LIEUES
SUR LE NIL
Le vaste territoire que les Égyptiens appellent Beled-el-Soudan , Pays des Noirs , et qui a été conquis par Méhémet-Ali, il y a une trentaine d'années, dut faire partie de cet empire d'Ethiopie dont l'histoire d'abord si vague, si confuse, ne se précisêlÉS peu qu'à l'époque où le royaume de Méroé pahit sur. la scène du monde. Son histoire se foâdit, s'absorba plus tard dans celle de l'Egypte, dont cependant il ne partagea pas toutes les vicissitudes; car il ne fut ni conquis ni noyé comme elle dans l'immense débordement de l'empire romain.
Le christianisme s'y introduisit vers le iv* ou le
¥• siècle, et a laissé en divers lieux , notamment à Dongola, àMéroé, plus loin encore, des monuments non équivoques de son existence : des croix, de§ ornements d'église, des inscriptions liturgiques en caractères coptes, et autres objets de même nature. Tout récemment, en 1852, on a découvert, aux environs d'Ouled-Médeny , sur la rive gauche du Fleuve-Bleu, entre le 13* et le 14« degré, des églises souterraines, d'une date très-ancienne. L'année précédente, le docteur Reitz, vice-consul d'Autriche à Khartoum, l'un des premiers explorateurs de ces contrées , ayant trouvé à Aboukhara, ou dans le voisinage, des croix, des encensoirs, voire des rosaires, croyait à l'existence , en cet endroit, d'une ville chrétienne du v» siècle, enseveUe dans les sables depuis douze cents ans.
Dès l'aurore de l'hégire, avant que les armées des premiers kalifes n'eussent débordé sur l'Egypte et n'en eussent fait la conquête , une grande tribu du Hedjaz, les Ouled-Abbas, passèrent la mer Rouge et , débarqués sur la *terre d'Afrique , se répandirent dans le pays de Taka, dans l'île de Sennâr, Djezeereg-el-Hoye, formée par les deuxNils, et jusqu'au Fazogl sur la frontière abyssinienne; ils envahirent, plus à l'ouest, le Gordofan et le Darfour. De celte souche primitive sortirent plusieurs rejetons qui prirent des noms particuliers et s'approprièrent délinitivement les terres où ils s'étaient fixés : tels
furent les Gbâkieh établis à Dongola, les Djiôalin à Ghendi et à Berber, les Beni-Hamer àTaka, les Soukria entre l'Atbara et le Fleuve-Bleu, lesRifah dans le Fazogl, les Hassanieb, sur le Fleuve-Blanc, les Gababiscb, les Bakara, d'autres encore, dans le Gordofan et sur les frontières du Darfour.
Il y eut alors un grand déplacement de peuples : les envahisseurs, renforcés d'émigrations postérieures venues comme eux du Hedjaz et aussi de l'Yemen, refoulèrent devant eux les populations indigènes trop faibles pour résister au torrent : les Nouba, à qui la Nubie doit son nom, et qui habitaient Dongola, cédèrent la place aux Ghakieh, et se retirèrent, pour ne les plus quitter, dans les montagnes du Gordofan ; les races nègres de Tile de Sennâr se réfugièrent les unes sur les bords du Fleuve- Blanc, les autres dans les régions escarpées qui séparent le Fazogl de TAbyssinie. Restés maîtres du Soudan et de la Nubie, les Arabes substituèrent leurs usages, leur culte, à ceux du pays, abolirent le christianisme naissant, et firent disparaître tout ce qui restait de l'antique civilisation éthiopienne. La révolution fut complète : ce fut un nouveau peuple, un nouveau Dieu.
Il est remarquable que les Arabes du Soudan ne fondèrent ni royaume ni empire : isolés , séparés , ils vivaient indépendants les uns des autres, souvent en hostilité. Chaque tribu ^ rangée sous la loi de
son cheik, formait comme un État particulier , et aucun lien politique ne réunissait en un corps ces membres dispersés d'une même famille. Tel est le géniç des Arabes : essentiellement nomades et amoureux de la liberté, ils ne comprennent d'autre unité que celle de la famille et de la tribu, qui ellemême n'est qu'une famille un peu plus grande. C'est la vie patriarcale dans son essence ; or les patriarches n'avaient ni rois, ni princes; ils étaient princes et rois eux-mêmes sous leur tente ; ils ne reconnaissaient qu'un maître , et ce maître c'était l'Éternel.
Cet état de choses dura jusqu'au ix» siècle de l'hégire , le xv* de notre ère , époque à laquelle une nouvelle invasion changea les conditions politiques de la contrée. Vers 1480, autant qu'il est possible de préciser une date dans un pays sans histoire écrite, et chez lequel le souvenir des événements et des hommes ne se transmet que par la tradition, une nuée d'aventuriers nègres s'abattit entre les deux Nils, dans cette partie du Soudan où la légende locale place le royaume de Macrob, qui florissait au temps de Gambyse, et qui depuis fut gouverné par douze reines et par dix rois. Les Fundgi, nom des nouveaux venus, étaient partis de la rive orientale du Nil Blanc et des montagnes qui bordent ce fleuve entre le 12* et le 9» degrés. Une grande bataille leur fut livrée à Ar-
badjy * : les Conquérants, en étant sortis vainqueurs, allèrent fonder sur le Fleuve-Bleu la ville de Sennâr, mot qui veut dire dents de feu, parce qu'ils avaient, dit-on , rencontré dans cet endroit une jeune fille dont les dents avaient cette couleur. Ainsi fut fondé le royaume de Sennâr.
te premier mek ou melek , c'est-à-dire roi , fut Amârah-Dou-Naks , qui régna quarante-deux ans. Le nouvel empire ne paraît pas s'êlre beaucoup étendu d'abord ; ce ne fut que deux siècles plus tard, vers la fin du xvu» que le mek Aouanseh II, le treizième des successeurs d'Amârah, fit la conquête du Fazogl. Les meks ou rois de Soba , dynastie nègre aussi, qui avait précédé les Fundgi et résisté, à ce qu'il parait, à l'invasion des Arabes établis partout alentour, furent dépossédés par leur puissant voisin, et, réfugiés au sud dans les montagnes du Fleuve-Bleu , devinrent enfin leurs tribu-
1. Cette ville, située à six lieues N. 0. de Ouled-Médeny et à une lieue et demie du Nil-Bleu, fut détruite saus les Fundgi pendant les guerres ciyiles. On a bâti récemment, près du lieu qu'elle occupait, la petite ville de Messalamieh, peuplée de 2 à 3000 âmes , et devenue l'un des principaux marchés du Soudan oriental. Ses habitants, presque tous adonnés au commerce, trafiquent avec TAbyssinie, le Dongola, le Kordofan, et même avec le Darfour. Entre cette ville et Ouled-Médeny, est le gros bourg de Théyba, résidence d'une famille de fakihs en grande vénération dans le pays. C'est dans le voisinage que se trouve le village d'Âbou-Ochàr, ainsi nommé delà quantité d'asclépias , en arabe ochar , qui croît aux environs.
taires. Le royaume de Sennâr étendit alors ses frontières au nord jusqu'à Dongola. Bruce fait un tableau fort piquant de cette cour noire , surtout de sa partie féminine. Un de ses meks avait fait entourer son palais , Dieu sait quel palais ! d'une palissade de dents d'éléphants.
