PLAIDOIRIE POUR UN PAUVRE SALTIMBANQUE
Ce que c'est que l'étude des grands modèles ! Pour beaucoup de gens, ça les conduit à ne rien regarder que dans un miroir et à ne jamais envisager les objets eux-mêmes. Les poètes du siècle de Louis XIV n'avaient jamais vu le printemps et le^ roses que dans les livres grecs et latins, c'est pourquoi ils appellent le mois de mai le mois des roses. C'est sans doute à une étude trop assidue des anciens qu'il faut attribuer les distractions d'un journal, copié par presque tous les autres, qui, racontant l'évasion et la fureur d'un taureau dans une rue de Paris, prétend que ce taureau labourait la terre avec ses cornes. La manie des centons mène
loin, beaucoup de gens ont sur chaque sujet des phrases toutes faites : quand un mot se présente, on tire le tiroir où sont serrées les phrases applicables à ce mot. Exemple, le lion, ouvrez le tiroir : frappe ses flancs de sa queue. Le taureau, ouvrez le tiroir : laboure la terre de ses cornes, etc. Puis on replie proprement ses phrases, et on les remet dans le tiroir jusqu'à la prochaine occasion.
Il me prend une grande pitié des pauvres devins, sorciers et nécromanciens, contre lesquels le ministère public a souvent déployé de remarquables rigueurs. — Je me hâte de dire ici que je ne me charge pas toujours d'expliquer certaines austérités, je ne me permets pas d'exprimer ici le moindre blâme. — Je cause un moment, et voilà tout.
Il y a eu le même jour trois condamnations que voici : Danjou a été condamné pour pain vendu en surtaxe et pour défaut de pesage ; — le premier délit lui coûte 11 francs, et le second, 2 francs.
Antoine Boyer, qui a vendu du vin valsifié, payera 6 francs d'amende.
Foisol, saltimbanque, convaincu d'avoir tire les
cartes et prédit l'avenir, n'en sera pas quitte à moins de 15 francs.
Danjou a vendu du pain trop cher et à faux poids ; Boyer a vendu du vin falsifié, du vin qui n'était pas du vin, c'est-à-dire qu'il a vendu l'eau de la Seine colorée avec des baies de sureau et d'hièble. Danjou a obligé peut-être toute une famille pauvre à se rogner les portions d'un pain qui n'est peut-être pas quotidien. — Pour Boyer, perfidus caupo, on venait chez lui chercher pour quelques sous une bouteille de force et de courage, un litre d'oubli et de gaieté. On a bu la boisson hypocrite. — On n'a trouvé dans ses fallacieuses bouteilles ni force, ni courage, ni gaieté, ni oubli.
Je suis sûr d'avance que la marchandise de Foisol a été plus loyalement livrée. — Que demandaiton au tireur de cartes, au nécromancien en plein air? — Mon ami, lui disait-on, je m'ennuie du présent, j'y suis triste, pauvre, ridicule, abandonné. Ne pourrais-tu me vendre des rêves, des espérances, des illusions ? Trompe-moi, mon ami , fais-moi croire que je deviendrai riche, puissant, heureux, adulé. Il y a des gens qui prétendent qu'il suffit de croire à de hautes destinées pour y arriver, et les exemples, au besoin, ne manqueraient pas.
Et Foisol,-à coup sûr, ne mélangeait à ses pratiques les prédictions heureuses d'aucun malheur ; il ne les chicanait pas sur la mesure ni sur le poids des espérances qu'il leur faisait donner par l'as de trèfle et le valet de cœur, — argent et amour. Si, par hasard, il apparaissait dans votre jeu la dame de carreau, cette méchante femme, ou le neuf de pique, cette grande tristesse, il ne se faisait aucun scrupule d'obliger avec un peu d'adresse l'as de carreau à paraître un peu plus tôt qu'il n'y songeait, et à vous annoncer une lettre favorable qui déjouerait les intrigues de la rousse Rachel.
Si vous partiez de chez le boulanger, en supputant combien exigus seraient les morceaux de pain à distribuer à vos petits qui vous attendaient sur le palier du dernier étage de l'escalier, comme les oiseaux sur le bord d'un nid au haut d'un arbre ; — si vous sortiez de chez le marchand de vin la bouche mauvaise, le cœur affadi, l'esprit plus triste que lorsque vous y étiez entré, vous aviez, en quittant la baraque de Foisol, un sourire de confiance qui restait encore empreint sur vos traits jusqu'au coin de la rue ; vous portiez légèrement le présent en
songeant à l'avenir qui se levait à l'horizon, paré, comme le soleil du matin, des fraîches couleurs de la rose et du lilas. — Que d'heureux mensonges, d'espérances, de rêves, Foisol vous avait donnes pour votre argent ! — Il vous avait fait bonne mesure. Si j'avais aujourd'hui quelque chance d'être écouté favorablement des sévères organes de la justice, je leur dirais : Ayez un peu d'indulgence pour ces marchands d'espérances ; faites semblant de ne pas voir leur piètre industrie ; si vous saviez tout ce qu'ils promettent et tout ce qu'ils font croire pour deux sous ! Ces promesses, direz-vous, ne se réaliseront pas ; ces croyances seront trompées. — Ah ! monsieur, faut-il retrancher de la vie tout ce qui fait des promesses menteuses ? L'amour vous a-t-il, par hasard, donné tout ce qu'il vous avait promis? Avez -vous fait vos comptes avec l'amitié ? — Cette rigidité même que vous apportez dans l'exercice de vos respectables et utiles fonctions, êtes-vous bien sûr qu'elle vous rapportera ce que vous en avez le droit d'attendre ? Rien n'arrive dans la vie ni comme on le craint, ni comme on l'espère... — D'ailleurs, combien de personnages illustres que vous ne pourriez blâmer, pas plus que je ne le puis moi-même, ont demandé à ces douteux prophètes de caligi-
neuses révélations ! — L'empereur Napoléon Ier était, disent les mémoires du temps, assez superstitieux, et il est sinon vrai, du moins de notoriété publique, qu'il consultait mademoiselle Lenormand, cette sibylle de la rue de Tournon. Sa gloire n'a pas souffert de ce bruit plus ou moins fondé.
Ah ! monsieur, regardez autour de vous, dans les affaires, dans l'industrie : Foisol est encore un de ceux qui nous trompent le moins.