‹ 500 lieues sur le NilChapitre 1 sur 25 · LIBRAIRIE DE L HACHETTE ET C · texte numérisé non relu

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KOI PIlBai'SAKBAZlR, H* 14

Le présent Yolume fait suite aux deux précédemment publiés par l'auteur : Séjour chez k Grand-Chérif^ et Cinquante jours au Désert , qui tous deux ont para Tannée dernière. Il complète le voyage exécuté par lui en Arabie, dans le Soudan oriental , en Nubie, et ramène le lecteur au Caire, qu'ils avaient quitté ensemble, auteur et lecteur, six mois auparavant. Sur ces six mois , ils en ont passé trois au désert, un et demi sur le Nil, et la moitié d'un sur la mer Rouge ; tout cela pour ne faire guère plus de douze cents lieues , trois ou quatre journées de chemin de fer. Ce n'est pas aller vite, d'accord; mais c'est là vraiment voyager, tandis qu'en chemin de fer on est lancé comme on projectile du point de départ au point d'arrivée.

On a fait observer h, l'auteur qu*une carte eût été néeessaire pour qu'on pût le suivre dans ses diverses

pérégrinations, tant en Asie qu'en Afrique. Cette observation est parfaitement juste» et il y avait bien pensé lui-même ; mais cette carte n'existant pas , il s'agissait d'en dresser une nouvelle appropriée à la circonstance. Malheureusement la perte de sa vue lui a rendu ce travail impossible, quoiqu'il en eût réuni les éléments. 11 espère , grâce aux offres obligeantes qui lui ont été faites de plusieurs cfttés , et les yeux d'autrui suppléant les siens, pouvoir plus tard réparer cette omission forcée.

Dès la publication du premier volume de cette relation, des turcophiles , plus ou moins désintéressés et à coup sûr peu clairvoyants ou peu sincères, ont accusé l'auteur de parti pris contre les Turcs. Le parti pris est bien plutôt de leur c6té, vu qu'il faut être aveugle ou fermer les yeux volontairement, pour ne pas voir que la Turquie , celle d'Europe en particulier, est une société en dissolution. Bien loin d'avoir infirmé le jugement formulé il y a dix-huit mois par l'auteur, les faits lui ont donné une éclatante confirmation, et ces faits ne l'ont point surpris, puisqu'il les avait prévus, annoncés même, et qu'ils sont d'ailleurs dans la force des choses. On perd son temps k réparer une maison qui tombe en ruine : car, tandis qu'on la relève d'un côté, elle s'écroule d'un autre. Cet engouement des Turcs succédant, pour le rappeler en passant, à l'engouement des Grecs, est une plaisanterie infiniment trop prolongée. Il serait temps qu'on voulût bien voir les choses comme elles sont,

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et qu*on ne s'acharnât pas en pure perte à des reconstitutions impossibles. Galvaniser les morts n'est point les ressusciter ; loin de là , c'est constater que la rie les a quittés pour toujours.

Paris, le 25 aTrii 1858.

Le vaste territoire que les Égyptiens appeflent Beled-el-Soudan, Pays des Noirs, et qui a été conquis par Méhémet-Ali, il y a une trentaine d'années, dut faire partie de cet empire d'Ethiopie dont l'histoire d'abord si vague, si confuse, ne se précise un peu qtf à l'époque où le royaume de Méroé parut sur la scène du monde. Son histoire se fondit, s'absorba plus tard dans celle de l'Egypte, dont cependant il ne partagea pas toutes les vicissitudes; car il ne fut iji conquis ni noyé comme elle dans Timmense débordement de l'empire romain.

Le christianisme s'y introduisit vers le iv« ou le

V* siècle, et a laissé en divers lieux , notamment à Dongola, à Méroé, plus loin encore, des monuments non équivoques de son existence : des croix, des ornements d'église, des inscriptions liturgiques en caractères coptes, et autres objets de môme nature. Tout récemment, en 1852, on a découvert, aux environs d'Ouled-Médeny , sur la rive gauche du Fleuve-Bleu, entre le 13» et le 14* degré, des églises souterraines, d'une date très-ancienne. L'année précédente, le docteur Reitz, vice-consul d'Autiiche à Khartoum, l'un des premiers explorateurs de ces contrées, ayant trouvé à Aboukhara, ou dans le voisinage, des croix, des encensoirs, voire des rosaires, croyait à l'existence , en cet endroit, d'une ville chrétienne du v» siècle, ensevelie dans les sables depuis douze cents ans.

Dès l'aurore de l'hégire, avant que les armées des premiers kalifes n'eussent débordé sur l'Egypte et n'en eussent fait la conquête , une grande tribu du Hedjaz, les Ouled-Àbbas, passèrent la mer Rouge et, débarqués sur la terre d'Afrique, se répandirent dans le pays de Taka, dans l'tle de Senn&r, Djezeereg-el-Hoye, formée par les deux Nils, et jusqu'au Fazogl sur la frontière abyssinienne; ils envahirent, plus à l'ouest, le Gordofan et le Darfour. De cette souche primitive sortirent plusieurs rejetons qui prirent des noms particuliers et s'approprièrent définitivement les terres où ils s'étaient tixés : tels

furent les Ghakieh établis à Dongola, les Djiftalin à Ghendi et à Berber, les Beni-Hamer àTaka, les Soukria entre l'Atbara et le Fleuve -Bleu, lesRifah dans le Fazogl, les Hassanieh, sur le Fleuve-Blanc, les Gababisch, les Bakara, d'autres encore, dans le Cordofan et sur les frontières du Darfour.

n y eut alors un grand déplacement de peuples : les envahisseurs, renforcés d'émigrations postérieures venues comme eux du Hedjaz et aussi de TYemen, refoulèrent devant eux les populations indigènes trop faibles pour résister au torrent : les Nouba, à qui la Nubie doit son nom, et qui habitaient Dongola, cédèrent la place aux Ghakieh, et se retirèrent, pour ne les plus quitter, dans les montagnes du Gordo&n ; les races- nègres de l'ile de Sennâr se réfugièrent les unes sur les bords du Fleuve- Blanc, les autres dans les régions escarpées qui séparent le FazogI de l'Abyssinie. Restés maîtres du Soudan et de la Nubie, les Arabes substituèrent leurs usages, leur culte, à ceux du pays, abolirent le christianisme naissant, et firent disparaître tout ce qui restait de l'antique civilisation éthiopienne. La révolution fut complète : ce fut un nouveau peuple, un nouveau Dieu.

Il est remarquable que les Arabes du Soudan ne fondèrent ni royaume ni empire : isolés, séparés, il9 vivaient indépendants les uns des autres, souvent en hostilité. Chaque tribu , rangée sous la loi de

son cheik, formait comme un État particulier, et aucun lien politique ne réunissait en un corps ces membres dispersés d'une même famille. Tel est le génie des Arabes : essentiellement nomades et amoureux de la liberté, ils ne comprennent d'autre unité que celle de la famille et de la tribu, qui ellemême n'est qu'une famille un peu plus grande. C'est la vie patriarcale dans son essence ; or les patriarches n'avaient ni rois, ni princes; ils étaient princes et rois eux-mêmes sous leur tente ; ils ne reconnaissaient qu'un maître , et ce maître c'était l'Élemel.

Cet état de choses dura jusqu'au ix* siècle de l'hégire, le xv* de notre ère, époque à laquelle une nouvelle invasion changea les conditions politiques de la contrée. Vers 1480, autant qu'il est possible de préciser une date dans un pays sans histoire écrite, et chez lequel le souvenir des événements et des hommes ne se transmet que par la tradition , une nuée d'aventuriers nègres s'abattit entre les deux Nils, dans cette partie du Soudan où la légende locale place le royaume de Macrob, qui florissait au temps de Cambyse, et qui depuis fut gouverné par douze reines et par dix rois. Les Pundgi, nom des nouveaux venus, étaient partis de la rive orientale du Nil 31anc et des montagnes qui bordent ce fleuw entre le 12* et le »• degrés. Une grande battdUe leur fut lignée à Ar-

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badjy^ : les conquérants, en étant sortis vainqueurs, allèrent fonder sur le Fleuve-Bleu la ville de SennAr, mot qui veut dire dents de feu, parce qu'ils avaient, dit-on , rencontré dans cet endroit une jeune fille dont les dents avaient cette couleur. Ainsi fut fondé le royaume de SennÂr.

Le premier mek ou melek^ c'est-À-dire roi, fut Amârah-Dou-Naks , qui régna quarante-deux ans. Le nouvel empire ne paraît pas s'être beaucoup étendu d'abord; ce ne fut que deux siècles plus tard, vers la fin du xvu' que le mek Aouanseb II, le treizième des successeurs d'AmArab, fit la conquête du FazogU Les meks ou rois de Soba, dynastie nègre aussi, qui avait précédé les Fundgi et résisté, à ce qu'il parait, à l'invasion des Arabes établis partout alentour, furent dépossédés parleur puissant voisin, et, réfugiés au sud dans les «outagnes du Fleuve-Bleu , devinrent enfin leurs tribu-

1. Cette yille, située à six lieues N. 0. de Ouled-Médeny et à une lien0 et demie du Nil-Bleu, fut détruite sous les Fundgi pendant les guerres ciTÎlet. On a bftti récemment, près du lieu qu'elle occupait, la petite yille de Messalamieh, peuplée de 2 à 3000 âmes, et devenue Tim des principaux marchés du Soudan oriental. Ses habitants, presque tous adonnés au commerce, trafiquent avec l'Âbyssinie, le Oongola, le Kordofan, et mèmt avec le Darfour. Entre cette ville et Ouled-Médeny, est le gros bourg de Théyba, résidence d'une famille de fakihs en grande vénération dans le pays. C'est dans le voisinage que se trouve le village d'Abou-Oehar, ainsi nommé delà quantité d'asclépias, en arabe oekar , qui croit aux environs.

