‹ 300 [i.e. Trois cents] pages: mélanges philosophiquesChapitre 20 sur 23 · DE LA BEAUTÉ DES FEMMES ET DE LA BEAUTÉ DES HOMMES · texte numérisé non relu

DE LA BEAUTÉ DES FEMMES ET DE LA BEAUTÉ DES HOMMES

Il est des modes moins faciles à suivre que celle d'avoir des jupons inflexibles. — Il y a deux ou trois ans quelques femmes, qui avaient de beaux cheveux, crurent devoir en avertir leurs contemporains par Texhibition de deux ou trois coiffures qui exigeaient une grande richesse de crinière.

Telles se firent des coiffures, comme là plupart des pianistes font de la musique, — non pas de la musique mélodieuse, poétique,— mais de la musique que les autres ne puissent pas jouer. — J'avouerai cependant qu'une au moins de ces coiffures est fort jolie, fort élégante et rappelle à la fois certaines coiffures antiques et la coiffure de quelques

femmes de Greuze. Pour ces coifiFures, il faut montrer beaucoup de cheveux sur le devant de la tête. — Naturellement on a la ressource d'en emprunter à la partie postérieure. — Bientôt ces coifiFures ont été imitées et dépassées, surtout par les femmes qui n'avaient que peu de cheveux. — Elles ont tout ramené par devant et ont adapté derrière une fausse queue. Celles qui ont en réalité de belles cheve* lurés n'ont pas daigné faire de tricherie, et ce sont elles qtii, aujourd'hui, ont Tair d'en avoir le moins. On ne peut mettre de vrais cheveux qu'autant qu'on a de cheveux, mais on met des faux cheveux autant qu'on a d'argent.

Mais les cheveux sont fort chers , on doit en avoir, on aime bien mieux, — les femmes surtout, — acheter queique chose de superflu que quelque chose de nécessaire* — Et puis si vous achetez une belle robe, des dentelles, des pierreries, vous vous eu faites honneur ; les autres femmes savent ce que vous avez dépenséi et comme l'argent n'arrive guère aux femmes que comme tribut payé à leur beauté^ comme une femme parée a toujours Tair d'une divinité ornée des sacrifices de ses dévots, — on ressemble à un chef mohican chargé des dépouilles de ses ennemis. — La femme qui dépense le plus montre

ainsi le Câd supposé que l'on fait d^. ses oharthéÉi. — Mais faire une dépense qu'il faut cacher ; mais donner de l'argent pour être comme tout le monde, pour être simplement la femme normale, pour être simplement ce que la nature aurait dû vous faire; mais employer à réparer la paresse^ la négligcBce de Iddite nattire, à acheter des cheveux et des dents^ uti argent qu'on aurait pu cotidacrel* à des dentelles et à des perles, c'est attristant et décourageant au dernier des points.

Aussi est-on arrivé» cet hiver, à l'expédient que voici. (Je parle des féihmes qui n'ayant pas beau-* coup de cheveux sont décidées à en montrer plus <|tie celles qui en ont beaucoup.) — Oii continue à employer tout ce qu'on a pour orner triomphalement le devant de la tète, poUr s*en faire un double diadème avec une double ou triple natte» Quand on s'est coiffée en appliquant cette formule d'arithmétique, j'en emprunte un qui vaut dix, il vient un moment où 11 reste zéro. C'est précisément ce qui compose les éléments de la coiffure de derrière la tète. Ne voulant pas acheté!' de cheveux pour les causies susdites, beaucoup de femmes substituent à ees cheveux une sorte de toquet en velours, ru-^ bans, fleurs, etc., etc., placé derrière la tète et qui

est censé cacher les cheveux qu'il remplace. Le tour est fait.

