‹ 300 pages, mélanges philosophiquesChapitre 12 sur 21 · AUTRE DIALOGUE · texte numérisé non relu

AUTRE DIALOGUE

ANDRE

Holà! Chrysostome, j'ai besoin d'une paire de souliers; tu es cordonnier, je viens chez toi.

CHRYSOSTOME

Et que me« donneras-tu en échange de ma paire de souliers ?

ANDRÉ

J'ai recueilli hier le miel de mes abeilles, je te

donnerai du miel.

CHRYSOSTOME

Ça tombé mal, nous n'aimons pas le miel à la

maison ; ne pourras-tu me donner des côtelettes de veau?

ANDRÉ

Et où diable veux-tu que je prenne des côtelettes de veau ?

CHRYSOSTOME

Mais... à droite et à gauche du fils d'une vache.

ANDRÉ

Je n'ai pas de veau.

CHRYSOSTOME

Et moi je ne veux pas de miel.

ANDRÉ

Comment faire?

CHRYSOSTOME

Va-t'en à deux lieues d'ici, à la ville de***, il y a là un homme qui a besoin de bois à brûler.

ANDRÉ

Et qu'est-ce que cela me fait que cet homme ait besoin de bois à brûler?

CHRYSOSTOME

Tu vas voir que ça te fait beaucoup. Cet homme est boucher, et a les côtelettes de veau en échange desquelles je suis prêt à te donner la paire de souliers dont tu as besoin.

ANDRÉ

A la bonne heure, s'il avait besoin de miel !

CHRYSOSTOME

Non, il a besoin de bois à brûler ; mais à un quart de lieue là, il y a un homme qui est bûcheron et qui a du bois à brûler.

ANDRÉ

Et il a besoin de miel?

CHRYSOSTOME

De miel ! il en a plus que toi ; il en recueille dans la forêt et en vend, mais il a besoin d'une cognée. Va proposer ton miel à tous les couteliers et forgerons jusqu'à ce que tu en trouves un qui ait besoin de miel ; tu donneras alors ton miel pour une cognée.

Quand tu auras la cognée, tu iras trouver le bûcheron, auquel tu la donneras pour du bois; quand tu auras du bois, tu iras chez le boucher qui te donnera des côtelettes de veau avec lesquelles tu viendras ici, d'où tu emporteras une paire de souliers.

Ainsi fait André. Il perd trois jours ; mais il rencontre bien d'autres difficultés. Combien peut-il donner de miel pour une cognée? combien peut-on exiger de bois contre une cognée? combien ce bois vaut-il de côtelettes de veau? et ensuite les souliers doivent-ils se payer d'un nombre rond de côtelettes de veau sans fractions.

Cette transaction est assez compliquée, mais cependant elle se fait.

Mais Chrysostome le cordonnier a besoin, à son tour, d'un cheval ; il va trouver un homme qui vend des chevaux et en choisit un :

— Combien veux-tu de paires de souliers pour ce cheval ?

— Quand j'en aurai pris trois ou quatre paires, dit le maquignon, j'en aurai pour longtemps. Mais je vais te dire ce dont j'ai besoin, et tu t'occuperas de me le trouver.

Il me faut de la toile pour faire des chemises, des pommes de terre, une pendule, une poularde grasse, une robe de mérinos pour ma femme, une poupée pour ma petite fille, un chapeau de feutre gris pour moi, un marteau, des tenailles et des clous, un volume qui s'appelle l'Art du vétérinaire, du tabac à fumer, trois casseroles de cuivre, une paire d'éperons, deux douzaines d'œufs, un fusil, des confitures d'abricots, des allumettes, du savon, etc.

Toutes choses dont j'ai besoin et que je me suis promis d'acheter au premier cheval que je vendrai.

Dieu sait que de débats s'élèvent d'abord entre Chrysostome et le maquignon relativement à la quantité de chacune des denrées si diverses qu'il est juste de donner en échange du cheval. Après douze heures de débats on tombe d'accord. Mais Chrysostome trouve de bien plus grands obstacles, outre la perte de temps.

Combien faut-il donner de paires de souliers pour une. pendule? — combien pour une poularde? ■— et ensuite comment payer le volume de l'Art du vétérinaire? Chrysostome ne veut donner qu'un soulier ten échange; et en vérité cela ne vaut pas davantage. — Mais que fera le libraire d'un seul soulier?

- Après une journée de fatigue et de querelles, il

revient trouver le maquignon. — Ton cheval me coûterait trop cher, il me faudrait un mois pour réunir ce que tu demandes ; convenons d'un certain nombre de paires de souliers, et tu te chargeras ensuite de les placer à mesure de tes besoins.

Le maquignon y consent, en se réservant d'augmenter ses prétentions sur la valeur du cheval ; et en effet qui pourrait dire combien précisément un cheval vaut de paires de souliers?

Bref, on finit par inventer l'argent et la monnaie, et les échanges se trouvèrent simplifiés.

Chacun transforme le produit de son travail en une valeur commune, comme il faut bien faire en arithmétique. Supposez que vous ayez à additionner les sommes que voici :

12 agnelets de Jean II,

3 écus d'or de Charles VI,

2 lis d'or de Louis XIV (édit. de 1655),

4 louis au soleil,

9 louis à la croix de Malte de Louis XV, 2 louis à lunettes de Louis XVI, 7 lis d'argent de Louis XIV, 22 pièces de trente sous,

13 écus de Flandres,

9 rixdales d'Autriche, 3 gros écus du Palatinat, 52 kreutzers,

13 quadruples d'Espagne, 9 reaies,

8 sequins,

3 pistoles de Milan, 3 pistoles de Venise,

3 doubles souverains de Flandres,

9 guinées,

4 florins de Georges II de Hanovre,

5 drachmes,

7 ducatons de Parme,

2 ryders de Hollande,

6 cruzades de Portugal,

14 carlins de Naples,

16 piastres de Constantinople, 100 boudjous d'Afrique»

22 dollars d'Amérique, 9 tigo-gin j

3 roupies > du Japon,

4 pagodes J

10 tomans de Perse,

2 roubles )

. . , > de Russie, 13 kopecks )

200 liards,

300 deniers,

100 sols parisis,

21 gros,

2 livres tournois, etc.

Il faudra bien commencer par ramener ces monnaies diverses à une seule et même monnaie.

Il s'ensuit que l'argent du cordonnier représente des souliers et des bottes sous une certaine forme convenue ; que mon argent est, en réalité, un manuscrit auquel j'ai donné un aspect plus commode ; que l'argent de l'ouvrier est la sueur monnayée pour la facilité des transactions. Quand un de nous trois donne de l'argent à un marchand, c'est, en réalité, des souliers, des manuscrits, de la sueur qu'il lui donne.

Or, si tel marchand donne de faux café, de fausse farine, de fausse bougie, de faux drap, de faux sucre, quel droit a-t-il à ce qu'on lui donne de vrais souliers, de vrais manuscrits, de vraie sueur?

Si un de nous trois donne des pièces fausses en échange de ces fausses denrées , c'est comme s'il donnait de faux souliers, de faux manuscrits, de fausse sueur, en échange de faux sucre, de faux

drap, de faux café ; l'échange serait parfaitement égal.

Aucun des contractants n'aurait en réalité droit de se plaindre.

Mais la société et la loi qui la protège interviennent nécessairement.

La logique et le bon sens disent que celui qui a donné une pièce fausse, — c'est-à-dire de faux souliers en échange de faux café, — a commis précisément le même crime que celui qui a livré le faux café, avec cette différence, cependant, que, s'ils n'étaient qu'eux deux , l'homme au café serait seul coupable, qui aurait commencé, et l'homme à la fausse monnaie serait dans son droit ; mais, comme je le disais tout à l'heure, la société et la loi sont d'un autre avis , et ont raison.

Seulement, et nous voici arrivés au sujet de mon discours, le magistrat, grâce à des synonymes malheureusement introduits dans la loi, se trouve inégalement armé contre deux actions identiques.

A celui qui a vendu de faux café il ne peut appliquer , si la chose est entourée de beaucoup de circonstances aggravantes, qu'une amende et quelques mois de prison; tandis qu'il lui est très-difficile de ne pas envoyer aux galères celui qui aura donné de

fausse sueur sous la forme d'une fausse pièce de monnaie, en échange de faux café.

La plupart des magistrats forment des vœux comme moi pour que la loi aussi arrive à une « unité de monnaie. » Et dans l'application d'une loi qu'il faut appliquer et respecter tant qu'elle n'est pas abrogée parune autre, ils s'efforcent de se placer aux deux extrémités de la pénalité ; ils appliquent la moindre possible aux uns et poussent la peine des autres à la dernière limite permise, mais c'est encore bien loin même d'une apparence d'égalité.

Cependant, logiquement, il faut ou que l'on abaisse la peine des faux monnayeurs au niveau de la peine des fabricants de fausses denrées ; ou, ce qui serait mieux dans l'intérêt de la société, que l'on élève les peines des derniers au niveau de la peine encourue par les autres.

Pourcela, il faudra qu'un beau jour la loi repousse tous les synonymes qui jettent tant de troubles dans l'appréciation des faits, et de molle incertitude dans la répression de quelques-uns.

Que la loi ne permette plus à certains voleurs de s'appeler vendeurs à faux poids ; qu'elle ne permette plus à certains empoisonneurs de s'intituler agréablement « sophistiqueurs; «qu'elle dise : « Celui qui

donne de faux café fait précisément la même chose que celui qui donne une fausse pièce de monnaie.

» Le marchand qui vole est un voleur ; le marchand qui empoisonne est un empoisonneur.

» L'épicier qui vole son client fait le même crime que le client qui vole l'épicier.

