CASTOR ET POLLUX
J'appellerai Castor et Polîux les deux héros de l'histoire d'hier que je vais vous raconter aujourd'hui. Les détails de ce récit expliqueront et justifieront l'emploi de ces noms. Je sais les noms véritables, mais l'histoire est trop vraie pour que je puisse employer même des initiales.
Deux jeunes gens ont depuis longtemps un domicile commun ; tous deux sont peintres et travaillent dans le même atelier. Le soir, un meuble qui toute la journée a joué le rôle de divan s'entr'ouvre et laisse voirie lit de Pollux qu'il récèle en ses flancs. CastoJ va dans le monde et fait des tableaux de chevalet.
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Poliux vit avec des camarades, se promène et étudie les maîtres dans les musées.
On demanda un jour à Castor des nouvelles de Poliux. A ce moment, Castor s'aperçut qu'il n'en avait pas et qu'il n'avait pas vu son compagnon depuis un mois, si ce n'est un instant, par hasard, de loin en loin. Le soir, il l'attendit.
— Ah ça ! lui dit-il, comment se fait-il que nous ne nous voyions plus ?
— J'allais profiter du hasard qui nous rassemble pour te faire la même question.
— Ce n'est pas un hasard ; je t'attendais.
— Eh bien ! voilà la raison, mon ami.
Et Poliux raconta comment il avait rencontré dans le monde une femme ravissante, un ange, etc., et comment il en était arrivé à passer une partie de ses soirées avec elle et à rester si tard, que cela ne valait pas la peine de rentrer.
— Mais, dit-il, la belle n'est pas libre, et ce n'est guère que tous les deux jours que je puis la voir. Cette histoire explique que nous ne nous voyions pas pendant la moitié de la semaine. Mais tu as sans doute de ton côté une autre histoire qui dise pourquoi les soirs où je rentre je ne te rencontre jamais. Est-ce que tu ne demeures plus ici?
— Oh ! moi, je me promène, j'aime beaucoup à me promener la nuit. Et puis je joue aux dominos avec des amis. Ma foi, quand il est trop tard, je fais chez eux comme tu fais ici, je me contente d'un divan.
— Tous les deux jours ?
— C'est-à-dire que tu ne t'en aperçois que tous les deux jours.
— C'est vrai. Tu ne sors pas aujourd'hui ?
— Non. Et loi?
— Moi non plus ; on m'a congédié pour quelques jours.
— Moi, j'ai à travailler ; je veux me lever de bonne heure, et je suspends momentanément les parties de dominos.
— Sais-tu l'effet que tu produis sur moi ?
— Quel effet?
— Celui d'un hypocrite, plus heureux que tu ne veux l'avouer. Je crois que, comme Castor et Pollux, nous passons alternativement un jour au ciel et un jour sur la terre ; c'est pourquoi nv,us ne nous rencontrons plus. Je ne me figure pas un ciel où on joue aux dominos.
— C'est que tu oublies qu'en jouant aux dominos on fume et on boit de la bière.
— Tant mieux ! pourvu que tu aies ton ciel, je suis content.
Au bout de quelques jours, Castor disparut le soir et ne rentra que le lendemain. Le lendemain, ce fut le tour de Pollux. Pollux rentra le matin de meilleure heure qu'à l'ordinaire. Il s'était aperçu à l'aube que, par un étrange quiproquo, il avait endossé la veille le paletot de Castor au lieu du sien, et il voulait le remettre en place avant le réveil du légitime propriétaire.
Une circonstance singulière l'avait empêché de reconnaître plus tôt la substitution : la veille au soir, cemme il était arrivé devant une petite porte d'une certaine petite maison, au coin d'une petite rue déserte, sa main avait machinalement cherché la clef de cette porte qu'il savait avoir dans sa poche. La main deux ou trois fois avait glissé sur le paletot sans réussir à entrer dans une poche dont elle croyait cependant bien savoir le chemin. Enfin il trouva la poche, et dans cette poche une clef qu'il présenta à la serrure : elle s'y adapta et ouvrit la porte. Il remit la clef dans la poche et entra dans la maison. Le lendemain matin, au premier étonnement que lui causa l'aspect du paletot de Castor succéda un étonnement plus grand, en se rappelant qu'il avait trouvé sa clef
à lui dans la poche de ce paletot. Il regarda la clef, c'était bien la sienne ; il rentra en toute hâte pour éclaircir ce point. Castor dormait encore ; Poil ix fit l'échange des paletots ; mais, cette fois, quelle fut sa surprise quand il voulut remettre dans sa vraie poche la clef qu'il avait trouvée dans la poche de son ami, de l'entendre, en tombant au fond de la poche, produire un son de ferraille ; e\:e était tombée sur une autre clef ; il les regarda toutes deux : elles étaient exactement semblables.
— Cette clef, dit-il, appartient à Castor ; je m'explique qu'elle soit dans son paletot. Je suis sûr que le mari de ma belle, lorsqu'il est parti pour son bienheureux voyage , a fermé sa caisse avec une meilleure serrure que celle dont il se contente pour enfermer sa femme, serrure de pacotille que toutes les clefs peuvent ouvrir. Il est inutile de dire à Castor quelle serrure ouvre sa clef.
Quelques jours se passèrent. Un soir, comme Castor s'était fort paré et allait sortir, Pollux, qui avait été toute la journée d'une très-mauvaise humeur, lui dit :
— Tu te fais bien beau , et il est bien tard pour aller jouer aux dominos.
C'est qu'il y aura du monde. Tu ne sors pas ?
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— Si vraiment, je n'ai pas sommeil... Cepen dant... oui... je vais me coucher, ou plutôt je vais raccompagner un bout de chemin : attends-moi cinq minutes.
Au bout de dix minutes, Castor dit :
— Je ne puis pas t'attendre plus longtemps ; d'ailleurs tu n'as pas besoin de mettre de la pommade à tes cheveux pour m'accompagner un bout de chemin à onze heures du soir.
— Je suis prêt.
Pollux était agité et ne parlait pas. Après avoir parcouru deux ou trois rues, Castor s'arrêta.
— Si j'ai un conseil à te donner, dit-il, c'est de t'en retourner ; ça ne t'amusera pas d'avoir une longue course à faire pour rentrer quand tu vas être seul ; avec cela que la nuit est d'un noir parfait.
— Je ne suis pas pressé de rentrer ; d'ailleurs je vais quelque part.
— Du même côté que moi?
— Jusqu'à présent du moins.
A deux rues plus loin , ce fut Pollux qui s'arrêta et dit :
— Par où vas-tu ?
Castor mentit et dit :
— Je prends la première rue à droite.
— Alors, dit Pollux, séparons-nous, car je vais prendre la première rue à gauche.
Il mentait aussi, chacun voulait se débarrasser de l'autre. Ils se séparèrent en se donnant la main.
