CRAONNE APRES LE BOMBARDEMENT
(Photo Polak.)
tinguait de formidables lignes allemandes. Ces lignes allemandes seraient-elles suffisamment bouleversées par notre artillerie î L'ennemi n'avait-il pas des réserves imprévues pour rompre l'élan de nos troupes après nos premières victoires? Pourtant, l'idée même de ces premières victoires que nous allions remporter, et de la force nouvelle qu'elles communiqueraient aux vainqueurs pour de nouvelles avances toujours plus efficaces, cette idée seule faisait rejeter l'angoisse comme une délaillance et le doute comme un blasphème.
Du premier coup, nos troupes s'emparèrent de la première ligne ennemie, depuis Soissons jusqu'aux positions voisines de Craonne. Avec une fougue non moins admirable, elles enlevèrent la seconde ligne, à l'est de Craonne, dans la direction de Juvincourt. En même temps, nous réalisions une importante avance entre Reims et Berry-au-Bac, en faisant près de 11 ooo prisonniers.
A la vérité, jamais lutte n'avait été plus difficile. 11 était trop évident que l'ennemi connaissait jusque dans les minutes et les détails des opérations, le plan de l'attaque que nous dirigions contre lui.
g. 5 li) I |. LA GUERRE DO bfeolT.
Ce plan lui avait été révélé par une communication sur les attaques nu nordouest de Reims, trouvée à Sapigneul, dans la poche d'un sous-olfic er tué. Cette communication ne concernait pas seulement le batiillon et le régiment du mort, mais le corps d'armée destiné à être engagé dans la région Sapigneul-Brimont.
Le général Mazel, informé de ce fait si grave, en avertit le Giand Quartier Général comme le prouve la note suivante datée du i i avril :
« Malgréles prescriptionsformelles, interdisantd'emporterdesdocuments secrets en première ligne, un chef de bataillon a remis à ses commandants d'unités de première ligne un plan d'engagement comprenant : la mission du corps d'armée et des corpsd'armée voisins, c'est-à-dire de presque toute l'armée ; la manoeuvre h exécuter par la division et les divisions voisines. Le général commandant en chef a infligé au général de division un blâme sévère qui sera mentionné à son dossier personnel. L'attention de tous est appelée sur la gravité de cette faute qui, pouvan t dévoiler à temps à l'adversaire les grandes lignes de nos attaques, risque de les laire échouer.»
.Malgré tout, notre attaque ne tut ni ajournée, ni modifiée. On ne crut pas pouvoir renoncer à une action où l'armée anglaise était engagée depuis une semaine. D'ailleurs, la Fiance entière partageait le sentiment que M. Briand exprimait ainsi : « L'ennemi s'épuise. Notre armée est dans un étai superbe. Elle regorge de munitions. Des milliers de canons sont en ligne. Nous sommes prêts à l'oflensive. Ce qu'il faut craindre, c'est uniquement un nouveau recul de l'ennemi. »
Tout d'abord, la résistance de l'ennemi fut vaine et ses contre-attaques n'eurent pour résultat que de décimer ses unités les plus redoutables.
Le i 7, à l'est de Reims, sur un front de 1 b kilomètres, nous enlevions la première ligne, avec le village û'Auberive et 2 000 prisonniers.
Le lendemain, nouveaux progrès, sur le front d'Auberive à Soissons. Nous nous emparions, sur l'Aisne, de la tête de pont de Vailly, si longtemps disputée, et nous libérions neuf villages.
Pendant toute la journée, redoublèrent de violence la pluie et le vent glacial qui taisaient de ce printemps un retour offensif de l'hiver.
Notre avance devenait de plus en plus pénible. D'autre part, l'ennemi avait lait venir ses meilleures divisions de réserve et les poussait en masses contre nous, pour nous arrêter à tout prix. Cependant, nous augmentions encore le nombre de nos prisonniers. Dans les trois premiers jours, nous en avions eu 17000 avec jb canons. Pour le 29 avril, nous en eûmes 2 1 000 avec 1 75 canons.
En même temps, les troupes britanniques continuaient leurs progrès sur les deux rives de la Scarpe et sur la route de Bapaume à Cambrai. Au-dessus de leurs têtes, leurs avions remportaient des victoires sans précédent. Elles attaquèrent avec plus d'énergie encore, du 27 au 3o avril, au sud et au nord de la Scarpe, occupèrent Arleuxcn-Gohelle et poussèrent jusqu'à Oppy, en faisant plusieurs milliers de prisonniers.
A peu près au même moment, les troupes françaises attaquèrent en Champagne. Pour le 3o avril, elles réalisèrent des progrès importants, à l'est et à l'outst du mont Cornillet, en faisant près de 600 prisonniers.
Tant d'hommes et de canons enlevés à l'ennemi; une si large part du territoire français délivré; de si importantes positions acquises à nos troupes pour de nouvelles avances, n'était-ce pas une victoire? Mais les pertes que cette victoire avait coûtées se trouvaient-elles compensées par les avantages qu'elle pouvait promettre ? A cette question que se posait la conscience française, la propagande allemande lança tout de suite mille réponses préparées d'avance, humiliantes, déprimantes, affolantes, et que répéta maint écho français. Rançonabominable de tropvasteset tropbrillants espoirs!
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i g 1 4 — T A guerre nu droit. 879
Situation de l'ennemi pendant notre offensive.
Au début du printemps de 191 7, les espoirs de l'ennemi n'avaient été ni vastes. ni brillants. A tout homme de guerre que n'aveuglait pas l'orgueil le plus épais, la campagne de 191 7 apparaissait sans issue militaire pour l'Allemagne.