« Mais monsieur, -^ vous critiquez à chaque instant les façons de s'habiller des femmes* Croyezvous qu'il n'y ait rien à dire sur les ajustements de messieurs les hommes ? Sont-ils donc moins coquets, moins prétentieux, moins maniérés que nous? Sontils moins esclaves de la mode? Au moins nous arrivons à des résultats. Une femme bien mise présente aux regards un tableau agréable; — mais un homme bien mis 1 qu'est-ce que cela? Comment sait-on qu'un homme est bien mis ? Est-ce que vous sortez de vos affreux chapeaux, de vos habits ridicules. — Que les gens hardis portent de temps en temps les bords du chapeau un peu plus larges ou un peu plus étroits, un peu relevés ou un peu cambrés ; que la ganse qui Tentoure soit plus ou moins large; que les basques de l'habit soient plus ou moins étroites, le collet haut ou bas, voilà dans quel cercle roule l'imagination des élégants. Notre parure tend à nous faire plus jolies et plus femmes, la vôtre plus laids et moins hommes.

— Ah I VOUS avez bien raison, mademoiselle, et si je n'en parle guère, c'est qu'il m'importe peu, sauf quelques-uns, en très-petit nombre, qui sont mes amis, que les hommes soient laids et ridicules, tandis que la beauté des femmes m'appartient comme le ciel bleu, comme les forêts, comme les prairies, comme la mer, comme un beau clair de lune, comme un splendide coucher du soleil. La beauté des femmes fait partie des fêtes que la nature a voulu donner à mes yeux. Si les femmes étaient trop laides, il me semble qu'il arriverait à mon esprit ce qui «priverait au monde si le soleil s'éteignait : tout mourrait de froid et d'obscurité. Mon esprit deviendrait aride, les pensées y végéteraient étiolées et sans couleurs. Je n'aurais pas plus envie d'écrire que les acteurs n'aiment à jouer devant une salle vide. Je jetterais ma plume au feu et mon encrier par la fenêtre.

Vous nous sommez, au nom de la justice, mademoiselle, de dire aux hommes quelques vérités : je le veux bien, je prendrai quelquçs-uns de vos reproches pour les mêler aux miens ; mais permettezmoi de vous le dire, si nous imprimions votre lettre, comme vous le désirez, il serait à craindre pour vous qu'on ne démêlât un peu de dépit dans cette

colère oontra messieurs les hommes et qu'oD ne TOUS répondit par oe vieux refrain :

HariiHi pleDM, HkrisD erie, Mltrion veut qu'oo la maria.

parlqns donc <Ie la toilette des hantmes. Si vous

êtes, mesdames, beaucoup plus jolies que nous, il

est juste de recounaitre que nous tous y avons

udées, en nous enlaidlssont volontairement. —

li de beauté se oampose : 1" des

prenez de l'augmeuler; %* du zèla

mis à la faire valoir par le contraste

ir perfectionnée, par l'ombre que

nous faisons volontairement au tableau de vos charmes. Vos longs cheveux souples et ondoyants sont d'autant plus beavtx que nous coupons tes nôtres; vos mains sont d'autant plus blanches, étroites, délicates, que nous nous réservons les travaux et les exercices qui les élargifisent et les endurcissent.

Nous vous avons réservé exclusivement les fleurs, les plumes, les rubans, les pierreries, les éloEfes de soie, d'or et d'argent. Bien plus, pour augmenter la différence entre les deux sexes qui çat votre plus

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grand obaFme — pour vous faire la part belle, — nous avons partagé avec vous les couleurs dont Iq soleil revêt les choses. — >• Nous vous avons donné les couleurs riches et éclatantes, les couleurs douces et harmonieuses ; ^ nous avons gardé pour nous les couleurs sombres et mates ; -r- nous vous avons donné la lumière et le soleil, nous avons gardé l'ombre et la nuit*

Nous nous sommes réservé les chemins durs, caillouteux qui élargissent les pieds; «^ nous ne vous avons laissé marcher que sur des tapis. Croyezvous, sans cela, que vous auriez vos pieds étroits et cambrés f L'homme avait reçu de la nature pour compagne une sorte d'homme-femelle, — probablement moins belle que lui, comme sont les femelles des autres animaux; de cette femelle, il a fait la femme.