Pollux ne prit point la deuxième rue à gauche, mais il se dirigea sur une maison qui faisait l'angle de la quatrième rue et de celle où les deux amis s'étaient séparés. Il était, comme je l'ai dit, agité et ému ; il avait eu la veille une querelle assez vive avec l'habitante de ce logis ; il ne pouvait se résoudre à attendre au lendemain pour offrir ou demander pardon.
Toutefois, en approchant, il pensait qu'il n'était pas attendu, que peut-être les domestiques ne seraient pas couchés, etc. — Cependant, se dit-il, si elle m'aime, elle doit deviner que je ne porterai pas jusqu'à demain le chagrin de notre querelle ; elle doit m'attendre. Allons !
Il avança de quelques pas, et se dit tout joyeux, en voyant une lampe éclairer une certaine fenêtre dans la nuit sombre : — Ah ! j'en étais sûr ! elle m'attendait : c'est le signal !
Il cherche la porte, puis présente sa clef à la serrure ; à ce moment, une autre clef s'y présentait de son côté, les deux clefs se rencontrèrent.
— Qui va là? s'écria Castor.
— Qui êtes-vous ? dit Pollux.
— Tiens! c'est toi?
— Oui, et toi ? c'est ici que tu viens jouer aux dominos?
— Ah ça ! il y a donc plusieurs locataires dans cette petite maison?
— Je ne le pense pas.
— C'est que c'est là que je vais aussi.
— Je le vois bien.
— Expliquons-nous.
On s'expliqua. C'était précisément dans le même ciel qu'allaient tous les deux jours Pollux et Castor. Ils n'eurent pas assez d'invectives et d'indignation pour ledit ciel.
— Tu peux, dit Castor, y aller si tu veux ; moi je n'y mettrai plus les pieds !
— Je t'abandonne la place, répondit Pollux, et elle ne me reverra de sa vie !
— Méprisons-la, dirent-ils en choeur, et allonsnous-en.
Tous deux se séparèrent. Cette fois Pollux s'en alla par le chemin qu'avait pris Castor pour venir. Castor prit la route qu'avait suivie Pollux pour arriver. Quand il eut fait une centaine de pas, Castor
s'arrêta, écouta, n'entendit rien, et retourna sur ses pas en évitant de faire du bruit. « Je veux, dit-il, confondre l'infidèle ! » — Il arriva à la maison, prit sa clef et allait la mettre dans la serrure , quand il en fut empêché par la clef de Pollux, qui était revenu de son côté pour dire son fait à la perfide.
— Eh bien ! dirent-ils , entrons ensemble pour l'humilier. — Castor mit sa clef dans la serrure; le pêne joua, mais la porte ne s'ouvrit pas. Il faut croire que la belle étrangère avait vu ou entendu une partie de ce qui s'était passé, et avait poussé son verrou. La porte demeura inflexible , et cette fois Castor et Pollux s'en allèrent ensemble, et passèrent la nuit à se donner des explications que je vous épargnerai.
LE PROGRÈS. — UN USAGE NOUVEAU. — LE PIÉMONT ET LES JÉSUITES. — GÉRARD DE NERVAL. — SUR L'ARGENT. — LÉGITIMITÉ DE LA FAUSSE MONNAIE. — LES MARGES DES LIVRES, ETC.
En voyant reparaître de temps en temps les môme s crimes, les mêmes infamies, les mêmes sottises, on est tenté de penser que l'humanité ne marche que dans un cercle. A peine l'a-t-on pensé, qu'on ne tarde pas à le dire, et je ne répondrais pas de n'avoir pas, dans mes moments de mauvaise humeur, émis parfois quelques opinions analogues. Cependant, pour concilier certains progrès incontestables avec le retour inexorable de certaines bêtises, il faut prendre un terme moyen entre la ligne droite, que les flatteurs d'eux-mêmes et de leur temps croient voir dans la marche de l'humanité, et le cercle infranchissable dans lequel les gens agacés
prétendent la voir tourner. Disons qu'il y a marche, qu'il y a progrès, mais que cette marche et ce progrès ont lieu en spirale. —La spirale est une intention de ligne droite contrariée par des obstacles, mais s'appuyant sur eux.— C'est la théorie du tirebouchon, c'est la théorie de l'hélice.
Si cette marche est plus lente, elle est plus sûre, et en même temps chaque pas fait est définitivement acquis, et l'effort lui-même trouve un point d'appui précisément dans l'obstacle. L'hélice ne produit pas le même effet dans l'air que dans l'eau, qui lui offre plus de résistance.
C'est à cela que servaient les gouvernements d'autrefois, et que servent toujours les académies et les radoteurs comme je commence à le devenir.
Les anciens sénats étaient composés de vieiflards — seniores. — Ils avaient pour mission de mettre obstacle à l'a fougue de la nouvelle génération, qui, s'élancant avec trop d'ardeur, ne tarderait pas à perdre haleine et à tomber dans quelque fondrière.
Les Académies doivent renfermer beaucoup de bornes.
«A l'ordre! à l'ordre » comme on disait autrefois.
Te demande à expliquer ma pensée.
Des hommes sont arrivés à l'extrémité du Gtade; ils ont dévidé leur soie et fait leur cocon, ou, si vous le préférez, leur poëme épique et leurs quatre tragédies.
Ils sont naturellement disposés à croire qu'il y a assez de soie comme cela, ou que celle que feront d'autres bombyx au renouveau, aux nouvelles feuilles de mûrier, sera impossible à filer et inutile.
Un peu moins d'images, de figures, de tropes. L'écrivain qui n'écrit plus ou qu'on ne lit plus, ce qui revient au même, prend de bon cœur la génération nouvelle qui écrit et qu'on lit pour une horde de barbares, pour une tribu de peaux rouges.
D'autre part, les susdits barbares, les susdites peaux rouges , s'en iraient volontiers à travers champs, abattant un arbre pour cueillir une datte, tuant un bison pour manger sa bosse, ne s'arrêtant nulle part, ne fondant et n'établissant rien, allant en avant, retournant en arrière, et brûlant les anciennes maisons sans les remplacer.
Il n'est donc pas injurieux d'appeler bornes des hommes de mérite qui, semblables aux dieux termes, marquent leur point d'arrivée et le point de départ des autres; c'est un rôle utile, honnête, et si ces statues sont immobiles et n'ont pas de pieds,
rien n'a empêché le sculpteur de leur faire de belles et bonnes tètes.
Ces bornes, ces termes, entravent, par leur mauvaise humeur, leur mauvais vouloir et leurs mauvais propos, la fougue excessive de la génération nouvelle. Ils font l'effet de l'eau dans laquelle tourne l'hélice, du liège dans lequel s'insinue le tire-bouchon.