Il y avait à cette cour un officier dont les fonctions consistaient à tuerie roi régnant en temps de révolution, et qui ne le quittait jamais. Comme Bruce s'étonnait que le prince fundgi souffrît près de $a personne son assassin futur, ou du moins éventuel : «Simon sort est de finir ainsi, lui répondit Sa Majesté Africaine, je n'y saurais échapper; et^ dans ce cas, j'aime mieux le subir dans les formes et selon le cérémonial dû à mon rang, que d'être bnitalement tué par le premier venu. »»
Le nom de la France apparaît épisodiquement et tragiquement dans les ténèbres de cette histoire aussi peu connue qu'elle est sans doute peu digne de l'être. Voici à quelle occasion. En 1703, Louis XTV envoya un ambassadeur au Grand-Négus, ou empereur d'Abyssinie : c'était M. Le Noir du Roule , qui, pour se rendre à son poste, prit la voie de l'Egypte. Dès le Caire, une partie de sa suite l'abandonna, effrayée des fatigues et surtout des dangers qu'il fallait affronter. Tantôt par le Nil , tantôt par le désert, il parvint à Sennâr au mois d'août 1706. D'après la chronologie des souverains du pays , le
mek alors régnant devait être Aouanseh II, ou son fils Badeh III el-Ahmar.
Notre compatriote reçut d'abord un excellent accueil ; mais Thospilalilé se changea bientôt en défiance , puis en trahison. Ces étrangers passaient pour des magiciens qui allaient en Abyssinie changer le cours du Nil et ruiner par là le royaume de Sennâr . Ils devaient aussi , disait-on , apprendre l'art de la guerre aux Abyssins, leur fournir des canons; et comme l'ambassadeur, étalant un luxe imprudent, n'avait pas moins de soixante chameaux chargés de riches bagages,'d'or même, à ce que croyaient les indigènes, la cupidité se mit de la partie, et l'ambassade tout entière fut massacrée sur la place du marché par des cavaliers du mek , au moment où elle se remettait en route pour continuer son voyage. L'empereur d' Abyssinie jura de tirer vengeance d'une injure si sanglante ; mais l'expédition qu'il dirigea dans ce but contre Sennâr n'eut aucun succès. Le monarque abyssinien se consola de son échec en menaçant les meurtriers de se venger d'une autre manière; ce qui lui serait facile, affirmait- il, puisque Dieu avait mis dans ses mains la source de leur fleuve. Pourtant on n'a pas ouï dire que le Nil Bleu eût cessé dès lors de couler dans son lit.
Les tribus arabes fixées dans le pays avaient reconnu la suzeraineté des Fundgi et leur payaient
un tribut annuel, à condition qu'elles continueraient à nommer leurs cheiks et à être gouvernées par eux. Des liens d'intérêt, puis de famille, ne tardèrent pas à s'établir entre les deux races, qui finirent par se mêler sans pourtant se confondre. Les Fundgi étaient idolâtres , n'avaient ni langue écrite ni culture d'aucun genre. Ils ignoraient même les premières notions de l'agriculture , quoique le mek dût, pendant son règne, cultiver et ensemencer tout un champ de sa propre main , ce qui lui valait le titre ou le surnom d'Homme des Champs. Les Arabes leur étaient donc supérieurs, surtout comme musulmans , car l'islamisme est un progrès incontestable sur l'idolâtrie. Aussi prirentils par degrés l'influence qui leur était due et qui, à la longue , appartient toujours aux plus intelligents, aux plus habiles. Souverains par la force, les conquérants furent conquis par l'esprit. D'abord ils embrassèrent l'islamisme et adoptèrent la langue arabe, qui devint bientôt la seule du Sennâr. Puis les meks , reconnaissant dans les fils du Hedjaz une capacité qu'eux-mêmes et les leurs ne pouvaient atteindre, s'entourèrent de leurs conseils, s'éclairèrent de leurs lumières , et finirent par les appeler au gouvernement.
Une fois en participation du pouvoir, les Arabes l'usurpèrent peu à peu tout entier : les meks devinrent des rois fainéants ^ et leurs ministres des
maires du palais. Adelan fut Tun des plus puissants, et Bruce le connut à son retour d'Abyssinie, en 1772, Le dernier de ces Capets au petit pied, ce fameux Mohammed-Abou-el-Keili , qui, presque roi de son vivant , fut assassiné par son compétiteur Regeb , a encore aujourd'hui, qu'il n'y a plus ni rois ni royaume de Sennâr, un petit-fils direct dans le chelk Syris-Adlan , chef d'une tribu musulmane du Pleuve-Blanc, au pays de Gouley. Ce qui devait arriver arriva. La discorde se mit parmi les Arabes dépositaires de l'autorité royale ; ils se la disputèrent à l'envi et par tous les moyens, par l'intrigue, où ils étaient passés maîtres, et, au besoin, par l'assassinat. Les familles, les tribus, prenaient parti pour leurs cheiks, dont ils épousaient la cause et soutenaient à main armée les prétentions; si bien que le Soudan, déchiré par des querelles incessantes, n'était plus qu'un champ de bataille où le sang coulait par torrents, sans que les meks, véritables mannequins, réduits à l'ombre de la souveraineté, eussent la force de réprimer tant d'excès.
Telle était la situation du Soudan lorsque Méhémet-Ali, déjà vice-roi d'Egypte et vainqueur des Wahabites, en entreprit la conquête. Les circonstances ne pouvaient être plus favorables à une invasion étrangère : rien n'était prêt pour la résistance, et toute résistance même était impossible. La
iO LE ROYAUME DE SENNÀR.
voix du mek n'était plus écoutée. Les tribus arabes, divisées entre elles et toujours en guerre , étaient disposées à s'allier, les unes pa» ambition, les autres par vengeance , à n'importe quel conquérant dans lequel elles croiraient voir un auxiliaire. Aussi ne fit-on pas un seul préparatif de défense, et n'envoya-t-on pas un seul soldat à la rencontre des Turcs, quoique l'armée régulière du mek, cantonnée ordinairement dans le Bouroum, s^élevât jusqu'à vingt-cinq mille hommes. Les Turcs, commandés par Ismaïl Pacha, le troisième fils de Méhémet-Ali, n'étaient pas dix mille, y compris une suite considérable d'administrateurs de tout rang, destinés à organiser le pays après la conquête.
Partie du Caire par détachements , et concentrée à Assouan , la dernière ville de la Haute-Egypte, et la dernière aussi, par conséquent, de la domination du vice-roi , l'expédition remonta le Nil sans coup férir, à travers toute la basse Nubie, jusqu'à la seconde cataracte. Là seulement elle trouva de la résistance de la part des Arabes Chakieh, fixés, comme on l'a vu, dans la province de Dongola. Ces valeureux descendants des Ouled-Abbas avaient conservé chez eux l'esprit militaire éteint chez beaucoup de leurs compatriotes. Des combats récents, contre les Mamelouks réfugiés à Dongola après les victoires de Bonaparte et les égorgements de Méhémet-Ali, n'avaient fait que l'entretenir. Armés de lances et d'é-
LE ROLAUME DE SENNÂR. 11
pées, mbntés sur des chevaux du pays, race excellente qui rivalise ayec cçUe du Nedj , ils tombèrent sur l'avant-garde turque; mais, malgré leur bravoure, ils furent foudroyés et dispersés par Tartillerie , dont les terribles effets étaient aussi nouveaux pour eux que pour leurs montures. Revenus à la charge un peu plus loin avec l'intrépidité du désespoir, ils ne furent pas plus heureux dans ce second engagement et par la même cause.
