‹ 300 pages, mélanges philosophiquesChapitre 17 sur 21 · DE LA BEAUTÉ DES FEMMES ET DE LA BEAUTÉ DES HOMMES · texte numérisé non relu

DE LA BEAUTÉ DES FEMMES ET DE LA BEAUTÉ DES HOMMES

Il est des modes moins faciles à suivre que celle d'avoir des jupons inflexibles. — Il y a deux ou trois ans quelques femmes, qui avaient de beaux cheveux, crurent devoir en avertir leurs contemporains par l'exhibition de deux ou trois coiffures qui exigeaient une grande richesse de crinière.

Telles se firent des coiffures, comme la plupart des pianistes font de la musique, — non pas de la musique mélodieuse, poétique,— mais de la musique que les autres ne puissent pas jouer. — J'avouerai cependant qu'une au moins de ces coiffures est fort jolie, fort élégante et rappelle à la fois certaines coiffures antiques et la coiffure de quelques

femmes de Greuze. Pour ces coiffures, il faut montrer beaucoup de cheveux sur le devant de la tête. — Naturellement on a la ressource d'en emprunter à la partie postérieure. — Bientôt ces coiffures ont été imitées et dépassées, surtout par les femmes qui n'avaient que peu de cheveux. — Elles ont tout ramené par devant et ont adapté derrière une fausse queue. Celles qui ont en réalité de belles chevelures n'ont pas daigné faire de tricherie, et ce sont elles qui, aujourd'hui, ont l'air d'en avoir le moins. On ne peut mettre de vrais cheveux qu'autant qu'on a de cheveux, mais on met des faux cheveux autant qu'on a d'argent.

Mais les cheveux sont fort chers, on doit en avoir, on aime bien mieux, — les femmes surtout, — acheter quelque chose de superflu que quelque chose de nécessaire. — Et puis si vous achetez une belle robe, des dentelles, des pierreries, vous vous en faites honneur ; les autres femmes savent ce que vous avez dépensé, et comme l'argent n'arrive guère aux femmes que comme tribut payé à leur beauté, comme une femme parée a toujours l'air d'une divinité ornée des sacrifices de ses dévots, — on ressemble à un chef mohican chargé des dépouilles de ses ennemis.— La femme qui dépense le plus montre

ainsi le cas supposé que l'on fait de ses charmes. — Mais faire une dépense qu'il faut cacher ; mais donner de l'argent pour être comme tout le monde, pour être simplement la femme normale, pour être simplement ce que la nature aurait dû vous fairemais employer à réparer la paresse, la négligence de ladite nature, à acheter des cheveux et des dents, un argent qu'on aurait pu consacrer à des dentelles et à des perles, c'est attristant et décourageant au dernier des points.

Aussi est-on arrivé, cet hiver, à l'expédient que voici. (Je parle des femmes qui n'ayant pas beaucoup de cheveux sont décidées à en montrer plus que celles qui en ont beaucoup.) — On continue à employer tout ce qu'on a pour orner triomphalement le devant de la tête, pour s'en faire un double diadème avec une double ou triple natte. Quand on s'est coiffée en appliquant cette formule d'arithmétique, j'en emprunte un qui vaut dix, il vient un moment où il reste zéro. C'est précisément ce qui compose les éléments de la coiffure de derrière la tête. Ne voulant pas acheter de cheveux pour les causes susdites, beaucoup de femmes substituent à ces cheveux une sorte de toquet en velours, rubans, fleurs, etc., etc., placé derrière la tète et qui

est censé cacher les cheveux qu'il remplace. Le tour est fait.

« Mais monsieur, — vous critiquez à chaque instant les façons de s'habiller des femmes. Croyezvous qu'il n'y ait rien à dire sur les ajustements de messieurs les hommes? Sont-ils donc moins coquets, moins prétentieux, moins maniérés que nous? Sontils moins esclaves de la mode? Au moins nous arrivons à des résultats. Une femme bien mise présente aux regards un tableau agréable; — mais un homme bien mis ! qu'est-ce que cela? Comment sait-on qu'un homme est bien mis ? Est-ce que vous sortez de vos affreux chapeaux, de vos habits ridicules. — Que les gens hardis portent de temps en temps les bords du chapeau un peu plus larges ou un peu plus étroits, un peu relevés ou un peu cambrés ; que la ganse qui l'entoure soit plus ou moins large; que les basques de l'habit soient plus ou moins étroites, le collet haut ou bas, voilà dans quel cercle roule l'imagination des élégants. Notre parure tend à nous faire plus jolies et plus femmes, (a vôtre plus laids et moins hommes.