Ou encore du tuyau qui comprime, resserre, contrarie l'eau ; du cuivre du cor, qui enferme le souffle dans ses labyrinthes.
Par suite de quoi l'eau, qui, livrée à elle-même, s'épandrait au hasard, captive, s'élance au soleil en gerbes d'émeraudes, de rubis et de topazes; et le souffle, qui se perdrait dans l'air, produit des sons harmonieux et de belle musique, comme sous les lèvres de mon vieil ami Meifred.
Bornes, bouchons, tuyaux de terre cuite ou de cuivre, la résistance a son utilité. — Ceux qui étaient peaux rouges pour une génération deviennent à leur tour bornes pour la génération suivante, qu'ils appelleront à leur tour Cosaques, Mohicans et Hurons.
Les anciens, par haine des nouveaux, se jettent dans l'excès de leurs théories et reculent, — ce qui
iourne l'opinion en faveur des nouveaux, — ceux-ci, trouvant un point d'appui en même temps que de la colère dans la résistance des anciens, vont porter un peu plus loin la borne qu'ils ne vont pas tarder à devenir.
Que l'on attende donc si l'on veut qu'un écrivain ait fait son cocon et s'y enferme, comme le ver qui va devenir chrysalide, pour le nommer académicien, cela s'explique ; mais ce que je ne me charge pas d'expliquer, c'est l'introduction opiniâtre de gens qui ne sont pas écrivains.
Après tout, cela m'est bien égal.
Je n'ai parlé de cela que pour arriver à parler d'autres choses.
Dans les mœurs, dans les coutumes, dans les usages, il s'est fait de notables changements en France.— Il est évident que je trouve que le monde allait beaucoup mieux quand j'avais vingt-cinq ans qu'aujourd'hui que j'en ai quarante-cinq.
Dans ce temps-là, les femmes étaient sensibles, et vous payaient d'un regard sympathique vos regards d'admiration.— Dans ce temps-là, les miroirs, que l'on ne sait plus faire aujourd'hui, vous montraient votre visage jeune et frais, et non pas un front ridé et des cheveux grisonnants, comme aujourd'hui.
J'entendais un jour les paroles que voici échangées dans le coin d'un salon, entre un homme autrefois très-galant, et une femme très jolie à l'époque où il était très-galant.
— Mais, dites-moi donc, ma chère, depuis quand les jeunes gens de vingt ans sont-ils si ridicules?
— Je puis vous le dire précisément, mon ami : c'est depuis que vous avez quarante-cinq ans.
Quand je critique certains usages nouveaux, ce n'est pas que j'espère les empêcher de s'établir, c'est pour me mêler à mon temps, c'est pour faire mon rôle de borne.
Je suis un peu scandalisé, je l'avoue, de voir quelles manières les femmes autorisent les hommes à avoir à leur égard. Je préfère les formes respectueuses dans lesquelles j'ai été élevé.
Mais que l'on se persuade bien que je n'espère rien empêcher, rien réformer, que je ne veux surtout gêner personne.
Je sais mon Molière, et je ne prends pas parti pour la femme de Sganarelle quand il la bat : ça n'a qu'à lui plaire d'être battue!
Que les hommes secouent la main des femmes dans les rues et dans les salons, je dirai, seulement pour causer, qu'ils ne connaîtront jamais cette douce et poignante sensation de presser pour la première fois la main d'une femme aimée.
Je rappellerai que, dans ma première jeunesse, — faites semblant de croire que je suis dans la troisième : c'est si triste de n'être jeune que pour soi, — je rappellerai que les jeunes filles ne valsaient pas.
Une femme mariée connaît l'homme qui a des droits sur elle, elle sait l'étendue de sa susceptibilité, elle est décidée à s'y soumettre ou à la braver. Mais la vie de la jeune fille est un album, dans l'acception littérale du mot, un livre blanc ; c'est un album sortant des mains du relieur, on ne sait encore à qui il appartiendra. Sera-ce à un poëte, à un musicien, à un peintre?
Pourquoi y laisser d'avance au hasard griffonner par tout le monde des vers, des pochades, non sans quelques pâtés?
Vous ne savez pas de quel honnête homme vous gâtez peut-être le bonheur.
Toujours pour causer, c'est bien entendu.
Car, au bout du compte, c'est peut-être mieux ainsi.
Quand on aimera une femme ou une jeune fille, ce sera pour la couleur et l'abondance de ses cheveux, pour la cambrure de sa taille, pour la finesse de sa peau; on ne fera pas reposer sur elle toutes sortes d'espérances vagues, poétiques, absurdes; on n'adorera pas des anges, on désirera des femmes.
On ne donnera plus sa vie pour un regard; on aimera à ses heures, comme on dine; on ne se fatiguera plus à chercher dans les plaines du trèfle à quatre feuilles, et dans les jardins des roses bleues.
La femme redeviendra un simple homme-femelle; l'amour redeviendra un appétit qui aura sa saison. On ne sera plus distrait des choses sérieuses, de l'argent, des affaires, de la politique, par de belles passions; le succès des courtisanes ira toujours croissant. Il vaut bien mieux leur donner une partie de l'argent que l'on gagne sans distractions, que d'oublier de gagner de l'argent pour filer imparfait amour. On entretenait ruineusement les femmes honnêtes de tout l'argent qu'elles vous empêchaient de gagner, bien plus, de celui qu'elles vous empêchaient de voler, tant en absorbant votre esprit, vos désirs , toutes vos forces , qu'en exigeant d'un homme quelquefois de la grandeur d'àme, du désintéressement, de la noblesse.
Cependant, peut-être faudrait- il procéder graduellement à cette transformation de la femme. Nous sommes encore quelques-uns, nés dans les premières années de ce siècle, et môme auparavant, qui avons peut-être le droit que l'on paye à nos mères, à nos sœurs, à nos filles, le respect avec lequel nous avons traité les mères, les sœurs et les filles de ceux qui nous ont précédés. Par exemple, si les filles valsent, on pourrait ne pas les étreindre en valsant d'une façon aussi... étrange. On a supprimé un temps de la valse, qui en avait trois autrefois. Il paraît que le respect, la décence, d'une part, la réserve et la pudeur, d'autre part, étaient précisément dans ce temps que l'on a supprimé pour créer la valse à deux temps, dans laquelle on ne les retrouve pas, faute de place.
A la seconde fois qu'un homme voit une femme, il lui tend la main, et il faut que la femme livre la sienne et se prête à cette familiarité, sous peine de passer pour bégueule.— J'emploie ici un mot rude, peut-être, mais c'est cependant le moindre des noms qu'on lui appliquerait si elle refusait de donner sa main à un homme qui lui tend la sienne. — jj'ai vu quelques-unes de ces pauvres femmes obéir ne rougissant d'indignation.
