AMERICAINS DANS VU VILLAGE PRES DU FRONT
(Section photographique de l'ArmÉc.)
(i) Myron T. Herrick est revenu à Paris, en juillet 1920.
leur disions en confidence, que tel de ces héros au poil négligé a eu la barbe longue et poudreuse dès le lendemain de la déclaration de guerre !
Superbes les caval.ers, superbes aussi les blessés américains. Transportes sur de hautes et larges civières, ils sont déposés, en rangs bien alignés, sur le quai de la gare, pour êtreconfiés au train sanitaire qui va lesconduireàune ambulancemodèle. Avant tout, on les a bien pansés, bien peignés; on les a revêtus d'une chemise, blanche comme neige, et on les a entourés, jusqu'à mi-corps, d'une belle couverture de laine brune. Aussi, sur le quai, forment-ils déjà un spectacle correct et séduisant. Voici le train sanitaire. Train modèle, comme l'ambulance vers laquelle il va. Les trains marqués de la Croix Rouge et des magnifiques lettres U. S. A. (États-Unis d'Amérique) sont, eux-mêmes, des ambulances roulantes où s'harmonisent tous les perfectionnements modernes de l'hygiène : aération, ventilation, antisepsie. De vastes fenêtres éclairent des pharmacies, des cuisines, des resserres pleines de provisions. Les grosses miches de pain blanc et blond font venir l'eau à la bouche des plus malades. Quant aux wagons en eux-mêmes, immenses et .bien suspendus, ils suggèrent des pensées d'un autre ordre, mais qui n'en sont pas moins savoureuses. La France se dit en les examinant : « Ces wagons d'un volume et d'un poids sans pareils ont traversé les mers par centaines, avec des locomotives plus volumineuses et plus pesantes encore. Donc, tout dans ce train proclame la banqueroute frauduleuse des sous-marins!»
Un soldat américain a eu les deux jambes brisées à Fère-en-Tardenois. — « C'aurait pu êtregrave », nous dit-il avec un sourire. Quand nous le quittons, il nous sourit de nouveau et, montrant son voisin de civière : « C'est, dit-il, un petit Français de treize ans qui a eu l'épaule fracassée par une bombe d'avion ». Le petit blessé, qui est un grand blessé, lui aussi, nous sourit du même sourire.
L'Allemagne avait dit :
— Les Etats-Unis contre nous? La belle affaire! Ilsenverront à l'Entente des provisions etdes munitions. Ilsparlentde lui envoyer un million de soldats. Bien! Place à la réalité ! Avant que ce million de soldats américains soient instruits, encadrés et transportés en France, la France sera écrasée.
Lourde erreur germanique. En ce moment, il y a un million et demi de soldats américains dans la France victorieuse. Et, chaque mois, il en arrive trois cent mille de plus.
Des Américains. Encore des Américains. Toujours des Américains. Leurs troupes qui se succèdent continuellement se composent d'hommes jeunes, vigoureux, dociles, fiers et gais. Elle donnent l'impression d'une prodigieuse force, raisonnable et honnête, par conséquent essentiellement opposée à la force allemande et destinée à en avoir raison.
En traversant les camps et les cantonnements des Américains, nous éprouvons un seul regret. Ce regret, difficile à exprimer, mais que tout Français comprendra tout de suite, c'est que les écrivains allemands que nous connaissons ne puissent pas nous accompagner dans ce pèlerinage. Avec quelle diligence et quel zèle nous nous ferions leur cicérone ! Avec quelle joie nous lirions dans leurs yeux leur rage impuissante et leur incurable désespoir!
