‹ 300 pages, mélanges philosophiquesChapitre 2 sur 21 · DEUXIÈME PHILOSOPHE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PHILOSOPHE

Et moi, je n'en sais absolument rien.

LE PRÊTRE D'AMMON

Coupable indifïérence !

LE PRÊTRE DE MINERVE

Coupable, mais encore sauvage et maladroite [po* nêros porrô technes kai parabolos). Jupiter et Minerve doivent être furieux, et ce n'est pas pour autre chose qu'ils accablent la terre de tant de fléaux.

JUPITER

Pour ma part, ô ma fille aux yeux verts 1 je déclare qu'il ment, et je le jure par moi-même (ne Lia pseudetai). Mais tu étais là, Vulcain; te rappelles-tu la chose ? C'est toi qui as fait l'office de sage-femme [kata tên eïleïthuian).

VULCAIN

Je me rappelle, ô Jupiter ! que tu avais un grand mal de tête (mega kakon en tê kephalê); que je te frappai la tête de mon marteau ; que cette vierge en

sortit tout armée (enoplos) , et qu'elle se mit à danser la pyrrhique, en agitant son bouclier et en brandissant sa lance [aspida tinasseî kai to doru pallei), et qu'elle avait si bonne grâce, que je te demandai à l'épouser. J'aurais peut-être été plus heureux avec elle qu'avec Aphrodite.

JUPITER

Continuons d'écouter où en sont les humains.

LE PRÊTRE D'AMMON

Si nous ordonnons une fois pour toutes que l'on croira que Pallas est partie du pied droit, nul doute que Jupiter et la sage Minerve elle-même n'en soient heureux et reconnaissants. Nous pouvons donc faire nos conditions.

LE PRÊTRE DE MINERVE

Mais il faudrait pendre aux figuiers ceux qui pio tendent qu'elle est partie du pied gauche.

LE PRÊTRE D'AMMON

Cela va sans dire.

LE PRÊTRE DE MINERVE

Et brûler ceux qui prétendent ne pas s'en soucier.

LE PRÊTRE DE MINERVE.'

Prodigieusement raisonnable.

PREMIER PHILOSOPHE

Est-ce pour nous que vous dites cela?

LE PRÊTRE D'AMMON

Parfaitement pour vousj

LE PRÊTRE DE MINERVE

Jupiter et Minerve doivent être là-haut dans une horrible anxiété ; dépêchons-nous donc. Nous allons déclarer que Minerve, en dansant la pyrrhique, est partie du pied droit; accessoirement, que l'on pendra ceux qui soutiennent le contraire; corollairement, que l'on brûlera ceux à qui cela est égal. Si ensuite Jupiter ne nous délivre pas des fléaux qui nous écrasent, si Minerve n'intercède pas pour nous, c'est que Jupiter et Minerve sont des ingrats.

Parenthèse : (On se rappelle que Louis XIV, à l'époque de ses revers, reprocha à Dieu de s'être fort compromis à son service en révoquant l'édit de Nantes, et dit : « Comme Dieu me traite... après ce que j'ai fait pour lui!) »

Revenons à Lucien.

jupiteb.

Ah ! mes amis, non, je n'ai jamais tant ri, depuis le jour où Vulcain voulut me servir à boire en place de Ganymède. Je déclare que c'est une des meilleures plaisanteries que les hommes m'aient faites ; je ne l'oublierai pas (mnemosunê graphomaï). Mais, vraiment, cela fait mal de rire tant que cela. Maintenant, ma fille aux yeux verts (glaucopis), écoute» moi bien. Ces gens ne sont nullement portés à dire ces sottises par respect pour toi : c'est un prétexte pour se haïr et s'entre-tuer les uns 1 es autres. Vulcain, nous allons encore déménager et transporter l'Olympe plus haut. Décidément, les hommes sont trop méchants et trop bêtes.

A l'époque où Lucien écrivait ces choses, les dieux du paganisme étaient, en effet, en grande décadence

12 TROIS CENTS PAG r.ô.

à cause des sottises que les hommes leur avaient fait faire.

Je viens de raconter de quelle manière, me trouvant à Gênes, et achetant, dans la rue des Orfèvres des marrons glacés chez le célèbre Romanengo, je découvris dans un coin quelques feuilles de parchemin sur lesquelles je vis des caractères grecs.