« Allah Ta voulu! » s'écrièrent-ils alors avec le fatalisme des vrais croyants ; et leur cheik ou mélek, Chaouss , ayant fait sa soumission au Pacha , mais à condition, Hs furent incorporés dans l'armée turque, à litre d'honneur et de récompense. Cette cavalerie irrégulière, commandée par ses propres chefs, s'est maintenue jusqu'à présent dans une indépendance relative qui est presque la liberté ; elle n'en a pas moins, en plusieurs circonstances, rendu au gouvernement du Soudan d'importants services.
Les méleks de Berber et de Chendi , Nâser-A'dyn et Nirair, s'empressèrent de faire leur soumission, et l'armée poursuivant sa marche au sud sans nouvelles rencontres, Badeh Vil, dernier roi du Sennâr, vint au-devant d'Ismaïl pour faire la sienne. Il déclara reconnaître la suzeraineté du sultan Mahmoud, qui régnait alors, et dont Méhémet-Ali n'était lui-même que le lieutenant, le vassal. Des présents réciproques scellèrent ce traité, et les Turcs prirent
possession de la capitale. C'était au mois de juin 1822. Ainsi finit la dynastie des Fundgi , et le royaume fondé par eux. Il avait duré trois siècles et deniii.
Une chronologie rédigée en arabe , et conservée soigneusement dans la famille de Badeh , porte à vingt-neuf le nombre des rois Fundgi qui ont régné à Sennâr depuis sa fondation, ce qui, en moyenne , suppose pour chacun un règne d'environ douze ans. Dans le même espace de temps , la France a eu quatorze rois, plus une République et un Empire, et Gonstantinople a compté vingt-quatre sultans.
Le mek Badeh fut nommé par Ismail cheik du pays dont il avait été roi. Les autres meks dépossédés avaient été revêtus du même emploi , pauvre dédommagement de la royauté perdue. Leurs fonctions consistaient à recouvrer, en s'en appliquant une partie , le tribut imposé par le vainqueur aux populations conquises. De roi devenir percepteur des contributions, la chute était rude ; mais les cidevant meleks se consolaient de leur déchéance en continuant de se coiffer du bonnet d'indienne piqué, signe extérieur de leur dignité. Plusieurs d'entre eux tombèrent dans un extrême dénûment , triste retour des choses humaines! et n'eurent pour subsister, eux et leurs familles, que des pensions plus ou moins mal payées, accordées par le vainqueur à leur infortune.
LE ROYAUME D£ SENNÂR. i3
Emin-Bey, un Turc égyptien dont j'avais fait la nnaissance à Djeddah, où il était chargé d'affaires 4bbas , a connu , dans un voyage au Soudan , la le d*El-Fadel , un des derniers rois ou meks du rdofan, laquelle vivait d'une pension, et m'en a :onté des choses plaisantes. Cette femme, entièreîDt noire, était loin d'être jeune; de plus, elle it d'une laideur repoussante. Son orgueil était upportable. 11 fallait que ses esclaves l'abordasit à genoux, même à quatre pattes, et qu'elles se ichassent à plat ventre devant elle quand il lui isait de faire de leur corps un coussin pour ses ds. Il lui arrivait même quelquefois de s'asseoir • elles , et, au moindre mouvement qui la déranlit, elle les maltraitait sans pitié. Ceci rappelle ez bien les préfets romains du Bas-Empire, qui saient supporter la table où ils mangeaient par atre Égyptiens, ordinairement des Coptes, à la rbe desquels ils s'essuyaient les mains. La peau jiche d'Émin-Bey l'étonnait beaucoup : elle lui ttait le visage avec son mouchoir, s'imaginant 'il était peint en blanc, et qu'en effaçant la pein- *e, sa vraie couleur noire allait reparaître dessous. e aurait bien voulu être blanche comme lui; urtant elle était contente de sa personne , et lui mandait naïvement s'il ne la trouvait pas bien [le. Son régal consistait en viscères de mouton, 'elle mangeait crus , saupoudrés d'une épaisse
ik LE ROYAUME DE SENNÂR.
couche de poivre. Émin-Bey ne se fit point prier à dîner.
Pour en revenir à Ismaïl-Pacha , il porta h armes ottomanes jusqu'à l'extrémité du Fazogl. Pendant ce temps son beau-frère Moharamed-Bej, le Defterdar, qui avait épousé la princesse Nèzlj, yne fille de Méhémet-Ali , et qui fut l'homme k plus féroce de son temps , de tous les tQmps peul être, faisait moins pacifiquement la conquête Gordofan , qui alors dépendait des sultans noirs du Darfour. D'un autre côté Ibrahim-Pacha, le fils aîné du vice-roi d'Egypte, s'emparait du pays de Taka, fi soumettait à la domination égyptienne les Sôukrias, les Halangas, les Adendoas , les Bichari , toutes te tribus nomades ou sédentaires répandues entre 1« Nil et la mer Rouge. Deux ans avaient suffi pour achever ces immenses conquêtes.
On s'est demandé pourquoi Méhémet-Ali les avai entreprises, et quel fruit il en espérait. L'amour 4 l'or fut , sans aucun doute, la première cause 4 ces lointaines expéditions. On croyait à des mim considérables de ce précieux métal dans les moni gnes du Pazogl, mines qui, anciennement exploi par les Éthiopiens, enrichissaient l'empire de Méi et celui des Pharaons. On allait donc à la conqui d'un nouveau Pérou. On éprouva à cet égard grand mécompte. Ces mines si ardemment convoi tées, et qui miroitaient si brillamment à l'imagi
LE ROYAUME DE SENNÂR. iti
tion des Turcs, se bornent à 4rès-peu de chose, et le rendement en est si faible qu'elles sont presque abandonnées. Le peu d'or qu'on en retire circule dans le Soudan sous la forme de gros anneaux frustes destinés à être fondus. On en fait à Khartoum quelques petits ouvrages, notamment des zerfs, espèce de coquetiers à jour, travaillés en filigrane avec un goût particulier, et qui servent à supporter la tasse ou finjane, en manière de soucoupe, lorsqu'on offre le café.
Le second motif de Méhémet-Ali, et celui-là ne lui tenait pas moins au cœur, était de recruter des hommes pour son armée. Il avait dès lors la prétention de faire de l'Egypte une puissance militaire; mais, aspirant à l'indépendance, il ne trouvait pas dans les troupes turques des garanties suffisantes de fidélité; leur insubordinafion avait plusieurs fois mis son pouvoir en péril. Mais avec des nègres enrôlés comme esclaves, il n'avait, ou du moins ne croyait pas avoir les mêmes dangers à courir : il pensait trouver en eux une soumission aveugle et se créer des hommes-liges, des hommesmachines prêts à servir tous ses projets, quels qu'ils fussent. Aussi songeait-il à porter cette armée noire jusqu'à quarante mille soldats. D'immenses convois d'hommes enlevés dans les provinces conquises étaient dirigés sur Assouan, et là instruits, enrégimentés à l'européenne par les soins d'un
16 LE ROTAUMS DE SENNÂR.
officier français au service d'Egypte, le colonel Sèves, aujourd'hui Soliman-Pacha. Une institution de Méhémet-Ali prouve avec évidepce que le Soudan ne fut jamais à ses yeux qu'une fabrique d'hommes : un agent spécial , sorte de Yillaume officiel, est chargé de parcourir les campagnes pour y faire des mariages , et les facilite en fixant luimême d'autorité la dot que l'époux doit payer au père de l'épouse.