Que les hommes et les femmes se serrent et se secouent donc les mains, puisqu'on le veut; mais, voyons, est-ce que l'on ne pourrait pas marquer un temps d'arrêt? par exemple, ne pourrait-on pas établir qu'un homme bien élevé doit attendre r {ue la femme lui tende la main et fixe elle-même le degré de familiarité qu'elle veut lui accorder?
Je ne sais si l'on a suffisamment remarqué que la partie d'une certaine Lettre écrite du Vatican, où sont vitupérées les sociétés secrètes, s'appliquerait merveilleusement, par le fond et par la forme, à la compagnie de Jésus, constituée absolument et agissant comme les ventes de carbonari.
Ce général, à Rome, qui, avec ses assistants et son admoniteur, exerce un empire absolu sur tous ses affiliés, par les provinciaux ; ces différents degrés d'initiation, ces statuts, les uns visibles, les autres secrets; ces épreuves précédant l'admission, etc., rien n'y manque, et le Vatican, par la publication de ladite Lettre, a fort risqué de se faire accuser de ganganellisme.
En attendant, Je Piémont menacé paraît s'en in-
quiéter modérément, La loi relative à la suppression des couvents est accueillie dans les États sardes avec une grande faveur; elle passera à une trèsforte majorité à la Chambre des députés, et, lorsqu'on exprime quelques doutes sur les dispositions, présumées contraires, d'une partie du Sénat, c'est avec des considérations qui témoignent d'avance de l'impopularité qui accueillerait une hésitation de la part de ce corps.
C'est un spectacle curieux, intéressant et digne de la sympathie universelle, que celui qu'offre en ce moment le gouvernement piémontais. C'est un rare exemple d'un gouvernement marchant à la tête de son peuple et le conduisant; d'un gouvernement plus avancé que la moyenne des gouvernés.
Le parti ultra-dévot est moins modéré dans îa forme de ses menaces que ne l'a été le Vatican. On comprend bien que le tremblement de terre, la cherté des vivres, une tempête, quelques degrés de froid qu'on a éprouvés ces jours derniers, que la neige tombée dans quelques localités et que l'on va voir comme on irait voir une baleine échouée sur la plage ; on comprend que tout cela a été mis sur le compte du projet de loi relatif à la suppression des couvents.
Malheureusement, on n'a pas résolu deux petites objections.
La tempête s'est étendue au loin sur la Méditerranée.
La cherté des vivres a été reconnue officiellement dans presque toute l'Europe.
Le tremblement de terre a été ressenti beaucoup moins fort, il est vrai, mais a été ressenti à Marseille et à Toulon, tandis qu'il ne s'est pas étendu à la totalité des États sardes.
D'autre part, la « définition du dogme du 8 décembre, » qui devait tout racheter, tout réparer, aurait plus que suffi à compenser les peccadilles du Piémont, dont le gouvernement seul est incriminé.
Toujours est-il, — et ce qui suit est sérieux, — que de grands malheurs viennent d'éprouver, coup sur coup, la lamille royale.
La veuve de Charles-Albert est morte dans un âge peu avancé; elle avait 56 ans.
La reine Marie-Adélaïde mettait au monde un enfant lorsqu'elle fut douloureusement frappée de la maladie et de la mort de la reine-mère, avec laquelle elle était liée d'une amitié très-étroite; des symptômes alarmants dans sa situation ne tardèrent pas à se manifester, et après quelques jours d'anxieuse
attente, elle est morte le 20 janvier à six heures.
Les regrets ont été unanimes, et la douleur la plus sympathique s'est mêlée à celle de la famille royale.
La reine Maria-Adéîaïde-Francesca était, dit-on, une femme pleine de grâce et de honte ; elle ornaii le trône des vertus les plus sereines. Il y a un an ci demi, à la Spezzia, par une belle nuit d'été, je me trouvais sur le port lorsqu'elle revenait d'une promenade en mer, je la vis débarquer et regagner à pied sa demeure. Elle avait la taille belle, la démarche noble et aisée; elle était très-simplement mais très-majestueusement enveloppée dans les plis d'un grand châle bleu.
Un de mes amis, qui a eu plusieurs fois l'honneur de l'approcher, me disait hier que sa belle physionomie s'embellissait et s'illuminait de sa bonté quand elle parlait
Au milieu du deuil général, on entend une rumeur sourde et sauvage. Le parti ultra-dévot, d'un air sournoisement triomphant et hypocritement contrit, s'en va disant que c'est le ciel qui frappe la famille royale, en punition du projet de loi sur la suppression des couvents.
Il est vrai de dire que le dégoût le plus légitime accueille ces propos.
Je ne sais s'il est bien sage et bien prudent au parti ultra-dévot de rappeler les malheurs arrivés aux souverains qui ont eu la hardiesse de le mécontenter.
On sait bien que Henri III mourut peu de temps après son alliance avec le Béarnais ; on sait bien que celui-ci fut également puni après l'édit de Nantes, qui assurait la liberté religieuse aux calvinistes.
On sait bien que Jacques Ier d'Angleterre, ayant mécontenté le parti ultra-dévot, faillit sauter avec les ministres et tout le parlement, lors de la fameuse conspiration des poudres.
On sait bien que Clément XIV, — Ganganelli, — ne survécut que quelques mois au bref qui, en 1771, prononça la suppression des jésuites.
On sait bien tout cela, mais on sait aussi que ces divers châtiments infligés par la Providence furent, par les contemporains et par l'histoire, très-désavantageusement appréciés et interprétés à l'égard du parti ultra-dévot, qui devrait craindre, en triomphant mal à propos, de donner lieu à des calomnies.
Une autre raison devrait l'engager au silence, c'est que, sauf certains cas où ce parti a été accusé d'avoir un peu aidé la Providence, elle n'a pas tou-
jours puni les adversaires ou récompensé les amis dudit parti.
Henri IV a, il est vrai, été puni pour avoir fait l'édit de Nantes ; mais c'est après la révocation de cet édit et les persécutions religieuses, que Louis XIV vit sa famille tomber sous ses yeux, et une longue série de désastres succéder à ses victoires. C'est en vain qu'il reprochait à Dieu « ce, qu'il avait fait pouf lui. » Dieu parut ne pas se croire obligé de payer les dettes du parti sacrilège qui se sert audacieusement de la religion pour couvrir son ambition et sa cupidité.
C'est après la Saint-Barthélémy que Charles IX mourut d'une mort terrible et ignominieuse.
Donc si, d'une part, le ciel ne fait pas toujours honneur aux lettres de change tirées sur lui par le parti ultra dévot, d'autre part, les intermédiaires employés dans certains cas ont toujours laissé des doutes sur l'intervention de la Providence dans les haines et les amitiés de ces véritables ennemis de la religion,
La vérité est que la reine Marie- Adélaïde, qui n'avait que trpnte-trois ans, était très-aimée et est très-regrettée; elle laisse, je crois, sept ou huit enfants, dont l'aîné, prince héréditaire, a déjà onze ans.