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taires« Le royaume de Scnnftr étendit alors ses frontières au nord jusqu'à Dongola. Bruce fait un tableau fort piquant de cette cour noire , surtout de sa partie féminine. Un de ses meks avait fait entourer son palais , Dieu sait quel palais ! d'une palissade de dents d'éléphants.

Il y avait à cette cour un officier dont les fonctions consistaient à tuer le roi régnant en temps de révolution, et qui ne le quittait jamais. Comme Bruce s'étonnait que le prince fundgi souflfrit près de sa personne son assassin futur, ou du moins éventuel : « Si mon sort est de finir ainsi, lui répondit Sa Majesté Africaine, je n'y saurais échapper; et, dans ce cas, j'aime mieux le subir dans les formes et selon le cérémonial dû à mon rang, que d'être brutalement tué par le premier venu. »

Le nom de la France apparaît épisodiquement et tragiquement dans les ténèbres de cette histoire aussi peu connue qu'elle est sans doute peu digne de l'être. Voici à quelle occasion. En 1703, Louis XIV envoya un ambassadeur au Grand-Négus, ou empereur d'Abyssinie : c'était M. Le Noir du Roule, qui, pour se rendre à son poste; prit la voie de l'Egypte. Dès le Caire, une partie de sa suite l'abandonna, effrayée des fatigues et surtout des dangers qu'il fallait affronter. Tantôt par le Nil , tantôt par le désert, il parvint à Sennâr au mois d'août 1705. D'après la chronologie des souverains du pays , le

mek alors régnant devait être Aouanseh n, ou son ffls Badeh m el-Ahraar.

Notre compatriote reçut d'abord un excellent accueil; mais rhospilalité se changea bientôt en défiance, puis en trahison. Ces étrangers passaient pour des magiciens qui allaient en Abyssinie changer le cours du Nil et ruiner par là le royaume de Sennâr. Ds devaient aussi, disait-on, apprendre Fart de la guerre aux Abyssins, leur fournir des canons; et comme l'ambassadeur, étalant un luxe imprudent, n'avait pas moins de soixante chameaux chargés de riches bagages, d'or même, à ce que croyaient les indigènes, la cupidité se mit de la partie, et l'ambassade tout entière fût massacrée sur la place du marché par des cavaliers du mek , au moment où elle se remettait en route pour continuer son voyage. L'empereur d' Abyssinie jura de tirer vengeance d'une inj.ure si sanglante ; mais l'expédition qu'il dirigea dans ce but contre Sennâr n'eut aucun succès. Le monarque abyssinien se consola de son échec en menaçant les< meurtriers de se venger d'une autre manière; ce qui lui serait facile, affirmait- il , puisque Uieu avait mis dans ses mains la source de leur fleuve. Pourtant on n'a pas ouï dire que le Nil Bleu eût cessé dès lors de couler dans son Ut.

Les tribus arabes fixées dans le pays avaient reconnu la suzeraineté des Pundgi et leur payaient

un tribut annuel , à condition qu'elles continueraient à nommer leurs cheiks et à être gouvernées par eux. Des liens d'intérêt, puis de famille, ne tardèrent pas à s'établir entre les deux races, qui finirent par se mêler sans pourtant se confondre. Les Fundgi étaient idolâtres, n'avaient ni langue écrite ni culture d'aucun genre. Ils ignoraient même les premières notions de l'agriculture, quoique le mek dût, pendant son règne, cultiver et ensemencer tout un champ de sa propre main , ce qui lui valait le titre ou le surnom d'Homme des Champs. Les Arabes leur étaient donc supérieurs, surtout comme musulmans , car l'islamisme est un progrès incontestable sur l'idolâtrie. Aussi prirentils par degrés l'influence qui leur était due et qui, à la longue , appartient toujours aux plus intelligents, aux plus habiles. Souverains par 1k force, les conquérants furent conquis par l'esprit. D'abord ils embrassèrent l'islamisme et adoptèrent la langue arabe, qui devint bientôt la seule du Seunâr. Puis les meks , reconnaissant dans les fils du Hedjaz une capacité qu'eux-mêmes et les leurs ne pouvaient atteindre, s'entourèrent de leurs conseils, s'éclairèrent de leurs lumières, et finirent par les appeler au gouvernement.

Une fois en participation du pouvoir, les Arabes l'usurpèrent peu à peu tout entier : les meks devinrent des rois fainéants, et leurs ministres des

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maires du palais. Adelan fut l'un des plus puissants, et Bnice le connut à ^n retour d'Abyssinie, en 1772. Le dernier de ces Capets au petit pied, ce fameni^ Mohammed-Abou-el-Reili , qui, presque roi de son vivant , fut assassiné par son compétiteur Regcb , a encore aujourd'hui, qu'il n'y a plus ni rois ni royaume de Senn&r, un petit-fils direct dans le cheik Syris-Âdian , chef d'une tribu musulmane du Fleuve-Blanc , au pays de Gouley. Ce qui devait arriver arriva. La discorde se mit parmi les Arabes dépositaires de l'autorité royale ; ils se la disputèrent à l'envi et par tous les moyens, par l'intrigue, où ils étaient passés maîtres, et, au besoin, par l'assassinat. Les familles, les tribus, prenaient parti pour leurs cheiks, dont ils épousaient la cause et soutenaient à main armée les prétentions; si bien que le Soudan, déchiré par des querelles incessantes, n'était plus qu'un champ de bataille où le sang coulait par torrents, sans que les meks, véritables mannequins, réduits à l'ombre de la souveraineté, eussent la force de réprimer tant d'excès.

Telle était la situation du Soudan lorsque Méhémet-Ali, déjà vice-roi d'Egypte et vainqueur des Wahabites, en entreprit la conquête. Les circonstances ne pouvaient être plus favorables à une invasion étrangère : rien n'était prêt pour la résistance, et toute résistance même était impossible. La

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voix du mek n'était plus écoutée. Les tribus arabes, divisées entre elles et toujours en guerre, étaient disposées à ^'allier, les unes par ambition, les autres par vengeance , à n'importe quel conquérant dans lequel elles croiraient voir un auxiliaire. Aussi ne ût-on pas un seul préparàtif de défense, et n'envoya-t-on pas un seul soldat à la rencontre des Turcs, quoique l'armée régulière du mek, cantonnée ordinairement dans le Bouroum, s'élevât jusqu'à vingt-cinq mille hommes. Les Turcs, commandés par Ismall Pacha, le troisième fils de Méhémet-AIi, n'étaient pas dix mille, y compris une suite considérable d'administrateurs de tout rang, destinés à organiser le pays après la conquête.

Partie du Caire par détachements , et concentrée à Assouan , la dernière ville de la Haute-Egypte, et la dernière aussi, par .conséquent, de la domination du vice-roi , l'expédition remonta le Nil sans coup férir, à travers toute la basse Nubie, jusqu'à la seconde cataracte. Là seulement elle trouva de la résistance de la part des Arabes Ghakieh, fixés, comme on l'a vu, dans la province de Dongola. Ces valeureux descendants des Ouled-Abbas avaient conservé chez eux l'esprit militaire éteint chez beaucoup de leurs compatriotes. Des combats récents, contre les Mamelouks réfugiés à Dongola après les victoires de Bonaparte et les égorgements de Méhémet-Ali, n'avaient fait que l'entretenir. Armés de lances et d'é-

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pées, montés sur des chevaux du pays, race excellente qui rivalise avec celle du Nedj , ils tombèrent sur l'avant-garde turque ; mais , malgré leur bravoure, ils furent foudroyés et dispersés par l'artillerie, dont les terribles effets étaient aussi nouveaux pour eux que pour leurs montures. Revenus à la charge un peu plus loin avec Tintrépidité du désespoir, ils ne furent pas plus heureux dans ce second engagement et par la même cause.

« Allah l'a voulu! » s'écrièrent-ils alors avec le fatalisme des vrais croyants ; et leur cheik ou mélek, Ghaouss, ayant fait sa soumission au Pacha , mais à condition, ils furent incorporés dans Tarmée turque, à titre d'honneur et de récompense. Cette cavalerie irrégulière, commandée par ses propres chefs, s'est maintenue jusqu'à présent dans une indépendance relative qui est presque la liberté; elle n'en a pas moins, en plusieurs circonstances, rendu au gouvernement du Soudan d'importants services.

Les méleks de Berber et de Ghendi , Nàser-A'dyn et Nimir, s'empressèrent de faire leur soumission, et l'armée poursuivant sa marche au sud sans nouvelles rencontres, Badeh VII, dernier roi du Sennâr, vint au-devant d'Ismaïl pour faire la sienne. Il déclara reconnaître la suzeraineté du sultan Mahmoud, qui régnait alors, et dont Méhémet-Ali n'était lai-même que le lieutenant, le vassal. Des présents réciproques scellèrent ce traité, et les Turcs prirent

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possession de la capitale. G*était au mois, de juin 1822. Ainsi finit la dynastie des Fundgi, et le royaume fondé par eux. Il avait duré trois siècles et demi.

