‹ 5 Relation des campagnes de Rocroi et de FribourgChapitre 9 sur 9 · CXL · texte numérisé non relu

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la ligne en si bon ordre que les assiégé* n’osèrent l’attaquer ni pousser plus loin ce premier avantage qu’ils venoient de remporter. De sorte que les gendarmes eurent le temps de se rallier et de revenir à la charge. Ils s’en acquittèrent si bien la seconde fois que, malgré le feu des bastions, tout ce qui restoit de cette sortie fut chassé jusque dans la contrescarpe.

Ainsi les assiégeants continuèrent leur travail sans interruption ; mais leur infanterie étoit tellement diminuée que celle de l’armée d’Enghien ne montoit qu a trois mille hommes, et l’autre n’étoit pas de plus de deux mille. Avec si peu de gens, le prince eut des peines incroyables à garder une si grande circonvallation et à fournir les hommes qu’il falioit pour la garde de la tranchée et pour tous les autres travaux.

Son infanterie étoit composée de quatre

bataillons. Celui qui sortoit de la tranchée alloit à la garde extraordinaire du camp.

Les deux autres travailloient aux approches, et le dernier amassoit des fascines pour remplir le fossé. Palluau, avec le régiment d’Enghien, releva la seconde nuit Espenan et Persan ; il avança beaucoup la ligne et acheva la redoute. Tournon et Marsin, les deux nuits suivantes, poussèrent les travaux fort avant et firent une batterie de six canons.

Le vicomte de Turenne n’avoit pas fait moins de diligence de son côté : la cinquième nuit, les deux attaques firent leur logement sur la contrescarpe. Bamberg ne s’étoit opposé à tous ces travaux que par le feu du canon et du mousquet. Le duc d’Enghien n’avoit eu aucune nouvelle de l’armée de Bavière; il savoit seulement que Jean deWert marchoit avec mille chevaux et autant de mousquetaires pour essayer

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de jeter du secours dans Pbilisbourg, et cet avis l’obligea de redoubler la garde des lignes et même de faire faire le bivouac toutes les nuits.

Aussitôt que les deux attaques eurent fait leur logement sur la contrescarpe, les travailleurs commencèrent à la percer et à faire des batteries pour ruiner les défenses de la place. La descente du fossé ne fut pas fort difficile ; mais on eut bien de la peine à l’assurer, car, comme l’eau étoit presque de niveau à la contrescarpe, les assiégeans ne pouvoient pas y aller sous terre, et il eût fallu trop de temps pour faire une galerie couverte de madriers.

Ainsi le duc d’Enghien se contenta de faire tirer une ligne droite qui aboutissoit au fossé et qui étoit couverte avec des fascines sur des blindes et des chandeliers.

Espenan et Palluau, pendant les deux nuits de leur garde, mirent leur travail en

état de pouvoir combler le fossé. Le comte de Tournon y avoit déjà fait jeter quantité de fascines; mais, en passant par cette ligne enfilée qui conduisoit au travail, il fut tué d’un coup de mousquet.

La Pomme, ingénieur fort expert à faire des mines et à passer des fossés, avoit entrepris de faire des ponts de fascines ; mais il y trouvoit beaucoup dedifficultés à cause du canon de la place, sur qui celui des assiégeants n’avoit pu prendre le dessus, parce que les assiégés en avoient un si grand nombre qu’une de leurs pièces n’étoit pas plus tôt démontée qu’ils en poussoient une autre à la place ; et outre celles qu’ils avoient dans leurs flancs dont ils battoient le pont en travers, ils en avoient Un rang sur la face des bastions qui l’enfiloient et qui ruinoient tout le travail.

Il est vrai que leurs flancs étoient si petits qu’ils n’y pouvoient mettre que trois

pièces. C’est le défaut ordinaire des meilleures places d’avoir les flancs trop serrés ou trop découverts ; mais le premier de ces défauts est le pire, parce qu’entre deux batteries opposées le plus grand nombre de canons l’emporte toujours. En effet, les assiégeants , ayant dressé deux batteries de quatre pièces chacune, firent taire celles des flancs; mais les assiégés en placèrent tant sur la face des bastions , dont le rempart est fort bas, qu’ils ruinèrent celles des assiégeants. C’est pourquoi le duc d’Enghien fut obligé de faire élever des épaulements pour enterrer ses batteries et se couvrir des faces des bastions. Par ce moyen , son canon se rendit le maître, et les assiégeants travaillèrent avec plus de sûreté à leur pont.