» Un huveur qui empoisonnerait le marchand de vin du coin serait aussi coupable, mais pas davantage, que le marchand de vin qui empoisonne le buveur. »

Et alors la loi protégera plus efficacement la société tout entière ; et elle protégera surtout les vrais commerçants , les commerçants honnêtes , qui sont nos alliés dans cette guerre, et qui ne m'épargnent ni les encouragements ni les actions de grâce.

Je termine ce discours comme je l'ai commencé : Ah ! vous aviez cru qu'on vous payerait toujours votre faux vin, votre faux café, votre fausse farine avec de vraie sueur, c'est-à-dire avec de vrai argent !

Il se fait dans les églises, même les plus coquettes, dans celles où le service se célèbre avec le plus de pompe, une économie que l'on pourrait sans injustice intituler économie de bouts de chandelles.

Les cérémonies de l'église catholique s'adressent au cœur, à l'esprit, aux sens mêmes, pour causer une sorte d'extase et de ravissement religieux qui a un grand charme pour les âmes tendres, pour les imaginations ardentes, pour les organisations délicates et poétiques. Les splendides décorations des autels, les riches costumes des prêtres, la lumière adoucie, tamisée et décomposée à travers les vitraux ; l'encens, l'orgue, les chants, les sermons

éloquents, tout concourt à émouvoir le cœur et à charnier l'esprit.

Pourquoi l'avidité de quelques subalternes vientelle déranger et réveiller l'imagination? La loueuse de chaises et les quêteurs arrivent tour à tour vous tirer de l'extase et du ciel par la manche. Il serait décent que les fidèles riches missent les temples si dorés en état d'acheter deux ou trois cents chaiseo à trente sous, dont on donnerait ensuite l'usage gratuit aux mêmes fidèles et aux autres.

Les quêtes ne se feraient-elles pas plus décemment par les troncs placés aux portes ?

Si quelqu'un, par un intérêt personnel, causait, au milieu d'une cérémonie religieuse, la vingtième partie du trouble qu'y causent les quêteurs et les loueuses de chaises, on le jetterait à la porte, et on ferait bien.

Revenons à l'économie des bouts de chandelles que j'ai annoncée.

A. peine le service est terminé, la foule ne fait que commencer à s'ébranler, les esprits sont encore émus, les oreilles remplies, que des subalternes montent sur les autcL, marchent parmi les fleurs,

les roses, etc., et se hâtent d'éteindre les cierges et les bougies.

Si au théâtre on faisait relever le rideau et paraître les pompiers avant que le public fût parti, ce public se ferait un vrai et légitime plaisir de siffler. On n'aime pas toujours à voir les coulisses du drame qui vient de vous émouvoir.

Il se trouve des bienfaiteurs pour donner aux églises des tableaux de grand prix, des chasubles d'or et des rochets de dentelles aux prêtres. Allons, essayons, on trouverait bien dans les églises des souscripteurs pour donner des chaises.

Essayez. — Que le curé au prône dise : « Mes paroissiens, l'usage de venir au milieu du service divin réclamer le loyer des chaises est fâcheux ; — que chacun de vous donne à l'église le prix d'une chaise; que ceux qui sont riches ou que cet usage choque le plus en donnent deux ou trois ou dix. — Cinquante-deux dimanches, les fêtes , l'augmentation du prix des chaises à certaines solennités, vous font payer le loyer de votre chaise, dont la propriété vaut quarante sous, quelque chose comme 8 ou 9 fr. ; — ce sera un bienfait économique, Dimanche

prochain, on fera une quête pour que notre église puisse acheter des chaises ; et cet usage de chaque jour qui nuit au recueillement , disparaîtra à tout jamais.

Je gage que cela aurait un plein succès, et cependant on ne le fera probablement pas.

S'il se trouvait par hasard un juge prévaricateur et qu'on lui reprochât le plus grand crime qu'il soit donné à l'homme de commettre : l'injustice de la justice, — crime pour lequel je professe une telle horreur, je dirai plus, une telle haine, que, moi qui suis en général pour la mansuétude, je ne trouve pas exagérée la peine qu'inflige Cambyse à un juge corrompu dont il fit clouer la peau sur le siège de son successeur ; — si l'on reprochait à un pareil juge son iniquité, il ne manquerait pas de s'écrier que l'on attaque la justice en sa personne.

Ainsi des mauvais prêtres, qui prétendent que vous insultez la religion quand vous défendez la religion contre leurs insultes.

Les Américains, ce peuple d'affaires, ce peuple qui serait libre sans la tyrannie de certains préjugés, de certaines intolérances et de certaines cou-

tûmes qui sont le seul retard et peut-être le seul obstacle au très-grand rôle qu'il est appelé à jouer; les Américains aiment l'argent, mais ils aiment mieux le temps que l'argent : le temps fait de l'argent, et c'est la seule chose qu'on ne puisse acheter avec de l'argent. N'en pouvant acheter, ils l'économisent, et en ont ainsi à leur disposition plus que les autres peuples.

Par suite de cet esprit parcimonieux à l'égard du temps, ils ont imaginé pour certains cas un mode de correspondance dont les premiers spécimens ont causé en France un étonnement mêlé d'un peu de gaieté. Réalisant cette pensée du Romain qui aurait voulu avoir une maison de verre, convaincus d'ailleurs que leurs compatriotes sont comme eux trop occupés de leurs propres affaires pour s'arrêter et perdre du temps (du temps !) aux affaires des autres, au lieu, par exemple, d'écrire, de plier, de cacheter et d'adresser douze lettres d'invitation pour un dîner, ils envoient à un journal une note ainsi conçue: « M. Sanderson prie ses amis MM. Mordaunt, Cooper, Williamson, etc., de venir manger un chevreuil chez lui, le mardi 14 septembre, à six heures précises : il y aura une sauce verte. »

Ce mode a un autre avantage, c'est que si

MM. Mordaunt, Coopcr ou Williamson sont en voyage, comme ils ne manquent pas de lire le journal tous les matins, l'invitation leur parvient plus vite que par une lettre. C'est à cet avantage que l'on doit attribuer des annonces comme celles-ci, que je répète de confiance pour les avoir vu citées, sans les avoir lues dans le texte original :

«M. Ed. Johnston supplie sa chère Ellen de ne pas l'oublier dans cette douloureuse absence. »

« Madame veuve Massachusets fait savoir à ses nombreux amis que la forte colique qui l'avait assaillie après son dîner de fête, mercredi dernier, n'a eu aucun résultat fâcheux. »

« Mademoiselle Ida Dease prie M. Richard Simpson de lui dire, oui ou non, s'il est décidé à l'épouser, parce qu'il se présente un autre parti pour elle. »

Cette façon de correspondre, qui a d'abord excité la surprise et un peu d'hilarité en France, est aujourd'hui sur le point de s'y établir. Je pense être agréable à mes lecteurs en leur en signalant des symptômes certains que j'en ai récemment découverts. L'extension de ces confidences à trente-cinci

mille exemplaires ne pourra que donner aux journaux un surcroît d'intérêt. Une autre cause tend nécessairement à développer cette manifestation publique des sentiments secrets ; cette cause, la voici :

J'ai signalé, il y a déjà longtemps, une révolution opérée dans nos mœurs.

Autrefois, les femmes déçues dans leurs espérances, réveillées en sursaut dans leurs rêves, les femmes trompées ou les femmes qui avaient trompé avec des suites fâcheuses, avaient coutume d'entrer en religion; aujourd'hui, elles entrent en feuilleton, et s'empressent de verser leurs pudiques confidences et les larmes d'un cœur profondément blessé dans l'âme des trois cent mille lecteurs d'un journal bien placé.

Celles qui ne peuvent obtenir, dans les recueils périodiques et les journaux, l'accueil souhaité, ont recours d'ordinaire aux moyens les plus violents pour y suppléer. Elles louent des livres dans les cabinets de lecture, et, s'emparant des marges blanches, elles y tracent leurs impressions personnelles. Le plus ouvent elles prennent l'auteur à partie, et l'attaquent avec une aimable vivacité. Comme elles ont îoin de choisir pour champ de bataille, ou plutôt )Our arène, les marges des livres les plus en vogue

du moment, elles se trouvent pouvoir compter sur un public nombreux et un auditoire satisfaisant.

C'est ainsi qu'en parcourant ces livres, le lecteur se trouve tout à coup interrompu au moment le plus intéressant par une note manuscrite qui lui crie: « Pour énoncer des sentiments aussi désenchanteurs sur l'amour, il faut que vous ayez été bien trompé, monsieur. »

Ou bien :

« N'avez-vous donc jamais rencontré, ô poëte ! une âme sœur de la vôtre ? une femme constante et dévouée comme il en est encore quelques-unes ? »

Ou bien :

« Non, il n'est pas au monde de femme pareille à ce monstre de Clotilde ! Pour tracer d'une femme un semblable portrait, il faut que l'auteur n'ait ni une sœur ni une mère. »

Ou bien encore :

« Et moi aussi j'en ai versé des larmes amères, et sans qu'une main amie vînt panser les plaies de mon cœur. »

Mais quelques libraires se fâchent, et non-seule-

ment exigent le prix des exemplaires gâtés, mais encore les détruisent et les retirent de la circulation. De sorte qu'il faut renoncer à se faire entendre de l'auditoire rassemblé par l'auteur choisi.

Mais, comme je le disais tout à l'heure, un débouché s'ouvre à ces âmes qui ont besoin de s'épancher.

Quelques recueils périodiques ont imaginé d'établir à leur dernière page un article intitulé Correspondance, dans lequel, en une ou deux lignes, ils répondent sommairement aux lettres qui leur sont adressées. lis épargnent ainsi de longues lettres à écrire, à plier, à cacheter, etc.

Mais on se figurerait difficilement quelle influence a sur le style des lettres adressées à ces journaux la pensée de celles qui les écrivent, que si ces épîtres ne passent pas sous les yeux du public, du moins il en sera fait mention, et que les lecteurs intelligents pourront, par la réponse, reconstruire la demande.