Une chronologie rédigée en arabe > et conservée soigneusement dans la famille de Badeh, porte à vingt-neuf le nombre des rois Fundgi qui ont régné à Senn&r depuis sa fondation, ce qui, en moyenne , suppose pour chacun un règne d'environ douze ans. Dans le même espace de temps, la France a eu quatorze rois, plus une République et un Empire, et Gonstantinople a compté vingt-quatre sultans.

Le mek Badeh fut nommé par Ismâl cheik du pays dont il avait été roi. Les autres meks dépossédés avaient été revêtus du même emploi , pauvre dédommagement de la royauté perdue. Leurs fonctions consistaient à recouvrer, en s'en appliquant une partie , le tribut imposé par le vainqueur aux populations conquises. De roi devenir percepteur des contributions, la chute était rude ; mais les cidevant meleks se consolaient de leur déchéance en continuant de se coiffer du bonnet d'indienne piqué, signe extérieur de leur dignité. Plusieurs d'entre eux tombèrent dans un extrême dénûment , triste retour des choses humaines ! et n'eurent pour subsister, eux et leurs familles, que des pensions plus ou moins mal payées, accordées par le vainqueur à leiu* infortune.

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Exnîn-Bey, un Turc égyptien dont j'avais fait la connaissance à Djeddah, où il était chargé d*afbires d*Abbas, a connu, dans un voyage au Soudan» la fille d'El-Fadel , un des derniers rois ou meks du Cordofan, laquelle vivait d'une pension» et m*en a raconté des choses plaisantes. Cette femme, entièrement noire, était loin d*ètre jeune; de plus, elle ' était d'une laideur repoussante. Son orgueil était insupportable. H fallait que ses esclaves l'abordassent à genoux, même à quatre pattes, et qu'elles se couchassent à plat ventre devant elle quand il lui plaisait de faire de leur corps un coussin pour ses pieds, n lui arrivait même quelquefois de s'asseoir sur eUes , et, au moindre mouvement qui la dérangeait, elle les maltraitait sans pitié. Ceci rappelle assez bien les préfets romains du Bas-Empire, qui faisaient supporter la table où ils mangeaient par quatre Ëgyptiens, ordinairement des Coptes, à la barbe desquels ils s'essuyaient les mains. La peau blanche d'Ëmin-Bey l'étonnait beaucoup : elle lui frottait le visage avec son mouchoir, s'imaginant qu'il était peint en blanc, et qu'en effaçant la peinture, sa vraie couleur noire allait reparaître dessous. Elle aurait bien voulu être blanche comme lui; pourtant elle était contente de sa personne , et lui demandait naïvement s'il ne la trouvait pas bien belle. Son régal consistait en viscères de mouton, qu'elle mangeait crus, saupoudrés d'une épaisse

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couche de poivre. Ëmin-Bey ne se fit point prier à dîner.

Pour en revenir à Ismaïl-Paeha , il porta les armes ottomanes jusqu'à Textrémité du Fazogl. Pendant ce temps son beau-frère Mohammed-Bey, le Defterdar, qui avait épousé la princesse Nèzly, une fille de Méhémet-Ali, et qui fut l'homme le plus féroce de son temps, de tous les temps peutêtre, faisait moins pacifiquement la conquête du Gordofan , qui alors dépendait des sultans noirs du Darfour. D'un autre côté Ibrahim-Pacha, le fils aîné du vice-roi d'Egypte, s'emparait du pays de Taka, et soumettait à la domination égyptienne les Soukrias, les Halangas, les Adendoas , les Bichari , toutes les tribus nomades ou sédentaires répandues entre le Nil et la mer Rouge. Deux ans avaient suffi pour achever ces immenses conquêtes.

On s'est demandé pourquoi Méhémet-Ali les avait entreprises, et quel fruit il en espérait. L'amour de Tor fut, sans aucun doute, la première cause de ces lointaines expéditions. On croyait à des mines considérables de ce précieux métal dans les montagnes du Fazogl; mines qui, anciennement exploitées par les Éthiopiens, enrichissaient lempire de Héroé et celui des Pharaons. On allait donc à la conquête d'un nouveau Pérou. On éprouva à cet égard un grand mécompte. Ces mines si ardemment convoitées, et qui miroitaient si brillamment à l'imagiaa-

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tîon des Turcs, se bornent à très-peu de chose, et le rendement en est si faible qu'elles sont presque abandonnées. Le peu d*or qu'on en retire circule dans le Soudan sous la forme de gros anneaux frustes destinés à être fondus. On en fait à Khartoum quelques petits ouvrages, notamment des xerfs^ espèce de coquetiers à jour, travaillés en filigrane avec un goût particulier, et qui servent à supporter la tasse ou finjane^ en manière de soucoupe, lorsqu'on offre le café.

Le second motif de Héhémet-Ali, et celui-là ne lui tenait pas moins au cœur, était de recruter des hommes pour son armée. Il avait dès lors la prétention de faire de TÉgypte une puissance militaire; mais, aspirant à l'indépendance, il ne trouvait pas dans les troupes turques des garanties suffisantes de fidélité; leur insubordination avait plusieurs fois mis son pouvoir en péril. Mais avec des nègres enrôlés comme esclaves, il n'avait, ou du moins ne croyait pas avoir les mêmes dangers à courir : il pensait trouver en eux une soumission aveugle et se créer des hommes-liges, des hommesmachines prêts à servir tous ses projets, quels qu'ils fussent. Aussi songeait-il à porter cette armée noire jusqu'à quarante mille soldats. D'immenses convois d'hommes enlevés dans les provinces conquises étaient dirigés sur Assouan, et là instruits, enrégimentés à l'européenne par les sohis d'un

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ofûcier français au service d'Egypte, le colonel Sèves, aujourd'hui Soliman -Pacha. Une institution de Méhémet-Ali prouve avec évidence que le Soudan ne fut jamais à ses yeux qu'une fabrique d'hommes : un agent spécial , sorte de Villaume officiel, est chargé de parcourir les campagnes pour y faire des mariages , et les facilite en fixant luimême d'autorité la dot que l'époux doit payer au père de l'épbuse..

Quoi qu'il en soit , et quels qu'aient été les véritables motifs de Méhémet-Ali , la géographie lui doit l'ouverture de contrées jusqu'alors fermées aux Européens, et qu'on peut aujourd'hui explorer avec autant de facilité que le permettent la distance et le climat. Le point de départ pour des reconnaissances ultérieures s'est déplacé : ce n^est plus le Caire, comme autrefois, mais Rhartoum, nouvelle capitale du Soudan, laquelle est devenue presque une ville européenne, ou du moins participe de l'Europe par les commodités et la protection qu'elle offre aux voyageurs.

Méhémet-Ali avait songé d'abord à porter ses armes jusque dans le Darfour. Son fils Ibrahim, au moment où il fut envoyé en Morée pour faire la guerre aux Grecs , rêvait une gigantesque expédition qui ne comprenait rien moins que le Darfpur, le Yadaî et le Bornou : parti du Gordofan, il comptait revenir par Tripoli. Ce rêve est resté à l'état de

rêve, et les mystérieuses contrées qu'il voulait ex* plorer en conquérant sont encore aussi profondément ignorées qu'elles Tétaient alors. LeBomoun'est guère connu que de nom » nonobstant les récentes explorations de M. Barth. Cette année même l'intrépide et infortuné docteur Yogel vient de payer de sa vie l'ardeur scientifique qui l'avait conduit au cœur du Vadal : le sultan de ce barbare empire lui a fait trancher la tète, il y a. quelques mois« pour s'emparer des richesses dont il le croyait possesseur, et qui se bornaient , hélas ! à des herbiers. Quant au Darfour, qui confine par le Gordofan avec le Soudan égyptien, il est plus hermétiquement fermé que la Chine aux étrangers. Quiconque y pénètre est arrêté au passage et n'en peut plus sortir :

Lasciate ogni speranza , o voi ch'entrate.

On raconte pourtant qu'un militaire européen, un déserteur, à ce que je crois, échappé de l'Algérie et entraîné, je ne sais par quelles vicissitudes, jusqu'au cœur de ce royaume inhospitalier, a été assez heureux pour en sortir, ce qui n'était arrivé à personne avant lui. Il avait été cependant arrêté et conduit même en présence du sultan , titre pompeux que prend le. noir souverain du Darfour, comme celui duVadal; mais le voyageur parut si peu dangereux, A borné , si incapable de tout rapport et de toute révélation, que par une exception, peu flatteuse as-

sûrement pour lui, la liberté lui fut rendue. Arrivé à Khartoum , on l'interrogea en vain ; il ne put ni ne sut rien raconter de ce qu'il avait vu. Le sultan du Darfour l'avait bien jugé. J'ai oublié de dire que ce voyageur si peu clairvoyant et si court d'esprit avait été tambour dans l'armée française.