Bamberg reconnut alors qu’il n’étoit plus en son pouvoir d’empêcher que le fossé ne fût comblé, et comme sa garnison étoit

foibie, il ne crut pas devoir attendre que le mineur fût attaché, espérant de faire auparavant une capitulation plus avantageuse. Il fit battre la chamade, les otages furent donnés , et la garnison sortit le douzième de septembre au nombre de cinq cents hommes avec deux pièces de canon.

Le duc d’Enghien fit entrer le régiment de Persan dans la place, et y mitEspenan pour gouverneur.

Cette conquête, quoique plus facile que le prince ne l’avoit prévu, donna une grande réputation aux armes de France.

Plusieurs villes envoyèrent des députés.

Spire n’avoit pas attendu que d’Aumont l’eût fait sommer, les magistrats en avoient porté les clefs au duc d’Enghien. Il les reçut honorablement; et, après avoir confirmé leurs privilèges, il les renvoya pour faire sortir les Impériaux et recevoir la garnison françoise que d’Aumont eut ordre d’y faire entrer.

Mais le duc d’Enghien ne pouvoit pas recueillir lui-méme les fruits de la prise de Philisbourg, ni s’en éloigner avant que de l’avoir remis en défense. Les ennemis s'approchaient, ses troupes étoient affoiblies et fatiguées , le canon avoit fait de grandes ruines qu’il falloit réparer; ce prince n’étoit pas en état de se présenter devant Merci, qui avoit rafraîchi et augmenté son armée depuis sa retraite de Fribourg. C’est pourquoi le duc d’Enghien se contenta d’établir si bien ses quartiers dans les places le long du Rhin, qu’on ne put lui enlever sa conquête, ni le forcer à un combat général.

Il avoit la rivière d’un côté, la ville de l’autre, le fort du Rhin devant lui, le marais et les bois derrière. Son armée étant campée dans un poste si avantageux, il détacha le vicomte de Turenne pour aller attaquer Worms. Cette ville ne cède ni en

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dignité, ni en nombre d’babitants à aucune des villes d'Allemagne ; elle est placée sur le bord du Rhin , et fortifiée autant que sa grandeur et sa situation l’ont pu permettre.

Le duc Charles de Lorraine y tenoit garnison, et, depuis la perte de ses états, il n’avoit presque point d’autre retraite que celle-là.

Le vicomte de Turenne fit descendre par la rivière l’infanterie, le canon, et toutes les choses nécessaires pour son dessein. Il marcha ensuite par le Palatinat avec deux mille chevaux, et défit six cents hommes que le général Beck envoyoit à Frankendal. Les habitants de Worms ouvrirent leurs portes et en firent sortir les Lorrains. De là le vicomte de Turenne poursuivit sa marche vers Mayence, et détacha Roze pour aller attaquer Oppenheim. C’est une petite ville située dans une plaine , mal fortifiée, mais défendue par un très-bon châ-

teau. Iloze n’y trouva point de résistance.

Le vicomte de Turenne se présenta devant Mayence, et, s’élant logé dans le faubourg, il envoya un trompette à ceux qui cominandoient dans la ville pour leur offrir des conditions honorables.

Mayence est le siège de l’arclievéqueélecteur, et une des principales villes d’Allemagne; outre quelle est grande, fort peuplée, et bien bâtie pour un pays où l’on n’a jamais eu le goût de la bonne architecture : sa situation la rend considérable, étant placée vis-à-vis de l’embouchure du Mein qui passe sous une partie de ses murailles ; du côté de la terre elles sont défendues par une citadelle de quatre bastions; mais, comme il arrive d’ordinaire aux grandes villes , ses fortifications étoient négligées, et sa défense consistoit plus dans le nombre de ses habitants que dans la force de ses remparts.

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Au bas de la ville, sur le bord du Rhin, est un château assez magnifique où logent les électeurs ; dans le temps que cette ville avoit été sous la puissance du roi de Suède, il avoit fait bâtir, à l’endroit où les deux rivières se joignent, un fort de six bastions qui portoit le nom de Gustawbourg; mais à la fin les Impériaux ayant repris Mayence, le fort fut abandonné par les Suédois, et les électeurs l’ont laissé ruiner.

