300 pages, mélanges philosophiques
J'étais depuis quelque temps, je l'avouerai, un peu jaloux du succès qu'obtenaient les « forts en thème. » Janin, ambitionnant la gloire du père Porée ou du père Ducerceau, abandonnait tout doucement le français pour le latin ; Dumas traduisait Homère, que Ponsard venait d'imiter.
Et moi, disais-je dans ma douleur, moi dont les joues ont été publiquement et au son de la musique couvertes de tant de baisers par M. Frayssinous, alors grand-maître de l'Université, en récompense de mes victoires dans les concours généraux;
Moi qui ai été professeur dans un collège royal,
Ne trouverai -je pas une occasion de me montrer
un peu expert dans les deux langues que l'on nous apprenait, les deux seules langues qui ne se parlent pas?
Un hasard heureux me fournit aujourd'hui une occasion de prendre ma revanche.
J'ai retrouvé chez un confiseur de Gênes, — il signorRomanengo,viaDegli-Orefici, — un vieux parchemin sur lequel j'ai déchiffra quelques dialogues de Lucien. Cette pièce ne se trouve ni dans la traduction de d'Ablancourt ni dans celle de Belin de Palu; elle n'est ni dans l'édition d'Hermsterhuys (Amsterdam, 1743) ni dans celle faite en 1789, à Deux-Ponts, par mon grand-père, en société avec le duc de Deux-Ponts, ni dans l'édition de MM. Firmm Didot(1840).
Il est juste de dire que cette pièce n'est ni terminée ni corrigée, que ce n'est guère qu'un plan et une ébauche.
Il ne serait même pas tout à fait impossible que ce fût le premier jet d'un dialogue déjà connu, imprimé dans l'édition de Deux-Ponts et dans celle de MM. Didot : c'est le huitième dialogue des dieux, theôn dialogoi. On y retrouve à peu près les mêmes personnages et quelques-unes des mêmes pensées.
Quoi qu'il en soit, voici ma trouvaille :
JUPITER, MINERVE, VULCAIN. (Dios, Athènes kai Ephaïstou.)
JUPITER
Dis-moi un peu, ô ma fille aux yeux pers (glaucopis), dis-moi ce qui se passe en ce moment dans !e monde terrestre.
MINERVE
De tristes choses, ô grand Jupiter [meqaDzeu)\
JUPITER
Et que font les humains pour mériter que je leur vienne en aide, ô vierge toujours armée {parthenos enopîos) ?
MINERVE
Les sages et les prêtres s'assemblent, ô mon père.
JUPITER
Apporte-moi, Vulcain, ce cornet que tu m'as fabriqué et au moyen duquel j entends les coassements des hommes, depuis que je me suis retiré au plus haut des cieux.
VULCAIN
Le voici : il faut faire ce que tu ordonnes.
MINERVE
Eh! pourquoi riez -vous si fort, ô mon père? Comment les malheurs de la terre peuvent-ils exciter à ce point votre gaieté? ,
JUPITER
Je veux que tu assistes à cette scène amusante {logon geloïon). Et toi aussi, Vulcain, élargis donc un peu l'orifice de ton cornet pour qu'il puisse nous servir à tous trois.
VULCAIN
J'obéis, ô Jupiter. (O Dzeu, chrê poïern ôs eke~ l eus as.)
Alors les voix d'en-bas parviennent jusqu'au ciel.
PREMIER PHILOSOPHE
Le monde est dans la désolation : la guerre, la famine et la peste ! Par Jupiter [ne Dia), il est temps d'aviser.
UN PRÊTRE DE MINERVE
Voici ce que je propose. Vous savez tous que Minerve est sortie de la tète de Jupiter.
LE PRÊTRE d'aMMON.
Et qu'elle a à l'instant même dansé la pyrrhique (purrikizeï).
LE PRÊTRE DE MINERVE
C'est là la question. En dansant la pyrrhique, estelle partie du pied gauche ou du pied droit?
LE PRÊTRE D'AMMON
Du pied droit, sans aucun doute.
LE PRÊTRE DE MINERVE
Sans aucun doute pour vous, sans aucun doute pour moi; mais il y a des gens qui feignent d'en avoir. Bien plus, il y a des gens qui soutiennent qu'elle est partie du pied gauche. Que vous en semble, messieurs?
PREMIER PHILOSOPHE
11 m'en semble que ça m'est bien égal-