Si les Darfouriens ne laissent sortir de chez eux aucun étranger, ils en sortent cependant eux-mêmes, témoin Siteh Souakin , la propre tante d'Adah , le sultan régnant, laquelle, en bonne musulmane qu'elle était (le Darfour est musulman) , voulant faire le pèlerinage de la Mekke , arriva à Khartoum dans Tété de 1851, avec une grande suite d'officiers et d'esclaves pour gagner de là Djeddah par le Nil, le désert et la mer Rouge. Le pacha et les consuls s'empressèrent de lui présenter leurs hommages. Ds la trouvèrent assise et voilée, ayant sous ses pieds deux tabourets vivants, je veux dire deux esclaves accroupies et immobiles comme des sphinx.* Elle était entourée de ses officiers , de ses interprètes et de ses femmes, voilées comme elle. Une boîte d'allumettes chimiques les plongea tous dans une stupeur superstitieuse ; mais ce qui étonna le plus la princesse africaine fut un miroir : en s'y voyant réfléchie, elle eut peur, et le rejeta vivement derrière elle. Au brusque mouvement qu'elle fit alors , son voile se^dérangea, et l'on put reconnaître que c'était une femme de quarante à quarante-cinq ans, d'mi

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noir d'ébène , belle encore quoique avec des traits fortement accentués.

Les marchands européens établis à Khartoum lui oflrïrent en présent des soieries, des savons parfumés, divers cosmétiques, des bonbons qu'elle reçut avec les démonstrations d'une joie enfantine. Les marchands en prirent occasion de lui dire combien ils désiraient l'entrée libre du Darfour, pour faire commerce de toutes ces bonnes choses avec les habitants. Sur quoi elle leur promit solennellement d'employer toute son influence surson neveu le sultan Adahy afin d'obtenir de lui, à son retour de la Hekke, ce qu'ils souhaitaient et ce qu'elle même ne souhaitait pas moins qu'eux. Sept ans se sont passés depuis cette époque, et, malgré les promesses de Siteh Sonakin, le Darfour est resté fermé aussi rigoureusement que par le passé.

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En cessant d'être le siège d'un gouyeroement indépendant, la ville de Senn&r ne tarda pas à tomber en décadence» et la ville de Kbartoum fut bâtie pour lui succéder, pour la supplanter. Le lieu qu'elle occupe s'appelait déjà , avant qu'il s'y élevât aucune habitation , Gap Ras-el-Khartoum , nom qu'a pris la nouvelle cité. Sa position au point de jonction des deux Nils , à égale distance du Fazogl et du Gordofan, est admirablement choisie pour être la capitale du Soudan égyptien : aussi est-elle le centre et l'entrepôt de tout le commerce de cette contrée. Les deux Nils y versent à l'envi les produits du Sud, dents d'éléphants et d'hippopotames, cornes de rhinocéros, gomme, poudre d'or, plumes d'autruche, esclaves ; et le grand Nil, formé de la réunion des deux, les emporte à la Méditerranée , d'où il rapporte en échange les produits d'Europe , tels que

KHARTOUM. fi

mousselines, calicots, draps, couvertures, soieries, de la poudre, du tabac, de Tarak, du snere, du riz, du café et des épices. Les vins grecs y arrivent aussi en assez grande quantité , et, nonobstant les prescriptions du Koran, y sont fort recherchés des Turcs, qui n'ont pas un goût moins prononcé pour le marasquin et les autres liqueurs du Levant.

Malgré la variété de ces divers articles et d'autres encore, teis que bestiaux, grains, dattes, toiles du pays, d'ailleurs fort grossières, le chiffre t<^l du commerce d'exportation ne s'élève pas à plus de trois millions ; il serait facile de le porter à vingt, pour peu que la production fût encouragée. La population du Soudan égyptien est évaluée à deux millions d'habitants, tant nomades que sédentaires, ceuK^i adonnés à Tagriculture, les autres à l'élève des troupeaux, et telle est la fertilité du sol, qu'un dixième seulement, en étant mis en valeur, suffit aux besoins des indigènes. Les terres cultivées donnent jusqu'à quatre récoltes par an. Le maïs, ou dourah, est le grand produit des terres soudaniennes, et ne se paye guère que 1 fr. 50 c. l'ardeb ( 100 kilos environ) ; au Caire il en vaut 15. Un bœuf se vend en moyenne 12 fr. Le coton croît naturellement, dans toute l'étendue du Soudan, mais on n'en tire que peu de parti ; si l'on en développait la culture, l'Europe s'y pourrait approvisionner, et cesserait peutètr« m jour d'être à cet égard tributaire de FAmé-

ricjue du Nord. H en est de même de llndigo et de la canne à sucre. Il y a dans les montagpes des mines de fer qu'on n'exploite pas, et diverses essences de bois de construction qu'on laisse pourrir sur place, et qui, expédiés par le Nil/ seraient singulièrement utiles à FÉgypte, laquelle en manque à tel point que les planches lui viennent tout ouvrées d'Europe.

Gr&ce à son heureuse situation, au concours des caravanes et au mouvement du commerce, la ville de Khartoum a pris un développement rapide : fondée en 1823, elle compte aujourd'hui de 30 à 35 mille habitants , Turcs , Arabes , nègres indigènes , sans parler des juifs, des Grecs en assez grand nombre, et des Coptes, ces derniers formant une petite Église chrétienne au milieu des infidèles. Quant aux Européens proprement dits, car les Grecs ne passent pas pour tels parmi les Turcs , j'aurai l'occasion d'en parler tout à l'heure. La ville n'est ni fortifiée , ni même fermée. Sa garnison, de trois mille hommes environ, estcomposée de Nubiens esclaves et debachibouzouks. Elle couvre un grand espace à cause des jardins intérieurs qui y sont très-vastes et très-nombreux. Les rues et les places sont poudreuses, irrégulières et percées au hasard sans aucun plan ; chacun a -bâti où il a voulu et comme il a voulu : aussi le désordre et la confusion règnent-ils dans les constructions. A l'exception d'un certain nombre de

maisons assez spacieuses et pourvues de larges cours, . toutes les autres sont misérables. Bâties en terre et de forme carrée, sans autre jour extérieur que la porte, elles n'ont, pour la plupart, qu'une seule pièce, laquelle est au niveau du sol, accessible à tous les reptiles, et sert à la famille entière. C'est ce qu'on appelle une tanka, La hutte en paille , qui est la véritable architecture indigène, et qu'on retrouve la même dans toute l'Afrique, se nomme, comme je l'ai dit ailleurs, toukoul ou tougoul. On reconnaît là le tugurium des Latins et le iugurio des Italiens. Au temps des pluies, les rues, et surtout les places, se convertissent en mares où des myriades de grenouilles croassent le jour et la nuit, ce qui doit être bien agréable pour ceux qui aiment cette note-là, comme a dit Bilboquet.

Les deux principaux édifices publics sont le Divan ou palais du gouvernement, et la prison, le haut et le bas, le faite et la sentine de la société, tous les deux au bord du fleuve, et les premiers qui aient été construits. Je ne dis rien des mosquées, aucune ne m'ayant frappé. Je crois même qu'il n'y en a qu'une ; ce qui ne prouve pas un zèle religieux bien fervent. Les hôpitaux ne sont pas si mal tenus qu'on pourrait le croire, grâce aux médecins européens ; mais en revanche les casernes sont des chenils, de véritables porcheries. La poudrière est beaucoup mieux b&de. Les briques de l'ancienne cité de Soba

ont servi, m'â-t-on dit, à plusieurs constructions de la cité moderne. Par une précaution rare en terre musulmane, on a relégué les abattoirs à une certaine distance de la ville ; ce qui ne les empêche pas de corrompre Fair environnant. Les oiseaux de proie planent sans cesse sur ces charniers infects, et si Ton en approche par hasard, on n'y voit

qu'on horrible mélange

D'o8 et de chairs meurtris et traînés dans la fange, Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux Que des chiens dévorants se disputent entre eux.

Ces chiens du reste sont plus heureux que les hommes : car, à si bas prix que soit la viande, le mouton par exemple à 10 ou 12 centimes la livre, la masse des habitants est si pauvre qu'ils n'en mangent que dans les grandes circonstances, aux mariages, aux circoncisions, aux enterrements, aux fêtes du Beiram. Il leur faut si peu pour subsister, et leurs besoins sont si bornés, qu'une famille entière, même assez nombreuse, et l'on comprend qu'elles le soient dans un pays où les filles se marient.à 13 ans et les garçons à 15, vit fort à Taise avec 40 centimes par jour, soit 12 francs par mois. Au Caire même, un particulier qui donne à son domestique une piastre par jour (25 centimes) pour sa nourriture passe pour un homme généreux. Si vous tombez dans les Européens, dans les bôte-

liers, dans les drogmans, c'est une autre affaire, et la vie devient plus chère qu'à Paris.

En somme, Khartoum n'est point une beUe ville et n'a rien de remarquable, rien qui soit digne de fixer l'attention. Cette métropole du désert n'a pour elle que sa position au cœur de l'Afrique, au confluent des deux plus grands fleuves de cet immense continent. Oue ne deviendrait-elle pas entre des mains intelligentes et vraiment civilisatrices ! Mais qu'espérer des Turcs qui la possèdent? Ils n'en ont rien su faire jusqu'à présent, ni n'en feront jamais rien. Si quelques pointes ont été poussées au Sud, soit par le Nil Blanc, soit par le Nil Bleu, c'est aux Européens qu'on en est redevable; et pourtant quels Européens ! Des marchands avides dont l'esprit et le cœur sont fermés à toute autre préoccupation, atout autre intérêt que leur négoce, et prêts à tout pour augmenter leur lucre. Mais, quoique en des mains indignes, le commerce est, ainsi que la guerre, par la force môme des choses, un instrument de civilisation. Il n'en a même pas existé d'autre dans le passé, et rien ne prouve que l'avenir doive être plus favorisé.

