‹ 300 pages, mélanges philosophiquesChapitre 7 sur 21 · JUIN · texte numérisé non relu

JUIN

C'est aujourd'hui le jour de ma fête. J'ai résolu de célébrer cette solennité et de me « souhaiter la fête à moi-même. »

Quant aux vœux que je fais pour mon propre bonheur, je crois sage de ne pas leur donner de publicité, pour deux motifs de prudence dont je ne dirai qu'un seul. La plupart des hommes n'aiment pas autant qu'ils le disent la fleur sauvage qui s'épanouit au désert : l'alpen-rose dans la neige des monts inaccessibles ; les wergiss-mehvnicht, sur les rives solitaires : le nénuphar, au sein des eaux ; l'églantine sauvage, dans les haies inextricables et infranchissables. Non, ce qui plaît au plus grand

nombre, c'est la fleur déjà à la boutonnière d'autrui, ou celle que quelqu'un cultive dans son jardin, ou encore celle qu'un autre a remarquée et compte cueillir demain pour l'offrir à une personne aimée. Le bouquet que je veux m'offrir consiste en mon propre éloge. On n'est jamais tout à fait satisfait tous ce rapport que par soi-même. J'avais d'abord envie de rendre compte de la réimpression d'un ouvrage de moi qui s'appelle les Guêpes, et, —pour suppléer au silence des bons amis que j'ai dans les journaux, — de dire moi-même ici tout le bien que je pense de cet ouvrage.

Un très-grand écrivain de ce temps-ci recevait à brûle-pourpoint des éloges très-mérités sur un livre nouveau qu'il venait de mettre au jour,

« — Ah! monsieur, dit-il au thuriféraire, que vous êtes heureux de ne pas être l'auteur de cet ouvrage?

» — Comment, monsieur?... mais au contraire... Je ne comprends pas...

» — Oui, monsieur, vous êtes bien heureux de ne pas être l'auteur de ce beau livre, car vous pouvez en dire tout le bien que vous en pensez, et moi, je n'ose pas. »

J'étais tout d'abord fort déterminé à ne pas me laisser avoir un pareil chagrin ; puis je me suis arrêté*, — le monde nous élève un peu sévèrement, il nous traite comme font les parents vis-à-vis des enfants qu'ils prétendent bien élevés.

<( Si tu demandes du bonbon, tu n'en auras

pas. »

On a inventé à notre usage une modestie que nous n'avons jamais et que nous devons faire semblant d'avoir, et on n'obtient guère de nous au sujet des louanges que ce qu'on obtient des enfants au sujet des friandises :

« Papa, je ne te demande pas de bonbons, donnem'en. »

J'ai donc renoncé à me louer à propos des Guêpes; j'ai renoncé aussi à faire mon éloge direct, surtout en trouvant un moyen de le faire faire par d'autres.

Voici mon moyen :

« La nature, dit un philosophe, a créé deux fortes d'esprits excellents : les uns pour produire. de belles pensées et de belles actions, et les autres pour les admirer. » .

Or, j'ai à parler d'un des meilleurs et des plus illustres d'entre les premiers, et en exprimant trèsnaïvement ma pensée, j'arriverai naturellement à dire que Lamartine fait partie de cette première classe « d'esprits excellents, » de façon à faire conclure que j'appartiens à l'autre classe.

J'ai lu dans je ne sais plus quel vieux livre ou peut-être j'ai entendu raconter, une histoire dont voici à peu près le résumé :

Quelques amis voyagent et vont passer quelque temps au château de l'un d'entre eux. Il est midi ; il fait chaud, les chevaux sont médiocres, les côtes fréquentes et âpres. Pour « tuer le temps, » on raconte des histoires. L'un narre une histoire d'amour ; l'histoire n'est pas trop mauvaise, elle est attendrissante ; cependant, écoutée d'abord avec intérêt, elle laisse à la fin les auditeurs froids et indifférents.

Une femme, avec toutes sortes de réticences, raconte à son tour une médisance sur une de ses amies, et, tout en donnant à son récit le plus de vraisemblance qu'il lui est possible, elle nie quelques circonstances avec l'espoir de se faire accabler

de preuves par les auditeurs. Mais il se trouve que c'est égal aux auditeurs ; un , même , s'endort dans un coin de la voilure. Au moment où elle dit : « Je ne croirai jamais cela de madame trois étoiles, » le maître du château prend à son tour la parole.

11 peint deux amants fugitifs qui vont chercher au loin un refuge contre la colère d'un jaloux. Ils s'égarent dans une forêt ; le temps est orageux, la chaleur accablante; ils sont fatigués, ils ont faim, ils ont soif; ils savent mauvais gré aux buissons de ne leur présenter que des roses sauvages , des troènes et des chèvrefeuilles ; ils aimeraient mieux l'âpre prunelle des baies et la ronce aux fruits rouges et noirs. Tout à coup, sous des chênes séculaires, ils aperçoivent une petite maison où on leur offre une cordiale hospitalité. Sous un berceau de vigne vierge, sur des bancs de gazon, on leur sert un dîner rustique, un gigot dont le couteau fait ruisseler un jus rouge et sentant quelque peu l'ail, dans lequel se baignent des haricots farineux ; une salade de romaine, jaune comme de l'or, sur laquelle on a jeté des fleurs de capucines et de bourrache ; puis, du lit d'une source dont le ruisseau murmure entre les iris sauvages et sous du cresson

et des wergiss-mein-nicht, on tire quelques bouteilles de vin presque glacé. Au dessert...