Il a tellement senti le désir et le besoin de vous adorer, qu'il vous a imposé les vêtements longs. Remarquez que ces vêtements loi^gs n'ont été accordés aux hommes que dans les fonctions où il ne fallait pas permettre à l'esprit de découvrir des imperfections, — des jambes torses ou cagneuses, un gros ventre, etc. — Les rois, les prêtres, les magistrats, portent comme vous des vêtements longs. Ce-

pendant, par ce partage même, l'homme entrait en possession de sa beauté particulière et légitime ; — elle se composait de force, de sévérité, de majesté. En même temps qu'il rendait la femme plus femme, il se faisait plus homme lui-même. Tout ce qui augmente la diflférehce entre les sexes ajoute des charmes à Tamour; on se sépare, on s'éloigne, on prend du champ pour s'aimer comme pour se combattre. Rien n'était si raisonnable que ce parti-pris. L'homme avait les cheveux courts, la barbe longue; il avait le teint bronzé par le soleil et le vent; ses bras musculeux étaient terminés par des mains fortes, puissantes, calleuses ; ses jambes, aux muscles saillants, étaient portées sur des pieds endurcis par la chasse, par la guerre. Il devait plaire à la femme par sa force, par son courage, par la protection qu'il lui donnait; il y avait un peu de crainte dans l'amour de la femme pour l'homme, et ce sentiment n'a pu être entièrement détruit par la civilisation. Une femme bien organisée n'aime réellement qu'un homme qui la domine. — On a dit : Le plaisir des femmes est de commander. — Je maintiens que leur bonheur est d'obéir. — Elles aiment à commander, comme les femmes du monde sont enchantées de dîner une fois par hasard au cabarets Jamais,

avant les progrès de la civilisation, une femme n'aurait accepté Tamour d'un homme langoureux, frêle, élégant.

Il fallait que Thomme pût la défendre contre les hommes et contre les autres bêtes féroces. Il fallait qu'il apportât à la cabane le sanglier ou le chevreuil pour elle et pour ses enfants ; — il fallait qu'il l'enlevât et la portât dans les chemins trop rudes ; — qu'il lui fît traverser les fleuves à la nage, etc.

Mais avdc les progrès de la civilisation, les choses ont changé ; la femme, protégée par la loi et par les mœurs, n'a pas eu nécessairement besoin de la force de l'homme. L'homme s'est moins exercé, a renoncé aux fatigues, aux plaisirs de la chasse, ou n'a plus fait la guerre que par procuration. — L'homme civilisé, l'homme du monde, a perdu la beauté virile. Alors il s'est occupé sournoisement de reprendre à la femme une partie des concessions qu'il lui avait faites autrefois.

Alors il a porté les cheveux longs et frisés, et séparés par des raies correctes sur le côté de la tête ; — alors il a voulu avoir les mains délicates et blanches, les pieds étroits, la taille mince ; alors il a clandestinement repris la soie et le velours, sous le nom de gilets ; il a chargé ses doigts de bagues,

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il a mi3 des diamants à sa chemise, il a porté des bijoiu» de l'or, des pierreries ; -^ il est rentré dans le partage des rubans sous prétexte de crayate; -^^ il a demandé pour les couleurs un nouveau partage, une sorte de loi agraire; ^ ùon^seulement il a re* conquis le rouge. le bleu, le vert, -^ mais il a usurpé le rose, le bleu de ciel, le lilas ; — n'ayant plus la beauté de Tbomme, il s'est aviaé de vouloir avoir avec la femme une seule et même beauté, par suite de quoi il est extrêmement laid«

Quelque mince, sanglé, lacé que soit un bomme, il n'est jamais gaussi mince qu'une femnxe qui le serait médiocrement; — il a beau faire entrer dou* loureusement ses pieds dan^ des souliers plus petits qu'eux, un petit pied d'homme est plus grand qu'un grand pied de femme« Il a beau ne pas se servir de ses mains et mettre des gants trop étroits, le plus petit gant d'homme peut conlenir les dçux mains d'une femme ; il a beau se chamarrer; ridiculement de cravates éclatantes, de gilets rutilants, comme il n'ose quitter ni son affreux chapeau, ni ses affreux habits ; comme il n'ose pas mettre des fleurs danâ ses cheveux, il n'arrive auprès des femmes qu'à un costume mesquin et misérable.