Mais ce n'est pas seulement en Sardaigne, c'est en France aussi que le parti ultra-dévot triomphe imprudemment de la mort des deux reines de Piémont et menace d'extinction la famille royale tout entière.
Après avoir relaté ce double malheur qui a frappé le roi de Sardaigne, les journaux de ce parti assuraient naguère que la possession des biens ecclésiastiques profite peu aux familles qui y ont touché,
Et il donnait pour exemple l'extinction de la maison de Savoie, qui, en 1831, a élevé sur le trône la maison de Savoie-Carignan dans la personne de Charles-Albert.
Le roi Victor-Amédée avait huit enfants, et ses trois fils sont morts sans postérité parce qu'il avait touché aux biens du clergé.
Ne vous semble-t-il pas entendre la Lucrèce Borgia de Victor Hugo, disant à son époux :
« Prenez garde, duc Alphonse... mon troisième mari. »
Le crime de Victor-Amédée, dont parlait aussi la feuille des sieurs Nonotte, Rupert, Patouillet, Veuillot et Coquille, est la sécularisation de quelques abbayes qui n'avaient pas de juridiction épiscopale.
Or, cette sécularisation fut faite de concert avec la cour de Rome, ce qui devrait, si ces messieurs se piquaient de logique, en faire un acte inattaquable.
On ne peut admettre que le pape soit faillible ou infaillible, selon que ses décisions ne plaisent pas ou plaisent à MM. Patouillet, Rupert, Coquille, Nonolte et Veuillot.
Je ne trouve pas, je le répète, extrêmement prudent de rappeler ces punitions dites célestes, parce que cela remet en souvenir les punitions infligées au pape Ganganelli, à Henri III, à Henri IV, etc., etc. On a si vite fait de calomnier les meilleures intentions ! Mais nous défendrons ce parti contre son imprudence. Non, il ne dispose pas delà vie des familles royales, et il ne peut nouer l'aiguillette aux fils de rois ; non, il n'y a pas de danger de voir s'éteindre la maison royale de Piémont; non, le fanatisme n'arme plus Ravaillac et Jacques Clément. Le poison des Borgia n'existe plus que dans les fioles de la Porte-Saint-Martin.
Les journaux de ce genre ne sont pas des fanatiques aveugles, ce sont d'honnêtes marchands de choses sacrées, qui surfont un peu et ne sont pas toujours suffisamment polis avec la pratique ; mais
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ne les croyez pas quand ils se calomnient ainsi euxmêmes.
Eux des fanatiques! —Allons donc! vous les flattez. V
Les fanatiques ! c'est plus dangereux, mais c'est moins laid.
Ils ne s'élèvent qu'à la hauteur de Bazile et de Croquemitaine. Le pape, dans sa lettre aux évoques , dit : « La volonté de Dieu s'accomplit nécessairement, » et le pape a raison. Mais alors on a tort quand on prétend aider l'exécution de celte volonté, et tous ces déclamateurs ultra- dévots sont ridicules quand ils offrent à Dieu l'appui de leurs plumes.
Si nous défendons leur parti contre les imprudents, nous ne le défendrons pas contre les maladroits.
Et c'est une grande maladresse que ces menaces qui donneraient un air de lâcheté à la moindre hésitation de la part du gouvernement piémontais.
Mais, pour en revenir un peu aux arguments que M. de Sacy a eu la mauvaise fortune de fournir à l'Univers, — il semblerait que le Dieu des jésuites.. .
(Le nôtre n'est pas le môme; le nôtre, c'est celui
dont parle le pape dans sa lettre aux évêques : « Un Dieu très-bon, très-miséricordieux ettout-puissant,» qui n'a pas besoin de l'appui des sieurs Nonotte, Rupert, Veuillot, Coquille et Patouillet, et qui en échange ne se charge pas de venger les injures de ces véritables ennemis de la religion.)
11 semblerait, dis-je, que le Dieu des jésuites distribuerait quelque peu au hasard ses récompenses et ses punitions.
Il a, il est vrai, fait périr Ganganelli aussitôt après le bref qui abolissait les jésuites ; il a fait périr Henri III et Henri IV de mort violente, etc., etc.
Mais il a laissé puissant eî victorieux Louis XIV lorsqu'il protégeait l'auteur de Tartuffe eî celui du Lutrin, — tandis qu'il l'a abandonné à la mauvaise fortune après la révocation de redit de Nantes, abattant sa famille autour de lui d'une façon plus visible qu'il n'a abattu la maison de Savoie.
Il a laissé Charles IX, qui, lui aussi, avait fait * beaucoup pour lui...
(Je parle toujours du Dieu de jésuites ; le nôtre est celui de Pie IX, aimant beaucoup plus les calvinistes que Ton tuait que les catholiques qui les assassinaient; la nôtre est celui du pape, ayant horreur des sacrifices humains.)
Il a laissé Charles IX périr d'une mort hideuse.
Si le Dieu des jésuites a frappé dans sa postérité le roi Victor-Amédée III pour le punir d'avoir sécularisé quelques abbayes, et, qui pis est, d'avoir fondé une académie des scienees à Turin, proh nefas! il l'a fait avec ménagement, et au second degré; car, enfin, ses trois fils lui ont succédé.
D'autre part, le premier de ses fils, Charles-Emmanuel IV, s'opposa de son petit mieux à l'invasion des idées libérales, et alla mourir àRome sous l'habit de jésuite. — Le second, Victor-Emmanuel, aima mieux abdiquer que de donner une constitution à ses peuples. — Charles-Félix, le troisième fils de ce roi, frappé dans sa postérité, n'était pas non plus, que je sache, un grand démagogue. Il me semble qu'à eux trois ils pouvaient bien expier le crime de leur père.
Or, quel a été le résultat définitif de cette prétendue punition de la maison de Savoie? C'a été d'appeler au trône Charles- Albert, qui a donné une constitution, et son fils, le roi actuel, qui maintient loyalement cette constitution jurée par son père et par lui, et qui s'occupe de faire mieux que de séculariser quelques abbayes, comme avait fait Victor- Amédée,
Ce qui me semble être en sens précisément inverse de ce qu'y voudraient faire voir les publicistes du parti ultra-dévot.
Allons, mes bons messieurs, cessez cette comédie ! Je vous le répète, vous n'êtes même pas des fanatiques ; vous ne sauriez croire un mot de ce que vous prêchez avec tant de colère. — « Vous êtes les fils du diable, » comme dit le pape dans son allocution du 9 décembre, à propos des impies, qui « ne négligent aucun moyen pour détruire l'Eglise et l'État. »
« Vous êtes les fils du diable, et vous voulez faire œuvre de votre père. »
Ou plutôt, — et pour parler plus simplement, — vous êtes des marchands de choses saintes sophistiquées et à faux poids.