C'est à un travail de ce genre que je me suis livré, afin de vous en soumettre le résultat. Au moyen d'une réponse trouvée à l'article Correspondance d'un journal destiné à l'instruction de la jeunesse du beau sexe, j'ai reconstruit la lettre à laquelle on répond, comme Cuvier, avec trois os d'un ctynothe-

Hum giganîtum, reproduisit le squelette entier de cette bête antédiluvienne. J'ai la conscience d'avoir apporté tout le soin possible à cette œuvre d'archéologie.

L'ardeur avec laquelle on profite du débouché qu'offre l'article Correspondanceune fois constatée, il n'est pas douteux que les journaux n'offrent trèsavantageusement pour eux une partie de leur quatrième page à ces correspondants à l'américaine dont je parlais en commençant ce chapitre, où les gens correspondent entre eux au lieu de correspondre avec le journal.

Le recueil cité, en répondant à ses correspondantes, a coutume de citer le début de la lettre à laquelle il répond.

On comprend combien ce début est alors soigné, et comment, sachant que seul il aura les honneurs de l'impression, on tâche d'y mettre son âme tout entière, et d'y montrer à la fois infiniment d'esprit, de sensibilité, de finesse et de distinction.

Ainsi la lettre que j'ai reconstruite commence par ces mots qui sont cités dans la réponse : « De ma sombre solitude. »

Eh bien ! après avoir examiné, pesé, retourné tuus les mots, cic la réponse que je vous soumettrai

ultérieurement, il est impossible que la lettre n'ait pas été ainsi conçue :

1 « Madame,

» De ma sombre solitude où m'enferme un deuil qui a détruit toutes mes espérances en tranchant dans leur fleur les jours d'un objet aimé, je m'adresse à vous pour obtenir quelques renseignements. Comme il faudra que quelque jour je sorte de cette solitude sombre où il m'eût été doux de cacher une existence désormais décolorée, je voudrais savoir si je dois porter un mantelet, un talma ou un chàle long. — Quel est le plus « deuil? »

» Ensuite, comme il viendra un jour, hélas! où je ne devrai plus manifester au dehors un deuil qui sera éternel dans mon âme, je voudrais savoir pour cette épreuve :

» 1° Sur quel côté il convient de plier les cachemires;

» 2° Quelle est la manière la plus comme il faut de les attacher.

» Revenons à mon deuil :

n Quelles sont les prescriptions de la mode relativement aux mouchoirs destinés à élancher mes larmes amères .

» Puis-je tenir à la main ce mouchoir humide sans manquer à la mode du moment?

» Autre question pour l'époque redoutée où la tyrannie du monde, me forçant de jeter mon deuil aux orties, j'aurai à rendre des visites.

» Tirez-moi d'un doute : On m'assure qu'il n'est plus d'usage de corner les cartes que l'on porte soi-même.

» Si on les plie, de quel côté faut-il les plier, et quelle est exactement la largeur à donner au pli?

» Agréez, madame, etc. »

Voici la réponse :

« De ma sombre solitude.

» Évidemment qu'un châle long est toujours plus grand deuil qu'une confection quelconque.

» Ces sortes de châles, par la raison qu'ils sont grand deuil, se portent avec moins de prétention que les cachemires.

» Pour répondre à votre question, je vous dirai que le plus souvent les cachemires se replient sur le côté droit. On les fixe près du cou par une longue épingle à tête de fantaisie.

MÉLANGES PHILOSOPHIQUES. UG

» Du reste, ces sortes de châles sont très-difficïles à porter gracieusement.

» Les mouchoirs de deuil se font à vignetl es noires, ou bien brodés en soie noire. Les tenir à la main donne toujours l'air un peu toilette.

» Quelques personnes font encore un pli a ux cartes de visite. La plupart se replient du o>té droit; le pli doit avoir un demi-centimètre de li mgueur. »

Il y aurait bien quelques commentaires à faire sur la lettre et la réponse pour achever mon œuvre et la rendre utile à h jeunesse du beau sexe, à l'éducation duquel est consacré le recueil auquel j'emprunte cette intéressante correspondance.

On pourrait dire aux jeunes lectrices dudit recueil que ces minuties n'ont aucune importance pour les femmes sensées; qu'il ne faut obéir à la mode que dans ses lois générales, et non dans ses ordonnances de détail; que, pour être tout à fait raisonnable , il faudrait choisir les formes et les couleurs qui vont le mieux à chacune, et prendre pour le reste conseil de la décence, de la modestie et de la situation où le sort les a placées;

Que toutes ces petites révolutions sont imaginées par la vanité maladroite des femmes et par l'avidité adroite des couturières; que si la mode ne vaut pas la peine qu'on l'attaque de front, elle vaut encore moins la peine qu'on s'y soumette servilement;

Qu'il n'y a besoin de suivre que les grandes révolutions, et qu'il n'est pas vrai qu'une femme soit « bien mise » qui est des premières à se soumettre aux diverses petites niaiseries qu'imaginent les couturières et les marchandes de modes, dans l'unique but de leur faire acheter de nouveaux chapeaux et de nouvelles jupes, avant que les chapeaux et les jupes qu'elles viennent d'acheter soient usés et môme aient perdu leur fraîcheur; qu'une femme qui n'est pas précisément à la mode peut être élégante et distinguée, mais qu'elle ne sera ni l'une ni l'autre en étant trop à la mode.

Peut-être ne serait-il pas mauvais également de faire remarquer aux jeunes lectrices dudit journal,

Qu'il n'est pas correct de dire que tel ou tel vêtement est deuil, non plus que Y évidemment que...; qu'il n'est ni de bon goût ni du langage de la bonne société d'adopter l'argot des couturières et des marchandes de modes ; qu'appeler une confection quel-

conque un vêtement quelconque vendu dans les boutiques qui s'intitulent maisons de confection, est une locution qui appartient à un argot et lie doit pas être empruntée;

Qu'une femme comme il faut ne porte rien avec prétention; — que porter avec plus de prétention un cachemire qu'un autre châle moins cher est le comble du ridicule et du mauvais goût;

Qu'enfin, si je ne conseille pas en général l'insurrection complète contre la mode, il est évident que s'y astreindre dans les détails et les minuties de la toilette et des usages, qu'attacher, par exemple, toutes, le châle de la même manière, avec une épingle pareille, ou de faire à ses cartes un pli précisément du même nombre de centimètres, c'est perdre toute individualité, c'est faire de toutes les femmes un certain nombre de poupées à ressort, toutes coulées dans le même moule.

Il serait peut-être bon également de faire une dernière observation relativement aux prescriptions à propos du mouchoir, qu'édicté l'austère institutrice qui consacre ses laborieux loisirs à préparer à la génération future des femmes sensées et de bonnes mères de famille.

Je sais bien qu'il n'est pas correct de dire que « tenir le mouchoir à la main donne l'air un peu toilette, » mais je ne sais pas si le précepte est accepté, sauf sa rédaction.

Eh bien! je dirai que, si la mode décide cela, c'est bien une de ses plus sottes et de ses plus cocasses inventions. Tout tyran est un peu ridicule et devient inévitablement Shahabaham ; la mode est un tyran et n'en est pas plus exempte que les autres.

Le mouchoir est destiné à la satisfaction d'une de ces nécessités que les gens bien élevés se cachent entre eux de leur mieux. L'ancienne civilité voulait qu'on se servit du mouchoir à la dérobée, sans bruit, avec une adroite dissimulation. Que ce soit « plus ou moins toilette, » il serait convenable de ne pas arborer le mouchoir inutilement. On n'élude pas ce précepte en ornant le mouchoir de dentelles et de broderies. Un pot de nuit en porcelaine de Saxe n'en est pas moins un pot de nuit. Thersite se fût affublé du manteau d'Agamemnon, qu'il n'en eût pas moins été Thersite.

Jelisuvec grand plaisir dans le Journal du Havre que mon filleul, le bateau des pilotes Y Alphonse-

Karr, a remporté deux prix aux dernières régaies dans la baie de Sainte-Adresse. Je mêle de loin mes applaudissements à ceux qui ont accueilli les braves marins qui le montaient.

Je me suis permis quelquefois de reprocher à certains orateurs judiciaires de se tenir parfois un peu trop sur des hauteurs inaccessibles au commun de l'humanité.

J'aime assez à sentir l'homme dans le magistrat qui me juge, et savoir que si la haute vertu l'a garanti des précipices dans lesquels je suis tombé, il les a côtoyés du nioins, en a mesuré de l'œil les profondeurs, a senti l'attrait vertigineux qui m'y a attiré, et peut se rappeler par observation que les pieds y glissent facilement. Si je devais être jugé par des anges, je me laisserais plutôt condamner par contumace. Les moralistes qui font une règle commune, à la hauteur de leur propre et inflexible vertu, me paraissent des mécaniciens qui résolvent des problèmes sur le papier, au fond de leur cabinet.

Ces mécaniciens ont pour habitude de trouver le mouvement perpétuel et de prendre un brevet.

Mais quand vient l'exécution de la machine, il

arrive que les frottements et l'usure, sur lesquels ils n'avaient pas compté, empêchent ladite machine de marcher.

Il en est de même de la vertu absolue, de la vertu rigide dont les magistrats offrent l'exemple : si elle ne les empêche pas d'avoir pour l'homme l'indulgence légitime, elle les empêche du moins de la faire espérer, et c'est un tort.

J'ai constaté ce qu'il y avait de franc, d'humain, de rassurant dans les paroles d'un magistrat anglais qui, répondant à un accusé qui attribuait à l'amour je ne veux plus savoir quelle infamie, s'écria : « Ne calomniez pas l'amour ! l'amour est un sentiment honnête, noble et élevé ! » J'ai constaté aussi qu'un magistrat français avait parlé de l'amour en termes humains* En effet, il est d'usage et presque de costume, au palais, de ne parler de l'amour qu'en termes dédaigneux et d'un air dégoûté.