La nature avait fait l'homme mâle et l'homme

femelle ; — rhomme avait fait l'homnie et la femme; on est aujourd'hui sur la roule d*avoir la femme femelle et la femme mâle.

Les femmes qui voient les hommes chercher leur beauté à elles et n'arriver qu'à de médiocres résultats, comparent le visage des hommes à leur visage, — les pieds des hommes à leurs pieds, — la parure des hommes à leur parure, et elles trouvent les hommes laids et mal habillés.

SiTuIou et Meifred, dont on connaît le talent, se trouvaient dans un salon, si Tulou, entendant applaudir Meifred après un beau solo de cor, s'avisait de jeter sa flûte et prenait le cor de Meifred, il est probable qu'il exécuterait de tristes couacs.

l'éducation des filles

Par là façon coûteuse et ridldule dont on habille les enfants aujourd'hui, on rend ces petites créatures plus sottes et plus odieuses'qu'il n'appartient à leur âge. On en fait de grotesques bamboches impertinentes, affectées, maniérées. — Les petites filles de huit ans sautent à la corde en regardatit de côté' si les hommes les admirent, conduisent leur cerceau du côté du beau monde, font des mouvements de tête, des effets de croupe, lèvent au ciel des yeux langoureux, abaissent des regards confiis, lancent des œillades. — Ces petites filles dé huit ans que Ton voit aux Tuileries, vêtues en femmes, quelquesunes avec de la crinoline, — qui ne jouent pas, mais

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cherchent seulement à attirer les regards, promettent assez peu de modestie pour Tavenir.

Certaines mères ne négligent rien pour accroître encore les fâcheux résultats de cette mode absurde. Voici des observations dont j'affirme l'authenticité et que tout le monde peut faire comme moi.

Quelques petites filles se rencontrent dans un coin du jardin des Tuileries. Les petites poupées, avant de s'adresser la parole, se regardent de la tète aux pieds, — se font subir réciproquement un examen rigoureux, de la chaussure, de la robe, des gants. —Si le résultat de l'examen est satisfaisant de part et d'autre, on s'aborde et on entame tm jeu, sinon l'une des fantoches s'éloigne avec une moue dédaigneuse.

Voici un dialogue exactement sténographié :

— Mademoiselle, voulez-vous me permettre de jouer avec vous ?

— Qu'est-ce que font vos parents, mademoiselleT

— Je ne sais pas ce que fait papa ; maman brode*

— Pour de Targent ?

— Je ne sais pas.

— Votre maman est-elle riche?

•- Je nç sais pas,

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— Combien avez-vous de domestiques?

— Deux bonnes et le côcher.

— Ah ! vous avez une voiture?

-r- Il faut bien, pour venir aux Tuileries.

— Eh bien, mademoiselle, à quoi voulez-vous jouer?

. Autre dialogue.

Trois ou quatre petites filles de six à dix ans, vêtues de soie et de velours, sautent à la corde avec des mouvements prétentieux, guindées, etc.; une enfant de huit à neuf ans, très-proprement, mais relativement simplement vêtue, les regarde avec des yeux pleins de désirs. — C'est une Jolie petite fille rose et fraîche, bien jeune, bien enfant, bien joueuse, ^ nullement gênée dans ses vêtements ; elle saisit un moment où la corde que Ton fait tourner est vacante ; elle y entre, saute avec adresse et montre un visage épanoui par le plaisir. Quelques petites filles parlent bas à celles qui font tourner la corde ; celles-ci s'arrêtent. Quand la nouvelle venue se retire, on recommence le jeu, mais on le suspend chaque fois qu'elle se présente devant la corde.