— « Mais voici les arbres de l'avenue, dit le narrateur en interrompant son récit, nous sommes chez

moi. »

Cependant tout le monde prêtait à la nouvelle histoire une attention presque fiévreuse ; le personnage endormi s'était réveillé et écoutait. Joignant l'histoire qui l'avait endormi à celle qui le réveillait, et n'en faisant qu'une seule histoire, puisqu'il lui manquait le dénoûment de la première et le commencement de la seconde, il dit: — C'était donc avec M. X... que madame trois étoiles faisait ce diner champêtre ?

Le maître du château ne répond pas. On est arrivé chez lui.

Après un séjour de dix minutes dans les appartements, on descend déjeuner. Tout le monde a un appétit dévorant. Au dessert, quelqu'un dit :

— « Ah! mon cher ami, l'excellent déjeuner!

— » Et, dit un autre, la charmante histoire que vous nous avez racontée !

— » C'est-à-dire qu'elle n'est pas terminée, ei qu'il nous faut la fin.

— » Oui, dit le dormeur, nous en étions au mo-

ment où madame trois étoiles soupe dans un cabinet partie ilier avec monsieur X.

— » Mon histoire n'a pas de fin, dit le maître du château. Je vous avais vus insensibles aux peines de l'amour et aux plaisirs de la médisance; j'ai pensé qu'il fallait s'adresser à votre passion présente pour avoir des « auditeurs complices. » Je vous ai parlé de repos, de fraîcheur, de gigot aux haricots ; cela vous a intéressés, et en même temps a augmenté votre faim et votre soif; par suite de quoi, je vous ai donné une bonne histoire et un bon déjeuner. L'appétit a été le collaborateur de l'histoire comme il a été le cuisinier du déjeuner. Mon histoire finit là où elle a paru suspendue ; continuée, elle ne vaudrait plus rien, pas plus qu'un nouveau gigot qui paraîtrait en ce moment sur la table. »

Revenons à l'amour et à la médisance.

J'ai pensé souvent que les livres comme la musique, tirent beaucoup moins de charmes de ce qu'ils disent en réalité que des idées et des impressions qu'ils font naître dans l'esprit des auditeurs. Pendant que je vous raconte mon roman, j'excite dans votre mémoire le souvenir du vôtre ; entre les .ignés imprimée? du mien, vous relisez le voire,

écrit en lignes invisibles. De môme, pendant que le musicien vous chante sa chanson, il s'en chante de bien plus belles dans votre cœur, qui s'y réveillent comme des oiseaux dans les feuilles. La question est donc de parler aux gens de ce qui leur plaît, et de leur chanter les airs dont ils ont naturellement dans l'esprit et dans le cœur une partie qui produira l'harmonie.

Je pense donc ne pas me tromper dans mon intérêt et dans mon projet de faire adroitement mon éloge, pour la Saint-Jean, en établissant, au moyen de quelques brèves citations, que mon admiration et ma sympathie pour Lamartine n'ont jamais varié.

En 1840, par exemple, il n'était pas rare, le soir ou le lendemain du jour où Lamartine, alors député de Mâcon, avait illuminé la Chambre des splendidcs clartés de sa parole, il n'était pas rare de voir les hommes les plus médiocres se faire contre lui un avantage de leur infériorité, l'appeler poëte d'un air dédaigneux, comme si la saine politique ne se pouvait faire qu'en mauvais langage ; comme si les lois devaient être discutées, de môme qu'elles sont trop souvent écrites, en patois ; comme si, pour sauver le Capitole, il fallait absolument la voix et le langage des oies.

Au mois d'avril 1840, Lamartine battit vigoureusement M. Barrot à la tribune ; or, en ce temps-là, M. Barrot avait fait alliance avec M. Thiers, et le Constitutionnel se chargea le lendemain matin de blâmer qu'un « poëte » se permît de se mêler de choses sérieuses, et le renvoya à sa lyre, à sa nacelle, à Elvire, etc. C'était la forme ordinaire de la critique vis-à-vis du grand homme qui avait commencé par être un grand poète.

Je me vante fort de n'avoir jamais à cette époque négligé une occasion de m'attaquer à cette forme de critique de la façon que je trouvais la plus propre à la chagriner. Entre autres, je n'empêche personne de relire dans les Gnêpes (édition de Lecou), troisième volume, page 166, une des passes qui eurent lieu à ce sujet.

En 1848, la conduite admirable de Lamartine fut telle qu'elle ne sera dignement racontée que par un poëte comme lui.

« C'est ordinairement pendant les basses eaux qu'on construit les digues, écrivais-je en mars 1848. Il a fallu cependant en donner cette fois à un torrent subitement accru. Heureusement qu'il s'est alors élevé un homme qui a passé la moitié de sa vie à écrire des choses dignes d'être lues, et qui a

commencé à faire des choses clignes d'être écrites. Grande el belle existence que Byron n'a pu que rêver. » (Tome IV, page 547.)

