ENTREE DES TROUPES ANGLAISES A JERICHO
(Photo Chusseau-FIavicns.)
Pour se venger, l'ennemi ordonna à ses sous-marins de multiplier leurs crimes, qu'il saluait comme autant de victoires.
La Grande-Bretagne s'était promis de remplacer, tonne par tonne, tout ce que les sous-marins avaient coulé. Mais, malgré ses efforts inouïs pour construire des bateaux, elle ne parvenait pas encore à rétablir l'équilibre. Avec une sincérité de franc joueur, le gouvernement de Londres avouait, au ier février 1918, un déficit de î ooooo tonnes par mois, et il ajouta : « Nous pouvons affirmer que, dans quelques semaines, notre supériorité sera rétablie partout. »
Pendant que, sur tous les fronts, on se préparait ainsi, dans une immobilité apparente, la France eut l'occasion de rappeler solennellement au monde le devoir sacré'auquel, sans réserve, elle s'attachait.
Le lendemain d'un des plus cruels bombardements par avions, dans l'immense amphithéâtre de la Sorbonne où était commémorée la protestation de l'Alsace ut de la Lorraine contre l'annexion de 1871, s'entassait une foule innombrable, unissant L1X
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toutes les classes, tous les partis, toutes les religions, dans le culte de la patrie. Cette ioule ardente et respectueuse eut un frémissement, quand entrèrent les Alsaciens arrives, le matin même, de leur pays natal. Précédés de deux drapeaux français et d'une couronne en rameaux de sapin, tresséepardesdames de Thann, s'avançaient les maires et les conseillers municipaux des communes reconquises. Leurs figures franches étaient brunies par le grand air vosgien secoué sans cesse par la canonnade. Les yeux de la foule, fixés sur l'écharpe des maires, se mouillaient de larmes. C'était l'échaipe tricolore de la France. Pendant plus de quarante ans, ces Français avaient été forcés de ceindre l'écharpe tricolore de l'Allemagne : noire, blanche, rouge, « le tricolore en deuil », comme ils disaient. Plus d'un avait gardé, sous le joug, l'écharpe aançaise et s'était contenté de faire coudre par sa femme une bande de crêpe noir sur le bleu du bon temps. Maintenant, le crêpe noir avait disparu. Derrière eux. nous sentions, invisibles et présents, les maires des communes encore captives et qui n'attendaient que le moment d'arracher le crêpe noir des écharpes.
M. Pichon, ministre des Affaires étrangères, présidait. Près de lui, à la ;able verte de l'estrade, étaient assis M. Paul Deschanel, président de la Chambre, M. Dubost, président du Sénat. MM. Siegfried et Barrés, députés. En face d'eux, au premier rang du public, MM. Poincaré, Clemenceau, les membres du cabinet, les ambassadeurs des nations alliées. Aux passages particulièrement significatifs, le visage de M. Poincaré rayonnait. Quant à M. Clemenceau, sourcils froncés et relevés, il semblait suivre, avec une étrange attention, les paroles prononcées devant lui, en même temps que le muet commentaire dont ses souvenirs peisonnels les accompagnaient. Tous les orateurs rappelaient que, à l'assemblée de Borde iux, 107 députés avaient protesté contre la cession de nos deux provinces à l'Allemagne et que, de ces 107 patriotes clairvoyants, gloire de la France : Victor Hugo, Louis Blanc, Edgar Quinet. Henri Martin, Schœlcher, Carnot, Chanzy, Faidherbe..., un seul survivait : Clemenceau. Lui, il les revoyait tous. Il les entendait tous. Et tous lui disaient : « Toi qui, avec nous, as protesté, en 1871, contre la violation du Droit, tu travailles aujoui d'hui, en notre nom, a la restauiation du droit, et, plus heureux que nous, tu verras la revanche du Droit ».
Après les discours de MM. Deschanel, Dubost, Siegfried, Barrés, toute l'assistance, debout, écouta la déclaration que, en 1871, a 1 assemblée de Bordeaux, Jules Grosjean, député du Haut-Rhin, avait lue au nom des provinces annexées: -< Vos frères d'Alsace et de Lorraine, séparés de la famille commune, conserveront à la France, absente de leurs foyers, une affection fidèle, jusqu'au jour où elle viendra y reprendre sa place ». M. Pichon ; aria le dernier. Il révéla le monstiueux télégramme adressé le 3 1 juillet 1914 par le gouvernement allemand au gouvernement lrançais :
« Si le gouvernement français déclaie rester neutre, nous lui déclarerons que nous devons, comme garantie pour la neutralité, eiiger la remise des forteresses de Toul et de Verdun que nous occupetions et restituerions à l'achèvement de laguerre avec la Russie. »
Comme M. Clemenceau se levait pour féliciter M. Pichon de son discours, la salle cria : « Clemenceau ! » Elle voulait l'entendre. Les cris auraient continué sans fin. Clemenceau obéit. 11 se touina vers elle, s'adossa à la table verte et parla. Sa voixétait adoucie, idéalisée, par une profonde émotion qu'il dominait à peine. Il dit : « Je n'ai pas une seule pensée dans mon coeurqui ne soit dans les vôtres. Des paroles très justes et très fortes viennent d'être prononcées ici. Mon devoir, à moi, c'est de les transformer en actes, de les vivre. Je viens du front. J'ai vu nos soldats. Lux
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aussi m'ont parlé. Leurs graves paroles, à eux, se résument en un mot: ils ne passeront pas. Ce que vous saluez en moi, c'est la volonté d'une réalisation. Je ne suis qu'un solda:. Confiance. Travail. La victoire sera remportée par vous, par vous tous. »
Passionnément la salle écoutait. Tant de simplicité et de sincéiité allait droit à son âme. Le lendemain, en lisant dans les journaux le texte de cette improvisation, on n'en a pas tout a fait retrouvé le caractère. Les mots y étaient devenus des phrases. La nécessité de rédiger un discours pour l'impression fait mettre de la rhétorique à la place de ce qui est mieux encore que de l'éloquence.