Beaucoup de moralistes agissent de même, et de là ces grandes vertus qui ne peuvent pas plus servir de règle aux gredins que nous sommes, que l'armure de François Ier ne peut être portée par notre race dégénérée.

Je ne citerai pas à ces moralistes les deux fables des deux renards, l'un qui trouve les raisins verts,

l'autre qui avait perdu sa queue à la bataille.

Qu'ils continuent à exciter notre admiration par l'austérité connue de leur vie privée, mais que cependant ils nous laissent penser qu'ils comprennent les passions dont ils ont triomphé à force de vertu, et que pour l'amour, par exemple, ils cessent de l'appeler de toutes sortes de sobriquets fâcheux, qu'ils lui appliquent comme l'hôte d'Orgon jette son mouchoir sur le sein de Dorine.

J'aime que le magistrat, comme le poëte latin, me dise : « Je suis homme, et rien de ce qui appartient à l'homme ne m'est étranger. »

Je n'ai certes pas de semblables reproches à adresser aux honorables magistrats qui compo* saient le tribunal correctionnel de Marseille.

I! s'agissait d'une de ces affaires si communes aujourd'hui, de mines sans charbon, d'inventeurs sans inventions, de mise en actions des brouillards delà Seine et de châteaux en Espagne, etc., dont un fameux industriel expliquait ainsi la théorie : « Prenez rien du tout, annoncez-le hardiment, et vous en vendrez tant que vous voudrez. »

Voici en résumé quel fut le jugement ;

« Attendu que la conduite de*** révèle un de ces aventuriers en industrie, etc.;

» Mais attendu l'enivrement actuel des esprits pour les affaires industrielles, qui bien souvent ne sont prises au sérieux ni par les fondateurs ni par les actionnaires; où les uns ne cherchent qu'une position avantageuse et un moyen de vendre fort chèrement des procédés ou des objets sans valeur réelle, et les autres qu'un aliment au jeu de la bourse et de l'agiotage ;

» Le tribunal croit devoir admettre des circonstances atténuantes, et ne condamne *** qu'à trois mois de prison et 500 fr. d'amende, etc. »

Qu'il pourra d'autant plus facilement payer qu'il a mis 250,000 fr. dans sa poche.

De ce jugement résultait la constatation que, dans beaucoup de ces affaires, les actionnaires ne sont nullement dupes; qu'ils achètent sciemment de mauvaises actions, de mauvaises obligations, qu'ils savent revendre à d'autres avec bénéfice. '

Dans beaucoup de ces affaires que l'on s'arrache, mettez une petite clause, à savoir que les titres seront nominatifs, et que ceux qui les achèteront les garderont, vous ne trouverez pas trois sous là

où vous avez eu plus d'argent que vous n'en demandiez.

Mais il résultait surtout du jugement précité que le niveau, Vétiage, comme on dit sur les ponts, do la probité publique avait quelque peu changé;

Qu'un peu de filouterie était tellement entré dans les mœurs, que c'était devenu en quelque sorte un état normal qu'on devait prendre en considération, de même qu'il a fallu au physique abaisser la taille fixée autrefois pour l'aptitude au service militaire.

Lors de l'exposition universelle, des récompenses ont été données pour des broderies exécutées à un prix plus bas qu'on ne l'avait fait jusqu'ici.

Je crois que le jury a très-bien apprécié les choses matériellement, mais que, philosophiquement, il s'est trompé.

Il n'est d'aucun intérêt que les objets purement de luxe soient à bon marché, et il peut y avoir beaucoup de raisons, au contraire, pour qu'ils restent à un prix relativement élevé.

Il est un degré de bon marché qu'il est triste de voir atteindre , c'est celui où le travail risque de ne plus nourrir ceux qui le font.

• En effet, voici ce qui arrive parfois dans quelques industries.

D'abord, on perfectionne les moyens d'exécution, bien ; ensuite, on perfectionne la production des matières premières en en abaissant le prix, très-bien.

Mais arrivés à ce point, les uns plus tôt, les autres plus tard, les marchands qui se partagent la clientèle se regardent avec inquiétude-: Que faire désormais pour prendre la tête et offrir la marchandise à plus bas prix que ses confrères?

On triche un peu sur la matière première, on glisse du coton dans la laine, puis on ne laisse plus qu'un peu de laine dans le coton, — ou toute autre fraude ; — je cite celle-là pour en citer une, car, diable merci ! ce n'est certes pas la seule.

Puis ceux qui sont en retard , par innocence, ou hésitation de la vertu, ou maladresse, ou toute autre cause, ne tardent que plus ou moins de temps à rattraper les premiers ; — beaucoup, je le crois, aimeraient bien mieux ne pas frauder, mais cette vertu ne leur procurerait que le martyre inévitable de la ruine et de la faillite.

Or, par l'effet même de cette fraude commune, on se trouve encore ex-œquo, c'est-à-dire se partageant à peu près également la pratique.

On se regarde encore avec inquiétude, car, grâce à l'encombrement de toutes les professions, hormis celle d'agriculteur qui manque de bras et de têtes , il n'y a qu'un certain nombre de gens d'une profession qui peuvent prospérer. Supposez pour presque toutes les industries un partage égal du public, et tous auraient à se plaindre ; c'est donc une lutte à mort qui est engagée.

Il n'y a plus moyen d'abaisser le prix des matières premières.

Toutes les formes de la fraude sont épuisées pour ceux qui ont eu recours à ce genre d'expédients.

Pour les marchands de ces divers genres, leur situation est la même qu'avant leurs efforts désespérés ; ils ne sont pas plus avancés que lorsqu'ils donnaient de bonnes marchandises et payaient convenablement leurs ouvriers.

J'ai souvent signalé avec chagrin, mais sans résultat jusqu'ici, l'envahissement parles hommes de tous les métiers qui pouvaient faire vivre les femmes.

Certes, ce n'est pas du jour au lendemain que les choses peuvent changer. Avant de rendre aux femmes les places usurpées, il faudrait ouvrir aux

hommes des carrières productives, honorables, dans l'agriculture comme dans l'industrie.

Quand nous en serons là, nous ne verrons plus les hommes se faire couturières, tailleuses , servantes d'établissements publics , plieuses et déplieuses d'étoffes dans les magasins, demoiselles de boutique, etc. ; car ces substantifs ne devraient pas avoir de masculin.

L'agriculture comme l'industrie leur offrira , avec un avenir meilleur, l'emploi de leurs forces et de leur intelligence.

Pour en revenir à la broderie , dont je ne me suis pas tant écarté que j'en ai eu l'air, c'est une des professions à peu près laissées aux femmes jusqu'ici ; si les hommes s'en occupent, ce n'est qu'exceptionnellement. Eh bien ! les pauvres ouvrières n'en sont guères plus heureuses pour cela , et ce n'est peutêtre qu'à cause du peu de produit de cette profession que les hommes ne l'ont pas encore envahie.

C'est parmi les dames que les brodeuses trouvent une concurrence terrible et sans limites, car ces concurrentes réalisent le vœu et résolvent le problème dont je parlais tout à l'heure : d'ouvriers qui ne mangent pas. En effet, les très-nombreuses dames et demoiselles qui font de la broderie et de la tapis-

série, sauf quelques respectables exceptions, ne demandent au travail qu'un supplément et un appoint à des ressources insuffisantes, soit par leur exiguïté, soit par les désirs de celles qui veulent les augmenter.

Pour ce qui est des respectables exceptions dont je parlais tout à l'heure, pour les femmes elles filles qui, par leur naissance et leur éducation, auraient dû ne pas devenir ouvrières, mais qui, après des revers de fortune, demandent uniquement leurs ressources au travail, elles ont les mêmes intérêts que les ouvrières ordinaires, et je plaide pour les unes en même temps que pour les autres.

Celles dont la concurrence est dangereuse et mortelle pour les ouvrières, ce sont les dames et les demoiselles qui ne demandent à la broderie qu'un appoint de revenu. Celles-ci peuvent subir et offrir aux marchands des rabais qui ne tardent pas à devenir le type et la règle que les marchands imposent aux autres, et créent la ruine et la misère pour celles-ci.

Certes, je ne blâme pas les femmes peu riches qui cherchent un supplément de revenu dans un travail honnête, délicat, féminin ; ce queje leur demanderait,— et je pense qu'elles n'ont besoin pour cela que d'être averties, — ce serait de penser que

le prix auquel elles travaillent sert ensuite de régulateur pour les ouvrières qui n'ont pas d'autres ressources; qu'un rabais qui peut leur paraître insignifiant entame peut-être le pain d'une famille et 'décide peut-être une pauvre fille découragée à céder aux obsessions du vice.

Il serait facile à toute dame qui consacre quelques heures chaque jour à la broderie de calculer combien lui rapporterait sa journée entière, et de ne pas aider à faire descendre le prix de ce travail au-dessous d'une certaine somme pour la journée. Il serait également facile de se renseigner auprès des brodeuses de profession.

Il devrait surtout être créé, dans chaque ville, un conseil composé de marchands et de brodeuses, où l'on discuterait et fixerait le prix du travail.

Voilà pourquoi je pense que le jury de l'exposition s'est trompé en récompensant, et, conséquemment, en encourageant le bon marché auquel les ouvrières de je ne sais plus quelle ville ont livré leurs brodederies.

Il est certain que cela amènera un rabais forcé sur le travail de toutes les brodeuses, même dans

les villes où, pour une cause quelconque, la cherté des subsistances, celle des loyers, ou toute autre, les ouvrières étaient déjà arrivées au dernier terme possible de bon marché.

J'ai lu autrefois en allemand l'histoire d'un demicoquin de Saltzbourg (en Autriche) qui s'en alla consulter «monsieur l'avocat.» Il s'agissait d'un bout de pré qu'il prétendait lui appartenir.