Une des petites pécores s'avaDce vers elle» et lai dit d'un air digne :

— Mademoiselle, nous ne jouons pas avec des demoiselles qui n*ont pas une robe de soie.

J'avais, — il y a quelques années, un voisin de campagne qui enlendail autrement l'éducation de ses trois filles. —Il passait pour très-riche, et cependant ses enfants étaient simplement vêtues : des robes de percale ou de coutil l*élc, des robes de laine rhiver, une seule robe de soie pour les solennités; — mais du beau linge toujours bien blanc, des robes fraîches et bien faites que fabriquait rainée des trois filles en se faisant aider par les deux autres, à proportion- de leur habileté.

De plus, les habitudes de la maison étaient simples, confortables, mais nullement somptueuses. — Il n'y avait pas de voitures ; la nourriture était saine , suffisamment abondante , mais sans recherche et sans luxe. Quelques personnes Tavaient déclaré avare, cependant je l'avais vu généreux dans quelques circonstances pour soulager des mal« heureux, pour rendre service à la commune, etc.

Uo jour que je ramassais quelque argent parmi mes conuaissances pour remplacer un canot que la mer arait enlevé à un vieux pêcheur, je fus surpris de le voir me donner, à lui seul, la moitié de la somme à recueillir entre douze ou quinze personnes.

Je m'aperçus que j'avais assez maladroitement laissé voir ma surprise, et j'essayai de la déguiser en joie de ce que la chose serait faite tout de suite.

-*-< Je comprends, dit-il, on vous a dit que je suis avare*

Je balbutiai des mots mâchés sur Tair d'une dé<négalion.

— Je vais vous étonner davantage, me dit-il.

Je n'ai pas de voiture, et je n'aime pas la marche. On a tous les jours chez moi, à diner, la soupe» un rôti, des légumes, et je suis extrêmement gour* mand. J*ai une maison simplement meublée et j'aime le luxe. Je n'ai que deux servantes, et il me plairait d'avoir un nombreux domestique. Mais j'ai trois filles à marier.

— Je comprends, vous voulez leur amasser une grosse dot...

— Vous ne comprenez pas du tout. J'ai à peu près soixante mille francs de rente. Supposez

que je les dépense : chacune de mes filles serait élevée dans les habitudes d'à peu près cinquante mille francs de rente, car les domestiques, les voitures, Tameublement, ne coûtent guère plus cher pour cinq personnes que pour une. Supposez que je les marie toutes les trois en même temps : ce serait un grand sacrifice que de partager ma fortune avec elles, — car il me faudrait diminuer mon train, mes habitudes, mon luxe, mon bienêtre même de la moitié. Eh bien I cela leur ferait à chacune dix mille francs de rente. — Je ne compte pas tout sacrifier à la fortune dans le choix de mes gendres ; je ne leur donnerai ni des vieillards, ni des trop laids, ni des imbéciles, ni des coquins. Je veux qu'elles soient honnêtes femmes. D'ailleurs, un homme qui aurait deux cent mille francs ne se contenterait pas aujourd'hui d'une femme qui ne lui apporterait qu'une dot égale à sa fortune. Peutêtre mes gendk'es seront d'honnêtes jeunes gens, commençant une profession libérale, — et n'ayant rien à eux que des talents et de la probité. — Ea tous cas, supposons pour leur revenu un capital de cent mille francs, — fortune et travail compris : — voilà donc chacune de mes filles, sa dot comprise, avec quinze mille francs de rente à peu près.