— Ah ! vous avez bien raison, mademoiselle, et si je n'en parle guère, c'est qu'il m'importe peu, sauf quelques-uns, en très-petit nombre, qui sont mes amis, que les hommes soient laids et ridicules, tandis que la beauté des femmes m'appartient comme le ciel bleu, comme les forêts, comme les prairies, comme la mer, comme un beau clair de lune, comme un splendide coucher du soleil. La beauté des femmes fait partie des fêtes que la nature a voulu donner à mes yeux. Si les femmes étaient trop laides, il me semble qu'il arriverait à mon esprit ce qui arriverait au monde si le soleil s'éteignait : tout mourrait de froid et d'obscurité. Mon esprit deviendrait aride, les pensées y végéteraient étiolées et sans couleurs. Je n'aurais pas plus envie d'écrire que les acteurs n'aiment à jouer devant une salle vide. Je jetterais ma plume au feu et mon encrier par la fenêtre.

Vous nous sommez, au nom de la justice, mademoiselle, de dire aux hommes quelques vérités : je le veux bien, je prendrai quelques-uns de vos reproches pour les mêler aux miens ; mais permettezmoi de vous le dire, si nous imprimions votre lettre, comme vous le désirez, il serait à craindre pour vous qu'on ne démêlât un peu de dépit dans cette

colère contre messieurs les hommes et qu'on ne vous répondit par ^ vieux refrain :

Marion pleure, Marion crie, marion veut qu'on la marie.

Parlons donc de la toilette des hommes. Si vous êtes, mesdames, beaucoup plus jolies que nous, il est juste de reconnaître que nous vous y avons aidées, en nous enlaidissant volontairement. — Votre supériorité de beauté se compose : 1° des soins que vous prenez de l'augmenter ; 2° du zèle que nous avons mis à la faire valoir par le contraste de notre laideur perfectionnée, par l'ombre que nous faisons volontairement au tableau de vos charmes. Vos longs cheveux souples et ondoyants sont d'autant plus beaux que nous coupons les nôtres; vos mains sont d'autant plus blanches, étroites, délicates, que nous nous réservons les travaux et les exercices qui les élargissent et les endurcissent.

Nous vous avons réservé exclusivement les fleurs, les plumes, les rubans, les pierreries, les étoffes de soie, d'or et d'argent. Bien plus, pour augmenter la différence entre les deux sexes qui est votre plus

grand charme — pour vous faire la part belle, — nous avons partagé avec vous les couleurs dont le soleil revêt les choses. — Nous vous avons donné les couleurs riches et éclatantes, les couleurs douces et harmonieuses ; — nous avons gardé pour nous les couleurs sombres et mates ; — nous vous avons donné la lumière et le soleil, nous avons gardé l'ombre et la nuit.

Nous nous sommes réservé les chemins durs, caillouteux qui élargissent les pieds; — nous ne vous avons laissé marcher que sur des tapis. Croyezvous, sans cela, que vous auriez vos pieds étroits et cambrés? L'homme avait reçu de la nature pour compagne une sorte d'homme-femelle, — probablement moins belle que lui, comme sont les femelles des autres animaux; de cette femelle, il a fait la femme.

Il a tellement senti le désir et le besoin de vous adorer, qu'il vous a imposé les vêtements longs. Remarquez que ces vêtements longs n'ont été accordés aux hommes que dans les fonctions où il ne fallait pas permettre à l'esprit de découvrir des imperfections, — des jambes torses ou cagneuses, un gros ventre, etc. — Les rois, les prêtres, les magistrats, portent comme vous des vêtements longs. Ce-