Le plus grand, le seul charme de Khartoum est dans les jardins qui l'environnent, surtout du côté du Fleuve-Bleu, dont la rive gauche est couverte entièrement. Quelques-uns sont vraiment délicieux : il est impossible de voir de plus beaux ombrages,

et quel prix n*ont-iIs pas sous un climat si brûlant! On y recueille d'excellents fruits, du raisin, ' des limons, des bananes, bien d'autres encore , et une espèce d*ananas nommé dans le pays khischta. Les melons et les pastèques abondent, principalement sur quelques petites îles dont la rivière est semée, et où Ton cultive aussi le tabac.

Rhartoum est, d'après les mesures d'un voyageur allemand, à 477 mètres au-dessus du niveau de la mer, ce qui, à vue de pays, donne au Nil, à partir de ce point, une pente de 60 centimètres environ par lieue. Située à égale distance de la Méditerranée et de l'équateur, la ville est entre le 15* et le 16' parallèle, le même, ou peu s'en faut, que notre ville . de Saint-Louis sur la côte occidentale de l'Â^frique. Le Sénégal et le Soudan égyptien occupent donc sur le globe la même latitude; aussi la nature et le climat y sont- ils identiques : même formation, mêmes terrains, mêmes fossiles, même végétation, même flore, même faune, et il est vraisemblable que cette conformité se retrouve dans toute la zone comprise entre les mêmes degrés, du 10* au 18» nord, depuis le golfe Arabique jusqu'à l'océan Atlantique. Les observations partielles faites sur divers points de cette zone immense confirment cette opinion.

Khartoum était encore , à l'époque où je m'y trouvais, c'est-à-dire il y a trois ans, la résidence

d*aD gôUYemeur général qui avait sous ses ordres le Soudan égyptien tout entier, et la Nubie jusqu'à la seconde cataracte. Ce vaste territoire était subdivisé en cinq gouvernements particuliers» ou mtidtfies, qui relevaient de Khartoum, et n'avaient de relation avec le gouvernement central que par la filière administrative du pacha résidant dans cette ville. Ces cinq mudiries étaient Fancien royaume de Senn&r, Kassala ou Taka, le Gordofan, Dongola et Berber. Le gouverneur général, nommé par le vice>roi, était donc un grand personnage, et, grâce à son énorme éloignement du Caire, il jouissait d^une autorité presque illimitée. Il tenait dans sa main tous les fils de Tadministration, et commandait à une armée de quinze mille noirs enrégimentés et soumis, tant bien que mal, à la manœuvre européenne. Est-il besoin d'ajouter que l'insatiable cupidité des Turcs élevés à ces hautes fonctions dévorait impunément les peuples 7 De tels dignitaires devaient facilement s'enivrer de leur puissance, et rêver une indépendance facile à conquérir. On peut s'étonner que Méhémet-Ali, si jaloux du pouvoir, en ait tant mis dans une seule main, et n'ait pas craint qu'un audacieux pacha, en usant à son égard comme il en avait usé lui-même vis-àvis du sultan, ne s'affranchit de son autorité.

Je ne saurais dire si cette idée est venue à quelqu'un de ces trop puissants gouverneurs dans

l'exercice de leurs fonctions ; mais je puis affirmer qu'elle germait au Caire dans plus d'un ceiTeau : j'ai reçu des confidences qui ne me laissent aucun doute à cet égard, et je pourrais citer, à ce propos, un gros garçon joufQu, charnu, pansu, comme la plupart des Turcs le deviennent en Egypte, qui, se croyant destiné un jour ou l'autre à cette haute position administrative, comptait bien s'en faire un apanage. Le langage de Gatilina sortait de cette bouche de Yitellius en herbe.

Peut-être le vice-roi actuel, Saïd-Pacha, a-t-il entrevu le danger, ou le lui a-t-on fait entrevoir. Toujours est-il qu'après avoir, dès son avènement, nommé à ce poste important son propre frère, Khalid-Pacha, qui n'y est pas resté longtemps, il a tout d'un coup brisé cette machine inquiétante lors d'un voyage qu'il fit à Khartoum il y a deux ou trois ans. Le gouvernement général du Soudan est supprimé, et les cinq mudiries qui en dépendaient sont maintenant indépendantes et correspondent directement avec le Caire. Un service de poste aux lettres, qui existait déjà depuis longtemps, mais à l'état rudimentaire, a été perfectionné, afin de faciliter, de hâter surtout les communications. Le même édit a introduit de grandes modifications, tant dans l'assiette et la perception de l'impôt, que dans la condition des populations agricoles et des tribus nomades. De bruyantes fanfares ont salué en Europe

ces changements, ces réformes, si vous voulez, qui existent bien sur le papier, mais dont la réalisation laisse plus d'un doute à ceux qui connaissent TOrient en général et les Turcs en particulier. Là, plus que partout ailleurs, proclamer une loi et l'exécuter sont deux choses parfaitement distinctes, et la première, surtout en fait de progrès, exclut la seconde plus souvent qu'elle ne la suppose. Mais on a jeté de la poudre aux yeux, et l'opinion, facilement abusée, se laisse prendre aux phis grossières amorces. Toutefois il faut savoir gré au successeur d'Abbas' de ce qu'il a fait ou laissé faire, quels que soient d'ailleurs ses motifs. Si l'initiative ne lui appartient pas, et chacun sait que l'honneur en revient tout entier à quelques Européens de son entourage, toujours est-il que, bien différent de son prédécesseur, il ne s'est pas mis en travers des plans. qu'on luiii fait signer.

Pendant mon séjour à Karthoum, le poste de gouverneur général était vacant, ou du moins le pacha récemment investi de cette dignité par Abbas était en route et attendu d'un jour à l'autre. Jusqu'à son arrivée, l'intérim était rempli par le mudir du Gordofan, venu de Lobeid à Khartoum à cet effet. Abd- , el-Kader-Bey, c'était son nom , était un Grec musulman de l'Archipel, un homme aussi poli que son collègue de Kassala, Cosrev^-Bey, l'était peu, et dont les mœurs douces, les manières courtoises, ac-

cusaient une éducation bien supérieure à celle de tous les Turcs du pays. La culture de son esprit ne l'en distinguait pas moins. On lui reprochait de la faiblesse. Il ne tenait pas, disait-on, d'une main assez ferme les rênes du gouvernement, ce qui toulait dire, en d'autres termes, qu'il ne faisait pas bàtonner les gens à tout propos. Du reste un pouvoir intérimaire, comme l'était alors le sien, ne saurait être fort, attendu qu'il manque à la fois de durée et de responsabilité , les deux conditions nécessaires à toute autorité. Quoi qu'il en soit, je n'eus qu'à me louer des procédés de cet aimable Grec, et son commerce me fut singulièrement agréable.

Abd-el-Kader avait l'habitude de faire tous les vendredis une longue station au Bazar : c'était pour lui uit moyen de tuer le temps et de tromper l'ennui du vendredi, qui, comme chacun sait, est le dimanche des musulmans, jour de repos forcé, que l'on passe ' comme on peut, affaires publiques et affaires privées, tout étant suspendu : il ne reste pour toute distraction que la prière et la mosquée. Cependant, par une contradiction assez étrange et que je ne m'explique pas, c'était précisément ce jour-là que les transactions du Bazar étaient le plus animées, et le gouverneur les autorisait, les légitimait par sa présence.

J'allai donc un vendredi matin le chercher, non au Divan, qui était clos, mais dans sa propre mai-

80D, et je fas reçu par deux petits lions privés qui se roulaient à mes pieds pour jouer» comme deux jeunes chiens. Un grand nombre de soldats irréguliers, d'esclaves et de domestiques, encombraient la cour et le vestibule qui servait d'antichambre. Arrivés au Bazar, où nous nous étions rendus à pied et sans aucune suite, nous nous établîmes dans une boutique vide, sans autres meubles que des angarebs pour s'asseoir. On était là au beau milieu du marché, couvçrt en cet endroit : aussi les allants et venants ne manquaient-ils pas de faire en passant leurs salamalecs au représentant de l'autorité, sans compter que les marchands lui offraient, avec une politesse peu désintéressée, les prémices de leurs marchandises, tantôt un fusil réputé précieux, tantôt un dromadaire soi-disant de prix, ou une esclave abyssiniennne dont chacun pouvait , sans les réclames du jellab, apprécier les beaux yeux et les dents blanches. Tout cela se vendait à l'encan, et la chose restait au plus offrant.

