DE LÀ MODE EN MUSIQUE ET EN LITTÉRATURE
J'entends j^arler quelquefois de musique qui a vieilli, d'esprit qui a vieilli.
Peut-être serait-il bon de s'entendre là-dessus> pour la musique surtout. L'esprit se défend luimême. Mais comme on n'est pas précisément trèsmusici^ en France; comme dans une salle de théâtre où l'on applaudit à tout rompre, les deus tiers pour le moins applaudissent pour se mêler au bruit et au succès qui se- fait, ou peur être vus applaudissant ce qu'on applaudit; comme on n'a pas, après tout, une parfaite conscience du beau ; comme on n'ose pas s'exposer à applaudir tout seul, ni avouer son plaisir s^qs çlrç sur qu'un très-grai>d
nombre prend plaisir à la même chose, il est à craindre, et les exemples n'en sont pas rares, qu'avec des •phrases comme celles-ci : « Musique vieillie, » on ne laisse dormir un quart de siècle dans les cartons et grignoter aux souris un certain nombre de chefsd'œuvre du génie humain, en même temps qu'on laisse un peu trop de place aux billevesées bruyantes que la mode prend sous sa protection.
Il est parfaitement vrai qu'une partition, qu'un livre que l'on entend ou que Ton voit dix ans ou vingt ans après un immense succès, prend quelquefois un petit air vieillot , rechigné, chevrotant, et que cela fait dire : « C'était très-beau il y a dix ou vingt ans, maiâ c'est insupportable et ridicule aa<jourd'hui. » Cela tient à un point, c'est que ce n'était pas beau il y a dix ou vingt ans.
Prenez deux hommes : l'un est cité comme un élégant de premier ordre ; — il suit la mode de si près qu'on croirait qu'il l'inveùte ; — parfois même, on lui a dû quelques innovations : c'est lui qui, le premier, mit le gilet trop court, c'est lui qui a remonté le col de chemise empesé sous les oreilles ; ses succès sont innombrables. — L'autre n'y saurait prétendre, car il a choisi et adopté une fois ijne façon dç s'habjUer et n^ Ta plus changée j
il trouve quelque dignité à se montrer toujours dans le même costume. Tous deux sont frères ou associés, de façon à ce qu'une débâcle d'affaires, qui peut arriver tous les jours, les ruine le même jour. Il faut se mettre à travailler, avoir une place, exer-* cer une industrie qui sufSse aux besoins rigoureux de la vie. Tous deux ont une garde-robe bien mon* tée ; de longtemps ils n'auront à faire de dépenses de vêtements. Or, dans lin an, dans trois ans, le second lie trahira pas sa ruine par son extérieur, il continuera de n*être pas cité pour son élégance, mais il n'excitera ni la pitié, ni le sourire. — Trois mois après, Tautre, au contraire, estjidicule, grotesque; on se le montre d'un clignement d'œil, et on dit avec un sourire de pitié : « Ce pauvre un tel ! »
Il souffre, il est malheureux, il économise sur sa nourriture, il vend ses vieilles bardes au fripier, il se fait faire de nouveaux habits, il se remet à la mode ; mais il n'a pas mis les nouveaux habits vingt fois qu'il est encore distancé, et, trois autres mois après, il est redevenu un objet de pitié et de moquerie.
Voilà d'où vient que les portraits vieillissent et que la sculpture ne vieillit pas, et pourquoi les peintres intelligents s'efforcent souvent, en vain, bél^^sl 4'oi>tenir de leurs modèles qu'elles ne
adO TROIS» GUI TS FAGfi&
mettent ni les nMoiche», m les chapeaiiii, ni le& ficbtts à la m^de. La prinOesse Pauline BoDapartea conservé p&m les générations^ futuiaa sa oéltibre beMté^ tandis que les portiaits de M"<^ TàUiea <mt quelque chose de la carkatore. De m^ne la mu* sîqiie qui a dft sôd suecès à ciela qu'elle s'est aff»* htëe des vacarmcte à la node^ doit périr avec eette mode ;
Ei le livre qui a fait tant de ^it^ parée qu'il était fait a^ec les idées, avaci les phrases^ avec les mots à la mode, ne peut être lu qu'une fois. L'un et l'autre ont été très-riches de gloire pendant quelquesi jours, mats ils ont msmgé leur fond avec leur revenu.
Au coDlraire^ le livre fait avee du génie ou avec le vrai esprit, et la musique faite a¥ec de vraie H>élodie, n*oot leur succès qu'auprès de félite du publie et des connaisseurs ^ mais ils l'ont et le eoaservent à jamais