a jamais connu jardinier si solidement planté.

— Et pourtant, vous pouvez dire que j'ai vu les plus cruelles choses du monde.

— Vous êtes resté ici pendant l'occupation ?

— J'étais des 180 qui n'ont pas voulu partir. Les Allemands nous ont enfermés dans la même maison, pendant les deux dernières journées. Un obus est tombé dans la chambre où j'étais avec six autres. Nous avons été abattus sur le plancher et nous nous sommes crus morts. Pourtant, nous n'avions pas une égratignure. Que voulez-vous ! C'est la « fatalité ».

Le brave homme veut dire « la destinée », ou, mieux encore, « la Providence ». Seul mot impropre à noter dans ses propos qui coulent de source. Il parle la pure langue champenoise des paysans de La Fontaine, avec certaines formes qui semblent empruntées aux paysans de Molière. C'est plaisir de l'entendre dire : « J'avions éru » pour « J'avais eu ».

lf)I4- — l-A GUERRE MtJ [iROIT. o

— Tarions évu la botins idée de cacher un tonneau de vin et quelqu s lapins. Quand on pouvait être seuls, un moment, on buvait un coup au robinet et on faisait griller un morceau de lapin sur des charbons. Vous pensez que c'était vivre comme des sauvages. Peut être. Mais tout de même, les sauvages, ce n'étaient pas nous. Les Boches devinaient que nous cachions quelque chose. Il n'y a pas plus voleurs, sous la calotte des cieux. Je vous le jure, monsieur, il n'y a pas plus voleurs qu'eux. Ils flairent les moindres cachettes, dès qu'ils sortent, suivant leur habitude, à la tombée de la nuit, l'heure du renard. Toutes nos poules, ils les ont trouvées et leur ont tordu le cou. Puis, c'a été le tour de nos chats. Oui, de nos chats. Ils approchaient à pas de loup et les tuaient à coup de fusil.

— Pour les manger ?

— Naturellement. Ils mangent tout ce qu'ils trouvent, d'abord parce qu'ils crèvent de faim, ensuite parce qu'ils sont des goinfres. Tenez, j'avais un chien, un pauvre chien à qui je disais : « C'est bon. Toi, tu mourras de ta beLle mort. » Us l'ont abattu à bout portant. Le pauvre animal était si âgé qu'il avait une maladie que nous appelons « le rouge-vieux». Cane les a pas empêchés de le dépouiller, de le faire cuire et de s'en régaler. J'avais le cœur serré à cause de mon amitié pour le vieux compagnon, et pourtant je ne pouvais pas m'empêcher de rire, à cause de leur goinfrerie qui les met au-dessous de tout. Eux ne rient jamais. Ils ne pensent qu'à manger, à boire et à piller. Ce n'est pas à dire que, en face, ils soient méchants. Ils seraient plutôt trop polis. Mais toujours ils guettent quelque butin. C'est leur souci, leur honneur, leur vie. Si on ne les bat pas, une bonne fois, pour qu'ils perdent l'envie de recommencer, on est perdu. Mon fils le sait, comme nous tous. C'est pour cela qu'il a repris du service, malgré sa blessure.

— Quelle blessure ?

— Une balle lui a enlevé plusieurs doigts de la main gauche. Il ne peut plus tirer avec un fusil, mais il peut toujours tirer avec une mitrailleuse. On l'a mis parmi les mitrailleurs : il est content comme un roi. Aujourd'hui il se bat aux côtés des Américains. Ah ! les braves enfants.

En route ! Justement notre mission nous envoie vers la région où les Américains opèrent le plus hardiment. Nous traversons des champs de bataille encore chauds et fumants. Un officier français qui nous accompagne nous dit :

— Nous approchons des endroits où les obus pleuvaient le plus dru. Ici, ce n'est rien : vous verrez derrière la colline.

Sur le sol gisent des cadavres allemands. La chaleur les a déjà momifiés. Dans les faces racornies et noires, les yeux dilatés, les bouches ouvertes respirent une horreur sans nom. Plus loin, des chevaux morts se gonflent monstrueusement.

C'est la guerre de mouvement, avec toute son allure et tout son pittoresque. Un tronc d'arbre, foudroyé par le bombardement, porte cette inscription : Q. G. C. A. (lisez: quartier général d'un corps d'armée). Décor magnifique. Décor infiniment somptueux. Décor qui ferait tressaillir Shakespeare dans sa tombe.

A ce quartier général, no as sommes reçus par le grand chef qui, assis sur une grosse branche brisée, étudie une carte fixée à terre par quatre échardes. Nous avons l'honneur de partager son travail, puis son déjeuner. Travail et déjeuner sur l'herbe.

On fait des conférences au front et on a grand raison d'en faire. Les conférenciers doivent diviser leur tâche en deux grandes parties : expliquer aux Français ce que les Américains pensent d'eux; expliquer aux Américains ce que pensent d'eux les Français Expliquer pou quoi la victoire du Droit est certaine.

Le bon jardinier de La Fontaine avait trouve" pour les Améi icains le mot le plus exact. « Ah! les bravas enfants! » Ils sont en effet très braves ettiès enfants.

L'un d'eux pousse soudain un grand cri d'écolier. Ses camarades accourtnt.il leur montre, au milieu des ruines, un marchand ambulant qui vient de dresser un étalage de fruits et de fromage. C'est le seul commerce qui renaisse dans la région de

Château-Thierry. Modeste, mais fructueuse renaissance. L'humble marchand, dont la boutonnière porte l'insigne de la Croix de guerre, vide caisse sur caisse. Un à un, les Américains quittent l'étalage en tenant fièrement, sur le plat de leur main, soit un melon gros comme leur poing, soit un cornet de pêches gros comme leur casque.

Si un Français les regarde, ils lui tendent leur cornet, avec un empressement à la fois puéril et délicat.

Du même geste, les officiers américains tendent un paquet de cigarettes à leurs camarades de France, et sourient quand la cigarette est acceptée. Les officiers français n'ont de cesse que lorsqu'ils ont rendu la politesse. Mais les Américains, avec un sourire discret, s'excusent en disant :

« Votre tabac, trop fort pour nous ».

Sans doute, leur tabac est plus doux, plus parfumé, plus blond, plus menu, plus féminin que le nôtre. Cependant cesathlètes n'ont pas, au lond, tant d'horreur pour ce qui est trop fort! S'ils refusent notre tabac, c'est parce qu'ils savent que la guerre nous impose une sévère restriction de fumée. Mais ce refus, ils l'enveloppent de leur bonne grâce, comme d'un encens.

Ceux d'entre eux qui font leurs cigarettes eux-mêmes puisent leur tabac dans un petit sac fermé de cordelettes rouges et jaunes. Sur la feuille de papier à cigarette ils font tomber la dose de tabac nécessaire, puis, de leurs dents, resserrent la cordelette. C'est un geste un peu simiesque, mais fort joli. Autre geste, plus joli encore. Un officier américain tire de sa poche un petit sac non entamé et le lance à un de nos soldats qui le happe, avec un merci qui part du cœur.

Un autre officier américain, après avoir partagé avec nous un grand cornet de

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