Jésus-Christ chassa du temple à coups de fouet les marchands qui y vendaient de l'or, des brebis, des étoffes. —Que leur eût-il fait s'ils avaient vendu le temple en le démolissant pierre à pierre?
Quand cette parade sera finie, quand les évêques vous auront tous repoussés, comme ont fait déjà les plus sages d'entre eux, quel bien aurez-vous fait à l'Église?
Vous aurez escaladé pendant un temps la chaire dite de vérité pour y débiter l'injure, et pour remplacer la belle langue de Bossuet, deMassillon et de Fléchier par la phraséologie du catéchisme poissard et par « l'engueulement. » [
Vous aurez fait à l'Église quelques ennemis moins I dangereux que vous.
Est-ce que nous ne connaissons pas votre histoire? est-ce que vous êtes des chrétiens fervents, des hommes pieux et sincères ?
Vous êtes des gens dont les uns n'avaient pas de talent, dont les autres n'avaient pas de patience.
Vous avez vu les premiers rangs occupés dans les routes larges et directes par des hommes plus forts et plus laborieux que vous.
Vous vous êtes jetés dans le paradoxe de l'ultracatholicisme.
Borgnes, vous rêvez un royaume d'srveugles et vous voulez faire des aveugles.
La religion, l'Église même, ont résisté à l'impiété. Je suis convaincu que la religion triomphera de vous. Je pourrais être un peu moins sûr de l'Église. En tous cas, vous leur aurez fait courir le plus grand danger qui les ait jamais menacées.
Un pessimiste de l'antiquité disait plaisamment, à propos d'un tremblement de terre : « Voici, ma foi, qui arrive à propos ! je ne savais vraiment pas de quoi remercier le Destin cette année. Je vais le remercier de ne nous avoir pas engloutis. »
Gérard de Nerval vient de mourir. C'est un des hommes que j'ai le plus aimés. Tout le monde connaît son esprit si distingué, si fin, si délicat; mais ce qu'on ne sait pas assez, c'est l'indépendance de son caractère, c'est sa modestie, c'est l'extrême bonté de son cœur et sa constance à l'égard de ses amis,
Un souvenir m'est resté de 1848.
Je faisais alors à Paris un journal à un sou, — auquel collaboraient les noms les plus célèbres et les plus aimés. Nous voulions voir si les classes populaires préfèrent, — comme le prétendent certaines personnes, — le vin bleu des barrières au Château- Laffitte et au vin du Rhin ; — nous voulions tenter l'épreuve et lui donner le Chàieau-Laiïitte et le vin du Rhin au prix du vin d'Argenteuil. Pour un sou,
— le prix des plus grotesques, des plus odieux canards, — je faisais vendre un journal bien imprimé, sur beau papier, avec des articles écrits par les maîtres de la littérature.
Nous faisions alors un rude métier.
Pour ma part, je me croyais au commencement d'une grande époque pour la France, et j'avais quitté et mon jardin de Sainte-Adresse, et mes fleurs et la mer.
Souvent, à minuit, nous faisions un souper, qui était le premier et le seul repas de la journée. Souvent je me couchais à deux heures du matin pour me relever à cinq. Mais les fatigues physiques n'étaient rien auprès de celles que causait la surexcitation de l'esprit.
Quelquefois, je tombais harassé et irrité. Et Gérard me disait : «Allez-vous-en passer quelques heures a Sainte-Adresse. »
Or, Gérard, pour aucun prix, n'avait jamais con-
enti à accepter le moindre joug; Gérard n'avait
amais voulu ni faire un feuilleton régulier dans un
journal, ni prendre la direction d'une revue : —
aucun avantage d'aucune nature ne lui avait paru
jamais valoir le sacrifice d'une heure de sa liberté.
Eh bien ! quand Gérard m'avait dit : « Allez-vous-
en à Sainte-Adresse, » je ne lui faisais aucune question, aucune recommandation ; j'allais à onze heures du soir au chemin de fer de la rue Saint-Lazare, j'arrivais à Sainte-Adresse le lendemain, à sept heures du matin; j'en repartais à neuf heures du soir, et j'étais à Paris à cinq heures du matin.
J'avais passé mes deux nuits en voiture, mais favais revu mon jardin, j'avais respiré i'air des grèves de l'Océan, je revenais frais et dispos.
Gérard, de son côté, n'avait pas quitté l'imprimerie : il avait dormi sur une table, il avait tout lu et relu, tout corrigé, tout surveillé.
Il avait surtout exercé une fermeté de commandement extraordinaire, lui qui avait autant d'horreur de commander que d'obéir.
— « En effet, commander est un esclavage, me disait-il. Celui qui commande est comme vous quand vous sortez avec votre terre-neuvien Freyschùlz : vsus êtes chacun à un des bouts d'une lesse. »
Pour bien comprendre ce qu'il y avait là de dévouement, il faudrait savoir, comme je le sais, que si on avait offert à Gérard cent mille livres de rente, la pairie et tous les ordres de chevalerie d'Eu rope pour faire ce métier-là, il aurait ri, et aurait mis à la porte celui qui lui en aurait fait la proposition.
J'ai souvent entendu reprocher aux vieillards l'endurcissement de leur cœur. 0 sainte et maternelle Providence, que tu as bien fait! Hélas! combien déjà j'ai enterré de gens que j'aimais et de gens que j'admirais !
Croyez-vous qu'on sorte tout entier du cimetière quand on vient d'y entendre la terre tomber avec un bruit sourd sur le cercueil d'un ami? Croyezvous qu'on n'enterre rien de soi avec lui?
Si un vieillard, autour duquel la mort a fait une morne solitude, sentait ses pertes comme on les sent dans la première moitié de la vie, un grand âge serait la plus terrible punition que la Providence pourrait infliger à l'homme.
Et pourtant, au moment même où je bénis cette Providence d'avoir diminué la sensibilité du cœur des vieillards, je pense que je ne redouterais rien tant au monde, si je dois devenir un vieillard, que de ressentir moins douloureusement la perte de mes chers morts. Ce serait les perdre une seconde fois dans mon cœur. Il en est dont la mort ne m'a laissé qu'une consolation : la certitude de ne jamais me consoler.
Nous faisons partie d'une génération qui s'en va.
— Nous avons été jeunes, nous avons été poètes, quelques-uns le sont encore; — nos fils sont plus raisonnables et surtout plus vieux que nous.
Il faut en prendre notre parti. — - On méprise et on détruit ce que nous avons aimé et chanté. — Le genre* humain a terminé sa jeunesse; il entre dans son âge mûr, dans cet âge où l'utilité, le comfort, deviennent seuls recherchés ; où l'argent prend le premier rang et règne sans partage; où l'on parle des plaisirs et des goûts de la jeunesse comme la jeunesse parle des jeux et des jouets de l'enfance ; où l'on traite avec le même dédain le cerceau et la poésie , les billes et le désintéressement , la marelle et l'amour, Polichinelle et le dévouement, la toupie et l'amitié.