M. l'avocat écouta, et dit :

— Votre cause et mauvaise, mon ami; voici l'article du code qui vous condamne.

— Un pré si bon, dit le paysan; un foin que vous n'en sauriez manger de meilleur.

— L'article est formel, dit le conseiller.

Et feuilletant un gros volume, il montre au paysan autrichien un article qui en effet prononçait l'affaire contre lui.

— C'est écrit là? dit le paysan.

— En toutes lettres.

— Tarteuffel !

— Réfléchissez, dit le conseiller, je ne plaiderai

pas une mauvaise cause sans vous prendre un peu plus cher.

Un avocat français aurait dit: «Je ne plaiderai cette cause à aucun prix, » car on sait qu'en France on ne trouve d*avocats que pour les bonnes causes. L'avocat défend la veuve et l'orphelin, mais jamais il n'y a d'avocats pour les attaquer.

Les avocats qui ont l'air d'avoir accepté de mauvaises causes sont nommés d'office par le tribunal, et ne sont pas payés.

D'ailleurs, il est encore possible de prêter beaucoup de choses à l'Autriche.

De tout temps nous avons eu en France un peuple voué à nos menus plaisirs. Mais aujourd'hui, grâce à toutes sortes d'alliances, et de convenances, il nous faut presque rire entre nous et de nous-mêmes. Il y a des gens auxquels il reste une ressource : insulter les exilés et les absents ; c'est plus prudent qu'honnête ; et ces gens-là sont, je l'espère, en petit nombre.

Nous n'avons plus Shahabaam et les Turcs; nous n'avons plus les Anglais, qui ont défrayé tant de vaudevilles. Attaquer les Russes autrement que les a !mes à la main serait de bien mauvais goût. Le vaudeville a donc vécu l'année dernière sur les cour-

tisanes. Mais le mélodrame, comment voulez-vous qu'il vive avec l'alliance piémontaise? Aussi qu'arrive-t-il? Plus malheureux que le vaudeville, le mélodrame n'a pas même un sujet. Avec un sujet on fait trois cents pièces. Pendant l'année qui vient de s'écouler, portentosum! on n'a joué qu'un seul mélodrame! un seul!

Il n'y a donc plus pour le vaudeville et pour le mélodrame que l'Autriche; mais les Autrichiens sont des Allemands, et le caractère de l'Allemand, au théâtre, est fait comme le siège de l'abbé Vertot.

Le vaudeville aura encore Werther et Charlotte. Il aura bien encore la plaisanterie un peu ennuyeuse de la prononciation alsacienne, et la confusion des deux lettres jumelles et ménechmes P et B ; il aura le saûer-craùt et la bière.

Mais le mélodrame ! pour lui l'Allemand est coulé en bronze ; il est simple, mais bon, brusque, mais bienfaisant. Il n'y a pas moyen d'en faire un traître à stylet, à espingole , à chapeau pointu. On lui a pris son Italien ; plus de vendetta, plus de traître. Un mélodrame sans traître et sans niais n'est plus ,un mélodrame. Aussi, faute de traîtres et de niais, I— au théâtre , — combien a-t-on joué de mélodrames cette année ?

Un !

Qu'a-t-on fait de ces douces larmes pour de rire qu'on allait verser à la Gaité, à l'Ambigu, à la Porte-Saint-Martin ?

On ne pouvait pas les garder ; il a fallu les verser pour de bon sur des malheurs réels.

Donc, mon paysan et mon avocat sont autrichiens.

Reprenons donc où nous en étions, si toutefois vous vous rappelez le commencement depuis cette longue digression.

L'avocat ayant dit au paysan : « Voici là l'article du code qui vous condamne. Pour plaider une mauvaise cause, ce sera plus cher; j'ai tant de conscience qu'on ne la corrompt pas facilement et qu'il faut y mettre le prix. »

Un autre client, un gros client, fit appeler l'avocat au salon. Il laissa le paysan seul, et lui dit : — Je reviens dans dix minutes ; pendant ce temps, réfléchissez bien à ce que je vous ai dit.

Il sort; le paysan attend un instant, déchire la page où se trouve l'article qui le condamne, en (ail une bouktte et l'avale.

L'avocat revient et dit :

— Eh bien ?

— Eh bien ! vous pouvez plaider.

— Et l'article 45 ?

— Je me moque de l'article 45. On vous donnera ce qu'il faudra, et le pré sera à moi.

Je ne suis pas de ceux qui ne veulent jamais reconnaître leurs torts.

J'ai peut-être été un peu loin à l'égard des fraudeurs, sophistiqueurs , vendeurs à faux poids et autres synonymes de voleurs.

Ils ont du bon.

En voici un qui a sauvé la vie à deux, hommes. J'espère que le prix Montyon, — qumrens quem devoret, — se considérera comme dûment averti. La Gazette des Tribunaux du 27 décembre contient les preuves. Robillard, un jeune homme, forme le projet d'empoisonner son père. L'arsenic est commun ; il avise que l'huile de vitriol [acide sulfurique) est moins usé. Il va chez un épicier et achète de l'huile de vitriol et de Peau-de-vie pour faire ce que les amateurs appellent du mêlé*

Il est vrai que pour cette liqueur hybride, ils profèrent d'ordinaire le cassis à l'huile de vitriol.

Le jeune Robillard offre à son père une goutte pour « tuer le ver, » expression militaire.

Le père Robillard accepte, boit, est empoisonné, éprouve d'horribles souffrances, mais cependant ne meurt pas.

Le jeune homme paraît devant les assises de TOise. Là un chimiste déclare que l'acide sulfurique (huile de vitriol) qui doit avoir 66 'degrés est un poison corrosif au plus haut point et il s'étonne que Robillard père ne soit pas mort.

On fait paraître le marchand qui a livré l'huile de vitriol au jeune Robillard ; il avoue qu'avant de livrer l'huile de vitriol au commerce, il lui fait subir quelques modifications à la suite desquelles le toxique en question n'a plus que 56 degrés.

Le jury alors ne fait condamner le jeune Robillard qu'à cinq ans de prison.

Vous voyez que par la fraude sainte, la pieuse sophistication, piè mendax! du détaillant, Robillard et son jeune fils échappent à la mort.

Des marchands vendeurs à faux poids, sophis-

liqueurs et empoisonneurs, m'écrivent, avec force injures, que j'attaque le commerce, quand je ne fais que défendre le commerce contre la déconsidération que jettent sur lui ces indignes commerçants contre lesquels la loi n'arme pas assez sévèrement la justice.

Mais en même temps un grand nombre de négociants honnêtes et intelligents m'écrivent pour m'encourager dans la guerre que je soutiens. Vs ne veulent pas laisser seulement de l'argent à leurs enfants, ils veulent aussi leur laisser un nom honorable.

Ils demandent comme moi une répression sévère, non de la part des magistrats qui usent de tout ce que la loi leur permet, mais de la part d'une bonne loi qui supprime les distinctions ridicules au moyen desquelles des voleurs et des empoisonneurs s'appellent vendeurs à faux poids et sophistiqueurs, et évitent la peine qui leur est due.

Ces honnêtes et intelligents négociants me signalent aussi la complicité du public dans ces fraudes croissantes, faites à son détriment.

Le public court aveuglément, furieusement, à l'apparence du bon marché, sans s'inquiéter si on lui reprend sur la qualité et la quantité de la inar-

chandisc l'équivalent de ce qu'on lui diminue sur le prix.

Le marchand qui descend ses prix aussi bas qu'il est possible, verra sa boutique déserte et ses pratiques courir chez le voisin qui leur vendra à meilleur marché du sucre mêlé de sable par livres de 14 onces.

Le consommateur se croit très-bien servi quand il voit le plateau de la balance où est placée la marchandise descendre beaucoup au-dessous du plateau où sont les poids, sans examiner si ce poids n'est pas d'autant plus facilement entraîné qu'il est plus léger, et si le marchand ne le satisfait pas à bon marché en lui rendant ainsi la moitié de ce qu'il lui ôte. — Pour qu'une marchandise soit bien pesée, il faut que les deux plateaux soient au même niveau.

Il est évident que cet aveuglement qui encourage la fraude est la ruine des gens qui veulent commercer honnêtement ; mais qu'ils fassent ce qu'ils ont commencé à faire au sujet de la chandelle, lors de la première campagne que j'ai faite à ce sujet ; que loin de s'en prendre à moi ils réclament de l'autorité les mesures les plus sévères contre la fraude ; qu'ils dénoncent ces déguisements à me-

sure qu'ils se manifestent : c'est le seul moyen de conjurer leur ruine.

Mais voyez les condamnations prononcées par les tribunaux. Je prends au hasard les deux plus récents numéros de la Gazette des Tribunaux qui me tombent sous la main.

Le 2 août 1854, le tribunal correctionnel a condamné pour vol sur le poids et la mesure, pour altération dangereuse et mauvaise qualité de la marchandise, douze marchands de diverses denrées.

Le 5 août 1854, dix autres marchands.

Je regrette de n'avoir pas ici la collection, mais je vais chercher un moment les quelques numéros que je puis rencontrer.

Voici un numéro du 19. juillet. Le 19 juillet, il y a eu onze condamnations. — Le 22 juillet, il n'y en a que huit. C'est tout ce que je trouve de numéros de ce journal ; mais chacun peut faire ses observations.

Eh bien ! est-ce trop d'affirmer qu'aucune forêl mal famée n'a été le théâtre d'autant de vols en un mois que la capitale de la France l'est en un jour, en ne comptant que les vols connus exécutés par de prétendus marchands qui déshonorent et ruinent le commerce ?

Depuis le temps que j'entends les hommes se plaindre des femmes et les femmes se plaindre des hommes, il m'est venu à l'esprit que si la Providence voulait écouter un peu mes avis, elle créerait enfin un troisième sexe que les deux autres pussent aimer, puisque la haine et la guerre sont décidément éternelles entre les descendants d'Adam et d'Eve.