En juin dernier, quand les Allemands avançaient vers Soissons et Château- Thierry, un des principaux journaux, le Berliner Tageblatt, a publié cette phrase : « Nos troupes ont détruit un nouveau coin de la France. C'est un spectacle bien consolant ». L'ennemi ne détruit que ce qu'il ne peut pas dérober. Les forêts françaises ont été abattues, et les trains allemands, toujours sous pression, les ont emportées, arbre par arbre, au fond de l'Allemagne. Dans ces trains s'entassaient nos meubles,
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notre literie, nos vêtements, nos objets d'art, tous nos métaux depuisles ferrures des ■imetières jusqu'aux cloches des églises. En observant les traces de ces destructions et de ces pillages, les Américains répètent le mot qu'ils ont prononcé dès qu'ils ont vu leurs blessés achevés par l'ennemi, leurs prisonniers pendus la tête en bas et saignés comme des poulets : « La paix est impossible pour le monde, tant que le peuple qui a commis de tels crimes ne sera pas puni et n'aura pas réparé ».
L'amiral américain Wilson disait récemment : « C'est une erreur de croire que l'Américain et le Français s'aiment comme des frères, puisque des frères peuvent être tentés de se quereller. Ils s'aiment comme père et fils. L'Américain est le fils intellectuel du Français. »
Quant au président Wilson, ce juriste a enfin résumé d'un mot tout ce qui concerne l'Alsace-Lorraine : « L'Alsace et la Lorraine seront restituées à la France. Il n'y a plus de question d'Alsace-Lorraine. C'est une affaire réglée. (There is no more any question of Alsace-Lorraine. It is setlled.)
Après avoir cité ce mot à Boston, le 14 juillet 1918, dans une grande réunion populaire, le sénateur Loddes, membre de la commission des Affaires étrangères, ajoutait au nom des Etats-Unis : « Oui, l'Alsace et la Lorraine seront rendues à la France. Jamais nous n'admettrons qu'il y ait des si, des mais, ou des quoique. »
Devant tant de ruines, où la barbarie allemande continue à se répandre en pillages, en assassinats et en scélératesses sans nom, un officier américain vientà nous et nous dit en nous serrant les mains: «Punition partions deux. — Entendu, frère ! » Il sait mon nom. Je ne sais pas le sien. Mais c'est mon frère et nous punirons ensemble le lâche bandit d'outre-Rhin. Voilà ce que je sais. Cela suffit. Punir ensemble! Cette sentence de justice, le peuple la formule en un mot. Au passage d'un train plein de soldats américains, j'entends une petite marchande de journaux toute frêle et bossue, crier en agitant ses feuilles comme des drapeaux : « Vengeurs ! » Cri du peuple, voix de Dieu !
Après avoir parlé à nos camarades sur la ligne de feu, nous avons reçu de nos chefs l'ordre de leur parler dans les cantonnements du voisinage, à Beauvais, à Grandvilliers, à Abancourt, dans la région du Tréport. Combien leur esprit a évolué depuis le début de la guerre 1 11 est arrivé aujourd'hui au point qui doit le plus pleinement satisfaire la patrie. Ils se rendent compte de cette vérité absolue que toutes les hypothèses, optimistes ou pessimistes, échafaudées depuis le début de la guerre, se sont écroulées. Donc, plus d'hypothèses ! Une chose s'impose, indiscutable : résister et vaincre. La victoire est peut-être difficile, mais assurément la défaite est impossible. C'est pourquoi on résistera et on vaincra. Où? Quand? Comment? Inutile de discuter là-dessus. Ce serait rouvrir la porte aux suppositions vaines. Faire son devoir. Voilà l'essentiel. Voilà tout.
La région du Tréport, d'Eu, d'Abbeville, semble toujours un peu indolente dans sa grâce. Là, ni le ciel ni le sol ne poussent l'homme à l'action. Pour vivre, certaines femmes se contentent de leur allocation et de ce qu'elles peuvent gagner avec les étrangers, Belges ou Anglais. Cependant, à la ligne de feu, les fils de cette région font leur devoir. Ceux du 3e corps ne se sont-ils pas battus en héros, et combien de marins énergiques sortent de ces maisons d'aspect si paisible !