Quoi qu'il en soit , et quels qu'aient été les véritables motifs de Méhémet-Âli , la géographie lui doit l'ouverture de contrées jusqu'alors fermées aux Européens, et qu'on peut aujourd'hui explorer avec autant de facilité que le permettent la distance et le climat. Le point de départ pour des reconnaissances ultérieures s'est déplacé : ce n'est plus le Caire, comme autrefois, mais Khartoum, nouvelle capitale du Soudan, laquelle est devenue presque une ville européenne, ou du moins participe de l'Europe par les commodités et la protection qu'elle offre aux voyageurs.
Méhémet-Ali avait songé d'abord à porter ses armes jusque dans le Darfour. Son fils Ibrahim, au moment où il fut envoyé en Morée pour faire la guerre aux Grecs , rêvait une gigantesque expédition qui ne comprenait rien moins que le Darfour, le Vadaï et le Bornou : parti du Cordofan, il comptait revenir par Tripoli. Ce rêve est resté à l'état de
rêve, et les mystérieuses contrées qu'il voulait explorer en conquérant sont encore aussi profondément ignorées qu'elles Tétaient alors. Le Bomou n'est guère connu que de nom , nonobstant les récentes explorations de M. Barth. Cette année même l'intrépide et infortuné docteur Vogel vient de payer de sa vie l'ardeur scientifique qui l'avait conduit au cœur du Vadaï : le sultan de ce barbare empire lui a fait trancher la tête , il y a quelques mois » pour s'emparer des richesses dont il le croyait possesseur^ et qui se bornaient , hélas ! à des herbiers. Quant au Darfour, qui confine par le Cordofan avec le Soudan égyptien , il est plus hermétiquement fermé que la Chine aux étrangers. Quiconque y pénètre est arrêté au passage et n'en peut plus sortir :
Lasciate ogni speranza , o vol ch'entrate.
On raconte pourtant qu'un militaire européen, un déserteur, à ce que je crois, échappé de l'Algérie et entraîné, je ne sais par quelles vicissitudes, jusqu'au cœiir de ce royaume inhospitalier, a été assez heureux pour en sortir,^ ce qui n'était arrivé à personne avant lui . Il avait été cependant arrêté et conduit tnéme en présence du sultan , titre pompeux que prend le noir souverain du Darfour, comme celui du Vadaï ; mais le voyageur parut si peu dangereux, si borné , si incapable de tout rapport et de toute révélation, que par une exception, peu flatteuse as-
sûrement pour lui, la liberté lui fut rendue. Armé à Khartoum , on l'interrogea en yain ; il ne put ni ne sut rien raconter de ce qu'il avait vu. Le sulfaD du Darfour l'avait bien jugé. J'ai oublié de dire que ce voyageur si peu clairvoyant et si court d'esprit avait été tambour dans l'armée française.
Si les Darfouriens ne laissent sortir de chez em aucun étranger, ils en sortent cependant eux-mêmes, témoin Sileh Souakin, la propre tante d'Adah,le sultan régnant, laquelle, en bonne musulmane qu'dle était (le Darfour est musulman) , voulant faire k pèlerinage de la Mekke , arriva à Khartoum dan l'été de 1851, avec une grande suite d'officiers el d'esclaves pour gagner de là Djeddah par le Nil, k désert et la mer Rouge. Le pacha et les consuk s'empressèrent de lui présenter leurs hommages. Ils la trouvèrent assise et voilée, ayant sous ses pieds deux tabourets vivants, je veux dire deux esclaves accroupies et immobiles comme des sphinx. Elle était entourée de ses officiers , de ses interprètes et de ses femmes, voilées comme elle. Une boîte d'allumettes chimiques les plongea tous dans une stupeur superstitieuse ; mais ce qui étonna le plus la princesse africaine fut un miroir : en s'y voyant réfléchie, elle eut peur, et le rejeta vivement derrière elle. Au brusque mouvement qu'elle fît alors , son voile se dérangea, et l'on put reconnaître que c'était une femme de quarante à quarante-cinq ans, d'uu
noir d'ébène , belle encore quoique avec des traits fortement accentués.
Les marchands européens établis à Kliartoum lui offrirent en présent des soieries, des savons parfumes, divers cosmétiques, des bonbons qu'elle reçut avec les démonstrations d'une joie enfantine. Les marchands en prirent occasion de lui dire combien ils désiraient l'entrée libYe du Darfour, pour faire commerce de toutes ces bonnes choses avec les habitants. Sur quoi elle leur promit solennellement d'employer toute son influence sur son neveu le sultan Adah, afin d'obtenir de lui, à son retour de la Mekke, ce qu'ils souhaitaient et ce qu'elle môme ne souhaitait pas moins qu'eux. Sept ans se sont passés depuis cette époque, et, malgré les promesses de Siteh Sbuakin, le Darfour est resté fermé aussi rigoureusement que par le passé.
En cessant d'être le siège d'un gouverne indépendant, la ville de Sennâr ne tarda ] tomber en décadence , et la ville de Rhartoni bâtie pour lui succéder, pour la supplante] lieu qu'elle occupe s'appelait déjà , avant qu élevât aucune habitation , Cap Ras-el-Khart< nom qu'a pris la nouvelle cité. Sa position au de jonction des deux Nils , à égale distance di zogl et du Cordofan, est admirablement choisie être la capitale du Soudan égyptien : aussi estn centre et l'entrepôt de tout le commerce de contrée. Les deux Nils y versent à l'envi les pn du Sud, dents d'éléphants et d'hippopotames, c< de rhinocéros, gomme, poudre d'or, plumes truche, esclaves; et le grand Nil, formé de la réi des deux, les emporte à la Méditerranée , d'où i porte en échange les produits d'Europe , tels
lîousselines, calicots, draps, couvertures, soieries, ie la poudre, du tabac, de Tarak, du sucre, du riz, lu café et des épices. Les vins grecs y arrivent aussi m assez grande quantité , et, nonobstant les prescriptions du Koran, y sont fort recherchés des Turcs, lui n'ont pas un goût moins prononcé pour le ma- 'asquin et les autres liqueurs du Levant.
Malgré la variété de ces divers articles et d'autres încore, tels que bestiaux, grains, dattes, toiles du )ays, d'ailleurs fort grossières, le chiffre total du îommerce d'exportation ne s'élève pas à plus de rois millions ; il serait facile de le porter à vingt, lour peu que la production fût encouragée. La polulation du Soudan égyptien est évaluée à deux aillions d'iiabitants, tant nomades que sédentaires, 3ux-ci adonnés à l'agriculture, les autres^à l'élève es troupeaux, et telle est la fertilité du sol, qu'un ixième seulement, en étant mis en valeur, suffit aux Bsoins des indigènes. Les terres cultivées donnent isqu'à quatre récoltes par an. Le maïs, ou dourah, ;t le grand produit des terres soudaniennes, et ne 5 paye guère que 1 fr. 50 c. l'àrdeb ( 100 kilos cnron) ; au Caire il en vaut 15. Un bœuf se vend en loyenne 12 fr. Le coton croît naturellement dans •ute l'étendue du Soudan, mais on n'en tire que 3U de parti ; si l'on en développait la culture, l'Eu- )pe s'y pourrait approvisionner, et cesserait peutre un jour d'être à cet égard tributaire de l'Ame-
2i KHARTOUM.
rique du Nord. Il en est de même de l'indigo e la canne à sucre. Il y a dans les montagnes des nés de fer qu'on n'exploite pas, et diverses esse] de bois de construction qu'on laisse pourrir place, et qui, expédiés par le Nil, seraient singi rement utiles à l'Egypte, laquelle en manque i point que les planches lui viennent tout ouv d'Europe.