Mais voici bien autre chose !

Il est temps, parfaitement temps, de décider lequel des deux seuls sexes créés est décidément le meilleur et mérite d'être conservé.

Une invention nouvelle rend cette décision du plus haut intérêt et de la plus grande urgence. — Préparez vos arguments.

Il y a quelque temps, je reçus par la poste une lettre venant de Colmar.

Cette lettre était lithographiée et contenait ces mots, séparés par des intervalles destinés à mettre à la plume les réponses aux questions:

« Monsieur,

» Dans l'intérêt d'une grande solution, veuillez répondre avec précision et franchise aux questions que voici :

» Êtes -vous marié?

» Avez -vous des enfants?

» Combien de filles? combien de garçons?

» Où demeuriez-vous neuf mois avant la naissance de chacun de vos enfants?

» Donnez l'orientation de votre chambre et des meubles qui y étaient. Votre lit avait-il la tète dans la demi- circonférence de la rose des vents, du nord au

sud en passant par l'est ou du nord au sud en passant par l'ouest?

» Agréez. »

J'avouerai que je ne répondis pas à cette lettre.

Je viens d'en recevoir une seconde, cette fois entièrement écrite à la main. Je ne puis la reproduire textuellement. Je me borne à l'analyser.

« Monsieur,

» Heureusement qu'il n'appartient pas à la négligence et à l'indifférence d'un seul d'empêcher le succès d'un système de la plus haute importance et la manifestation de vérités utiles à l'humanité.

» Vous n'avez pas répondu à ma lettre de... dernier. Je vous écris aujourd'hui pour vous dire que le problème dont je m'occupais alors est résolu ; i c'est votre faute si vous n'avez pas pris part à cette ; solution. Je ne vous dirai pas, comme Henri IV à un de ses capitaines, — « Pends-toi, brave Crillon, nous avons combattu à Arques, et tu n'y étais pas I »

cependant je ne serais pas fâché que vous eussiez quelque chagrin d'avoir pu être pour quelque chose dans la découverte la plus importante sans contredit du génie moderne, et d'y être resté étranger.

» J'ai trouvé, monsieur, bien d'autres obstacles que l'indifférence, et vous allez en juger.

» J'avais entrevu une vérité que j'avais d'abord à me prouver moi-même.

» J'avais des raisons de penser que les gens qui ont l'habitude de dormir ayant la tête placée dans la région du nord au sud, en passant par l'est, c'est-à-dire nord-nord-est, nord, nord-est, est-nordest, sud-est, sud-sud-est, est-sud-est, sud, — jo vous passe les points intermédiaires, — voyaient croître autour d'eux des familles de garçons, tandis que ceux qui dorment dans les rhombes opposés sont entourés de filles.

» Je commençai à rassembler des documents autour de moi et dans ma famille. Nous sommes quatre garçons et une fille. La fille est née assez longtemps après le troisième garçon et avant le quatrième. Je fis des recherches sur les logements qu'avait habités ma mère aux diverses époques relatives à nos naissances. Quelle fut ma joie, monsieur, quand je découvris que mes trois frères aînés étaient nés dans

une maison qui appartient depuis longtemps à notre famille. J'orientai le lit où est morte ma mère; son chevet se trouvait précisément à l'est-nord-est.

» Ma sœur me gênait beaucoup. C'est une personne peu agréable qui n'a jamais donné que des chagrins à sa famille, et j'en arrivais à me demander si elle n'aurait pas aussi bien fait de ne pas venir, par sa naissance, jeter du trouble dans la solution de l'important problème qui m'occupe. Je me disais : — Ma sœur est-elle bien une femme? J'étais forcé de me répondre : — Oui, elle a été mariée en cette qualité, et a eu deux enfants.

» Enfin, à force de recherches, je découvris dans les souvenirs d'une vieille tante que ma mère, un peu moins d'un an avant la naissance de ma sœur, avait fait un voyage à Draguignan, où elle avait passé quelque temps. Je me rendis à Draguignan. La maison où avait demeuré ma mère n'existait plus. Dieu sait quelle peine je me donnai pour retrouver un plan de cette maison, et savoir l'emplacement qu'occupait la chambre de ma mère. Puis il me fallut aller à Avignon, où était retirée une vieille servante employée alors dans cette maison.

)> Enfin j'appris que ma mère, à Draguignan, dormait clans un lit dont le chevet était au nord-ouest.

» Ma sœur était justifiée, était expliquée ; je l'embrassai de bon cœur à mon retour.

» Pour moi, j'étais né comme mes frères, dans notre maison, où ma mère dormait à l'est-nord-est.

» Après notre famille, je fis porter mes observations sur nos amis les plus intimes. Je dois dire que quelques exceptions se sont rencontrées, c'est-à-dire que telle femme qui m'affirmait avoir toujours dormi la tête au sud-est avait cependant mis des filles au monde; que telle autre prétendait hardiment n'avoir jamais fermé l'œil que la tête à l'ouest, et cependant avait un gros garçon. Je fus d'abord embarrassé, et, je l'avouerai, je doutai un moment de mon système; mais heureusement les doutes d'un inventeur de système ne durent jamais bien longtemps, je ne tardai pas à trouver l'explication de ces anomalies : je trouvai même plusieurs explications, et les voici : les femmes s'orientent quelquefois fort mal, et peuvent se tromper sur la position exacte de leur chevet.

» Une fefmme peut avoir des raisons de ne pas dire où elle a dormi.

» Elle peut l'avoir oublié. Par suite de quoi, loin d'infirmer mon système, je découvris que les exceptions apparentes qui se présentaient venaient au

contraire i'étayer puissamment, el de plus, qu'il en ressortait une nouvelle application au point de vue de la morale et de la législation.

» Je dors la tête au nord-nord-est. — Je suis garçon. C'est peu important; mais si j'étais marié, et si ma femme me donnait une fille, je n'hésiterais pas à la chasser honteusement du domicile conjugal. Une fiile née d'une femme qui n'aurait jamais dormi que la têie au nord-nord-est ! Allons donc !

» Je dois dire qu'armé de cette nouvelle découverte, j'en ai appris de belles et de laides sur plusieurs membres de ma famille et sur quelques-uns de nos amis.

» Je ne pouvais cependant me borner à un petit nombre d'expériences. C'est alors que les vraies difficultés ont commencé.

» En même temps que je m'introduisais chez des étrangers sous des prétextes variés, en même temps que je me faisais donner des renseignements par de* médecins, par des femmes de chambre, je fis lithographier trois mille lettres et je les adressai aui. personnes dont le nom était parvenu à ma connaissance. C'est ainsi que vous en avez reçu une. Tout le monde ne m'a pas témoigné la même indifférence que vous. Quelques réponses m'ont laissé

dans le cloute, mais le plus grand nombre est venu corroborer la conviction et la valeur de mon système.

» Ainsi, l'un m'écrivait :

« Monsieur, ma femme aime passionnément à » changer de place : — je ne crois pas avoir dormi » quatre mois de suite dans le môme appartement. »

» Un autre :

«Monsieur, je suis un pauvre bûcheron; heu- » reusement j'habite un beau pays : — je loge un » peu dans des huttes de branches, quelquefois » sur des tas de feuilles sèches, d'autres fois sur » l'herbe ; — il me serait impossible de m'orienter » chaque soir ; j'ai quinze enfants, sept filles et huit )> garçons. »

» Cette lettre était bien précieuse.

» Un autre me répondait par deux vers d'une vieille chanson :

« Je suis né dans une guérite.

» Un tambour fut mon berceau.»

» Un autre me disait :

« Monsieur, à l'époque qui peut vous intéresser » relativement à la naissance de mon unique enfant, » qui est une fille, j'allais en Amérique et je dor- » mais dans une cabine de navire. Nous louvoyions

» beaucoup, et mon chevet n'a dû jamais rester sur » un point fixe. »

» J'entamai une correspondance avec l'auteur de cette lettre ; à la suite de cette correspondance, je voulus connaître la fille qui était née pendant les oscillations si variées de l'aiguille aimantée.

» C'était miraculeux, monsieur. Elle a des moustaches, monsieur, c'est-à-dire qu'il y a eu hésitation de la part de la nature. J'ai failli l'épouser ; malheureusement, elle était fiancée. Que d'arguments précieux cette union m'eût fournis !

» Enfin, monsieur, dernièrement j'ai eu un bras cassé par le baronnet sir William G..., toujours à propos de mon système. Je ne le regrette pas, car j'ai acquis des documents que je ne crois pas avoir trop payés de cette blessure.

» Madame Ethelmonda G... a huit filles ; je me fis présentera elle, et je tâchai de savoir dans quelle situation elle dormait. Je n'avais jamais connu d'Anglaises. Je lui parlai un jour de sa chambre à coucher. Elle se leva, me fit une révérence et disparut ; je l'attendis un quart d'heure, puis, ne la voyant pas revenir, je pris le parti de m'en aller.

» J'y retournai à quelque temps de là> et je lui cfis : « Madame, la dernière fois que j'ai eu l'hon •

» neur de vous voir, quelque soin de ménage appa- » remment a fait que vous m'avez quitté sans ré- » pondre à une question que j'avais pris la liberté » de vous adresser relativement à votre chambre à » coucher. »

» Madame Ethelmonda G... se leva, me fit une profonde révérence et s'en alla. J'attendis inutilement un quart d'heure et m'en allai.

» Depuis ce jour, quand je me présentai dans la maison, on me répondit invariablement qu'il n'y avait personne.