La dernière de ces marchandises, je veux dire la jeune fille, fixa particulièrement mon attention, et je la suivais avec intérêt, car on la promenait plus qu'à demi nue d'un bout du bazar à l'autre, afin que chacun pût la voir à son aise, miser et surenchérir. On n'en donnait pas grand'chose. Elle était pourtant jolie, fort bien faite, et c'était une sédassi^ c'est-à-dire qu'elle avait de onze à quinze ans, âge auquel les es-

clayes sont le plus estimées. Au-dessous on les nomme cammassi^eiau dessus balègues. Passé vingt ans elles sont réputées vieilles, et personne n'en veut, à moins qu'elles ne sachçnt coudre ou faire la cuisine. Si jeune et si belle que fût cette esclave, son air, j'en dois convenir, n'était pas très-doux. Ce qui me frappait surtout en elle, c'était son impassibilité. On eût dit qu'elle n'était point en cause et qu'il s'agissait de toute autre que d'elle. Elle ne prononçait pas une parole , ne faisait pas un geste ; ses^yeux fixes et tout grands ouverts n'avaient pas un clignement, et regardaient sans paraître voir. J'ignore à qui elle échut par le droit de la force et de l'argent.

Les autres objets du marché ne sont pas dignes d'une mention: c'étaient des légumes du pays, comme à Kassala, quelques fruits, quelques épiceries, de grossiers ustensiles à l'usage des Bédouins, les vêtements non moins grossiers, des sandales, des bâts, rien, en un mot, qui fût propre à tenter ma convoitise ou même à éveiller ma curiosité, si ce n'est pourtant des brides de dromadaire en cuir artistement tressées et ornées de glands en verroterie. Une machine sans nom , sorte d'abattoir humain destiné aux exécutions, s'élève au beau milieu du marché, pour l'exemple sans doute ; mais les habitants ne s'en émeuvent pas le moins du monde, et, même quand fonctionne la sanglante machine, les affaires vont leur train comme si de rien n'était.

Sous le rapport ethnologique le bazar de Khartoum offre un piquant intérêt. On y voit réunis des individus de chacune des races qui peuplent cette partie du monde» et tous sont reconnaissables à la couleur plus ou moins foncée de leur peau. Les Turcs, les Grecs, se distinguent par leur blancheur; les Arabes nomades, venus originairement du Hed jaz, sont d*un brun déjà beaucoup plus foncé, et se nomment asfar; viennent ensuite les cuivrés, hat-fateV' otem; les roux , ahmar; les bleus, azrak; les verts, ahkdar; et enfin les noirs ou nuba^ descendus des montagnes du Sud, notamment duTakel, qui forme la frontière méridionale du Gordofan. J'eus là une nouvelle occasion de remarquer que les nègres ont presque tous le talon saillant en arrière, le pied plat en signe de servitude, et qu'ils n'ont pas de mollet. Chaque espèce a, comme on vient de le voir, sou nom particulier dans l'idiome du pays, et l'habitude les fait reconnaître au premier coup d'oeil; elles forment, en se croisant entre elles, des variétés nombreuses.

On remarque la même diversité tant dans les traits du visage, plus ou moins réguliers, suivant la race, que dans la qualité des cheveux plus ou moins crépus et tous parfaitement noirs. Il y a pourtant des cheveux rouges; mais ils sont très-rares, et leurs propriétaires ont une mauvaise réputation : ils passent pour méchants, pour fourbes, et on les mé-

prise autanl qu'on s'en défie. Ce préjugé, assez général même en Europe, paraît avoir régné déjà parmi les anciens Égyptiens. On voit dans les peintures sépulcrales de Thèbes de pauvres diables à cheveux rouges, esclaves ou captifs, étroitement garrottés, et qui semblent réservés au dernier supplice.Typhon» le Dieu du mal, était représenté avec les cheveux rouges. Les peintres du temps, ignorant Tart des nuances, distinguaient les différentes races par des couleurs tranchées, depuis le rouge et le jaune clair jusqu'au noir le plus sombre , et ils donnaient à leurs dieux, par respect, des couleurs de convention.

On a parlé, il y a quelques années, d'hommes à queue appartenant à la prétendue peuplade des Niam-Niam, établie Dieu sait dans quelle partie du Soudan. Le père de cette découverte, ou de cette invention, est un renégat français fixé quelque temps à la Mekke. Il n'a pas vu les queues, mais quelqu'un lui aurait dit avoir vu quelqu'un qui les aurait vues. Jusqu'à plus ample information, on fera bien de reléguer ces hommes-singes dans la république des faunes et des centaures, sans parler de l'homme caudifère de Charles Fourier à qui revient l'honneur de l'invention. Je dois convenir cependant qu'un médecin européen du Soudan m'a dit, à ce propos, avoir trouvé une vertèbre de plus qu'à tout le monde à des esclaves nègres ame-

KHARTOUH. 35

nés des régions du Sud, et cette yertèbre inférieure était même, à ce qu'il affirmait, retournée en dehors, ce qui constituerait Torigine d*un appareil caudal.

Puisque nous voici sur le chapitre des merveilles et des oui-dire, j'ajouterai que des jellabs m*ont protesté avoir vu des licornes dans les montagnes qui confinent au sud avec TAbyssinie. La chose, à tout prendre, n'a rien d'impossible, et l'existence de cet animal réputé fabuleux n'a rien de contraire aux lois naturelles. Il n'est pas plus extraordinaire de porter une corne au milieu du front que de la porter sur le nez, comme le rhinocéros. Une dans son plan , la nature est infinie dans ses formes.

Pour revenir aux habitants de Khartoum, je n'entends parler que des indigènes , ce sont de bonnes gens au fond, comme le sont en général tous les Soudaniens dans leur état naturel, et avant d'être gâtés par les Turcs, qui leur ôtent des vertus sans leur rien donner en échange. On ne peut mieux les définir qu'en disant que ce sont des enfants , enfants par l'imprévoyance et par la mobilité. Leurs passions s'éteignent aussi vite qu'elles s'allument. Tant que l'accès dure, ils sont capables des dernières violences ; mais à peine est-il passé qu'ils retombent dans la bonhomie et l'indolence qui constituent le fond de leur caractère. Us sont fidèles à leur parole et respectent religieusement un dépôt.

36 KHÀRTOUM.

Leur hospitalité est sans bornes; un hôte est sacré pour eux et ils se ruinent pour le bien traiter; n'eussent-ils qu'un mouton, ils le tuent sans regret en son honneur. Cette vertu est chez eux si grande, qu'ils la pratiquent au delà même du tombeau. Quelqu'un cherche-t-il asile dans un cimetière, il n'a qu'à s'étendre sur une tombe ; le mort qui l'habite le protégera, et à ce propos ils racontent qu'un étranger n'ayant pas pris cette précaution, ets'étant couché par terre, son sommeil fut troublé toute la nuit par les morts qui se le disputaient, chacun voulant être son protecteur; légende charmante, dont pourraient s'enorgueillir des nations plus raffinées. Gomme tous les peuples primitifs, les Soudaniens ne comprennent pas que le meurtre soit un crime quand il venge un outrage; ils le tiennent bien plutôt pour un devoir, et, comme ils sont toujours armés , le sang coule souvent parmi eux. Voulant réprimer cet abus, Latif-Pacha, un des derniers gouverneurs généraux du Soudan , les a désarmés, et des peines sévères frappent les délinquants. Us n'osent donc plus se présenter en ville la lance en main, ce qui leur ôte beaucoup de leur physionomie et les rend infiniment moins pittoresques; mais ils la reprennent dès qu'ils sont loin des lieux habités, et la portent toujours au désert. Ces lances sont formidables; assez courtes de hampe, elles ont de larges fers aigus , tranchant des deux côtés et

UARTOUM. 37

longs d*uii pied. Le Soudanien ne pardonne pas aux Turcs de Tayoir dépouillé de l'arme fidèle que portaient librement ses pères; cette interdiction est à ses yeux le comble de la tyrannie et la plus crueUe des humiliations.

La Tille de Kbartoum était , du vivant d* Abbas- Pacha, un lieu de déportation, où sa défiance inhu^ maine autant qu'ombrageuse reléguait tous ceux qui lui étaient suspects, n'importe à quel titre. L'un d'eux , nommé Rifa'a-Bey, avait été au Caire à la -tête d'une espèce d'école normale instituée par Méfaémet-Ali. Le petit-fils , trouvant par trop européenne cette" innovation de son grand-père, l'avait abolie et en avait exilé le directeur à Khartoum, où, comme Denis à Gorynthe , il enseignait à lire aux enfants pour gagner sa vie. La chute était rude; mais notre magister prenait assez bien son parti et se résignait, en bon musulman, aux décrets d'Allah. Je le vis plusieurs fois. C'était un homme assez cultivé pour un Égyptien, et, s'il n'avait pas beaucoup de science, il en avait le goût. Élevé à Paris à l'École égyptienne , il parlait français , et a publié en arabe une relation de son voyage et de son séjour en France. Il a l'humeur satirique plutôt qu'admirative; les Parisiens lui prêtent souvent à rire, tout Parisiens qu'ils sont. Une version complète de cet ouvrage serait impossible et fastidieuse, vu ses interminables longueurs; mais il serait pir

38 KHARTWI.

quant d'en traduire au moins quelques fragments, ne fût-ce qu*à titre d'échantillon, et pour se rendre compte des impressions de voyage d'un Arabe égyptien transplanté tout d'un coup sur le boulevard des Italiens.