Grâce à son heureuse situation, au concours caravanes et au mouvement du commerce, la dëKhartoum aprisun développement rapide : foi en 1823, elle compte aujourd'hui de 30 à 35 i habitants , Turcs , Arabes , nègres indigènes , parler des juifs, des Grecs en assez grand nom et des Coptes, ces derniers formant une petite É chrétienne au milieu des infidèles. Quant auxE péens proprement dits, car les Grecs ne passen pour tels parmi les Turcs , j'aurai l'occasion parler tout à l'heure. La ville n'est ni fortifié! même fermée. Sa garnison, de trois mille hon environ, estcomposéedeNubiens esclaves et deb bouzouks. Elle couvre un grand espace à caus( jardins intérieurs qui y sont très-vastes et très-i breux. Les rues et les places sont poudreuses, gulières et percées au hasard sans aucun p chacun a bâti où il a voulu et comme 11 a vo aussi le désordre et la confusion règnent-ils dar constructions. A l'exception d'un certain nombi
aisons assez spacieuses et pourvues de larges cours, utes les autres sont misérables. Bâties en terre et 5 forme carrée, sans autre jour extérieur que la Drte, elles n'ont, pour la plupart, qu'une seule ièce, laquelle est au niveau du sol, accessible à tous s reptiles, et sert à la famille entière. C'est ce u'on appelle une tanka, La hutte en paille, qui 5t la véritable architecture indigène, et qu'on re- •ouve la même dans toute l'Afrique, se nomme, 3mme je l'ai dit ailleurs, toukoul ou tougouL On econnaît là le tugurium des Latins et le tugurio des laliens. Au temps des pluies, les rues, et surtout îs places, se convertissent en mares où des lyriades de grenouilles croassent le jour et la nuit, B qui doit être bien agréable pour ceux qui aiment ette note-là, comme a dit Bilboquet.
Les deux principaux édifices publics sont le Divan u palais du gouvernement, et la prison, le haut et i bas, le latte et la sentine de la société, tous les eux au bord du fleuve, et les premiers qui aient é construits. Je ne dis rien des mosquées, aucune B m'ayant frappé. Je crois même qu'il n'y en a l'une ; ce qui ne prouve pas un zèle religieux bien rvent. Les hôpitaux ne sont pas si mal tenus qu'on )orrait le croire, grâce aux médecins européens ; ais en revanche les casernes sont des chenils, de îritables porcheries. La poudrière est beaucoup ieux bâtie. Les briques de l'ancienne cité de Soba
ont servi, m'a-t-on dit, à plusieurs constructions la cité moderne. Par une précaution rare en tei musulmane, on a relégué les abattoirs à une cet] taine distance de la ville ; ce qui ne les empè( pas de corrompre Fair environnant. Les oiseaux del proie planent sans cesse sur ces charniers infects, ei| si Ton en approche par hasard, on n'y voit
qu*an horrible mélange
D'os et de chairs meurtris et traînés dans la fange , Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux Que des chiens dévorants se disputent entre eux.
Ces chiens du reste sont plus heureux que hommes : car, à si bas prix que soit la viande, le mouton par exemple à 10 ou 12 centimes la livre, la masse des habitants est si pauvre qu'ils n'en mangent que dans les grandes circonstances, ^vi mariages, aux circoncisions, aux enterrement, aux fêtes du Beîram. Il leur faut si peu pour subsister, et leurs besoins sont si bornés, qu'une famille entière, môme assez nombreuse, et l'on comprend qu'elles le soient dans un pays où les filles se marient à 13 ans et les garçons à 15, vit fort à l'aise avec 40 centimes par jour, soit 12 francs par mois. Au Caire même, un particulier qui donne à son domestique une piastre par jour (25 centimes) poiu* sa nourriture passe pour un homme généreux. Si vous tombez dans les Européens, dans les hôte-
liers, dans les drogmans, c'est une autre affaire, et la vie devient plus chère qu'à Paris.
En somme, Khartoum n'est point line belle ville et n'a rien de remarquable, rien qur soit digne de fixer l'attention. Cette métropole du désert n'a pour elle que sa position au cœur de l'Afrique, au confluent des deux plus grands fleuves de cet immense continent. Que ne deviendrait-elle pas entre des mains intelligentes et vraiment civilisatrices ! Mais qu'espérer des Turcs qui la possèdent? Ils n'en ont rien su faire jusqu'à présent, ni n'en feront jamais rien. Si quelques pointes ont été poussées au Sud, soit par le Nil Blanc, soit par le Nil Bleu, c'est aux Européens qu'on en est redevable; et pourtant quels Européens ! Des marchands avides dont l'esprit et le coeur sont fermés à toute autre préoccupation, atout autre intérêt que leur négoce, et prêts à tout pour augmenter leur lucre. Mais, quoique en des mains indignes, le commerce est, ainsi que la guerre, par la force môme des choses, un instrument de civilisation. Il n'en a même pas existé d'autre dans le passé, et rien ne prouve que l'avenir doive être plus favorisé.
Le plus grand, le seul charme de Khartoum est dans les jardins qui l'environnent, surtout du côté du Pleuve-Bleu, dont la rive gauche est couverte entièrement. Quelques-uns sont vraiment délicieux : il est impossible de voir de plus beaux ombrages,
et quel prix n'ont-ils pas sous un climat si brûlant! On y recueille d'excellents fruits, du raisin, des limons, des bananes, bien d'autres encore, et une espèce d'ananas nommé dans le pays khischta. Les melons et les pastèques abondent, principalement sur quelques petites îles dont la rivière est semée, et où l'on cultive aussi le tabac.
Khartoum est, d'après les mesures d'un voyageur allemand, à 477 mètres au-dessus du niveau de la mer, ce qui, à vue de pays, donne au Nil, à partir de ce point, une pente de 60 centimètres environ par lieue. Située à égale distance de la Méditerranée et de l'équateur, la ville est entre le 15« et le 16» parallèle, le même, ou peu s'en faut, que notre ville de Saint-Louis sur la côte occidentale de l' Afrique. Le Sénégal et le Soudan égyptien occupent donc sur le globe la même latitude; aussi la nature et le climat y sont- ils identiques : même formation, mômes terrains, mômes fossiles, même végétation, môme flore, môme faune, et il est vraisemblable que cette conformité se retrouve dans toute la zone comprise entre les mômes degrés, du 10* au 18« nord, depuis le golfe Arabique jusqu'à l'océan Atlantique. Les observations partielles faites sur divers points de cette zone immense confirment cette opinion.