» J'étais mis à la porte ; je résolus de n'en avoir pas le démenti et d'obtenir à tout prix le renseL ment qui m'était refusé. Je m'introduisis par escalade dans la chambre de madame G... un jour que je croyais le ménage à la campagne. Mais j'étais mal informé : Madame G. était chez elle. Elle cria : « Shoking, shoking ! » Le mari entra, ne voulut pas entendre raison, m'obligea à me battre et me cassa un bras. Mais peu importe, j'avais acquis la conviction que la belle, la vertueuse madame Ethelmonda G. dormait la tète à l'ouest-nord-ouest. Ses huit filles étaient venues au monde correctement et dans leur droit, et ne dérangeaient pas mon système. Los chères enfants ! ce sont huit anges, Monsieur '

» J non système suffisamment établi,

et je ne vous cacherai pas que je me crois fondé à considérer tous ceux qui y feraient des objections comme des ignorants, des ânes, des bélîtres, des gens sur lesquels j'appelle l'attention de l'autorité.

» Voici maintenant quelques-unes de ses applications :

» Vous avez parlé quelquefois, Monsieur, du luxe qui rend difficile et qui rendra bientôt impossible de marier les filles sans une grosse dot.

» Beaucoup de jeunes filles croient tendre des gluaux bien savant? en se manifestant richement vêtues dans les assemblées et les bals. Ces splendides toilettes n'atteignent pas le but qu'elles se proposent Beaucoup d'hommes se disent : m A » t-elle assez d'argent pour payer ces magnifi- » cences? » Si la réponse est négative, on se dit : «Attendons, peur l'aimer, qu'elle soit la femme » d'un autre. »

» Or, le célibat est un triste lot pour une femme; ses instincts les plus impérieux et les meilleurs y sont annulés et s'atrophient.

» 11 est d'ailleurs d'une bonne oiganisation sociale de oe ►daire au delà de la <

. . L'a homme qui a peu ou peint d me, bob

calcul fait, na qu'à orienter le lit où dort sa femme de façon que son chevet soit placé dans la région qui s'étend du nord au sud en passant par l'est, et, s'il lui vient jamais une fille, c'est que sa femme, prise d'un sommeil subit et criminel, se sera endormie ailleurs.

» Allons plus loin.

» L'agriculture manque-t-elle de bras? Une grande guerre amène-t-elle une dépense d'hommes extraordinaire? Le gouvernement, s'il est despotique, publie un ukase, ou s'il est représentatif, ordonne à ses conseillers de faire une loi par laquelle, à dater de telle époque jusqu'à telle autre, ses sujettes dormiront la tête placée du nord au sud, en passant par l'est, et l'agriculture retrouve des bras, et le drapeau des défenseurs

» On peut ainsi, par une loi qui tournerait les chevets, suspendre la naissance des filles ; la denrée qui, au point de vue du mariage, encombre évidemment le marché, devenant plus rare, moins offerte, rendrait de la valeur aux filles, et on n'exigerait plus autant d'argent qu'on le fait aujourd'hui pour accepter le bonheur que promettent leurs charmes. Un journal {V Argus soissonnais) constatait, ces jours-ci, qu'il ne s'était pas enregistré un

seul mariage, je crois, dans l'espace de trois mois.

» Vous pouvez, Monsieur, réparer le tort que vous vous êtes fait à vous-même en ne répondant pas à ma première lettre, en donnant de la publicité à ce qui fait le sujet de celle-ci.

» On fait de l'horticulture, de l'agriculture, de la viticulture, delà gallinoculture, de la sériciculture, de la pisciculture. L'homoculture, il me semble, serait une science plus noble et plus élevée,

» Agréez, Monsieur, etc.

» Colraar, le »

Je n'ai pas inventé cette lettre. Les écrivains inventent beaucoup moins qu'on ne le croit, et ce qu'ils inventent est toujours plus faible que le reste. Mon ami G. B. racontait dernièrement qu'il m'a entendu dire : « J'ai vécu mes romans; » c'est vrai ; mais ce qu'il faut ajouter, c'est que la vie réelle est pleine d'invraisemblances que l'on n'a pas J'audace de mettre dans les romans. J'ai parfaitement reçu de Colmar la lettre ci-dessus imprimée ; seulement, comme elle s'est trouvée déchirée par accident, comme elle était d'ailleurs très-longue, très-diffuse, très-obscure et passablement crue dans les expressions, j'ai dû l'analyser moitié de mé-

moire, moitié en adoucissant les termes, en modifiant les expressions, en élucidant certains passages.

Les gens qui écrivent ne s'y tromperont pas ; on n'invente pas ces choses-là.

On finit toujours par faire ce que veulent les femmes : elles ont la faculté de n'avoir qu'une idée à la fois ; quand cette idée en vaut la peine, c'est tout simplement la meilleure partie du génie. Le monde est à ceux qui n'ont qu'une idée. J'ai connu des inventeurs, j'en ai même inventé. Eh bien, ils devaient leur puissance à ceci :

Au lieu de monnayer leur esprit comme un lingot d'or et de le dépenser à des choses variées, ils retiraient et en faisaient un fil ténu, mais qui les menait loin.

Qu'un homme fasse cinq cents pas dans la campagne, traversant la route, ici pour cueillir une branche d'aubépine ; là pour respirer le chèvrefeuille; plus loin pour regarder un papillon :

II" n'aura guère fait de chemin en comparaison de celui qui aura fait ses cinq cents pas dans une rue

étroite ou sur une corde raide comme font les acrobates. Si vous avez une livre de plomb et que vous le fondiez en cendrée, puis que vous l'usiez grain à , grain à tirer avec une sarbacane sur les moineaux ; qui piaillent sur le rebord des toits, vous ferez moins bonne chasse que celui qui chargera un tromblon de tout son plomb réduit en balles et tirera à cinq pas un sanglier. Si vous attelez quatre chevaux tout à l'entour d'un char, vous resterez en place et vous verrez partir rapidement celui qui aura attelé les siens à la file les uns des autres.

Les femmes ayant donc cette portion du génie qui est la concentration de toutes les forces sur un point donné, il faut toujours, comme je le disais en commençant, finir par faire ce qu'elles veulent. Eh bien ! pourquoi ne pas commencer par là ? On évite la lutte et les frais de la guerre.

Dans mes différends avec les femmes, j'ai soin de me rappeler Tamerlan.

Lorsqu'il assiégeait une ville, le premier jour il arborait un drapeau blanc, pour annoncer qu'il épargnerait les habitants si l'on se rendait à la première sommation; le second jour, un drapeau jaune indiquait qu'il fallait lui livrer les principaux habitants et la garnison; le troisième jour, un drapeau

noir annonçant qu'il n'y avait plus de merci à espérer, et qu'un massacre général était décide.

La loi ne pèche pas par l'excès de sévérité à l'égard des marchands qui vendent à faux poids. Cependant elle a encore des indulgences plus grandes en certains cas.

Si un marchand vous faisait payer un kil. de sucre et qu'il vous en eût fourni 60 ou 80 grammes en moins, que diriez-vous si ce marchand était simplement condamné à vous restituer les 60 ou 80 grammes qu'il ne vous aurait pas donnés ?

Vous diriez avec raison que sa situation serait commode et fructueuse, qu'elle serait semblable à celle d'un voleur à qui on dirait : — Prends des montres, mais si celui à qui tu prends la sienne te voit, il faudra la lui laisser ou la lui rendre.

Les volés seraient trop volés, et tout le monde serait forcé de se faire voleur.

Eh bien ! certains hommes d'affaires, certains huissiers font mieux que cela.

Si l'épicier vous livre 60 ou 80 grammes en moins* vous pouvez avoir une balance pareille à k

sienne, vous connaissez comme lui la valeur des poids, et vous pouvez le contrôler. — Si votre montre tient à un solide cordon, il sera bien difficile de vous l'enlever sans que vous le sentiez, et puis si vous voyez que votre montre, au lieu d'être dans votre gousset, est dans la main d'un monsieur, vous savez que votre montre est volée et que ce monsieur est un voleur.

Mais à quelles balances pèserez-vous les papiers timbrés? Les mêmes irrégularités passeront inaperçues ; ce n'est que dans les cas d'énormités inouïes, imprudentes, mal faites, que vous crierez au voleur. Eh bien, si votre réclamation est jugée légitime, quelle sera la peine encourue par l'huissier? Il aura à vous restituer ce qu'il aura perçu en trop.

Peine égale à celle du chasseur qui ne met pas dans son camier les perdreaux qu'il manque ;

A celle du pêcheur qui voit retomber dans l'eau les goujons qu'il a mal piqués.

Le rôle de l'huissier dans la société est absurde. L'exécuteur de la justice civile ne devrait pas avoir intérêt, nécessité ensuite, à augmenter, multiplier et exagérer les frais, de telle façon que la fable de l'huître et des plaideurs m'a toujours paru quelque

190 TROIS CENTS PAGIiS.

chose de timide et d'incolore. On mange toujours l'huître, c'est vrai ; mais l'huître est un hors-d'œuvre qui n'est bon qu'à ouvrir l'appétit, et l'on mange aussi les plaideurs. L'huissier devrait être un magistrat subalterne, -appointé, chargé de faire exécuter sans bénéfice les arrêts de la justice civile.

On n'aurait alors que les frais rigoureusement nécessaires, au lieu d'un état de choses scandaleux sur lequel j'aurai occasion de revenir.

Que diriez-vous d'un exécuteur de la justice criminelle, en pays de bastonnade, qui aurait à recevoir tant par coup de bâton qu'il donnerait à un voleur, et qui, si le patient mourait avant le nombre fixé, aurait le droit de frapper le surplus sur le dos du volé? — Les situations sont identiques,

Je ne sais rien de plus creux que les querelles d'école à propos de peinture, de littérature, etc.

J'ai connu deux maîtres d'écriture qui avaient tous deux beaucoup de talent dans leur profession ; ils passaient leur vie à se quereller, à s'injurier, à se diffamer, parce que le premier, qui s'appelait Roillet, disait : « Pour l'écriture coulée, on doit placer la jambe gauche sur la droite, et pour l'écri-

MELANGES PHILOSOPHIQUES. loi

ture ronde, les deux jambes doivent être placées Tune contre l'autre, mais nullement superposées. » Son rival, appelé Glachaut, soutenait « qu'on devait allonger la jambe gaucbe sous la table, et retirer la droite sous le banc. » Tous deux, je le répète, écrivaient fort bien, et tous deux faisaient fréquemment de fort mauvais élèves.