Je n'étais alors que l'écho de l'enthousiasme universel et de la reconnaissance de tout le monde ; mais trois mois après, Lamartine avait fait magnifiquement trente-trois millions d'ingrats. A la bonne heure ! l'ingratitude s'était élevée à la hauteur du bienfait; elle était immense comme lui. A l'enthousiasme si légitime pour Lamartine, succédait l'enthousiasme très-légitime aussi pour Cavaignac. Mais je devais déjà donner cet avertissement (tome IV, page 404] : « Il semble qu'on ne puisse faire en France une statue qu'avec les débris d'une autre statue; c'est avec les tessons de la statue de Lamartine que l'on élève la statue du général Cavaignac. Pour Dieu! prenez donc un bloc de marbre neuf! Le général Cavaignac vous a sauvés en juin, mais Lamartine vous a sauvés en février. Êtcs-vous si avares d'admiration, avez-vous le cœur si étroit, que vous ne puissiez conserver deux reconnaissances à la fois? »

Lamartine, dont la grande âme ne connaît pas la haine, se vengea, cette fois, cruellement. Il fit cette insulte immense à son pays ingrat, de prouver par

des chiffres qu'il n'avait pas volé le pays qu'il avaU sauvé.

Le fait est qu'il s'était parfaitement ruiné aux affaires, et que, pour payer ses dettes, il se livra à une vie de travaux opiniâtres, incessants, sans trêve3 ni relâche.

Eh bien ! beaucoup de gens ne comprirent pas ce qu'il y avait de grand dans ce retour à la plume, et je dus faire remarquer, le plus publiquement qu'il me fut possible, que «la conduite de Lamartine, dans cette circonstance, était absolument celle — que nous avons tant admirée dans notre jeunesse, — des consuls romains qui, après leur triomphe, retournaient à la charrue.

Il y a cependant une différence : c'est que nous devons encore le triomphe à Lamartine.

En France, ai-je dit quelque part, on ne sait pas mépriser.

Il faut ajouter qu'on n'y sait pas admirer non plus.

Quand on paraît admirer quelqu'un, soyez sûr que c'est une forme hypocrite de dénigrement contre un autre.

Je finirai ce chapitre par mon éloge comme j'en ai avoué l'intention en le commençant.

kh TROIS CENTS PAGES.

Je ne mérite pas, comme il arrive souvent aux moralistes, le reproche que je fais aux autres. J'admire de grand cœur, et je méprise de grand fiel.

Enfin, je dirai ici, pour ma fête, que Lamartine m'a fait plus d'une fois l'honneur de m'appeler son ami.

J'ai reçu une lettre d'un lecteur, qui m'accuse d'inventer des citations, parce que parfois je donne la traduction sans donner le texte des passages que je cite. D'autre part, j'ai reçu des lettres de personnes qui me reprochent le quelque peu de latin et de grec qui m'échappe quelquefois, m'appellent pédant, et me font souvenir que je parle à au moins autant de femmes que d'hommes.

Je réponds en peu de mots :

« Si je voulais faire de fausses citations, j'aurais, au contraire, le soin de fabriquer et de citer le texte. Le mensonge doit être vraisemblable. La vérité seule se permet sans inconvénient l'invraisemblance. Nous le savons bien, nous autres faiseurs de romans, qui sommes si souvent obligés de repousser des faits vrais qui n'ont pas assez de vraisemblance pour la fiction.

» Il en est de la vraisemblance comme des passeports ; il n'y a qu'un honnête homme qui oublie son passe-port ou néglige d'en avoir un en règle. Les coquins n'ont pas de semblables distractions, et ont toujours les poches bourrées de papiers inattaquables. »

Je croyais cependant mériter des éloges pour ce qui est des citations.

D'abord, circonstances atténuantes, ces choses-là sont les seules que je sache ; et, après les avoir apprises, je les ai enseignées dans un collège. C'est involontaire et presque de naissance. Ensuite, je mets d'ordinaire la traduction avant le texte, pour ne pas même donner aux femmes qui me font l'honneur de me lire, le petit mouvement d'impatience que leur causeraient légitimement une attente et une incertitude de trois lignes.

La dernière querelle de ce genre m'a été faite à propos d'un passage de Cicéron. En citant de mémoire, je disais :

« Il ne s'est jamais manifesté de folie assez grande pour qu'il ne se soit trouvé un sage pour la professer. »

Ah ! vous voulez du latin !

Voici la vraie phrase de Cicéron, qu'il paraît que je dois :

« Nescio quomodo nihil tam absurde dicipotest, » quod non dicatur ab aliquo philosopho. »

Et voici par-dessus le marché une phrase de Varron qui dit précisément la même chose.

« Je défie un malade d'inventer en rêvant quelque chose d'assez monstrueux pour qu'il n'y ait pas quelque part quelque philosophe prêt à le soutenir. »

« Postremo nemo œgrotus quisquam somniat tàm infandum quod non aliquis dicat philosophas. »

En avez-vous assez?... Si vous n'en avez pas assez, il ne faut pas vous gêner.