Nous nous sentii;ions tous ruinés et pauvres, — ma femme et moi avec la moitié de nos revenus ordinaires, chacune de mes filles avec le tiers du bienêtre auquel elle aurait été accoutumée. Et Dieu sait alors quel beau cadeau j'aurais fait à mes gendres ! — Si Dieu ne le savait pas, il n'aurait qu'à le demander au diable. Mes filles entreraient dans des maisons relativement pauvres, elles n'auraient plus de voiture, leur table leur semblerait médiocre, il faudrait diminuer les frais de leur toilette, avoir moins de domestiques , etc. ; elles seraient mal* heureuses et rendraient leurs maris malheureux ou les ruineraient. Loin de là, je dépense dans ma maison quinze mille francs par an. — En défalquant des dépenses qui profitent à tous sans augmentation, celles qui s'accroissent parle nombre de ceux qui en profitent, il faut compter que chacune de mes filles est habituée à une situation qui représente à peu près huit mille francs de rente. — Si je les mariais demain, en leur donnant à chacune six mille francs de rente, à des hommes qui auraient de leur côté ou une fortune égale, ou un talent, ou une industrie équivalents, — voyez quelle serait la situation. — D'abord, ma femme et moi, nous mettant à même ce qui nous resterait de notre re-

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venu, nous mènerions un train de trente -deui mille francs par an. -^ Je ne tiens pas compte de ce que J'économise ; — c'est-à-dire que nous augmenterions notre bien-être et notre luxé de deux tiers, car nous n'aurions pjus à partager ayec nos filles. — Chacune d'elles entrerait dans une vie de douze mille francs de rente, c'est-à-dire se verrait plus riche d'un tiers qu'elle n'était chez nousl

De plus, il est d'une bonne morale de laisser à des filles des ambitions qui seront satisfaites par leurs maris. — Il ne faut pas qu'une fille crbie descendre et s'appauvrir en prenant tin mari ; il faut ' qu'elle se sente élevée et enrichie au contraire. — Si une fois mariée, elle a un plus riche mobilier» de plus élégantes toilettes, une table mieux servie, des domestiques plus nombreux, — elle attribuera cet accroissement de bien-être au mariage et au mari, elle en aimera davantage l'homme avec lequel elle doit passer sa vie, et elle sera plus heureuse.

JSupposons le contraire, — comme je l'ai fait en commençant ; vous aurez naturellement des résultats opposés : mes filles malheureuses, des maris moins aimés et moins respectés. Mais ce n'est pas tout. Beaucoup de gens habituent leurs filles à vivre sur le pied d'une fèrtune dont ils ne pourront

mèmey en condamnant leur vieillesse, à eux, à des privations, leur donner qu'une partie. — Maisie nombre est encore plus grand de ceux qui, n'ayant pas une fortune de fonds, mais ayant des places chèrement rétribuées, une profession productive, une industrie féconde, dépensent tout ce qu'ils gagnent, et ne pourront donner à leurs filles que peu ou point de dot. l^h bien I ces filles ne trouveront pas à se marier à des hommes raisonnables et resteront pour coiffer sainte Catherine, comme on dit à la campagne; — et cette triste situation est encore la meilleure chance que leur présente l'avenir, — car le mariage pour elles, si elles rencontrent des maris, sera une vie de privations, — et leurs maris leur rendront les chagrins qu'elles ne peuvent manquer de leur faire. Je vous l'ai dit, j'aime le luxe, je suis gourmand, etc., je suis moins courageux que ma femme pour les privations que nous avons décidé de nous imposer pour le bonheur de nos filles et de nos futurs gendres. — Moi, je satisfais surnoisement mes vices ; — je me suis fait membre d'un cercle où j'ai de splendides salons, où je fais, une fois ou deux par semaine, d'excellents dîners. Quand nos filles seront mariées, nous deviendrons riches tout de suite, j'aurai une voiture,

j'aurai un bon cuisinier, etc. Quand nos enfants viendront chez nous, ils profiteront de cet accroissement dont nos filles n'auront pas pris Tbabitude, et leurs visites seront une fête pour elles comme pour nous.

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