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CHUTE DE LA TURQUIE

Armistice de Moudros (nuit du 30 au 31 octobre). — Le dernier

conseil de guerre de Guillaume II. — L'Allemagne n'a plus d'espoir

que dans l'intervention du Président Wilson.

A la faveur d'un tel désastre militaire, les troubles intérieurs avaient démesurément grandi dans les Empires centraux. La révolution triomphait à Prague où se fondait l'État tchéco-slovaque. D'autre part, l'État yougo-slave, l'État allemand, la Pologne, la Hongrie, se déclaraient indépendants. Tisza était assassiné. Charles Ie parvenait à grand'peine à s'enfuir de Vienne. M. Clemenceau avait donc le droit de dire : « Voilà l'Empire de Metternich qui s'écroule. Demain s'écroulera l'Empire de Bismarck. »

L'exemple de la Bulgarie devait être suivi par la Turquie en même temps que par l'Autriche. Comment la Turquie aurait-elle pu continuer la guerre, puisque, par la défaillance de la Bulgarie, elle voyait ses communications coupées avec l'Allemagne dont elle tirait tout ce que la guerre nécessitait!

Depuis quelques jours, elle avait fait remettre en liberté le général anglais Townshend,"pris, à Kut-el-Amara, le 28 avril 1916, après cent quarante-trois jours de siège, et l'avait envoyé auprès du vice-amiral anglais Calthorpe qui commandait la flotte alliée de la mer Egée. Elle voulait obtenir, à tout prix, « l'ouverture de négociations immédiates pour la conclusion d'un armistice ».

Le vice-amiral Calthorpe répondit : « Que la Turquie envoie des plénipotentiaires accrédités régulièrement : j'ai les pouvoirs nécessaires pour leur dicter les conditions de l'Entente. »

Le 3o octobre, les plénipotentiaires turcs se présentèrent à Moudros et, dans la nuit du 3o au 3i, l'armistice fut signé.

Il comportait le libre passage, pour les flottes alliées, jusqu'à la mer Noire ; l'indication des champs de mines et des tubes lance-torpilles, ainsi que l'aide nécessaire pour draguer ces obstacles; la démobilisation immédiate de l'armée turque, sauf les troupes de frontière et de police intérieure; la reddition de tous les bâtiments de guerre; l'occupation éventuelle de tous les points stratégiques; le libre usage de tous les ports turcs pour les navires alliés; l'occupation des tunnels du Taurus; l'évacuation du nord-ouest de la Perse et de la Transcaucasie; le contrôle des stations de télégraphie sans fil; l'interdiction de détruire aucun matériel naval, militaire, commercial; le contrôle de tous les chemins de fer turcs; l'occupation de Batoum et de Bakou ; la reddition de toutes les troupes en Hedjaz, Assir, Yemen, Syrie, Mésopotamie, Cilicie; la reddition de tous les officiers turcs en Tripolitaine et en Cyrénaïque ; l'évacuation, en un mois, de tous les sujets allemands et autrichiens, militaires ou civils; le rapatriement immédiat de tous les prisonniers de guerre alliés et de tous les Arméniens internés ; des facilités aux Alliés pour l'achat des charbons, des huiles, du matériel naval ; l'obligation de cesser toutes relations avec les puissances centrales.

Ainsi était puni le crime que la Turquie avait commis, le 4 août 1914, en donnant l'hospitalité aux navires allemands qui venaient de bombarder des villes ouvertes et en s'alliant avec l'Allemagne. Ainsi était réparée l'erreur que les Alliés avaient commise en perdant trois mois avant de traiter en ennemie la Turquie alliée à leurs ennemis.

La Turquie se soumettait à la justice de l'Entente, qui assumait la tâche de « remanier la carte de l'Orient d'après d'incontestables principes ».

Les Alliés, par la promptitude imprévue de leurs dernières opérations, délivraient la Syrie, le Liban, la Mésopotamie, l'Arabie. Mais ces régions délivrées étaient cou' ertes de ruines et comptaient 400000 jeunes gens tués à la guerre avec un million de personnes massacrées.

Le grand-état major allemand avait prévu l'écroulement de la Bulgarie, de l'Autriche-Hongrie, de la Turquie, et devinait bien, lui aussi, les conséquences d'une telle catastrophe.

Aussi, dans les documents militaires, publiés par l'Allemagne, en 1919, avons-nous trouvé plusieurs scènes d'un étrange caractère dramatique.

Citons, par exemple, celle où la fortune de Guillaume II sombra comme avait sombré la Lusitania. La sécheresse de la relation officielle en rend les péripéties encore plus saisissantes.