Je parie maintenant qu'il se trouvera quelqu'un oour taxer de vanité le soin que je prends d'établir que je me suis servi de la pensée d'autrui, et de me défendre d'avoir pensé moi-même;

Enfin, pour me prouver que je fais partie de

Ces esprits arlequins faits de choses apprises, Aux sottises d'autrui cousant mal leurs sottises ; Esprits goinfres, grossiers, indigérés et lourds, Qui, ne pensant jamais, se souviennent toujours.

Voici encore un des dialogues de Lucien que j'ai retrouvés chez le confiseur Romanengo, de Gênes :

GOBILLARDES et HERCULE. {Gobillardès kai Eracleous.)

GOBILLARDÈS.

Je ne t'aurais pas reconnu !

HERCULE

Suis-je donc plus changé que toi?

GOBILLARDÈS.

Si tu es changé ! Par Jupiter ! qui reconnaîtrait Je jeune homme maigre que j'ai eu souvent l'honneur de voir à nos tables, dans le célèbre destructeur de monstres (mot à mot : allant purger le monde) qui occupe aujourd'hui toutes les trompettes de la renommée?

HERCULE

C'est que tu as partagé l'aveuglement général et l'infirmité humaine, ô Gobillardès ! Trop de familiarité engendre le mépris. Dans sa famille, au milieu de ses amis, dans sa patrie, le grand homme n'est jamais accepté et reconnu que lorsque sa renommée

vient du dehors forcer les frontières du pays et frapper bruyamment aux portes de la maison. Pendant longtemps, vous m'avez eu au milieu de vous sans me connaître ; vous regardiez sans les voir les pré « ludes à mes actes héroïques (ton bebiomenon); vous avez ri plus d'une fois de choses sérieuses au fond. Je n'ai pas changé, c'est vous autres qui avez fini par voir clair.

GOBILLÂRDÈS.

Je n'ai cependant pas oublié ta petite vie, ô Hercule (epilantanestai) . Que diable pouvait-il y avoir d'héroïque dans les longs soupers que tu me faisais l'honneur de faire sur le marbre de mes tables !

(Ce mot de marbre jette du jour sur le personnage de Gobillardès, au sujet duquel se sont trompés beaucoup de commentateurs : les uns ont voulu voir dans Gobillardès, Eurysthée, d'autres un roi d'Épire. Non. Gobillardès était un célèbre restaurateur, qui, par la bonté de son caractère et l'aménité de ses mœurs, s'était trouvé placé sur un pied de familiarité amicale avec ses hôtes. Il demeurait en face d'un temple très-fréquenté par les Grecs. Ce

temple était consacré à Mercure, Dieu du trafic et du vol.)

HERCULE

Te rappelles-tu, ô Gobillardès, ce que je mangeais le plus souvent?

GOBILLARDÈS.

Non, Caron (mot à mot : le batelier-porthmeus) a refusé de transporter mes livres de comptes ; il a prétendu que cela inquiéterait quelques ombres...

HERCULE

Je vais te le rappeler, si tu veux (eî dokei). Voici une de mes cartes (additions) :

« Soupe grasse, faite de la culotte d'un des bœufs de Géryon aux trois corps ;

» Beefsteak du taureau de Crète ;

» Moelle du lion de Némée aux fines herbes ;

» Hydre de Lerne à la tartare ;

» Brochette d'oiseaux du lac Stymphale, bardés du lard du sanglier d'Érymanthe;

» Filets de la biche aux pieds d'airain sautés ;

» Dessert : Pommes d'or du jardin des Hespérides. »

C'est ainsi que le centaure Chiron nourrissait le premier Hercule de la moelle des lions, comme il a nourri df puis Achille aux pieds légers (podas okùs),

GOBILLARDÈS.

Qu'entends-tu par l'ancien Hercule?

HERCULE

Je te croyais plus lettré. On a mis sur le compte d'un seul et même AJcide les hauts faits (tapepragmena) de plusieurs. Diodore compte trois Hercule, Cicéron en compte six, Varron prétend qu'il y en a eu quarante-quatre.

GOBILLARDÈS.

Très-bien [eu legeïs). Mais je ne savais pas que Veron s'occupât de ces choses-là.

HERCULE

Je te dis Varron. Écoute, s'il te plaît (akousa et dokei), et tu vas voir que je n'ai pas fait autre chose que de marcher sur les traces du grand modèle avec lequel j'espère un jour être confondu à jamais dans la mémoire des mortels [athanatos anlhrôpôn

mnemosunè ; mot à mot : immortel dans la mémoire).

GOMLLÀRDÈS.

(Akouô) J'écoute.

' HERCULE

Voici d'où viennent ton peu de clairvoyance et le peu d'intelligence de nos contemporains, gâtés par les thèmes. Vous voyez Hercule couvert de la peau iu lion de Némée et armé d'une massue, comme Achille du casque, de l'aigrette rouge, de tout i'affublement inventé par les acteurs tragiques.