pendant, par ce partage même, l'homme entrait en possession de sa beauté particulière et légitime ; — elle se composait de force, de sévérité, de majesté. En même temps qu'il rendait la femme plus femme, il se faisait plus homme lui-même. Tout ce qui augmente la différence entre les sexes ajoute des charmes à l'amour ; on se sépare, on s'éloigne, on prend du champ pour s'aimer comme pour se combattre. Rien n'était si raisonnable que ce parti-pris. L'homme avait les cheveux courts, la barbe longue; il avait le teint bronzé par le soleil et le vent; ses bras musculeux étaient terminés par des mains fortes, puissantes, calleuses; ses jambes, aux muscles saillants, étaient portées sur des pieds endurcis par la chasse, par la guerre. Il devait plaire à la femme par sa force, par son courage, par la protection qu'il lui donnait ; il y avait un peu de crainte dans l'amour de la femme pour l'homme, et ce sentiment n'a pu être entièrement détruit par la civilisation. Une femme bien organisée n'aime réellement qu'un homme qui la domine. — On a dit : Le plaisir des femmes est de commander. — Je maintiens que leur bonheur est d'obéir. — Elles aiment à commander, comme les femmes du monde sont enchantées de dîner une fois par hasard au cabaret, Jamais,

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avant les progrès de la civilisation, une femme n'aurait accepté l'amour d'un homme langoureux, frêle, élégant.

Il fallait que l'homme put la défendre contre les hommes et contre les autres bêtes féroces. Il fallait qu'il apportât à la cabane le sanglier ou le chevreuil pour elle et pour ses enfants ; — il fallait qu'il l'enlevât et la portât dans les chemins trop rudes ; — qu'il lui fit traverser les lleuves à la nage, etc.

Mais avec les progrès de la civilisation, les choses ont changé ; la femme, protégée par la loi et par les mœurs, n'a pas eu nécessairement besoin de la force de l'homme. L'homme s'est moins exercé, a renoncé aux fatigues, aux plaisirs de la chasse, ou n'a plus fait la guerre que par procuration. — L'homme civilisé, l'homme du monde, a perdu la beauté virile. Alors il s'est occupé sournoisement de reprendre à la femme une partie des concessions qu'il lui avait faites autrefois.

Alors il a porté les cheveux longs et frisés, et sé-j parés par des raies correctes sur le côté de la tête ; ! — alors il a voulu avoir les mains délicates et blanches, les pieds étroits, la taille mince ; alors il a clandestinement repris la soie et le velours, sous le nom de gilets ; il a chargé ses doigts de bagues,

il a mis des diamants à sa chemise, il a porté des bijoux, de l'or, des pierreries ; — il est rentré dans le partage des rubans sous prétexte de cravate; — il a demandé pour les couleurs un nouveau partage, une sorte de loi agraire ; — non-seulement il a reconquis le rouge, le bleu, le vert, — • mais il a usurpé le rose, le bleu de ciel, le lilas ; — n'ayant plus la beauté de l'homme, il s'est avisé de vouloir avoir avec la femme une seule et même beauté, par suite de quoi il est extrêmement laid.

Quelque mince, sanglé, lacé que soit un homme, il n'est jamais aussi mince qu'une femme qui le serait médiocrement; — il a beau faire entrer douloureusement ses pieds dans des souliers plus petits qu'eux, un petit pied d'homme est plus grand qu'un grand pied de femme. Il a beau ne pas se servir de ses mains et mettre des gants trop étroits, le plus petit gant d'homme peut contenir les deux mains d'une femme ; il a beau se chamarrer ridiculement de cravates éclatantes, de gilets rutilants, comme il n'ose quitter ni son affreux chapeau, ni ses affreux habits ; comme il n'ose pas mettre des fleurs dans ses cheveux, il n'arrive auprès des femmes qu'à un costume mesquin et misérable.

La nature avait fait l'homme mâle et l'homme

femelle ; — l'homme avait fait l'homme et la femme; on est aujourd'hui sur la route d'avoir la femme femelle et la femme mâle.

Les femmes qui voient les hommes chercher leur beauté à elles et n'arriver qu'à de médiocres résul • tats, comparent le visage des hommes à leur visage, — les pieds des hommes à leurs pieds, — la parure des hommes à leur parure, et elles trouvent les hommes laids et mal habillés.

Si Tulou et Meifred, dont on connaît le talent, se trouvaient dans un salon, si Tulou, entendant applaudir Meifred après un beau solo de cor, s'avisait de jeter sa flûte et prenait le cor de Meifred, il est probable qu'il exécuterait de tristes couacs.

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