‹ 300 pages, mélanges philosophiquesChapitre 21 sur 21 · QUI S'ENNUIE · texte numérisé non relu

QUI S'ENNUIE

On a vu de noire temps disparaître deîa société et de la conversation la gaieté et l'enjouement, qui en faisaient presque tout le charme. — On a cru quelque temps que cela provenait de ce qu'il n'y avait plus de gaieté, de ce qu'il n'y avait plus d'enjouement, de ce qu'il n'y avait plus de jeunesse et plus d'insouciance, — de ce que les préoccupations d'argent, saisissant les hommes au sortir du collège, assombrissaient leurs riantes années.

Mais il faut renoncer à cette explication, —quand on voit les bals publies — et les parties de plaisir

plus secrètes, — les soupers, les orgies, les danses bizarres et furieuses.

En renonçant à cette explication, il faut en chercher une autre pour les airs empesés, guindés, — froids, — dédaigneux, que prennent les jeunes hommes dans le monde.

C'est qu'on ne sait plus être à la fois gai et de bonne compagnie; c'est qu'on s'est habitué à ne trouver le plaisir et la gaieté que dans des amusements bruyants, de goût médiocre et même un peu crapuleux ; c'est qu'on sait bien que, si on ouvrait la bouche pour sourire, on ne pourrait s'empêcher d'émettre le rire bruyant, mêlé de hoquets du bal masqué; — c'est que, si on dansait, on ne pourrait dissimuler les cortorsions grotesquement indécentes de Mabille et du Chàteau-Rouge ; c'est que, si on parlait, on dirait peut-être des sottises et des incongruités ; — c'est qu'on se réfugie dans le silence et la gravité, parce qu'on n'a rien à dire ; — ■ c'est qu'il est plus facile de faire de la roideur que de la dignité ; que l'on se juche péniblement sur un piédestal d'où l'on tomberait lourdement si on faisait un pas, si on risquait un mouvement.

J'ai vu, il y a quelque temps, un exemple frappant de la nécessité de cette mesure prudente.

Une excellente fille s'était fait épouser par je ne sais quel seigneur contemporain, — appelons-le le ducTrois-Etoiles.

Ça lui plaisait de devenir duchesse, — mais ça ne l'amusa pas longtemps de l'être. — La pauvre fille était obligée de se tenir roide et empesée, et jetait parfois autour d'elle des regards suppliants pour voir si de quelque point de l'horizon il ne viendrait pas quelque occasion de chiffonner son manteau blasonné. Le pauvre duc, de son côté, devenait de plus en plus morose.

« On m'a forcée d'apprendre à lire, écrivait-elle à une de ses anciennes amies ; — on me disait que ça m'amuserait, que je lirais des histoires et des romans pendant les heures où je suis seule; — car on ne veut pas que je voie mes anciennes connaissances, — et il ne s'en présente pas de nouvelles. — N'apprends jamais à lire, ma chère : c'était un piège. — Maintenant que je sais lire, on me donne de gros livres, pas amusants du tout, Bossuet et

Frayssinous. J'aime mieux Frayssinous, parce que Bossuet, je le comprends un peu, et il m'ennuie, tandis que, si Frayssinous ne m'amuse pas, il ne m'ennuie pas non plus ; — je n'en comprends pas un traître mot; — de sorte que ça m'est à peu près égal : je lis Frayssinous comme si je tricotais. »

De temps en temps le duc Trois-Etoiles saisissait

ou faisait naître une occasion pour ia pauvre

disons Augustine, de jouer en public les rôles de duchesse; — seulement il la surveillait et la tenait soigneusement, ces jours-là, en lesse et muselée ; — de plus, il établissait entre elle et le public un petit cordon sanitaire de quelques intimes ; — luimême était toujours à portée de la tirer par sa robe si elle riait au lieu de sourire, si elle parlait trop haut, si elle faisait un geste trop brusque, etc.

Un jour, on la fit quêter dans une église de campagne, le jour de la fête. — Elle avait fait très-bien et très-somptueusement les choses pour le pain bénit et les menus détails ; mais elle avait une si belle robe, que les femmes de l'assistance la prirent à 1 instant même dans une haine profonde, — et que tout ce qu'on disait d'elle, mêlé comme tout ce

qu'on dit de vrai ou de faux, — se trouva prouve incontestablement et établi sans réplique. Quelqu'un aurait dit qu'elle avait coupé son père en petits morceaux, que personne n'aurait élevé le moindre doute à ce sujet. — Elle se tira assez bien d'affaire ; — elle bouscula bien quelques chaises ; mais, comme en même temps elle accrocha et déchira ses dentelles, on le lui pardonna.

Elle était émue et rouge comme une pêche ; — la sueur perlait sur son front ; — elle fut bien délivrée et bien heureuse lorsqu'elle eut fini le tour de l'église, et qu'il lui fut permis de regagner sa place.

La messe finie, le duc Trois-Etoiles reçut, par un exprès, une lettre qui, pour une affaire des plus urgentes, le forçait de partir à l'instant même pour une de ses terres.

Il la laissa seule avec un vieil ami à lui, en lui recommandant de la surveiller et de ne pas sortir.

Mais il se donnait, ce soir-là, un bal à la suite de la quête de l'église. — La quête et le bal étaient au bénéfice des pauvres; le maire vint inviter ma-

dame la duchesse à embellir le bal de sa présence. — Elle refuse, le maire insiste ; — elle consulte le vieil ami, qui pense qu'un refus prolongé serait désobligeant, et lui dit: Allons à ce bal, nous y resterons un quart d'heure et nous nous éclipserons.