Si Hercule et Achille vivaient de nos jours, Hercule aurait un habit noir, une canne plombée et un revolver ; Achille, un habit bleu, un pantalon garance ; Achille ne recommencerait pas le siège de Troie ; à Sébastopol il serait colonel des zouaves et ae chercherait pas Hector qui n'existe plus. De même, Hercule ne s'occuperait pas de purger le monde de monstres ayant cessé d'être. Il ne ferait Das comme les médecins, si forts contre la lèpre lisparue, et si impuissants contre le rhume de cerceau et les cors aux pieds.

Hercule attaquerait l'hydre de l'anarchie. C'est au temple grec, en face de ton café, qu'il s'efforcerait d'ohtenir des pommes d'or métaphoriques, c'est-à-dire des actions au porteur. Les écuries d'Augias qu'il aurait à nettoyer, ce seraient les esprits infectés des idées d'indépendance et de liberté; en un mot, il ferait ce que j'ai fait, comme j'aurais fait ce qu'il a fait si j'avais vécu de son temps.

Ainsi, quels sont mes actes au commencement de ma carrière? Le soir, après quelques libations au divin Bacchus (Dionusio), j'allais attaquer des monstres devant qui tremblent tous les citoyens; — Paris n'a pas perdu le souvenir de ma campagne contre les portiers. Je les ai vaincus et humiliés. — Ensuite, lorsque le gouvernement de Philippe. . . de Macédoine m'appela à des fonctions départementales dans le Peloponèse, etc., etc., je m'informai des fléaux qui pouvaient affliger la province confiée à ma sollicitude.

— « Avez-vous des lions? demandai-je à un con- » seiller municipal.

— » Qu'est-ce qu'un lion? me répondit-il.

— » C'est, repris-je, quelque chose comme votre » caniche s'il était plus gros et s'il était teinten jaune.

— » Nous n'en avons pas.

— » Avez-vous des hydres ?

— » Le journal disait l'autre jour que nous avions » l'hydre de l'anarchie. Il paraît que c'est égale - » ment une sorte de caniche, car on conseillait de » la museler aux approches du mois de juillet.

— » Vous n'avez pas d'autre hydre?

— » Pas que je sache.

— » Avez-vous des étables à nettoyer ?

— » Chacun nettoie la sienne pour qu'on ne lui » vole pas son fumier.

— )> Très-bien (beltistos).

— » Avez-vous des oiseaux du lac Stymphale?

— » Nous n'avons pas de lac, et la chasse est » fermée.

— » Désirez-vous que j'aille chercher Cerbère?

— » N'est-ce pas encore un chien ?

— » Oui.

— » Merci, nous en avons assez !

— » Enfin, avez-vous des monstres dont je puisse » purger le département ?

— » Des monstres?... Il y a l'adjoint, que sa » femme appelait monstre avant-hier, mais elle » était en colère,.. Ah ! parbleu ! oui, nous en avons » des monstres ; je me ravise à temps. Nous avons » les hannetons qui nous dévorent. »

54 TKOIS CENTS PAGES.

— Je pense qu'on n'a pas oublié, en France, ma guerre contre les hannetons.

GOB1LLARDÈS.

Non, certes (ne ton Aïdonea, mot à mot : par Pluton). Je n'ai pas oublié non plus les bonnes charges que l'on fit ensuite à ce sujet. Daumier t'avait si bien attrapé ! La France en a ri tout entière.

HERCULE

La France a ri sottement de choses sottes; la plus sotte est le rire à contre-sens : nulla res visu inepto inepiior. Pendant que les sots riaient, les sages du gouvernement d'alors me confiaient des fonctions plusimportantes.J'allaismettreàexécution un projet longtemps mûri contre les puces, lorsqu'une révolution renversa mes patrons ; je les accompagnai fidèlement dans leur chute.

GOB1LLARDÈS.

Te rappelles-tu, ô Hercule ! ce gros homme dont nous n'avons jamais su le nom et qui déjeunait et soupait toujours sur le guéridon auprès de la fenêtre? Un jour il ne vint pas déjeuner le matin,

mais le soir il fut exact pour le souper. Il augmenta son ordinaire d'un perdreau truffé et d'une bouteille de champagne-Moèt.

Quelque autre habitué lui dit : — Vous n'êtes pas venu ce matin ?

— Non, dit-il, j'avais eu dans la nuit le malheur de perdre ma femme ; je l'aimais fort tendrement, c'était le modèle de toutes les vertus. Mais, bah ! ajouta-t-il en mâchant une truffe et en remplissant son verre, on ne peut pas toujours pleurer.

HERCULE

Que prétends -tu dire avec ta sotte histoire?

GOBILLARDÈS.

Rien, sinon que la fidélité politique qui t'entraîna dans la chute de tes patrons, ressemble un peu à la fidélité conjugale de ce gros homme.

HERCULE

Un citoyen se doit au service de la patrie. D'ailleurs, de nouveaux dangers se présentaient, de nouveaux monstres à combattre faisaient entendre leurs sinistres mugissements ; la Grèce était en

danger. Je me levai et mis à néant (diatemnot je coupe en deux) le spectre rouge, c'est-à-dire l'hydre à vingt têtes du pillage, de l'incendie, du massacre, etc., etc.