Les quelques mots de M. Clemenceau suscitèrent un enthousiasme sans pareil. Près de nous, un colonel de nos amis, à peine rétabli d'une terrible blessure, murmurait : « Je donnerais volontiers ce qui me reste à vivre, pour prolonger d'une année l'existence de cet homme. » La salle se vida lentement. La couronne de Thann repassa. Ce n'était plus qu'un squelette de couronne. Toutes les personnes qui avaient pu la frôler en avaient détaché un rameau pour le mettre sur leur cœur, comme un talisman.
La Paix indigne de Bucarest.
La Paix déshonorante de Brest-Litowsk.
Les Empires centraux avaient fini par éliminer la Russie, même de leurs plus insignifiantes préoccupations officielles.
La suppression du Iront russe fit oublier à Ludendorff les victoires anglaises dans les Flandres, la surprise de Cambrai, l'entrée des troupes britanniques a Jérusalem et à Jéricho, les superbes coups de boutoir français devant Verdun et à la Malmaison. Les colloques de ses soldats avec les soldats russes devant les fiis de 1er barbelés, et les discours passionnés de ses agents dans les Comités révolutionnait es, avaient donné les résultats qu'il en attendait.
Cependant, ce succès trop complet l'inquiétait un peu. Toute révolution est contagieuse, même pour l'Allemagne. L'idée de paix n'allait-elle pas gangrener le peuple allemand? Le Reichstag, d'habitude si docile, avait eu le courage de voter une motion pacifique et le chancelier Bethmann-Hollweg, avec le même courage honteux, avait suivi le Reichstag.
Ou'est-ce donc que craignait tant le chancelier? Peut-êtie une révolution pareille à la révolution russe. Le gouvernement fit adopter ex abrupto le suffrage universel pour le royaume de Prusse et permit à quelques aventuriers sans mandat d'aller à Stockholm préconiser la paix russe au nom de l'Allemagne.
Le Kronprinz ne se montrait nullement hostile aux intrigues pacifiques. Il avait même voulu intriguer en per.'onne. Ayant appris que, parmi les prisonniers de Montmédy, se trouvait un conseiller général, élu, dans le département de Meurtheet-Moselle, comme radical-socialiste, il s'imagina que les radicaux-socialistes sont des socialistes intr nsigeants, se le fit présenter et, à brùle-poui point, et lui ollnt l'autorisation d'aller à Stockholm pour y représenter le socialisme français (i).
Le haut commandement allemand estima que, sur une telle pente, le gouvernement risquait de glisser à l'abîme. Déjà, ce gouvernement n'avait pas eu assez
(n Communication de M. Marie, conseiljei général de Thiaucourl, recueillie par nous, à Montreux, dans une visite aux internes en mai iq.8.
Q . g I9I4. — LA GUERRE liU DROIT.
d'énergie pour réprimer les grèves qui s'étaient produites dans les équipages de la marine et de l'aéronautique. Il devait pourtant bien savoir que c'était par la marine que la révolution russe-avait commencé.
Aussi, Ludendorff décida-t-il sans peine Hindenburg à refuser son appui au chancelier Bethmann-Hollweg, et à demander que ce maladroit fut remplacé par le prince de Bulow-
Demi-satisfaction! Rethmann-Hollweg fut congédié, mais ce fut, comme on sait, Michaëlis qui le remplaça. Les politiciens allemands ne pardonnèrent pas à Ludendorlïcette intrusion dans leur domaine. Aussi le haut commandement faisaitil diligence afin de tout racheter par de fructueux succès militaires.
Pour signer la paix avec la malheureuse Roumanie, abandonnée de tous et même attaquée traîtreusement par les troupes russes devenues bolchevistes, Ludcndorll plaça le maréchal Mackensen à la présidence des négociations. Il lui recommanda expressément d'avoir des ménagements à l'égard d'un adversaire si complètement abattu, avec qui l'Allemagne traitait, alors qu'elle était en guerre avec l'univers entier.
Tant qu'il put maintenir Mackensen comme chef de la conférence, Ludendorlï s'opposa aux convoitises « les plus féroces » des Hongrois et des Bulgares. Mais les diplomates reprirent le dessus et obéirent au comte Czernin plus qu'à Ludendorlï.