Khartoum était encore, à l'époque où je m'y trouvais, c'est-à-dire il y a trois ans, la résidence
KHâRTOUM. 27
d'un gouverneur général qui avait sous ses ordres le Soudan égyptien tout entier, et la Nubie jusqu'à la seconde cataracte. Ce vaste territoire était subdivisé en cinq gouvernements particuliers, ou mudiries, qui relevaient de^Khartoum, et n'avaient de relation avec le gouvernement central que par la filière administrative du pacba résidant dans- cette ville. Ces cinq mudiries étaient l'ancien royaume de Sennâr, Kassala ou Taka, le Cordofan, Dongola et Berber. Le gouverneur général, nommé paf le vice-roi, était donc un grand personnage, et, grâce à son énorme éloignement du Caire, il jouissait d'une autorité presque illimitée. Il tenait dans sa main tous les fils de l'administration, et commandait à une armée de quinze mille noirs enrégimentés et soumis, tant bien que mal, à la manœuvre européenne. Est-il besoin d'ajouter que l'insatiable cupidité des Turcs élevés à ces hautes fonctions dévorait impunément les peuples? De tels dignitaires devaient facilement s'enivrer de leur puissance, et rêver une indépendance facile à conquérir. On peut s'étonner que Méhémet-Ali, si jaloux du pouvoir, en ait tant mis dans une seule main, et n'ait pas craint qu'un audacieux pacha, en usant à son égard comme il en avait usé lui-môme vis-àvis du sultan, ne s'affranchît de son autorité.
Je ne saurais dire si cette idée est venue à quelqu'un de ces trop puissants gouverneurs dans
l'exercice de leurs fonctions ; mais je puis affirmer qu'elle germait au Caire dans plus d'un ceiTeau : j'ai reçu des confidences qui ne me laissent aucun doute à cet égard, et je pourrais citer, à ce propos, un gros garçon joufQu, charnu, pansu, comme la plupart des Turcs le deviennent en Egypte, qui, se croyant destiné un jour ou l'autre à cette haute position administrative, comptait bien s'en faire un apanage. Le langage de Catilina sortait de cette boilbhe de Vitellius en herbe.
Peut-être le vice-roi actuel, Saïd-Pacha, a-t-il entrevu le danger, ou le lui a-t-on fait entrevoir. Toujours est-il qu'après avoir, dès son avènement, nommé à ce poste important son propre firère, Khalid-P'acha, qui n'y est pas resté longtemps, il a tout d'un coup brisé celte machine inquiétante lors d'un voyage qu'il fit à Khartoum il y a deux ou trois ans. Le gouvernement général du Soudan est supprimé, et les cinq mudiries qui en dépendaient sont maintenant indépendantes et correspondent directement avec le Caire. Un service de poste aux lettres, qui existait déjà depuis longtemps, mais à l'état rudimentaire, a été pertectionné, afin de faciliter, de hâter surtout les communications. Le même édita introduit de grandes modifications, tant dans l'assiette et la perception de l'impôt, que dans la condition des populations agricoles et des tribus nomades. De bruyantes fanfares ont ^ué en Europe
KHÂRTOUM. 29
ces changements, ces réformes, si vous voulez, qui existent bien sur le papier, mais dont la réalisation laisse plus d'ua doute à ceux qui connaissent l'Orient en général et les Turcs en particulier. Là, plus que partout ailleurs, proclamer une loi et l'exécuter sont deux choses parfaitement distinctes, et la première, surtout en fait de progrès, exclut la seconde plus souvent qu'elle ne la suppose. Mais on a jeté de la poudre aux yeux, et l'opinion, facilement abusée, se laisse prendre aux plus grossières amorces. Toutefois il faut savoir gré au successeur d'Abbas de ce qu'il a fait ou laissé faire, quels que soient d'ailleurs ses motifs. Si l'initiative ne lui appartient pas, et chacun sait que l'honneur en revient tout entier à quelques Européens de son entourage, toujours est-il que, bien différent de son prédécesseur, il ne s'est pas mis en travers des plans qu'on lui a fait signer.
Pendant mon séjour à Karthoum, le poste de gouverneur général était vacant, ou du moins le pacha récemment investi de cette dignité par Abbas était en route et attendu d'un jour à l'autre. Jusqu'à son arrivée, l'intérim était rempli par le mudir du Cordofan, venu de Lobeïd à Khartoum à cet effet. Abdel-Kader-Bey, c'était son nom , était un Grec musulman de l'Archipel, un homme aussi poh' que son collègue de Kassala, Cosrew-Bey, l'était peu, et dont les mœurs douces, les manières courtoises, ac-
cusaient une éducation bien supérieure à celle de tous les Turcs du pays. La culture de son esprit ne l'en distinguait pas moins. On hii reproch^dt de la faiblesse. Il ne tenait pas, disait-on, d'une main a^ sez ferme les rênes du gouvernement, ce qui voulait dire, en d'auti*es termes, qu'il ne faisait pas bétonner les gens à tout propos. Du reste un pouvoir intérimaire, comme l'était alors le sien, ne saurait être fort, attendu qu'il manque à la fois de durée et de responsabilité ^ les deux conditions nécessaires à toute autorité. Quoi qu'il en soit, je n'eus qu'à me louer des procédés de cet aimable Grec, el son commerce me fut singulièrement agréable.
Abd-el-Kader avait l'habitude dé faire tous les vendredis une longue station au Bazar : c'était pour lui un moyen de tuer le temps et de tromper l'ennui du vendredi, qui, comme chacun sait, est le dimanche des musulmans, jour de repos forcé, que l'on passe comme on peut, affaires publiques et affaires privées, tout étant suspendu : il ne reste pour toute distraction que la prière et la mosquée. Cependant, par une contradiction assez étrange et que je ne m'explique pas, c'était précisément ce jour-là que les transactions du Bazar étaient te plus animées, et le gouverneur les autorisait, les légitimait par sa présence.
J'allai donc un vendredi matin le chercher, non au Divan, qui était clos, mais dans sa propre mai-
KHARTOUM. 3i
son, et je fus reçu par deux petits lions privés qui se roulaient à mes pieds pour jouer, comme deux jeunes chiens. Un grand nombre dé soldats irréguliers, d'esclaves et de domestiques, encombraient la cour et le vestibule qui servait d'antichambre. Arrivés au Bazar, où nous nous étions rendus à pied et sans aucune suite, nous nous établîmes dans une boutique vide, sans autres meubles que des angarebs pour s'asseoir. On était là au beau milieu du marché, couvert en cet endroit : aussi les allants et venants ne manquaient-ils pas de faire en passant leurs salamalecs au représentant de l'autorité, sans compter que les marchands lui offraient, avec une politesse peu désintéressée, les prémices de leurs marchandises, tantôt un fusil réputé précieux, tantôt un dromadaire soi-disant de prix, ou une esclave abyssinientme dont chacun pouvait , sans les réclames du jellab, apprécier les beaux yeux et les dents blanches. Tout cela se vendait à l'encan, et la chose restait au plus offrant.
La dernière de ces marchandises, je veux dire la jeune fille, fixa particulièrement mon attention, et je la suivais avec intérêt, car on la promenait plus qu'à demi nue d'un bout du bazar à l'autre, afin que chacun pût la voir à son aise, miser et surenchérir. On n'en donnait pas grand'chose. Elle était pourtant jolie, fort bien faite, et c'était une sédassi, c'est-à-dire qu'elle avait de onze à quinze ans, âge auquel les es-
claves sont le plus estimées . Au-dessous on les nomme 009719720551, et au dessus balègues. Passé vingt ans elles sont réputées vieilles, et personne n'en veut, à moins qu'elles ne sachent coudre ou faire la cuisine. Si jeune et si belle que fût cette esclave, son air, j'en dois convenir, n'était pas très-doux. Ce qui me frappait surtout en elle, c'était son impassibilité. On eût dit qu'elle n'était point en cause et qu'il s'agissait de toute autre que d'elle. Elle ne prononçait pas une parole , ne faisait pas un geste ; ses yeux fixes et tout grands ouverts n'avaient pas un clignement, et regardaient sans paraître voir. J'ignore à qui die échut par le droit de la force et de l'argent.