Mais le maire conduisit la duchesse jusqu'au fond de la salle, — et comme la salle se trouva bientôt pleine, il devint impossible de s'esquiver. On dansa ; on vint inviter la duchesse, qui répondit qu'elle était fatiguée et un peu souffrante. — Le mot était drôle, avoir sa belle, bonne, joufflue, rubiconde et épanouie figure.

— Est-ce que vous ne savez pas danser ? lui demande tout bas le vieil ami.

— Au contraire, dit-elle d'une voix émue et stridente, si je refuse de danser, c'est que je danse trop bien. — Dieu sait, et la garde municipale aussi, quels cercles on faisait autour de moi à Mabille et au Château-Rouge !

— Mais vous pourriez ne faire que marcher,

— C'est difficile.

Un peu après, elle dit :

— Quelle bête de musique est-ce que jouent ces gens ? Même pour un enterrement ça serait un peu triste. Non, certes, je ne saurais pas danser sur ces airs funèbres.

Un peu après :

— Ah ! c'est mieux, c'est dansant ; et, ajouta-tclle avec un soupir, c'est bien amusant de danser ! — il y a plus d'un an que je n'ai fait un pauvre petit pas en mesure. — Tenez, il faut que je danse.

— Mais prenez garde ! vous venez de me dire que vous dansiez trop bien.

— Et vous, que je pouvais ne faire que marcher.

— Et vous, que c'était difficile.

— Oui, mais ça m'agace de voir les autres danser ; emmenez-moi ou je danse.

— Vous m'épouvantez.

— Il y a de quoi !

— Mais c'est impossible de s'en aller, tout le monde vous voit.;

A ce moment l'orchestre fit entendre la ritournelle.

— Écoutez, dit-elle, je n'y tiens plus, il faut que je danse ; il y a un moyen pour que je ne fasse pas d'extravagances, dansez avec moi.

— Mais c'est impossible, je suis vieux, je ne danse plus.

— C'est précisément ce qu'il faut ; vous me modérerez, je serai bien obligé de me conformer à vos allures.

— Mais alors vous ne pourrez plus ensuite refuser de danser avec les autres, et le diable sait ce qui arrivera.

— Non, la contredanse finie, je ferai semblant de me donner une entorse, et vous me conduirez tout de suite chez moi. — Allons, vite en place.

— Mais...

— Pas de mais...

— Non, décidément, c'est impossible !

A ce moment l'orchestre fit entendre un quadrille joyeux. Elle n'y tient plus, elle se lève.

— Je vais aller dire à ce jeune homme là- bas, ce blond, que j'accepte son invitation.

— Mais il ne vous a pas invitée.

— C'est égal, ce sera plus drôle.

— Eh bien ! je vais danser avec vous.

On se met en place, la duchesse se tient roide, composée, marche à peine en mesure, ne sourit pas, La chaîne des dames se passe bien.

— Êtes-vous content de moi ? dit-elle à son vieux cavalier.

— Très- content ; vous avez une danse réservée, décente, on ne peut mieux.

Mais dans la figure suivante la duchesse s'anime un peu, — ses petits pieds frappent le parquet sonore ; en reculant elle se laisse faire un mouvement saccadé de la croupe, particulier aux dames de Habille. Le jeune homme qui lui fait vis-à-vis, le blond en question, qu'elle avait remarqué, a vu et reconnuce mouvement; il en est électrisé, il fait un cavalier seul très-accentué.

L'orchestre tombe pour la figure suivante sur l'air de Drinn drinn, — il s'agit d'un avant-deux entre le blond et la duchesse, — ils se regardent, ils s'animent ; les grands pas risqués par le cavalier grisent la danseuse ; — au lieu de traverser, il la prend dans ses bras, ils partent et s'échappent de la con-

tredanse dans un galop violent. — Le chef d'orchestre, un moment surpris, se remet et ordonne le galop infernal de Musard. Tout disparaît pour les danseurs; ils tourbillonnent enivrés, les autres danseurs s'arrêtent... Ils font quatorze fois le tour de la salle, aux applaudissements frénétiques de l'assistance. D'abord ils reproduisent les détails les plus singuliers, les plus ardents du galop de Musard. — Mais bientôt leur génie s'allume; ils inventent, ils improvisent, ils reculent les bornes du cancan gracieux, — et exécutent aux regards étonnés des figures qui font pâlir la chaloupade et la tulipe orageuse.

Mais le duc est revenu. Ne trouvant pas sa femme à la maison, il est venu jusqu'au bal. Il entre. Le vieil ami le voit ; il poursuit les danseurs, — atteint la duchesse; — elle s'arrête, le regarde et va l'écouter, — mais elle voit son mari. Son danseur a fait un signe à l'orchestre, qui précipite le mouvement; elle est entraînée, subjuguée, ivre ; ils repartent en galopant. Mais elle lui dit tout bas : — Je suis perdue! Sauvons-nous ! — Ils font encore une fois le tour de la salle dans un galop frénétique.— Les beaux cheveux de la duchesse se sont dénoués. Tous deux

sortent par une porte ouverte, toujours en galopant ; ils traversent le jardin sans suspendre leur course. — Mais là est une voilure, ils montent dedans, — promettent dix louis au cocher. — Ils volent à Paris, de Paris en Belgique, de Belgique à Bade.

Voilà pourquoi la jeunesse parisienne est roide, contrainte, froide et dédaigneuse. — C'est qu'elle ne peut pas s'égayer à moins que ça.

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