Eh bien ! les Grecs n'ont pas compris ; c'est pourquoi, aujourd'hui, je me livre à quelques travaux bien inférieurs, bien plus vulgaires, mais au moyen desquels j'obtiendrai une paresseuse admiration, qu'ils ont refusée à des travaux plus nobles et plus utiles. — • Mais toi, Gobillardès, comment te trouvestu ici? car je ne suis pas, que je sache, descendu encore sur les bords du Styx, et je n'espérais pas jusqu'à ce moment-là avoir le plaisir de te serrer la main, ô mon maître (didascalos) !

gobillardès;

Lorsque j'y descendis, je ne pus pas payer au nocher (porthmeus) le prix du passage, etPluton m'a permis (exon émoi) de revenir rappeler ici quelques notes oubliées à mes anciens hôtes, en les tirant la nuit par les pieds.

HERCULE

Moi, j'ai fait une annonce que je vais porter au::

journaux : « Un héros encore jeune, pouvant disposer de quelques heures dans la journée, demande des monstres à dompter. S'adresser à M. R. . ., à Paris, rue. . . n°. , . (Le soir, il y a un lampion à la porte.) » Dis-moi, mon bon [agathos), veux-tu dîner avec moi ?

GOB1LLARDÈS.

Impossible (nun adunaton) ! par Jupiter [ne dia) 1 est-ce qu'on mange à Paris depuis mon départ ? On se nourrit tout au plus.

D'ailleurs une ombre ne peut manger que des ombres.

Pluton [Aïdoneus) dont j'ai réformé la cuisine, — le malheureux en était encore à Vatel, — me permet de revoir les ombres de tous les dîners quej'ai faits autrefois. J'ai mangé ce matin avant de partir l'ombre d'un certain pâté de thon,— te rappelles-tu?

— que nous mangeâmes le jour que tu fus proclamé l'homme le plus gai d'Athènes. L'ombre de ma langue en caresse encore l'ombre de mes lèvres.

— Adieu, je vois passer ***, je veux savoir où lui

tirer les pieds ce soir,

Gannal, qui m'a fait, il y a quelques années, la

promesse écrite de m'empaiiier si je mourais avant lui, malgré certaines excentricités, a rendu de réels services. C'est lui, entre autres, qui a établi que la gélaiine tant préconisée pour la nourriture des malades, nourrissait un peu moins que l'eau claire, ce qui n'empêcha pas pendant longtemps d'en donner dans certains hôpitaux, tandis qu'elle était proscrite dans certains autres.

Il avait réussi, d'autre part, à faire un excellent pain de pommes de terres, qu'on pouvait donnera très-bon marché. Malheureusement, il n'était arrivé au but de ses recherches qu'au moment où la pomme de terre tombait malade.

11 s'est occupé également d'embaumer les viandes. Par son procédé, on pouvait léguer un beefteack à ses descendants. Si les pharaons avaient connu ce procédé, eux qui connaissaient l'embaumement, on aurait découvert dans les Pyramides des civets de chats et des ibis rôtis, que nos sol'iats auraient trouvés excellents lors de l'expeY'tion d'Egypte.

Or donc, voici que la chimie vient de trouver un procédé pour conserver indéfiniment la viande fraîche.

Malheureusement, il arrive un peu sous ce rapport ce qui arriva à Gannal pour le pain de pommes de terre. C'est au moment où nous n'avons pas assez de viande, que nous trouvons le moyen d'en garder. Nous espérons que cet état de choses n'est que momentané, mais aujourd'hui on voudrait en avoir conservé. En tous cas on n'abusera pas jusqu'à nouvel ordre de ce moyen.

Cela me rappelle un fonctionnaire ae la Restauration qui avait fait afficher sur les murs de Paris un procédé pour détruire la misère. Il s'adressait aux pauvres et leur disait : « Indigents, voulez-vous assurer la tranquillité de votre vieillesse ? mettez à la caisse d'épargne ; » ce qui n'aurait été raisonnable que s'il avait parlé non pas aux pauvres, mais aux mendiants, ces parasites et ces ennemis des pauvres, jusqu'à ce qu'on ait canalisé la charité, question que je reprendrai un de ces jours.

Beaucoup de gens changent de ce temps-ci le nom honnête d'une famille respectable contre un nom de leur invention qui leur paraît plus sonore.

Il existe en Belgique un homme qui, par un trèsnoble orgueil, a échappé à cette vanité en sens con-

traire. Il est dangereux d'appeler Rose, Blanche ou Flore, des filles auxquelles l'avenir réserve peutêtre d'être jaunes, noires ou fanées.

Il n'est pas très-prudent d'appeler Hortensius un garçon dont on veut faire un avocat, comme nous en avons vu un exemple aux assemblées législatives de notre temps. Le prénom de Philibert a fort gêné un homme d'État qui, sous Louis-Philippe, s'est cru condamné, par ce prénom, à des austérités fatigantes.

M. Jobard (de Bruxelles) aurait pu désirer changer de nom.

Il a mieux aimé rendre son nom absurde que de le quitter.