Je connus aussi, mais de vue seulement, et sans entrer en relation avec lui, Mari-Bey, un autre déporté du Caire , à ce que je crois , qui passe pour un homme distingué, et dont je ne saurais rien dire, sinon que son harem est parfaitement ordonné. Toutes ses esclaves manient bien l'aiguille , ce qui leur donne une grande valeur et atteste une éducation'distinguée. Je tiens ce détail de ménage d'une dame française qui avait ses libres entrées dans ce harem modèle , pendant un séjour qu'elle fit à Khartoum une année avant moi.

Un jour on m'annonça l'arrivée d'un nouveau déporté, nommé Abd-er-Rhaman-Bey. Je connaissais au Caire un homme de ce nom, Maltais de naissance, devenu musulman par conviction ou par situation, et marié à une aimable Française appelée de Paris par Glol-Bey pour faire un cours d'obstétrique. Employé dans l'administration du Transit, après avoir été quelque temps gouverneur de Suez, il était tombé dans la disgrâce d'AbbasS et avait

1. Voici la cause de cette disgrâce. Héhémet-Ali avait abandonné à un consul de Toscane le monopole du séné , fort abondant dans ses domaines du Soudan. A Tabolition des monopoles,

perda son emploi. En entendant prononcer un nom qui était le sien , je crus tout d'abord, et la supposition était naturelle, que, victime d'une recradescence de persécution , il avait fini par être , comme tant d'autres, exilé dans la brûlante Sibérie du Izar égyptien.

Information prise , il se trouva que ce n'était pas mon Abd-er-Rhaman, mais un vieux Copte portant* le même nom , le même titre, et qui, gouverneur de Hansoura , dans la Basse-Egypte , la ville précisément où saint Louis a été fait prisonnier, il y avait commis, par cupidité, des barbaries abominables. Pour arracher aux malheureux l'argent qu'ils n'avaient peut-être pas , il les faisait scier entre deux planches, supplice renouvelé de Domitien ou de Néron, qui l'infligeaient aux premiers chré-

le concessiotmaiTe a^ait réclamé des dommages et intérêts. De là un long procès avec le goayernement égyptien , qui a fini par le perdre. Appelé à faire un rapport sur cette affaire, Âbd-er- Rhaman ayait employé le mot padiicha à propos dû territoire égyptien du Soudan, Toulant dire par là qu'il était domanial, relevant par conséquent du souverain , c'estrà-dire du sultan. Là dessus grande fureur d'Abbas. 11 fait venir Abd-er-Rhaman , Taccable des injures les plus grossières, et, lui reprochant son infirmité (Abd-«r-Rhaman est privé d'un œil) , il lui dit que Dieu l'a éborgné pour le punir de ses méfaits. « Le Soudan , ajoutet- il, a été conquis par mon grand-père; il appartient donc en propre à ma famille, à moi^ non au sultan, et il n'y a qu'un trattre de ton espèce qui puisse soutenir le contraire. > Après cette belle déclaration de principes , il avait brutalement chassé le coupable avec un redoublement d'invectives.

tiens. Mais ce n*est point pour ces crimes qu'il aTait été déporté; c*est parce qu'il était devenu suspect, je ne sais à quelle occasion, au yice-roi qui sans doute aussi convoitait ses grands biens.

Ce misérable qui, je crois, était septuagénaire, avait été enlevé la nuit par les cawas du milieu de sa famille, et embarqué sur le Nil sans autres vète- 4nents que ceux qu'il portait. U avait sur lui, disaitil, pour toute richesse, un medjidi (cinq francs) et une montre. A son arrivée à Rhartoum, il avait été déposé dans la prison et supportait son revers de fortune avec une résignation , une constance digne d'une meilleure vie. A Tentendre, vous l'eussiez pris pour un philosophe envoyé aux carrières pour prix de ses vertus.

Il s'attendait à être envoyé plus loin encore, Rhartoum n'étant que le premier degré de la déportation égyptienne. Ceux dont Abbas voulait se débarrasser tout à fait étaient relégués au fond du Fazogl, pays malsain, mortel, situé à l'extrémité méridionale de l'ancien royaume de Sennftr, et où, comme on Ta vu plus haut, il existe des mines d'or, à l'extraction desquelles on employait les condamnés. Gomme si ce n'était pas assez de dangers, de fatigues, de tortures, Abbas, à la fin de ses jours, avait envoyé des architectes dans ces terres maudites, afin d'y construire une vaste prison destinée à ensevelir ses victimes. J'aime à croire que

KRARTOUM. 41

sa mort aura fait abandonner pour jamais ce projet inhumain, et ramené dans leurs foyers, sinon le Copte de Mansoura , du moins Rifa'a-Bey et ses compagnons d'infortune.

Un de ces derniers n*ayait pas attendu ce moment, quoiqu'il fCit alors bien prochain, pour prendre la clef des champs : c'était un jeune homme brillant, m'a-t-on dit, frappé d'exil je ne sais pourquoi; il s'appelait Ali-Bey Hassib. Soit qu'il craignit les mines et la prison modèle du Fazogi, soit qu'il s'ennuyât seulement au Soudan, il s'était enfui de Khartoum quelques jours avant mon arrivée. Sa périlleuse entreprise avait été préparée avec un grand secret , exécutée avec bonheur , et Ton n'avait pu découvrir la direction qu'il avait prise. Il s'était réfugié probablement & Souakin ou à Massaoua, villes turques où les ennemis d'Abbas étaient sûrs d'être reçus en amis, comme d'ailleurs dans toute retendue de l'empire, sans en excepter Constantinople. Les détracteurs d'Abd-el-Rader-Bey l'accusaient de peu de vigilance. Ses partisans disaient tout bas que, s'il n'avait pas précisément favorisé le ' dessein d' Ali-Bey , il avait fermé les yeux sur sa fuite.

Le médecin en chef de la province est le docteur Peney, un Français au service d'Egypte, et fixé dans le pays depuis longues années. Il a épousé une Abyssinienne dont il a des enfants café au lait: J'allai le voir en arrivant , et trouvai en lui un double

4i KHARTOUM.

compatriote, car il est né à Saint-Genix , village do pays de Gex, à une lieue de Genève, ville où je suis né moi-même.

.... lo sonSordello Délia taa terra....

aiurait-il pu s'écrier, comme le poète de Mantoue visité par Virgile au Purgatoire. Nous nous embrassâmes comme les deux ombres et nous fûmes à l'instant amis. Je lui dois , outre l'agrément de son ' commerce, des renseignements précieux sur le pays. Sa maison était spacieuse, commode, et il y avait au milieu de sa cour un beau henné à côté d'un puits.

A peine lui avais-je dit mon nom qu'il était sorti sans répondre pour rentrer l'instant d'après avec un livre à la maîn : « Voyez si je vous connais ! » dit-il en me le présentant. Or ce livre était Chavomay^ un ouvrage de ma façon , publié à Paris quelque quinze ans auparavant, bien que je fus surpris, et encore plus flatté de rencontrer si près de l'équateur. On ne se figure jamais assez le chemin que font les livres et les idées avec eux , ni quelles sympathies un auteur éveille au loin sans même s'en douter. C'est la véritable communion des âmes, et j'ajoute que ces communications à distance, ces amitiés inconnues, sont le prix le plus cher du travail.

M. Heuglin, consul ou vice-consul d'Autriche, me vint rendre visite à l'instant chez le docteur Peney, avec un médecin allemand qui demeurait alors avec

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lui, et dont le nom m'a échappé, à moins que ce ne soit Guesspih, on quelque chose comme cela. M. Heuglin composait à lui seul tout le corps consulaire. L'agent anglais était absent, ainsi que celui de Sardaigne, M. Vaudey, qui précisément dans ce temps-là tombait sous les flèches d'une tribu du Nil-Blanc , à propos d'un hippopotame tué dans le Qeuve , et dont les indigènes disputaient la propriété aux gens du consul. Ces trois puissances, l'Autriche, la Grande-Bretagne et la Sardaigne, sont les seules qui aient des représentants à Khartoum, et la France ne ferait pas mal d'en avoir un.

H. Heuglin était un capitaine d'artillerie, et son envoi à Khartoum passait pour une disgrâce qu'il s'était attirée par ses opinions politiques; on le disait du moins, et je veux bien le croire, quoiqu'il n'y parût guère. Swartz-gelb pur sang, c'est-à-dire Autrichien jusqu'à la moelle des os, tous ses vœux, dans la campagne d'Orient à peine alors commencée, étaient pour la Russie, et il professait pour les Hongrois une haine si violente, qu'il avait donné à son domestique le nom de Kossuth, disant que, lorsqu'il le châtiait, il se faisait illusion à lui-même, et se figurait avoir sous sa canne le tribun hongrois lui-même....

Aa demeurant le meilleur ûls du monde.

Il arrivait d'un voyage scientifique en Abyssinie,

et avait des connaissances étendues en histoire naturelle, notamment en ornithologie K Sa maison était une véritable ménagerie, où se trouvaient rassemblés presque tous'^les animaux du pays, lions, panthères, singes, bien d'autres encore; et je pus, à sa grande satisfaction, presque de visuy lui donner des nouvelles de deux jeunes rhinocéros qu'on avait pris pour lui dans le désert de Taka. D possédait, entre autres curiosités, un fourmilier, animal fort rare et dont il n'existe, je crois, en Europe, aucun échantillon. Il est grand comme im lièvre, mais bien moins agile, et n'a aucun moyen de défense, n introduit sa langue, qui est fort longue, au milieu des fourmilières , et, quand elle est couverte de fourmis, il les avale, et continue ainsi tout le long du jour. Toutes les richesses de M. Heuglin étaient destinées aux établissements savants de Vienne, où elles doivent se trouver à l'heure qu'il est. Son exil touchait dès lors à son terme.