Quand le vicomte de Turennc entra dans les faubourgs, il y avoit encore dans lavilleunegarnison impériale dehuit cents hommes ; néanmoins, l’électeur n’ayantpas cru y pouvoir demeurer en sûreté, s’étoit retiré à Ilermestein ; de sorte que le chapitre , qui a l’autorité du gouvernement en l’absence de l’archevêque, fit assembler tous les corps de la ville, et, après plusieurs délibérations, ils résolurent de députer vers le duc d’Enghien et de ne don-

ner les clefs qu’à lui-mème, afin de rendre en quelque sorte leur capitulation plus honorable par la qualité de celui qui les recevroit.

Le vicomte de Turenne envoya cette réponse au duc d’Enghien qui étoit toujours avec son armée à la vue de Philisbourg. Il en partit aussitôt avec une escorte de quatre cents chevaux, et se rendit en un jour et demi proche de Mayence. Pendant qu’on travailloit aux articles du traité, Merci, avec l’armée de Bavière, s’étoit posté suides hauteurs entre Hailbron et Neckersulm , et avoit laissé le Necker devant lui.

Hailbron n’est qu’à quatorze lieues de Philisbourg; Merci prétendoit arrêter de là tous les progrès du duc d’Enghicn. Il détacha Wolfs, colonel célèbre parmi les Bavarois , avec deux cents chevaux et cinq cents dragons pour se jeter dans Mayence ; mais Wolfs n’y put arriver qu’un quart

d’heure avant le duc d’Enghien. Le trompette , que ce prince envoya aux habitants pour les avertir de sa venue, trouva Wolfs qui les haranguoit pour leur persuader de se défendre, offrant le secours qu’il avoit laissé de l’autre côté du Rhin, et celui de toute l’armée bavaroise qui le suivroit en peu de temps.

Mais les habitants de Mayence, sachant que le duc d’Enghien étoit en personne dans leur faubourg, tinrent la parole qu’ils avoient donnée au vicomte de Turenne; et, après avoir fait sortir Wolfs de la ville, ils envoyèrent leurs députés au duc d’Enghien pour achever le traité de leur capitulation. Le chapitre s’obligea de faire sortir la garnison qu’il tenoit dans Binghen , petite ville avec un bon château sur le Rhin, et d’y recevoir des troupes fi’ançoises. Le duc d’Enghien donna le gouvernement de Mayence au comte de Courval,

et y établit une forte garnison avec ce qui étoit nécessaire pour réparer les anciennes fortifications et en faire de nouvelles.

Le vicomte de Turenne prit en passant Crcutznak, et d’Aumont alla investir Landaw avec douze cents hommes de pied et quinze cents chevaux. C’est une ville située dans une plaine à quatre lieues de Philisbourg ; elle est assez peuplée ; son rempart n’est flanqué que par des tours à l’antique avec un fossé défendu par quelques demilunes et un chemin couvert. Il y avoit dedans quatre cents hommes des troupes lorraines, et c’étoit la seule place que les Impériaux eussent conservée dans le Pala- , tinat au-deçà du Rhin, excepté Frankendal où les Espagnols tenoient une forte garnison.

Pendant que d’Aumont prenoit ses quartiers et commencoit ses travaux devant *

Landaw, le duc d’Enghien vint rejoindre

son armée à Philisbourg pour être plus près du siège que d’Aumont alloit entreprendre; il apprit en arrivant que la tranchée étoit déjà ouverte, mais que d’Aumont, en allant visiter le travail, avoit été blessé dangereusement*. Le vicomte de Turenne alla continuer le siège, et poussa la tranchée si diligemment que dans trois jours on fit une batterie et un logement sur la contrescarpe; le cinquième jour, le duc d’Enghien y étant venu pour visiter les travaux , les Lorrains traitèrent avec le vicomte de Turenne et sortirent de la place.

Après la prise de Landaw, Nieuslad, Manhcim, et Magdebourg, ne firent que fort peu de résistance. Ainsi le duc d’Enghien se vit, en une seule campagne , trois fois victorieux de l’armée bavaroise , maî-

* Il mourut à Spire peu de jours après.

trc du Palatinat et du cours du Rhin depuis Philisbourg jusqu’à Hermestein, et de tout ce qui est entre le Rhin et la Moselle.

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