On le voit toujours au premier rang entre les fauteurs des progrès réels, sérieux et utiles.

Je le louerai aujourd'hui, cependant avec modération, parce que la raison que j'ai de trouver qu'il a raison est qu'il est parfaitement de mon avis sur une question dont je m'occupe depuis quinze ans.

M. Jobard, pour sortir des ambages, des longueurs et des difficultés factices des lois sur l'invention, propose une loi ainsi conçue :

« Toute personne qui voudra s'assurer la propriété » de sa découverte n'aura qu'à la faire insérer au

MÉLANGES PHILOSOPHIQUES. Cl

» Moniteur (ou dans un journal quelconque) , dont » un simple numéro lui servira de titre légal.

» Tous les articles des codes , lois et règlements » qui régissent la propriété ordinaire sont appli- » cables à la propriété nouvelle. »

C'est ce que je demande depuis si longtemps pour la propriété littéraire. Ma loi est plus courte que celle de M. Jobard, elle n'a qu'un article :

« La propriété littéraire est une propriété. »

Elle a été une fois présentée à la Chambre des députés. On a ri ; j'ai ri des rieurs.

Il faut dire que j'avais lu avant de m'endormir quelques-uns des contes de Lucien que j'ai trouvés à Gênes.

Je rêvais que j'étais dans l'Olympe, --dans l'Olympe des Grecs et des Latins, — dans le ciel des thèmes et des versions. On faisait les préparatifs d'un grand festin, — auquel Jupiter avait convoqué tous les dieux. — L'ambroisie, seule nourriture des gens d'en-haut, avait revêtu des formes diverses, et, je l'espère, pour lesdits immortels, des goûts variés, sans quoi cette seule, unique et immortelle nourriture serait un piètre régal. — Je vis de l'am-

broisie en forme de saumons, et sous la figure de faisans et de perdreaux.

Pour le nectar également, ce n'était pas cette éternelle boisson que les peintres nous montrent versée d'une cruche d'or par Hébé etparGanymède, avec une attitude forcée et maniérée.

J'avouerai que ces cruches non fermées m'ont toujours semblé devoir ne contenir qu'un liquide in* sipide et éventé, qui rappelait, avec les thèmes et les versions, le broc à V abondance du collège.

Non, non, le nectar était dans des fioles bien bouchées, — c'était du vieux nectar. Arachné avait, autour- de quelques fioles, tissé de ses fines toiles; — Vulcain avait, dans ses forges de Lemnos, fait à certains bouchons une armature de fer qui trahissait l'impétuosité du nectar tenu dans cette prison,

— carcere duro ; — c'était évidemment du nectar mousseux.

Bientôt je vis arriver les dieux un à un, — ou plusieurs à la fois, — selon qu'ils étaient, pour le moment, bien ou mal ensemble.

Les dieux ne sont pas ce que pense le vulgaire ;

— il n'y a pas qu'une seule et même Vénus, — ce qui serait pire encore que l'ambroisie ou le pâle d'anguille ; — la beauté a des formes diverses,—

toutes les formes qu'ont rêvées et traduites avec la plume, avec le pinceau, avec le ciseau, les divers poëtes appelés écrivains, peintres ou sculpteurs, — lorsqu'elles ont été sanctifiées par l'admiration des uns et par la priAre des autres, toutes ces formes montent dans l'Olympe. La Vénus de Milo, l'Hélène d'Homère, la Didon de Virgile, la Sapho de Pradier, l'Esméralda d'Hugo, quelques femmes de Raphaël et cinq ou six femmes de Balzac, sont des déesses là -haut.

Comme le vieil Horace de Corneille, le Jupiter de Phidias, le Misanthrope de Molière et quelques belles figures de Rubens sont des dieux. Le génie les crée, l'admiration et la prière les sacrent.

Quelques-uns même ne sont devenus dieux que par la prière et la foi des mortels.

Lorsqu'il s'agit de passer dans la partie de l'Olympe où les tables étaient dressées, dans le ciel à manger, si j'ose m'exprimer ainsi, ceux d'entre les dieux qui avaient l'habitude d'être comptés pour les premiers s'attendaient à voir, comme de coutume, Junon prendre le bras de l'un d'eux. — Celui-ci lui décochait un regard tendre, celui-là prenait un air disirait et indifférent. — Mais Junon passa devant tous et alla prendie le bras d'Anubis, le dieu à tête

de chien des enfants de l'Egypte. — Seul, ce dieucaniche ne parut pas surpris d'un tel honneur, et sembla penser que Junon ne faisait que son devoir, et qu'elle se serait lourdement trompée en agissant autrement. — A la stupéfaction qui saisit les dieux négligés, il se mêla bientôt un léger murmure.

Cependant on se dirigea vers les tables. — Chaque* dieu chercha parmi les cartes posées sur les assiettes où se trouvait son nom. —Quelques-uns firent semblant de chercher leur nom au bas bout de la table et aux places les moins honorables ; — d'autres, accoutumés aux distinctions, allèrent tout droit aux places d'honneur. — Mais Mercure demanda la parole, et dit : « Immortels de tout sexe, de tous métaux, de toutes pierres, de tous bois, — dieux de marbre, de bronze, d'or ou de papier, avant de vous asseoir à vos places, daignez m'écouter. Mon discours ne sera que l'expression de la pensée et de la volonté de Jupiter, — notre père et notre maître à tous.