C'est pourquoi les préliminaires de paix, signés le 5 mars 1918, mécontentèrent à la fois l'Allemagne, la Hongrie et la Bulgarie.
Le traité de Bucarest, signé deux mois après, ne parut pas meilleur. Ce traité, qui ne réglait nullement l'attribution de la Dobroudja, abandonnait à la Hongrie un large espace du territoire roumain et laissait à la Roumanie une énorme quantité de matériel de guerre.
Bien que l'armée roumaine fût démobilisée « en principe », un certain nombre de divisions étaient maintenues pour l'occupation de la Bessarabie. Quant aux conditions économiques, elles étranglaient la production roumaine, sans contenter les appétits de l'Allemagne.
En vain, les Autrichiens firent remarquer que la Valachie restait occupée par six divisions dont quatre étaient allemandes. Ludendorlï répondait : — Dans beaucoup de domaines non territoriaux, l'Allemagne pouvait exiger infiniment plusl
Pourtant, l'Allemagne installait en Valachie une administration militaire exclusivement allemande. N'était-ce pas l'Allemagne qui avait gagné la guerre? En somme, l'Autriche était réduite à une portion de famine.
Même humiliation pour l'Autriche dans la convention du Danube, dans la distribution des approvisionnements roumains, dans le partage des ressources de l'Ukraine. Une iormule dominait: « Avant tout, respecter les intérêts allemands. »
Toujours, l'Autriche s'inclinait très bas, mais toujours aussi elle cherchait à nouer des intrigues de toutes sortes, indirectement avec l'Entente, directement avec la Bulgarie, encore plus mécontente qu'elle-même.
Ce n'était plus au comte Czernin que l'Allemagne avait affaire. M. Clemenceau venait de le réduire à néant par un mot : Le comte Czernin a menti. L'Allemagne avait affaire à Burian. Mais Burian continuait la perfide politique de son prédécesseur, particulièrement dans la question polonaise. L'Autriche aurait voulu que la Pologne fût autrichienne. L'Allemagne voulait qu'elle fût allemande. Si la Pologne n'était pas allemande entièrement, la Pologne autrichienne et la Pologne russe regarderaient, avec les mêmes yeux, la Pologne prussienne sous le joug.
Dès que les lettres imprudentes de Charles Ier au prince Sixte de Bourbon furent connues, il dut aller faire amende honorable devant le Grand Quartier Général,
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h Spa. Autour Je Guillaume II, Ilertiing, Kuhlmann, Ilindenburg et Ludendortl curent alors le plaisir de voir l'empereur Charles l,r, jusque-là juché sur ses prérogatives de chef de l'armée impériale et royale, traité « comme un sous-officier qui aurait sauté le mur ».
La question polonaise pouvait, ce jour-là, être résolue à fond, au moins pour un temps. Mais Burian, plus souple que Czernin, éluda cette formidable difficulté en donnant une signature qui n'engageait que son honneur, c'est-à-dire, dans l'espèce, iort peu de chose.
Depuis l'entrevue de Spa, chez les Alliés et même chez les Allemands, on sentit que l'Autriche se familiarisait avec l'idée d'une paix séparée. Les Autrichiens pouvaient méditera satiété la parole de LudendorlT : « Pourquoi faut-il que l'Autriche soit l'indispensable lien entre la Bulgarie et la Turquie? Nous avons été forcés d'accoupler un peuple vigoureux comme le peuple allemand à un demi-cadavre. »
Cependant, la Bulgarie était alors l'objet d'un mépris plus écrasant encore. Les grands chefs allemands se détournaient avec dégoût de ce Ferdinand « qui portait l'eau sur les deux épaules et avait toujours deux fers à sa forge ». A les en croire, un tel renégat était exactement le contraire d'un soldat.
D'ailleurs, avait-on jamais vu un peuple plus pourri que le sien ? »
Ludendorff ajoutait :
— La Bulgarie, puissance essentiellement agricole, ne peut pas se suffire, alors qu'elle devrait exporter. Son armée tremble tellement devant les Serbes que nous avons dû, pour qu'elle ne s'effondrât pas, la mettre sous la férule d'un général allemand. Et quelle perfidie! Depuis que l'Amérique est entrée en lice, cette Bulgarie conserve à Sofia un représentant des États-Unis Nous ne laisserons pas les Bulgares prendre pied dans la Dobroudja. Ils tiennent deux des routes qui conduisent vers l'Orient, la route de Salonique et la toute de Constantinople. Jamais nous ne leur permettrons de tenir celle de Constanza.
Aussi, par le traité de Bucarest, les Allemands n'accordèrent à la Bulgarie que la mince langue de terrain cédée à la Roumanie après la guerre balkanique de igi3, et encore s'attribuèrent-ils à eux-mêmes le droit d'y acheter les matières premières à leur convenance. La Bulgarie n'obtint pas une parcelle des approvisionnements roumains. De là, chez elle, l'âpre désir de vengeance qui la poussait à favoriser les prétentions autrichiennes, en attendant mieux!