Les Parisiens ont l'habitude de se plaindre toujours du temps qu'il fait, A certaines époques môme, on en a fait un moyen d'opposition politique : on s'en prenait au gouvernement d'alors de ce qu'il pleuvait et de ce qu'il ne pleuvait pas, de ce qu'il faisait trop chaud ou trop froid.

Il est vrai que les gouvernements d'alors se glorifiaient du beau temps, se rengorgeaient à propos dune pluie opportune, et faisaient mentir leurs journaux sur le temps qu'il avait fait la veille.

On assure qu'en Russie il est défendu de publier un autre temps, un autre froid, que le temps, que le degré indiqué par l'autorité. Mais la Russie est la Russie.

A Paris, on fait la chose plaisamment : les Parisiens, qui se plaignaient de la pluie il y a quinze

jours, se plaignent aujourd'hui de la chaleur; alors, sous prétexte d'arroser les rues, on leur rend de la boue.

J'ai rencontré autrefois dans le monde une trèscharmante Espagnole, femme du général T., mort il y a quelque temps. Elle était très-pieuse, mais elle aimait beaucoup le plaisir; il est vrai que le plaisir l'aimait beaucoup aussi. Elle pratiquait trèsrigoureusement tout ce que l'Eglise ordonne de prières, de pénitences, de macérations. Seulement, elle avait pris le parti que voici : entendre la messe tous les dimanches : cela fait cinquante-deux messes; des jours maigres et des jours de jeûne, elle avait supputé le compte exact. Elle se reconnaissait débitrice du chiffre total, et s'arrangeait, au bout de l'année, pour balancer exactement les comptes de sa conscience.

Ainsi, elle était allée au bal le samedi, — et comment manquer un bal quand on a de si petits pieds et de si grands yeux? — elle était fatiguée le matin : elle aurait été laide; elle pensait que la beauté est un don très-respectable fait par la Providence, et que ce serait l'offenser que de ne pas en prendre un

soin convenable. Elle dormait donc le dimanche, mais elle allait à la messe le lundi. De même pour le maigre, pour les jeûnes, pour les pénitences : elle les reportait à des temps opportuns, mais jamais ne se trouvait débitrice d'austérités à la fin de l'année. Elle choisissait pour payer, les jours de pluie, les jours d'indisposition, les jours où elle n'avait pas autre chose à faire. Je ne donne certes pas cela pour exemple, car c'était, à proprement parler, de la pratique en gros. 11 faut dire cependant que, faisant pénitence à son aise, elle ne faisait jamais expier ses fautes à autrui ; qu'elle était douce et aimable, et, du reste, se croyait de très-bonne foi parfaitement en règle.

Quand un homme est malheureux, il est abandonné de ses amis; c'est un lieu commun ressassé en vers, en prose et dans toutes les langues « tempora si fuerint nubila, etc. »

Les amis qui abandonnent le malheureux, ne lui feraient que la moitié du mal qu'ils lui font, s'ils se contentaient de l'abandonner, ou s'ils disaient franchement qu'ils l'abandonnent parce qu'il est malheureux; mais ils auraient honte de cet aveu, et ils

lui inventent ou même lui trouvent des torts qu'ils donnent pour cause de leur abandon.

Eh bien ! pour qui juge sainement, celui qui dirait tout net : « J'abandonne mon ancien ami *** parce qu'il est malheureux, » ne serait pas un modèle d'ami constant, je le veux bien ; il resterait trèsloin en arrière d'Oreste et de Pylade, de Nisus et d'Euryale, de Damon et de Pythias, etc., etc., mais il serait moins malhonnête et moins gredin cent fois que s'il disait : « J'abandonne mon ami parce qu'il est coupable, » et cependant, dans le second cas, il prendra un certain relief dans l'opinion du vulgaire de cette apparente austérité.

Celui qui a dit : « J'aime Platon, mais j'aime encore mieux la vérité que Platon, » — amicus Plato sed magis arnica veritas, — celui-là voulait parler d'une amitié à distance; c'était la philosophie de Platon qu'il aimait et non Platon lui-même.

Il faut choisir son ami parmi les cœurs honnêtes, les intelligences élevées ; mais, une fois l'amitié liée, on devient solidaire l'un de l'autre. Il faut empêcher tant qu'on peut son ami de faire des sottises ou des crimes, mais s'il les commet, ce n'est pas une raison de l'abandonner. On ne pense pas à s'abandonner soi-même, quoi qu'on fasse, parce que c'est absurde

MÉLANGES PHILOSOPHIQUES. i?5

et physiquement impossible. Eh bien! il y aune impossibilité morale, qui pour certaines personnes est du moins aussi forte qu'une impossibilité physique, à abandonner son ami : si votre ami est criminel , tout ce que vous pouvez faire c'est d'en souffrir et d'avoir des remords avec lui, et encore faudra-l-il peut-être le lui dissimuler ! Résumons : Dans la plupart des amitiés, ne demandons pas à nos amis de ne pas nous abandonner dans le malheur — (ce serait demander aux hirondelles de ne pas quitter nos climats quand le froid a tué les moucherons dont elles se nourrissent), — mais prions-les de ne pas nous prêter des torts et des crimes, de nous abandonner dans le trou où nous sommes tombés, sans nous donner en partant un coup de pied sur la tête.

J'ai, comme beaucoup d'autres, une grande passion pour les couleurs, et surtout pour leur harmonie. — Les églises sans vitraux ne m'attirent guère. — Il faut entrer à Notre-Dame de Paris lorsque le jour commence à diminuer, et s'aller asseoir sous les arceaux, de manière à bien voir les grandes rosaces.

Il n'est pas de musique plus religieuse, plus absorbante que cette musique muette que produit l'harmonie des couleurs.

A mesure que les couleurs s'éteignent et semblent remonter au ciel sur les rayons du soleil, l'àme et l'esprit les suivent ; le vert, le violet, le rouge dis-

paraissent successivement, puis le jaune s'éteint le dernier.

Les architectes modernes et les bourgeois contemporains ont admis les vitraux dans les maisons, — Mais voici ce qu'ils en ont fait :

Vous croyez peut-être que c'est dans un cabinet retiré, dans le « boudoir, » peut-être même dans le salon, qu'on les a placés.

Nullement ; c'est dans l'escalier, à la porte vitrée qui ferme l'escalier. Et là, voici à quoi ils servent : pour ceux qui montent et qui descendent, ils rendent l'escalier plus sombre; ils ajoutent, pour ceux qui descendent, l'avantage de les étourdir et de leur donner le vertige par le papillotage des couleurs.

Ajoutez à cela l'usage si bête de cirer les escaliers, c'est-à-dire d'augmenter les chances de chutes suffisamment nombreuses et dangereuses dans un escalier, en en rendant les degrés glissants, et vous aurez donné auxdits escaliers toutes les conditions homicides qu'ils peuvent comporter.

C'est là une des sottises contre lesquelles mes efforts ont complètement échoué jusqu'ici. Et l'escalier est resté quelque chose qui ressemble bien plus à une conttuction de guerre pour empêcher les

ennemis d'envahir une maison, qu'à un moyen de communication et d'accès offert aux amis.

Il y a passablement de temps que je répète : — les fraudes commerciales faites à la fois aux dépens du public et des négociants honnêtes ne seront pas efficacement réprimées tant qu'on ne partira pas de cette base : « Le marchand qui vole le consommateur fait précisément ce que ferait le consommateur qui volerait le marchand, et doit être puni de la même façon. » Cette idée, si simple que M. de la Palisse l'eût dédaignée, n'a pu être adoptée jusqu'ici. Cependant, en 1851, on a cru devoir élever un peu la pénalité. J'ai déclaré la chose insuffisante.

Voici aujourd'hui (10 novembre 1855) un magistrat qui me paraît commencer à être fort de mon avis. « Le nombre des délinquants n'a pas diminué, )> il augmente au contraire chaque jour, et le bulletin » de vos condamnations en fournit une regrettable » preuve. A quoi cela tient-il? A notre avis, à ce » que la pénalité qui atteint les contrevenants, et » qu'ils subissent avec indifférence, n'est pas en » harmonie avec la gravité de la contravention, »

» La loi vous donne une arme qui vous per-

» met de combattre ces fraudes permanentes : la » publicité !

» La publicité que donnent les journaux est

» insuffisante et n'arrive pas jusqu'aux véritables » intéressés.

» L'affiche du jugement à la porte du magasin » et à la porte de la mairie, jointe à la publicité » des journaux, nous paraît remplir les condi- » tions, etc. »

Le tribunal s'est rendu aux raisonnements de M. l'avocat impérial Descoutures, et les vendeurs à faux poids, les sophistiqueurs, etc., que la loi n'ose pas encore appeler simplement voleurs, ont été condamnés à voir apposer sur leur porte l'affiche de leur jugement. Voici ce que disaient les Guêpes en septembre 1842 : — « Chaque jour de semblables délits sont punis par de semblables peines, ce qui est loin de les réprimer. — Pourquoi ne fermerait-on pas la boutique du voleur, en faisant afficher sur les

volets fermés : « Boutique fermée pour tant de

jours, pour vol et vente à faux poids ? »

Vous verrez que les Guêpes finiront par avoir raison. Lorsque M. Descoutures ne sera plus forcé, pour rester dans le langage commun que lui impose

la loi, d'appeler contravention un véritable vol, et un des vols les plus criminels qui se puissent commettre; lorsque la loi dira : « Celui qui vole est un voleur, » les mots synonymes, etc., de sophistication, vente à faux poids, vente en surtaxe, etc., seront effacés.

Page 1