» Très-longtemps vous avez été classés dans l'Olympe d'après votre beauté, d'après les perfections de vos formes — ou les grâces majestueuses de vos visages. — Cette classification présentait des difficultés : — peu d'immortels acceptaient le jugement

porté. — Je ne rappellerai pas les contestations qui ont parfois troublé l'Olympe, — je ne redirai pas le scandale du jugement de Jupiter porté en appel devant un berger.

» Il était dur de dire à telle déesse : Vous êtes moins belle que votre voisine.

» Difficile de faire entendre à un Apollon : Vous avez moins de mérite que tel autre Apollon.

» Jupiter a pris le parti de changer la classification des dieux, et conséquemment la préséance et les honneurs.

» On appelait des jugements du goût, on discutait les mérites et la beauté. — On ne pourra pas discuter la base nouvelle qui est et qui sera établie désormais.

» Les rangs seront assignés par la richesse,-— on ne tiendra plus compte du mérite et de la beauté. Vous avez eu la première application de la loi moderne, lorsque notre souveraine, notre flère Junon, qui représente à la fois plusieurs puissances , la royauté, la beauté et l'orgueil , a choisi entre les dieux, pour la conduire à table, ce hideux et ridicule Anubis à tête de chien. — Mais c'est qu'Anubis est d'or massif, d'or pur, d'or à je ne sais combien de carats. — L'artiste ou l'ouvrier

qui a fait Anubis ne s'est pas amusé à polir, à idéaliser ses formes, — il s'est occupé de la pureté du métal et du poids de son dieu. — De tous les dieux qui sont ici, Anubis est, sans contestation possible, celui sur lequel on prêterait la plus forte somme au Mont-de-Piété. »

Un dieu de pierre , un Neptune de marbre , ouvrage d'Alcamène, chef-d'œuvre longtemps admiré, sortit de la foule et dit : « Eh quoi ! passerai-je après ce dieu-bloc, ce dieu-lingot, — moi, le chef-d'œuvre d'un grand artiste, moi dont la beauté a inspiré si longtemps aux peuples du respect et de l'admiration pour la Divinité ? » — Parfaitement, mon cher, répondit Mercure ; Alcamène ne t'a fait que de marbre, tandis qu'Anubis est d'or pur. — Pour reconnaître la noblesse, la perfection de tes formes, il faut des connaisseurs, et encore ne sont-ils pas d'accord entre eux ; tandis qu'ici, — c'est bien différent, — Anubis est contrôlé parla Monnaie, — il ne peut y avoir deux opinions. Il faut donc qu'il passe le premier. De même que loi, qui es de marbre, tu passeras avant les dieux de pierre et de bois. — Mais aussi, de même qu'Anubis, prendront place avant toi et cet Apis d'argent..... Mais voici une

Isis, une bonne déesse également d'argent ; — ce sera, entre ces deux divinités, la plus lourde, la plus massive qui aura la préséance. »

Une Vénus prit la parole à son tour, et dit d'une voix mélodieuse : « Je conserverai donc une des premières places , car un de mes pères , le vieil Homère, m'appelle quelquefois dorée.

— » Ma mie, répondit Mercure, ces gens-là manient si peu d'or, que ce sont de piètres essayeurs, et que leur poinçon ne suffit pas pour donner cours à un métal ; — dorée est une mièvrerie, une épithète caressante qu'Homère le besacier aura imaginée un soir qu'il n'avait pas dîné ; — il n'y a rien de pire qu'un estomac à jeun pour faire faire des rêves magnifiques.

» Mais ton autre père, ô Vénus ! ton père Praxitèle, dont tu es le chef-d'œuvre, ne t'a faite que de marbre de Paros : — contentez-vous donc de votre place, ô Vénus ! — laissez passer devant vous ce dieu Terme ; il est informe , il est vrai ; l'artiste médiocre qui l'a ébauché n'a pas pris la peine de le terminer ; mais il est en bronze, le bronze vaut et vaudra toujours trois francs la livre , et , à la rigueur, on peut toujours, si ce dieu ne trouvait

plus de fidèles, le convertir en chaudrons ou en casseroles.

» Mais aussi , Vénus , vous passerez avant les dieux de bois, fussent-ils sculptés dans du poirier par Alcimédon , leur mérite ne pouvant s'apprécier qu'au stère ; — mais eux-mêmes ont le pas sur les divinités de papier. — Tenez, voici la Chimène de Corneille, — eh bien! elle sera désormais au bas bout de la table avec ses pareilles, — car du papier, ça ne peut servir, après avoir passé par la hotte du chiffonnier, qu'à faire d'autre papier qui, lorsqu'il est bien blanc et non gâté, noirci, tache par des vers ou de la prose, ne se peut vendre qu'une vingtaine de francs la rame. »

(Entrent Apollon et Irminsul ; — ces dieux se disputent le pas et se coudoient.)

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