‹ 300 pages, mélanges philosophiquesChapitre 16 sur 21 · DE LA MODE EN MUSIQUE ET EN LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

DE LA MODE EN MUSIQUE ET EN LITTÉRATURE

J'entends parler quelquefois de musique qui a vieilli, d'esprit qui a vieilli.

Peut-être serait-il bon de s'entendre là-dessus, pour la musique surtout. L'esprit se défend luimême. Mais comme on n'est pas précisément trèsmusicien en France; comme dans une salle de théâtre où l'on applaudit à tout rompre, les deux tiers pour le moins applaudissent pour se mêler au bruit et au succès qui se fait, ou pour être vus applaudissant ce qu'on applaudit ; comme on n'a pas, après tout, une parfaite conscience du beau ; comme on n'ose pas s'exposer à applaudir tout seul, ni avouer son plaisir sans être sûr qu'un très-grand

nombre prend plaisir à la même chose, il est à craindre, et les exemples n'en sont pas rares, qu'avec des phrases comme celles-ci : « Musique vieillie, » on ne laisse dormir un quart de siècle dans les cartons et grignoter aux souris un certain nombre de chefsd'œuvre du génie humain, en même temps qu'on laisse un peu trop de place aux billevesées bruyantes que la mode prend sous sa protection.

Il est parfaitement vrai qu'une partition, qu'un livre que l'on entend ou que l'on voit dix ans ou vingt ans après un immense succès, prend quelquefois un petit air vieillot, rechigné, chevrotant, et que cela fait dire : « C'était très-beau il y a dix ou vingt ans, mais c'est insupportable et ridicule aujourd'hui. » Cela tient à un point, c'est que ce n'était pas beau il y a dix ou vingt ans.

Prenez deux hommes : l'un est cité comme un élégant de premier ordre ; — il suit la mode de si près qu'on croirait qu'il l'invente; — parfois même, on lui a dû quelques innovations : c'est lui qui, le premier, mit le gilet trop court, c'est lui qui a remonté le col de chemise empesé sous les oreilles ; ses succès sont innombrables, — L'autre n'y saurait prétendre, car il a choisi et adopté une fois une façon de s'habiller et ne l'a plus changée;

il trouve quelque dignité à se montrer toujours dans le même costume. Tous deux sont frères ou associés, de façon à ce qu'une débâcle d'affaires, qui peut arriver tous les jours, les ruine le même jour. Il faut se mettre à travailler, avoir une place, exercer une industrie qui suffise aux besoins rigoureux de la vie. Tous deux ont une garde-robe bien montée; de longtemps ils n'auront à faire de dépenses de vêtements. Or, dans un an, dans trois ans, le second ne trahira pas sa ruine par son extérieur, il continuera de n'être pas cité pour son élégance, mais il n'excitera ni la pitié, ni le sourire. — Trois mois après, l'autre, au contraire, est ridicule, grotesque ; on se le montre d'un clignement d'œil, et on dit avec un sourire de pitié : « Ce pauvre un tel ! »

Il souffre, il est malheureux, il économise sur sa nourriture, il vend ses vieilles hardes au fripier, il se fait faire de nouveaux habits, il se remet à la mode ; mais il n'a pas mis les nouveaux habits vingt fois qu'il est encore distancé, et, trois autres mois après, il est redevenu un objet de pitié et de moquerie.

Voilà d'où vient que les portraits vieillissent et que la sculpture ne vieillit pas, et pourquoi les peintres intelligents s'efforcent souvent, en vain, hélas! d'obtenir de leurs modèles qu'elles ne

mettent ni les manches, ni les chapeaux, ni les fichus à la mode. La princesse Pauline Bonaparte a conservé pour les générations futures sa célèbre beauté, tandis que les portraits de Mme Tallien ont quelque chose de La caricature. De même la musique qui a dû son succès à cela qu'elle s'est affublée des vacarmes à la mode, doit périr avec cette mode ;

Et le livre qui a fait tant de bruit, parce qu'il était fait avec les idées, avec les phrases, avec les mots à la mode, ne peut être lu qu'une fois. L'un et l'autre ont été très-riches de gloire pendant quelques jours, mais ils ont mangé leur fond avec leur revenu.

Au contraire, le livre fait avec du génie ou avec le vrai esprit, et la musique faite avec de vraie mélodie, n'ont leur succès qu'auprès de l'élite du public et des connaisseurs ; mais ils Vojxt et le conservent à jamais.

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