Au reste, le gouvernement allemand comptait presque exclusivement sur la guerre sous-marine à outrance et sur la « carte de guerre » pour gagner « la paix blanche ». Il avait vu la France combler les vides de son armée par un fort recrutement colonial; la Grande-Bretagne tirer bon parti du service obligatoire qu'ellemême avait, jusqu'alors, jugé impossible ; la Roumanie, malgré ses revers, conserver une armée assez bien disciplinée et que les dévoués instructeurs français allaient, fraternellement, exercer à la guerre sans pareille; la Grèce, rendue à la cause de la justice, appuyer de quelques troupes notre front de Salonique; les États-Unis ravitailler les armées de l'Entente, en attendant qu'ils fissent cause commune avec elles.
En Allemagne, au contraire, les usines soutenaient difficilement la lutte; les troupes levées, en Pologne, ne donnaient pas ce qu'on en avait espéré, et les treize divisions de création récente n'ajoutaient au. une force à l'armée, puisque, en réalité, elles étaient empruntées à l'armée même.
Les Alliés allaient attaquer. Aussi, Hindenburg et Ludendorff avaient-ils fait consolider, par des milliers d'ouvriers, prisonniers de guerre, civils des régions occupées, la ligne de repli d'Arras à Vailly par Saint-Quentin et la Fère. Aux divisions de réserve, Ludendorff faisait apprendre le combat défensif, dans des camps d'instruction disposés pour cet enseignement spécial. Il répétait sans hésiter cette formule catégorique : « L'Allemagne doit, pour un temps, recevoir les coups sans les rendre. »
On sait de quelle façon monstrueusement lâche et féroce s'est manifesté cet étrange stoïcisme germanique.
Ludendorff, en repliant l'armée allemande, détruisit sur le territoire français tout ce qui vivait ou faisait vivre: voies ferrées, canaux, routes, ouvrages d'art, maisons, arbres. A l'heure où nous écrivons (avril 1920) d'innombrables arbres, particulièrement des arbres fruitiers, jonchent encore le sol de leurs cadavres. « Nous nous sommes appliqués, déclarait Ludendorff, à enlever aux Français et aux Anglais tiutce qui les eût aidés à se faire un abri, à s'organiser un dépôt, à se construire un atelier, à s'aménager un parc, à se créer une base d'attaque. Mieux encore 1 Nous avons retardé autant que possible leur ravitaillement, même par automobiles et par chevaux. C'est la guerre. »
Ainsi donc, en 1917, les Allemands, après avoir empoisonné les puits en Picardie, criaient : « C'est la guerre », comme ils l'avaient crié, en 19 14, après avoir fait brûler vives des femmes à Gerbéviller!
Ce repli si bien machiné améliore sensiblement la situation pour l'Allemagne. Ludendorff sent qu'il peut tenir.
A l'extérieur, l'entrée des Anglais à Bagdad a été un coup, ou, plus exactement, un soufflet, chose moins grave pour un Allemand. Enver-pacha promet de reprendre cette ville si l'Allemagne lui envoie un corps d'armée. Ce misérable aventurier a toutes les prétentions. Le Grand État-Major allemand estime que c'est une entreprise à longue échéancce, et qu'il suffira de lui envoyer quelques bataillons avec un général connu. Falkcnhayn ne semble-t-il pas désigné en c.tte alfa ire ? Sans
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doute, l'Allemagne n'a pas trop de tous ses soldats pour les fronts d'Europe. Mais le plaisir de mettie l'Angleterre dans l'embarras vaut bien quelques bataillons et un Fall<enhayn par-dessus le marché. D'ailleurs, sur le front italien, rien ne s'agite plus. En Macédoine, les troupes allemandes ont enrayé les dernières attaques.
Et en Russie, tout va au mieux des intérêts allemands.
Mieux que personne le sait Ludendorff. Rappelons ici que, comme premier
quartier-maître général des armées allemandes, il a, sous ses ordres, non pas seulement l'Etat-Major, mais « la propagande ». Or, par « propagande », l'Allemagne entend n'importe quelle action à exercer en faveur de l'Allemagne.
Propagande, l'espionnage, la pression ou la menace. Propagande, les documents recueillis sur la marche des bateaux de l'Entente, attendus par les sous marins.
Propagande, les petits détonateurs à mouvement d'horlogerie, glissés dans la cale des paquebots.
Propagande, l'installation des dépôts de pétrole sur les côtes. Propagande, le concours prêté à la contrebande de guerre. Propagande surtout, l'achat des journaux et des consciences, l'organisation des troubles et des révolutions. La révolution russe demeurera le chef-d'œuvre de la propagande allemande.
Pour Ludendorff, il y a un point noir à l'horizon: la déclaration de guerre des Etats-Unis.
Mais, entre cette menace et l'Allemagne, s'étend tout l'Océan. Et les États-Unis n'ont rien de militaire. L'Allemagne peut les mépriser à cœur joie.
Reste l'offensive fran:o-britannique. Toutes les précautions sont prises contre elle.
Le hasard a voulu que l'Etat-Major allemand en connût d'avance l'essentiel, pour ainsi dire officiellement.
Ludendorff ne néglige rien pour parer le coup ainsi annoncé Par ses espions il se rend compte des préparatifs sur le front britanique : création de routes, accumulation de projectiles, formation de parcs. Il constate donc que rien n'est changé dans les résolutions des Alliés. Aussi écoute-t-il, avec un sourire, certaines nouvelles, dont il devine la source, insinuant que la grand . offensive française va se déclencher en Loi raine et dans la Haute-Alsace. Le front allemand s'étant raccourci par le repli dévastateur, il peut sans inconvénient en extraire une armée qu'il établit, a gauche et à dioite de Reims, en solide