Au Grand Quartier Général (août 191 S) sont présents: S. M. l'Empereur et Roi; S. A. R. le Kxonprinz; le chancelier von Hertling; le général feld-maréchal von Hindenburg; le premier quartier-maitre général Ludendorff; le secrétaire d'état aux affaires étrangères von Hintze; l'adjudant général von Plessen ; le chef du cabinet civil von Berg ; le chef du cabinet militaire von Marschall.

Le chancelier von Hertling expose la situation intérieure. Elle se résume ainsi : Opinion publique déprimée. Alimentation insuffisante. Pénurie d'habillement insupportable. Réforme électorale exigée sur l'heure.

Le premier quartier-maitre général Ludendorff expose la situation militaire. Nécessité d'une discipline plus stricte. Concentration énergique des forces patriotiques à l'intérieur du pays. Punition impitoyable à ceux qui, comme Lichnowsky, poussent l'Allemagne à douter de son gouvernement.

Lesecrétaire d'étatauxaffairesétrangèresvon Hintze expose la situationextérieure. Chez lesadversaires de l'Allemagne, surtout en France, la volonté de combattre est plus forte, la certitude de vaincre,

plus inébranlable que jamais. A quoi cela tient-il ? En grande partie aux succès militaires remportés par les adversaires de l'Allemagne sur le front franco-britannique. En grande partie aussi, à la conviction croissantede voir, tôt ou tard, les adversaires de l'Allemagne, avec leurs réserves si apparemment inépuisables en hommes, en matières premières, et en articles fabriqués, écraser les puissances centrales. De l'avis des adversaires de l'Allemagne, le temps travaille pour eux. En eux, d'ailleurs, est venu se joindre l'espoir d'aider puissamment le facteur temps par le facteur victoire. Quand aux neutres, ils sont absolument fatigués de la guerre. Chez eux aussi, se renforce l'opinion que les puissances centrales seront, à la longue, condamnées à la défaite. Sans nul doute, ils préféreraient, pour l'un ou pour l'autre des parties, une paix sans victoire. Mais, il faut l'avouer, en ce moment, la plupart des neutres, se plaçant au point de vue sentimental, aimeraient mieux la victoire de la France. Quoi qu'il en soit, avant tout, ils veulent, aussi prompte que possible, la fin de laguerre, quelleque soit cette fin. Dans ces conditions, ils sont prêts à contribuer à la défaite de l'Allemagne. La preuve en est l'intervention de l'Espagne laquelle place l'Allemagne en face de ce dilemme: limitation de la guerre sous-marine, ou déclaration de guerre. Fait très important, puisque, le jour où il sera connu, d'autres neutres suivront la même voie. Pour les alliés de l'Allemagne, les dernières nouvelles qui nous en viennent sont très graves. L'Autriche annonce qu'elle est à bout de force et qu'elle ne peut tenir au delà de l'hiver. Elle considère même comme très douteuse une nouvelle campagne d'hiver. La Bulgarie émet d'énormes exigences au sujet des subsides et des marchandises à lui fournir. Elle affirme qu'elle est «incapable d'un effort sérieux, à cause de son épuisement militaire ». Quant à la Turquie, lancée dans une guerre d'assassinats et de rapines au Caucase, elle n'est bonne qu'à gêner les plans de l'Allemagne. Aux avertissements et aux blâmes de Berlin, elle oppose la résistance sournoise et continue de la faiblesse orientale.

S. A. R. le Kronprin^ se déclare prêt à contresigner ce qu'ont dit le général Ludendorft et le secrétaire d'état von Hintze. En ce qui concerne le « front intérieur», il croit que, là plus que n'importe où, doit être rétablie la discipline la plus rigoureuse.

5a Majesté l'Empereur Guillaume 11 estime que les généraux suppléants de corps d'armée et le ministre de la guerre doivent veiller à restaurer, par tous les moyens, l'ordre à l'intérieur. Des instructions seront données par lui-même à tous les généraux. D'autres instructions seront données aux autorités civiles, pour qu'elles exécutent plus fidèlement ce qu'on attend d'elles. En ce qui concerne les réserves, il faudra «racler» à fond. L'Empereur sait, par exemple, que, à Berlin, circulent encore une quantité de jeunes gens qui devraient être à la ligne de feu. Sa Majesté approuve pleinement ce qui a été dit de la situation extérieure. Cependant, l'Allemagne ne doit pas perdre de vue ce que souffrent ses ennemis. On leur tue beaucoup de monde. Leur industrie commence à chômer faute de matières premières. Plusieurs denrées alimentaires leur font défaut. La récolte de 1917 a été mauvaise en Angleterre. Le tonnage britannique diminue sans cesse. On peut même espérer que, parla, l'Angleterre arrivera à se convertir à la paix. Aux yeux de Sa Majesté, la situation actuelle se précise donc ainsi, en ses traits les plus caractéristiques : guetter, avec une attention extrême, la minute opportune où on aura à s'entendre avec l'adversaire. On peut compter sur plusieurs états neutres (Sa Majesté donne des noms), pour constituer des intermédiaires convenables. En attendant, il s'agit de relever la confiance du peuple allemand et d'affaiblir la confiance de l'adversaire dans la victoire. Pas une minute à perdre! II faut créer une excellente commission de propagande. Des discours enflammés devront être prononcés dans tout l'Empire, par des personnalités considérées (Ballin, Neclcscher), ou par des hommes d'Etat connus. A cette Commission de propagande seront appelés, non pas uniquement des fonctionnaires, mais des hommes possédant les aptitudes nécessaires. L'Office des Affaires étrangères leur fournira les grandes lignes de leur discours.