Or, il est encore un certain nombre de gens, aujourd'hui hommes faits, qui peuvent se rappeler m'avoir entendu leur répéter, d'une chaire du collège Bourbon, les choses que j'avais écoutées des bancs quelques années auparavant. Je suis donc quelque peu érudit es langues grecque et latine, et je ne sais guère que cela.

Je m'emparai des feuilles de parchemin, que j'emportai avec mes marrons : c'étaient des dialogues inédits de Lucien; ceux q'u ne me croiront pas devront alors révoquer en doute toutes les trouvailles de ce genre auxquelles il a été si longtemps de mode d'attribuer diverses publications.

Je me réserve d'ailleurs, — comme il convient à un savant, puisque c'est le rôle que je joue en cette occasion, — de déclarer tous ceux qui ne seront

pas de mon avis — ânes, pourceaux, bélîtres, bêtes à manger du foin, empoisonneurs et assassins , — suivant en cela d'illustres exemples, et en particulier celui d'un savant jésuite, qui avait copié sur un cahier toutes les injures, gros mots, vilenies, etc., qu'il avait entendus ou lus, dans la rue et dans les livres, et dans toutes les langues, et qui, aussitôt qu'on hésitait à admettre une de ses opinions, ouvrait le livre et le copiait de la première ligne à la dernière, en adressant le tout à son adversaire.

Cela dit, je donne encore au public un des dialogues que j'ai eu le bonheur de sauver de l'oubli. C'est un peu moins commun que de découvrir des planètes, et un peu mieux porté.

DE JUPITER ET DE VULCAIN {Dios kal Ephaistou.)

JUPITER

Chôme-t-on dans tes forges, ô mon fils Vulcain, que tu sois arrivé tout clopinant dans l'Olympe?

VULCAIN

Ce qui ne chôme pas assez, ô Jupiter ! ce sont les langues des dieux. Depuis que la mauvaise con«

duitc de Venus est connue, au lieu de blâmer la volage déesse, on ne cesse de m'accabler de quolibets.

JUPITER

Et que veux-tu que j'y fasse?

vulcain.

Ordonner aux dieux de cesser leur folie?

JUPITER

Viens plutôt avec moi ; j'allais descendre un moment parmi les hommes. Je voulais me reposer du nectar en buvant un peu de piquette et devin bleu. Viens avec moi, nous écouterons un peu ce que les êtres créés disent de moi; cela te consolera des cancans de l'Olympe, et tu reviendras ici délivré de ton souci.

VULCAIN

Nous voici sur la terre. Hélas ! sur la terre comme dans l'Olympe, Vénus m'a trompé.

JUPITER

Oublie un moment tes chagrins et prête l'oreille;

réponds-moi un peu, grenouille, ma mie, qui coasses dans ton marais : Que penses-tu du créateur de toutes choses, du grand Jupiter?

LÀ GRENOUILLE

Je pense que c'est une immense grenouille verte, que le ciel est un vaste marais que le soleil ne dessèche jamais, et sur lequel voltigent sans cesse des mouches grosses comme des moutons, dont elle fait sa nourriture. Sur ce marais sont des nénuphars et des lotus, jaunes, bleus et roses, sous lesquels elle trouve une ombre parfumée.

JUPITER

Êtes-vous d'accord en cela avec les autres grenouilles ?

LÀ GRENOUILLE

Excepté sur un point, ô Zéus ! je suis d'avis que les fils de la grenouille immortelle qui a créé le monde, naissent à l'état de grenouille, sans être préalablement des têtards, tandis qu'une secte criminelle et méprisable prétend qu'ils naissent d'abord têtards, et ne deviennent grenouilles que plus tard,

JUPITER

Appelle-moi un de ces sectaires.

LA GRENOUILLE

Impossible! Il n'y en a plus : nous les avons mangés pour les punir, pour venger el honorer la toute-puissante grenouille.

JUPITER

Est-il quelque autre secte?

LA GRENOUILLE

Il y en avait une qui soutenait que les fils de Zéus naissent têtards, mais sans queue.

JUPITER

Qu'est-elle devenue ?

LA GRENOUILLE

Elle a été mangéepar ceux que nous avons mangés.

JUPITER

Trouble un peu l'eau, ô mon fils Vulcain, pour faire fuir cette bavarde.

Descends un peu ici, toi qui planes dans les airs. 0 vautour! quelle idée te formes-tu du souverain maître de toute chose?

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