Les autres objets du marché ne sont pas dignes d'une mention: c'étaient des légumes du pays, comme à Kassala, quelques fruits, quelques épiceries, de grossiers ustensiles à l'usage des Bédouins, les vêtements non moins grossiers, des sandales, des bâts, rien, en un mot, qui fût propre à tenter ma convoitise ou môme à éveiller ma curiosité, si ce n'est pourtant des brides de dromadaire ^n cuir arjistement tressées et ornées de glands en verroterie. Une machine sans nom , sorte d'abattoir humain destiné aux exécutions, s'élève au beau milieu du marché, pour l'exemple sans doute; mais les habitants ne s'en émeuvent pas le moins du monde, et, même quand fonctionne la sanglante machine, les affaires vont leur train comme si de rien n'était.
Sous le rapport ethnologique le bazar de Khartoum oflTre un piquant intérêt. On y voit réunis des Individus de chacune des races qui peuplent cette partie du monde, et tous sont reconnaissables à la couleur plus ou moins foncée de leur peau.. Les Turcs, les Grecs, se distinguent par leur blancheur; les Arabes nomades, venus originairement duHedjaz, sont d'un brun déjà beaucoup plus foncé, et se nomment asfar; viennent ensuite les cuivrés, hat-fateV-olem; les roux , ahmar; les bleus, azrah; les verts, ahkdar; et enfin les noirs ou nûbay descendus des montagnes du Sud, notamment du Takel, qui forme la frontière méridionale du Gordofan. J'eus là une
nouvelle occasion de remarquer que les nègres ont presque tous le talon saillant en arrière, le pied plat en signe de servitude, et qu'ils n'ont pas de mollet. Chaque espèce a, comme on vient de le voir, son nom particuUer dans l'idiome du pays, et l'habitude les fait reconnaître au premier coup d'œil; elles forment, en se croisant entre elles, des variétés nombreuses.
On remarque la même diversité tant dans les traits du visage, plus ou moins réguliers, suivant la race, que dans la qualité des cheveux plus ou moins crépus et tous parfaitement noirs. Il y a pourtant des cheveux rouges; mais ils sont très-rares, et leurs propriétaires ont une mauvaise réputation : ils passent pour méchants, pour fourbes, et on les mé-
prise autant qu'on s'en défie. Ce préjugé, assez général même en Europe, paraît avoir régné déjà parmi les anciens Égyptiens. On voit dans les peintures sépulcrales de Thèbes de pauvres diables à cheveux ' rouges, esclaves ou captifs, étroitement garrottés, et qui semblent réservés au dernier supplice. Typhon, le Dieu du mal, était représenté avec les cheveux rouges. Les peintres du temps, ignorant l'art des nuances, distinguaient les différentes races par des couleurs tranchées, depuis le rouge et le jaune clair jusqu'au noir le plus sombre, et ils donnaient à leurs dieux, par respect, des couleurs de convention.
On a parlé, il y a quelques années, d'hommes à queue appartenant à la prétendue peuplade des Niam-Niam, établie Dieu sait dans quelle partie du Soudan. Le père de cette découverte, ou de cette invention, est un renégat français fixé quelque temps à la Mekke. U n'a pas vu les queues, mais quelqu'un lui aurait dit avoir vu quelqu'un qui les aurait vues. Jusqu'à plus ample information, on fera bien de reléguer ces hommes-singes dans la république des faunes et des centaures, sans parler de l'homme caudifère de Charles Fourier à qui revient l'honneur de l'invention. Je dois convenir cependant qu'un médecin européen du Soudan m'a dit, à ce propos, avoir trouvé une vertèbre de plus qu'à tout le monde à des esclaves nègres ame-
nés des régions du Sud, et cette vertèbre inférieure était même , à ce qu'il affirmait, retournée en dehors, ce qui constituerait l'origine d'un appareil caudal.
Puisque nous voici sur le chapitre des merveiUes et des ouï-dire , j'ajouterai que des jellabs m'ont protesté avoir vu des licornes dani§ les montagnes qui confinent au sud avec l'Abyssinie. La chose, à tout prendre, n'a rien d'impossible, et Fexistence de cet animal réputé fabuleux n'a rien de contraire aux lois naturelles. Il n'est pas plus extraordinaire de porter une corne au milieu du front que de la porter sur le nez, comme le rhinocéros. Une dans spn plan , la nature est infinie dans ses formes.
Pour revenir aux habitants de Khartoum, je n'entends parler que des indigènes , ce sont de bonnes gens au fond, comme le sont en général tous les Soudaniens dans leur état naturel, et avant d'être gâtés par les Turcs, qui leur ôtent des vertus sans leur rien donner en échange. On ne peut mieux les définir qu'en disant que ce sont des enfants , enfants par l'imprévoyance et par la mobilité. Leurs passions s'éteignent aussi vite qu'elles s'allument. Tant que l'accès dure, ils sont capables des dernières violences ; mais à peine est-il passé qu'ils retombent dans la bonhomie et l'indolence qui constituent le fond de leur caractère. Ils sont fidèles à leur parole et respectent religieusement un dépôt.
Leur hospitalité est sans bornes ; un hôte est sacré pour eux et ils se ruinent pour le bien traiter; n'eussent-ils qu'un mouton, ils le tuent sans regret en son honneur. Cette vertu est chez eux si grande, qu'ils la pratiquent au delà même du tombeau. Quelqu'un cherche-t-il asile dans un cimetière, il n'a qu'à s'étendre sur une tombe; le mort qui l'habite le protégera, et à ce propos ils racontent qu'un étranger n'ayant pas pris cette précaution , ets'étant couché par terre, son sommeil fut troublé toute h nuit par les morts qui se le disputaient, chacun voulant être son protecteur ; légende charmante, dont pourraient s'enorgueillir des nations plus raffinées. Gomme tous les peuples primitifs, les Soudaniens ne comprennent pas que le meurtre soit un crioie quand il venge un outrage; ils le tiennent bien •plutôt pour un devoir , et, comme ils sont toujours, armés , le sang coule souvent parmi eux. Voulant réprimer cet abus, Latif-Pacha, un des derniers gouverneurs généraux du Soudan , les a désarmés, et des peines sévères frappent les délinquants. Us n'osent donc plus se présenter en ville la lance en main, ce qui leur ôte beaucoup de leur physionomie et les rend infiniment moins pittoresques; mais ils la reprennent dès qu'ils sont loin des lieux habités, et la portent toujours au désert. Ces lances sont formidables ; assez courtes de hampe, elles ont de larges fers aigus , tranchant des deux côtés et
longs d'un pied, Le Soudanien ne pardonne pas aux Turcs de l'avoir dépouillé de l'arme fidèle que portaient librement ses pères; cette interdiction est à ses yeux le comble de la tyrannie et la plus cruelle des humiliations.