Le chancelier l'on Hertling juge, lui aussi, que le premier devoir, c'est de maintenir énergiquement l'autorité à l'intérieur. En ce qui touche la propagande, il se permet de rappeler qu'on a déjà tracé un programme très copieux et qu'on n'a plus qu'à le réaliser. En ce qui touche les relations diplomatiques, on recherchera, à l'instant favorable, des contacts avec l'ennemi. Cet instant favorable pourra venir après les prochains succès sur le front franco-britannique.

Le général feld-maréchal von Hindenburg pense qu'il sera possible de rester sur une certaine étendue du territoire français etd'arriver ainsi, finalement, à imposer la volonté de l'Allemagne à l'ennemi.

En vérité, cette scène, reproduite textuellement, avec la signature de tous les personnages, dans un compte rendu officiel, ne contient-elle pas, en une sorte de substance brute, ce qu'il y a de plus passionnant dans les chefs-d'œuvre de Shakespeare? Tous les éléments du drame s'y rencontrent, mêlés à souhait : l'angoisse, le désespoir, la haine, l'aSolement, l'accablement, l'injure, l'ironie, voire la bouffonnerie.

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Peut-on, en effet, trouver ironie plus sanglante que la phrase du chancelier von Hertling, prenant la parole le dernier pour dire : « L'instant favorable aux entreprises diplomatiques pourra venir après les prochains succès sur le Jront franco-britannique ». Et cela, pendant que les troupes allemandes sont refoulées, sans trêve ni merci, par les troupes françaises qui, avec les troupes anglaises et américaines, grâce à l'unité de commandement, constituent une irrésistible masse d'armes.

Peut-on imaginer bouffonnerie plus misérable que cette idée de l'Empereur : « Pour ramener la victoire aux drapeaux allemands, il suffira de donner des ordres sévères aux généraux commandant à l'arrière et de faire prononcer des discours par des personnalités considérées! »

Et y a-t-il, dans aucun drame shakespearien, quelque chose de plus farouche, de plus sombre, de plus effrayant, que ce propos atone du maréchal Hindenburg : « Je pense qu'il sera possible de rester en France et d'arriver à imposer la volonté de l'Allemagne à l'ennemi ». Verbiage de maniaque d'où semble absente toute véritable pensée.

Comparé à ce langage d'un Hindenburg, le langage du Kronprinz, héritier dégénéré d'un dégénéré, fantoche à demi-fou qu'achèvent la débauche et l'épouvante, paraît le bon sens même.

Sur les instances du haut commandement, le nouveau chancelier de l'Empire allemand, prince Max de Bade, avait, de la façon la plus pressante, demanda au président Wilson d'intervenir « pour qu'une suspension d'armes fût accordée à l'Allemagne ».

La réponse du président faisait l'unique préoccupation des Allemands. Toutes les nuits, dans les villes, on voyait la foule se presser devant les bureaux des journaux, attendant une dépêche d'Amérique. La foule allemande montrait alors autant d'impatience et d'espoir qu'elle en avait montré au moment de la déclaration de guerre, quand elle attendait les nouvelles de l'invasion et du pillage en Belgique et en France ! Une seule chose lui faisait peur : l'Invasion de l'Allemagne. Tout ce qui pouvait empêcher cet'e invasion lui apparaissait comme une victoire.

En vain, le chancelier, pour sauver l'Empereur, annonçait-il des réformes politiques dans les États confédérés de l'Empire et même en Prusse. L'Allemagne n'avait cure de ce prétendu libéralisme.

Le g octobre arrivait la réponse du président Wilson à l'Allemagne. C'était à l'Allemagne qu'il entendait parler tout d'abord. L'Auttiche et la Turquie, s'étant mises sous la domination allemande, devaient ensuite avoir leur tour.

— Oui ou non, demandait le président Wilson, l'Allemagne accepte-t-elle mes

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