Nous renonçons à lutter, mais que nos sérieux, que nos habiles enfants nous permettent de ne pas les suivre , et se contentent que nous les laissions aller ; qu'ils nous permettent de nous asseoir sous les derniers saules, — cet arbre sans produit sera bientôt supprimé, — et de soupirer quelques élégies sur ce que leur haute raison va faire disparaître. Après on ne fera plus d'élégies, tout ira si bien l Les chemins de fer suppriment les voyages; par les chemins de fer, on va, l'on ne voyage pas.
Plus de costumes variés et pittoresques, plus de mœurs bizarres» plus de montagnes, plus de collines, plus de fleurs regardées el cueillies sur le 'bord des chemins.
Plus de grandes forêts pleines d'oiseaux et de rêveries; plus d'immenses prairies; plus de ces haies d'aubépine, d'églantiers et de chèvrefeuilles sauvages, où les fauvettes font leur nid avec la laine qu'y laissent les moulons. Les haies sont remplacées par des murs.
Plus de ces toits de chaume, couverts, du côté du nord, par la mousse, d'un si chotoyant tapis de velours vert; ornés sur la crête d'iris au feuillage aigu, aux fleurs violettes.
L'erreur a ses martyrs comme la vérité (la vérité est le nom que les plus forts donnent à leur opinion). 11 ne faut donc pas, quand il s'agit de raisonner, se faire un argument de son martyrologe. C'est ce que commettait dernièrement je ne sais quel père de la petite église de l'Univers. Si les chrétiens ont eu des martyrs, les ultra-catholiques en ont eu, et il ne tiendrait qu'aux 60,000 Albigeois, Vaudois, etc., massacrés dans un acte de foi, de prendre ce titre, de leur côté.
A propos de martyre, il y a quelques années, j'ai essayé de fournir une rare occasion de martyre à quelques écrivains dévots qui, à propos d'un triste et honteux scandale causé par eux dans une cérémonie funèbre, avaient cyniquement injurié un mort bien cher. — Je chargeai un ami de me chercher, avec le soin qui le distingue, l'auteur d'un article ignoble dont j'avais à me plaindre, mais ce fut inutilement; il avait pris à ces messieuis un subit et opiniâtre amour des champs et de la villégiature qui dura autant que la patience de mon ami»
Il n'était pas alors aussi notoirement décidé qu'aujourd'hui, qu'on peut être injurié , mais non insulté par ces gens-là.
Il y a quelque dix ou douze ans, — je demeurais alors aux bords de l'Océan, dans cette petite bourgade où je comptais bien que s'écoulerait le reste de ma vie, — un des enfans d'une bonne et charmante femme sur laquelle bien des deuils sont tombés depuis me pria de lui faire un conte de fées.
Il avait pensé que sous ces flots profonds de la mer, où les phoques et les grands poissons habitent des prairies d'algues et des forêts de corail, il pou-
vait bien y avoir des mystères et des prodiges comme dans le ciel, que les hommes ont successivement peuple de toutes leurs imaginations. Il voulait que ce conte s'appelât « les fées de la mer. »
J'écrivis le titre au haut d'une page blanche, et j'y mis pour épigraphe ces mots du poëte latin :
Sœpèlegendus avus.
C'est 1 histoire de ton grand-père qu'il faut feuilleter si tu veux voir des prodiges.
Son grand-père était ce « brave des braves » qui a laissé à ses fils le nom de ses victoires.
J'oubliai le conte, puis je l'écrivis cinq ou six ans après. Mais alors je n'osai plus le dédier à mon jeune ami ; ce n'était plus un enfant, c'était un beau dragon dans le régiment de son père.
Il était trop près encore de l'enfance pour permettre sans chagrin qu'on le traitât en enfant. — Ce n'est pas à dix-huit ans que Lafontaine demandait qu'on lui récitât le conte de Peau-d'Ane.
Et moi aussi , — et nous tous presque, — nous avons passé par cette époque de la vie où l'on abandonne avec orgueil les croyances et les joujous de l'enfance pour d'autres croyances et d'autres joujous que l'âge mûr vient ensuite briser avec
dédain au bénéfice d'autres crédulités et d'autres joujous que la vieillesse vient à son tour remplacer par les siens.
Enfant, on croit aux fées, on joue aux billes et à la toupie ; jeune homme, on croit à l'amour, au désintéressement, au dévouement, à l'honnêteté, etc., etc.
Pour moi, je suis revenu aux contes de fées, qui, après tout, sont les contes qui m'ont le moins trompé.
J'ai plus qu'assez de la réalité, et c'est avec joie que je retourne à ces beaux prodiges qui ont tant intéressé notre enfance.
On vient de retrouver le roc des Mille et une Nuits, ce puissant oiseau dont les ailes étendues cachent le soleil et retardent de trois jours la maturité des fraises ; qui prend un homme par la ceinture entre ses serres d'acier, et le porte en deux heures, à trois millions de lieues de là, voir une belle princesse endormie.
Il vient d'être jasé à l'Académie des sciences sur le compte d'un oiseau appelé œpiornis, dont chaque œuf est d'une capacité de dix litres ; un savant a même prétendu qu'un de ces œufs cuit à la coque
pouvait donner à dincr à quatre-vingts personnes. Ce n'est rien que d'avoir retrouvé le roc réputé jusqu'ici fabuleux, tous les autres prodiges attribués aux fées sont maintenant réalisés par de simples savants, et encore par des gens qui ne sont ni savants ni simples. La marraine de Cendrillon change un rat en cocher et une citrouille en carrosse. Belle merveille !
La fée dit à sa filleule Cendrillon : — Tu n'as pas de carrosse? va me chercher une citrouille dans le jardin.
Un savant vous dit : La vigne boude, elle refuse de vous donner des fruits. A son aise ! apportezmoi la paille de votre paillasse, ou une vieille chemise, ou un fauteuil hors de service : je vais changer tout cela en alcool. — En effet, vous voyez annoncer à l'Académie des sciences l'alcool de bois, l'alcool de paille, l'alcool de linge; les fibres de tout ce qui végète ou a végété renferment de l'alcool. Le premier savant venu, M. Tartempion ou M. Leverrier, vous renouvellera le prodige de Ménhistophélès et fera sortir de l'eau- de-vie d'une table.
La fé£ dit à Cendrillon : — Tu as besoin d'an
cocher ; voyons un peu dans la ratière. — Elle en tire un gros rat et en fait un cocher ; trois moyens rats, et en fait des laquais. Mais des gens qui n'étaient pas même des savants, n'ont-ils pas toujours fait des laquais avec toutes sortes de gens qui ne paraissaient pas devoir jamais le devenir? — N'a-t-on pas fait des duchesses avec des rats de l'Opéra?