La viUe de Khartoum était, du vivant d'Abbas- Pacha, un lieu de déportation, où sa défiance inhumaine autant qu'ombrageuse reléguait tous ceux qui lui étaient suspects, n'importe à quel titre. L'un d'eux, nommé Rifa'a-Bey, avait été. au Caire à la tête d'une espèce d'école normale instituée par ' Méhémet-Ali. Le petit-fils , trouvant par trop européenne cette innovation de son grand-père , l'avait abolie et en avait exilé le directeur à Khartoum, où, comme Denis à Gorynthe , il enseignait à Ure aux enfants pour gagner sa vie. La chute était rude; mais notre magister prenait assez bien son parti et se résignait, en bon musulman, aux décrets d'Allah. Je le vis plusieurs fois. C'était un homme assez cultivé pour un Égyptien , et, s'il n'avait pas beaucoup de science, il en avait lé goût- Élevé à Paris à l'École égyptienne , il parlait français , et a publié en arabe une relation de son voyage et de son séjour en France. Il a l'humeur satirique plutôt qu'admirative ; les Parisiens lui prêtent souvent à rire, tout Parisiens qu'ils sont. Une version complète de cet ouvrage serait impossible et fastidieuse, vu ses interminables longueurs; mais il serait pi-
38 KHARTOUH.
quant d'en traduire au moins quelques firagmenls, ne fût-ce qu'à titre d'échantillon, et pour se rendre compte des impressions de voyage d*un Arabe égyptien transplanté tout d'im coup sur le boulevard des Italiens.
Je connus aussi, mais de vue seulement, et sans entrer en relation avec lui, Mari-Bey, un autre déporté du Caire , à ce que je crois , qui passe poiûr un homme distingué, et dont je ne saurais rien dire, sinon que son harem est parfaitement ordonné. Toutes ses esclaves manient bien l'aiguille , ce qoi leur donne une grande valeur et atteste une éducation distinguée. Je tiens ce détail de nfiénage d'une dame française qui avait ses Hbres entrées dans ce harem n^odèle , pendant un séjour qu'elle fit à Khartoum une année avant moi.
Un jour on m'annonça l'arrivée d'un nouveau déporté, nommé Abd-er-Rhaman-Bey. Je connaissais au Caire un homme de ce nom, Maltais de naissance, devenu musulman par conviction ou par situation, et marié à une aimable Française appelée de Paris par Clot-Bey pour faire un cours d'obstétrique. Employé dans l'administration du Transît, après avoir été quelque teuips gouverneur de Sud, il était tombé dans la disgrâce d'Abbas S et avait
1. Voici la cause de cette disgrâce. Méhémet-AU avait abanàxaoié à un consul de Toscane le monopole du séné , fort abondant dans ses domaines du Soudan. A Tabolition des monopoles,
■du son emploi. En entendant prononcer un oa qui était le sien , je crus tout d'abord, et la ^position était naturelle, que, victime d'une reidescence de persécution , il avait fini par être , Dîne tant d'autres, exilé dans la brûlante Sibérie tzar égyptien.
nformation prise , il se trouva que ce n'était pas n Abd-er-Rhaman, mais un vieux Copte portant nême nom , le même titre, et qui, gouverneur Mansoiira , dans la Basse-Egypte , la ville préci- :ient où saint Louis a été fait prisonnier, il vait commis , par cupidité , des barbaries abolables. Pour arracher aux malheureux l'argent ils n'avaient peut-être pas , il les faisait scier endeux planches, supplice renouvelé de Domitien de Néron, qui l'infligeaient aux premiers chré-
oncessionnaire avait réclamé des dommages et intérêts. De n long procès avec le gouvernement égyptien , qui a fini par erdre. Appelé à faire un rapport sur cette affaire , Âbd-erjnan avait employé le mot padischa à propos du territoire ptien du Soudan, voulant dire par là qu'il était domanial, vant par conséquent du souverain, c'est-à-dire du sultan. Là nis grande fureur d'Abbas. 11 fait venir Âbd-er-Rhaman , ;able des injures les plus grossières, et, lui reprochant son mité (Abd-er-Riiaman est privé d'un œil) , il lui dit que Dieu iborgné pour le punir de ses méfaits. <t Le Soudan, ajoutea été conquis par mon grand-père;, il appartient donc en ^re à ma famille, à moi, non au sultan, et il n'y a qu'un traître on espèce qui puissp soutenir le contraire. » Après cette ) déclaration de principes , il avait brutalement chassé le »ablé avec un redoublement d'invectives.
tiens. Mais ce n'est point pour ces crimes qu'il anai été déporté ; c'est parce qu'il était devenu susped, je ne sais à quelle occasion, au vice-roi qui san doute aussi convoitait ses grands biens.
Ce misérable qui, je crois, était septuagénaire, avait été enlevé la nuit par les caw^as du milieu à sa famille, et embstrqué sur le Nil sans autres veto* ments que ceux qu'il portait. U avait sur lui, disait il, pour toute ricbesse, un medjidi (cinq francs) el une montre. A son arrivée à Rhartoum , il avait éU déposé dans la prison et supportait son revers de fortune avec une résignation , une constance digm d'une meilleure vie. A Tentendre, vous reussiezjNn pour un philosophe envoyé aux carrières poŒ prix de ses vertus.
Il s'attendait à être envoyé plus loin encore, Khartoum n'étant que le premier degré de la déportation égyptienne. Ceux dont Abbas voulait a débarrasser tout à fait étaient relégués au fond di Fazogl, pays malsain, mortel, situé à l'extrémiti méridionale de l'ancien royaume deSennâr, et où comme on Fa vu plus haut, il existe des mine d'or, à l'extraction desquelles on employait ta condamnés. Gomme si ce n'était pas assez de da& gers, de fatigues, de tortures, Abbas, à la fin de se jours, avait envoyé des architectes dans ces terre maudites, afin d'y construire uîie vaste prison destinée à ensevelir ses victimes. J'aime à .croire qu(
KHARTOUM. 4i
I sa mort aura fait abandonner pour jamais ce proijjet inhumain, et ramené dans leurs foyers, sinon le jj Copte de Mansoura , du moins Rifa'a-Bey et ses
compagnons d'infortune.
^ Un de ces derniers n'avait pas attendu ce mogment, quoiqu'il fût alors bien prochain, pour prendre la clef des champs : c'était un jeune ^homme brillant, m'a-t-on dit, frappé d'exil je ne sais pourquoi; il s'appelait Ali-Bey Hassib. Soit g qu'il craignît les mines et la prison modèle du Fa- ^»gl, soit qu'il s'ennuyât -seulement au Soudan, il ^j s'était enfui de Khartoum quelques jours avant mon . nrrivée. Sa périlleuse entreprise avait été préparée «. jivec un grand secret , exécutée avec bonheur , et Ton n'avait pu découvrir la direction qu'il avait prise. Il s'était réfugié probablement à Souakin ou j à Hassaoua, villes turques où les ennemis d'Abbas j étaient sûrs d'être reçus en amis, comme d'ailleurs ^ dans toute l'étendue de l'empire, sans en excepter • Constantinople. Les détracteurs d'Abd-el-Kader-Bey . l'accusaient de peu de vigilance. Ses partisans disaient tout bas que, s'il n'avait pas précisément favorisé le ; dessein d' Ali-Bey , il avait fermé les yeux sur sa fuite. ,. Le médecin en chef de la province est le docteur iPeney, un Français au service d'Egypte, et fixé ^ dans le pays depuis longues années. Il a épousé une Abyssinienne dont il a des enfants café au lait. J'allai le voir en arrivant, et trouvai en lui un double
k% KHARTOUM.
compatriote , car il est né à Saint-Genix , village A
pays de Gex, à une lieue de Genève, ville où je sa
né moi-même.
.... lo sonSordello Délia tua terra....