Le Tréport, dont les maisons se rangent, pittoresques, en face de la mer, ne laisse que de calmes images. C'est, ici, une haute maison du meilleur style renaissance: pignons à rampants, poutres apparentes aux sculptures délicates, bandeaux décorés de médaillons, porte ciselée et hospitalière. C'est surtout, plus haut, la vieille église, naïve merveille de gothique flamboyant et de renaissance. Son grand portail étale une somptuosité ingénue, un peu meurtrie. Quant à son petit portail, on ne saurait
imaginer délice plus subtil. Une archholte de pampres et de raisins est poitée par des anges en prières, lesquels, dans leur extase, ne voient pas que, sous les grappes, se cachent des démons. Y a-t-il là un symbole ? Mais quoi! La Renaissance n'avait pas l'humeur svmbolique. Elle recherchait la beauté pour labeauté. A l'intérieurcomme à l'extérieur, l'église nous offre toutes sortes de surprises. Pendentifs de plusieurs mètres suspendus aux voûtes, stalactites d'idéale orfèvrerie, viiraux splendides, tragique Mise au Tombeau. Çà et là, biùlent des cierges, pieusement. Aux murs, des inscriptions dorées attestent que les vœux formés ici s'accomplissent par la grâce de Dieu et que la Victoire des Victoires approche.
Avant le jour, pour nous rendre à la gare, nous passons de nouveau près de l'église. Sur le ciel que blêmit l'aurore, elle nous paiait démesurée. La falaise où elle est construite semble faire corps avec elle. On dirait un temple bâti par des géants pour des géants, le temple des vainqueurs dans la guerre du Droif.
En cette région, si près du front, voici des camps anglais qui étalent le plus fastueux entassement de ressources militaires : canons neufs, tout piêts à dev nir de vieux grognards ; monceaux de projectiles, protégés par un rempart de sacs à terre et couverts d'énormes toitures en gravier, interminable infanterie qui s'exerce; superbe cavalerie qui s'entretient. Sous les constructions improvisées et sous les tentes, le long des avenues et dans les champs de manœuvres, une force inouïe attend le moment de donner sa mesure.
Soudain, des troupes britanniques, récemment débarquées, descendent des camions automobiles. Casquettes plates, sacs gonflés, buffleteries épaisses, fusils courts à grosses mires, bandes molletières bien serrées, confortables vêtements kakis, copieux insignes de bronze aux collets, tout leur donne un air battant neuf. L'orgueil des troupes britanniques, quelles qu'elles soient, c'est de paraître « toujours fraîches ». Cet orgueil s'exalte aux accents de leur musique propre. Pendant que les automobiles trépident, fifres et tambours s'escriment à l'envi pour rythmer le pas des soldats qui défilent. Tout à coup un obus tombe près de nou«. Quelques soldats sont atteints plus ou moins grièvement. Pendant qu'on lesemporte à l'ambulance voisine, le défilé continue, du même pas régulier. Quant aux musiciens, bien campés sur leurs larges pieds, ils n'ont rien vu. Faisaient-ils attention à autre chose qu'à leur allègre musique si fortement cadencée ? Le défilé fini, les uns rajustent les tambours sur leur dos, les autres replantent comme un poignard leur petite flûte dans sa gaine de cuir et défilent à leur tour, en se sifflant à eux-mêmes un air de leur choix.
Nous étions à Abbeville, lorsque s'y est tenue la première séance du Conseil supérieur interallié, sous la présidence de M. Clemenceau. Elle a duré deux jours. Toutes les questions militaires y furent examinées. A côté de Lloyd George, d'Orlando, président du Conseil des ministres italien, de lord Milner, ministre de la Guerre de Grande-Bretagne, et de Foch, « commandant en chef des armées alliées sur le front occidental », avaient pris place les représentants militaires du Conseil supérieur de guerre : général Sackwill-West (Grande-Bretagne), général Robilant (Italie), général Belin (France), général Wilson, chef d'étatmajor de l'armée britannique; maréchal Douglas Haig, commandant en chef de l'armée britannique ; général Pershing, commandant en chef de l'armée américaine ; général Pétain, commandant en chef de l'armée française ; amiral Wimno, premier lord naval; amiral Debon, chef d'état-major de la marine française. Après la dernière séance, M. Clemenceau, que nous interrogions sur les décisions prises, nous a dit : « Je suis très content; ne me demandez rien de plus ». Après un moment de silence, il a ajouté : « Foch affirme que la pointe de l'épée
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