La science a vaincu les fées. L'Académie des sciences renferme plus de magiciens qu'il n'y en a dans les contes de Perrault et dans ceux de madame d'Aulnoy.
Voici que l'on fait maintenant en Piémont une société pour extraire de l'alcool des asphodèles, ces pauvres plantes, presque toutes sauvages ou habitantes des lieux escarpés où un poète, un rêveur seul, les allait voir et les cueillait quelquefois ; où leur plus mauvaise rencontre possible était celle d'un botaniste qui les mettait dans sa boîte et les collait dans son herbier ; où, après qu'il les avait tuées et desséchées, il mettait au-dessous d'elles , dans ce tombeau, en guise d'épitaphe, des barbarismes grecs ou latins qui avaient l'air de les injurier. Maintenant , on va cueillir les asphodèles
comme on ramasse des chiffons. Ils appartiennent à l'industrie : leur vie de liberté et d'indépendance est finie.
L'industrie ne respecte rien. Les anciens avaient consacré l'asphodèle aux morts ; on en plantait sur les tombeaux. L'industrie les arrachera, même sur les tombeaux.
Je vais bien vite en planter quelques-uns dans le jardin que j'habite. Ceux-là ne seront pas réduits à l'alcool et mis en bouteille, du moins tant que je resterai ici.
Le Journal Y Univers est devenu le moniteur officiel de la joie excitée dans le monde entier parla définition du dogme de l'immaculée conception.
Pour les Romains, on sait qu'ils en sont ivres.
Ua Te Deum, selon la feuille en question , aura rarement eu pour objet un plus grand bienfait accordé à la terre ; l'univers entier proclame cette année heureuse entre toutes les années de l'Eglise catholique.
Nous pensons qu'on doit entendre par Y Univers entier tout le personnel de la rédaction du dévot carré de papier, — MM. Veuillot frères, Barrier, etc.
S'il s'agissait de l'autre univers, il faudrait ex-
eepter de ceux qui proclament cette année heureuse entre toutes les années, l'Europe, qui a eu à subir la guerre, la peste et la disette.
Quelque chose qui rend ivre de joie Y Univers entier, — toujours MM. Barrier, Veuillot frères, etc., — c'est d'avoir trouvé une nouvelle injure pour ses adversaires.
Cette injure est celle-ci :
« Ennemi du dogme proclamé le 8 décembre. »
Hélas ! — mes bons messieurs , vous n'aurez pas cette consolation, —le dogme proclamé le 8 décembre n'a pas d'ennemis.
Vous voudriez bien lui en faire, — mais vous n'y réussirez pas.
Pour ma part, j'ai dépassé vos croyances, que j'ai dénoncées comme tièdes et irrespectueuses. Je crois que sainte Anne a été conçue sans péché, — osez dire le contraire !
Vous espériez faire des hérétiques, — il n'y aura pas d'hérétiques.
Vous espériez imiter ce chirurgien sans clientèle
qui, enveloppé d'un vaste manteau, attendait les passants le soir, près de sa maison, les frappait d'un coup de poignard , et courait vite attendre chez lui qu'on les lui apportât à panser.
Mais il ne passe personne.
Vous ne négligez rien pour faire à l'Église et à la religion catholique des ennemis contre lesquels vous puissiez être censés les défendre; — peine perdue : la religion et l'Église catholique n'ont pas d'autres ennemis que vous.
Vous ne pouvez rendre qu'un seul service à la religion et à l'Église : c'est de faire remarquer, comme le faisait dernièrement René de Rovigo, qu'il faut que la religion soit bien grande et l'Église bien forte pour résister à un appui comme le vôtre.
Il faut vous y résigner, « le dogme du 8 décembre » n'a pas d'ennemis.
Pie IX en a proclamé la définition. Personne ne le trouve mauvais, personne ne le conteste. Nous ajouterons que bien peu s'en préoccupent exclusivement.
A Bayeux, un malheureux puisatier, enterré vivant par un éboulement, n'a pu être délivré, que par
la mort, d'une agonie de neuf jours, pendant lesquels des efforts héroïques ont été inutilement tentés pour le sauver.
A trois lieues d'Autun, huit mineurs sont enfouis, on en relire un vivant avec une jambe broyée, trois cadavres sont successivement déterrés, quatre hommes vivants sont encore enterrés au moment où j'écris ces lignes.
Je ne puis que répéter ce que j'ai déjL dit à propos de ces terribles accidents qui deviennent chaque jour plus fréquents.
On ne doit pas abandonner la direction de semblables travaux à la cupidité ou à l'ignorance des propriétaires et des entrepreneurs, à l'imprudence et à la misère des ouvriers.
On ne doit permettre le creusement d'un puits, l'exploitation d'une mine, que sous la surveillance d'un ingénieur juré, qui ne dépende en rien ni des propriétaires, ni des entrepreneurs. — Je demandais, à propos du malheureux Giraud, combien il faudrait de malheurs de ce genre pour que la philanthropie imaginât des mesures énergiquement préventives ; — je le demande encore à propos de Desmoles, de Bayeux, et des sept viclimes d'Autun ; — je le demande au nom des veuves et des orphe-
lins ; — je le demande au nom des innombrables familles vivant du travail des ouvriers de certaines professions qui, outre un travail fatigant, jouent chaque jour, à un terrible hasard, leur vie, contre le pain de leurs enfants.
On lisait dans les journaux que des pièces d'or fausses circulaient, il y a quelque temps, à... Quelques-unes avaient été livrées à l'autorité, qui avait commencé une enquête par suite de laquelle les individus coupables de cette émission étaient placés sous la main de la justice.
Parbleu ! est-ce que vous avez cru, messieurs les marchands de faux café, de faux sucre, de faux chocolat, de fausse farine, de fausse bougie, de faux lait, etc., est-ce que vous avez cru que l'on vous payerait éternellement ces fausses denrées en vrai argent ?
La loi punissait autrefois de mort le crime de la fabrication de la fausse monnaie ; elle s'est adoucie, et ne condamne plus les faux monnayeurs qu'aux travaux forcés.
A propos de celte pluie de faux or, il est temps de soulever une question qui, si elle est résolue logi-
nh TROIS CENTS PAGES.
quement, amènera l'un des deux résultats que je vais expliquer plus loin, dans des lois que je respecte et que j'observe tant qu'elles existent, mais pour l'abrogation desquelles il ne m'est pas défendu de faire des vœux humblement exprimés.
Qu'est-ce que l'argent? et pourquoi l'a-t-on inventé ?
C'est le signe représentatif du travail et de la richesse. C'est un procédé pour faciliter les échanges. Cherchons quelques exemples.
Supposons que l'argent n'est pas encore inventé.