Il succédait dans ses fonctions de consul au docteur Reilz, l'un des premiers explorateurs du Soudan oriental, aussi distingué comme homme que comme savant, ef qui était mort tout récemment des suites de ses voyages, à l'âge de trente-trois ans.

Je pourrais citer d'autres Européens, des Français même, établis à Kliartoum, tel, par exemple, que

1. H. Heuglin a, depuis son retour en Europe, publié son voyage en allemand.

le pharmacien en chef de la proyince, un Marseillais devenu musulman, qui avait déjà épousé» puis répudié une cinquantaine de femmes, sans compter celles qu'il a eu depuis et qu'il aura encore. Rbartoum est le yestibule de la barbarie, le point intermédiaire entre la yie sauvage et la civilisation, dont il marque de ce côté la limite eitréme; mais quelle civilisation.! A peu d'exceptions près, elle n'y est connue que par le raffinement de ses vices, et l'Europe n'est représentée là en général que par l'écume de ses populations. Des marchands avides y vont chercher des dents d'éléphant qu'ils échangent contre des verroteries avec les riverains du Fleuve-Blanc, et se croient tout permis dans ces régions lointaines. Aussi que d'abus, que d'excès de tout genre, que de crimes impunis ! On m'a cité deux de ces trafiquants, et des plus notables, qui tous deux avaient été marqués en Europe et s'y étaient connus.... au bagne probablement. J'en {lasse et des meilleurs. Ab uno disce omnes.

Jugez ce que doivent se permettre de tels hommes, livrés sans frein à tous les instincts les plus dépravés. Le meurtre est le moindre de leurs méfaits. Ajoutez à cela qu'ils passent leur vie à se dénoncer les uns les autres et à s'imputer réciproquement toutes sortes de forfaits. Peut-être ont-ils tous raison. Ainsi, par exemple, un marchand français était accusé par un autre de faire la traite des noirs,

crime puni par les lois françaises. M. Vaudey luimême, tout consul de Sardaigne qu'il était, venait, au moment de sa mort, d'être appelé à Turin, sur la dénonciation d'un de ses compatriotes, qui ne l'accusait de rien moins que d'avoir tué un de ses propres domestiques. On sent bien que je ne livre point de pareilles histoires à la publicité pour le plaisir de faire un scandale inutile, et d'ailleurs sans intérêt; je n'ai voulu que montrer par des faits positifs les tristes exemples que les chrétiens donnent aux habitants de l'Afrique centrale. Je le demande, la vie sauvage, avec toutes ses superstitions, toutes ses ignorances, n'est-elle pas préférable encore à une civilisation ainsi représentée? et quelle idée les indigènes doivent-ils se faire de l'Europe, à la vue de tels Européens?

Je ne cite que pour mémoire des touristes américains qui comn)encent à paraître de temps en temps dans ces régions lointaines, et des officiers anglais qui viennent de Bombay, d'Aden et même de Londres, chasser pendant leurs congés, non plus le lièvre et le renard, comme en Europe, mais l'hippopotame et le lion.

Dès le soir de mon arrivée, il y eut une grande fantasia en plein air, devant la maison de Rifa'a- Bey, ce déporté lettré dont j'ai parlé plus haut. Il y en avait tous les jours en l'honneur des accordaiiles du fils d'Abbas avec une. fille du sultan. Les

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chants et les danses étaient entremêlés de feux d'artifice, et les fusées, en s'élançant dans Tespace, me rappelaient celles qui, la nuit précédente, m'avaient empêché de me perdre au milieu du désert. Ces chants et ces danses étaient exécutés par des femmes égyptiennes ou abyssiniennes, qui ne se distinguaient les unes des autres que par la teinte plus ou moins foncée de leur peau. Toutes avaient le visage découvert, contirairement à la loi du Roran, et je ne pouvais que m'en féliciter, vu qu'elles étaient toutes d'une beauté accomplie et dans la flenr de la jeunesse. Il est impossible d'avoir des veux plus vifs, des dents plus blanches, un nez plus droit, des traits plus fins et plus réguliers. Vêtues de robes de soie à couleur voyante , où le rouge, le jaune, se mariaient au vert clair et au bleu de ciel, elles avaient les bras et les pieds nus. Une bande de gaze couvrait à demi leur poitrine, et leurs cheveux noirs flottant en arrière étaient ornés jusqu'à l'extrémité de petites monnaies d'or passées dans un fil. La générosité des spectateurs augmente incessamment ces rivières éclatantes.

Elles s'accompagnent, pour danser, du tar ou tambour de basque, et de castagnettes de cuivre en forme de cymbales, appelées en arabe sadjat o\i Miganeiy dont elles jouent avec une dextérité merveilleuse. Leurs danses et une partie de leur costume sont absolument les mêmes que l'on voit

représentés dans les peintures des anciens hypogées, et je ne doute pas qu*ils ne se soient conservés par tradition. Les aimées, a'ouàlem^ ou danseuses, forment en Egypte une caste à part, comme elles en deyaient former une au temps des Pharaons. Elles sont beaucoup plus cultivées que les autres femmes de l'Orient, savent lire, écrire, et beaucoup sont poètes. Vivant en dehors de la loi commune, elles ne se marient point, ignorent par conséquent la claustration, la servitude du harem, et, aussi indépendantes par nature que par profession, elles jouissent d'une liberté sans bornes. Appelées dans toutes les fêtes privées et publiques, il n'y en a pas sans elles ; aussi mettent-elles souvent à très-haut prix leur présence, et ne les a pas qui veut. J'en ai vu payer aussi cher qu'une prima damna louée pour chanter dans \in concert du faubourg Sainl-Honoré; et plusieurs s'enrichissent à ce métier, qui a ses hasards, ses fatigues, et n'en exclut pas un autre : aussi , toutes recherchées qu'elles sont, ne sont-elles pas en odeur de sainteté.

Abbas-Pacha, excité par sa mère, une dévote intolérante à la façon des dévotes européennes, et inspiré d'ailleiu^s par son propre bigotisme , avait exilé du Caire toutes les aimées, et les avait reléguées dans la Haute-Egypte. La police les traquait comme des bétes fauves, et faisait des razzias dans tous les quartiers de la ville. Malheur aux pauvres

fines qpi étaient prises en flagrant délit ! elles étaient fouettées sans pitié, avant d'être embarquées pour le lieu de leur exil. Les Européens eux-mêmes, quoique leurs privilèges soient grands an Caire, ne pouvaient s'en procurer à aucun prix : car celles , en bien petit nombre, échappées à la proscription, étaient frappées de terreur, et rien ne pouvait les arracher des retraites où elles se tenaient cachées. Ayant voulu moi-même me donner, et donner à quelques amis ce divertissement tout national , la chose me fut impossible , quoique je fusse assisté par des indigènes très - expérimentés en pareille matière, et que la police du quartier eût promisse fermer les yeux et de se boucher les oreilles.

Je fus donc très-agréablement siu*pris et amplement dédommagé en tombant au milieu des fantasias officielles de Rhartoum, et je ne fus pas moins étonné d'y voir assister , comme pour les encourager, les légitimer par leur présence, nonobstant la réprobation du maître, le gouverneur en personne et les principales autorités du pays. La fête se renouvela le lendemain devant la maison du consul, célébrée dans les mêmes circonstances et sous les mêmes auspices, sans oublier le classique feu d'artifice, dont les clartés fugitives jetaient d'étranges reflets sur les visages noirs et blancs des assistants. Des torches de résine portées par des domestiques ou par des esclaves convertis en candé-

labres, éclairaient la scène, et les gens du consul faisaient circuler du sorbet. Tout cela se passait à Fombre du pavillon d'Autriche, qui flottait sur la porte du consulat.

Les aimées étaient pour moi toute la fête. Leur chant monotone , lent , singulièrement primitif et absolument étranger à toutes les notions musicales de nos pays, avait je ne sais'quel charme indéfinissable ; sa monotonie même faisait sa puissance et, quoiqu'il sentit d'une lieue ses Pharaons , il plongeait l'àme à la longue et la berçait mélancoliquement dans une rêverie profonde. Les danses sont beaucoup plus variées ; elles étaient exécutées avec ane grftce,une légèreté, une ardeur extraordinaires. Nosballets,iii rien de ce qu'on Toit dans nos salons, n'en sauraient donner l'idée. Les danses espagnoles seules s'en rapprochent un peu, avec cette différence que ces dernières s'exécutent par couples, tandis que les aimées dansent toujours seules : nul hoaune ne danse jamais avec elles.

J'étais, comme le reste des spectateurs, assis sur un angareb, et nous faisions cercle autour des danseuses, de manière que leurs robes nous frôlaient en passant, en même temps que leurs regards et leurs sourires allaient directement et de fort près à leur adresse. L'une d'elles, plus habile et plus à la mode que les autres, se mit à exécuter la danse du sabre, danse d'un grand caractère, qui exige beaucoup

d*agilité et encore plus de souplesse : car les mouvements des pieds, des bras» du corps toul entier » doivent se combiner, s'accompagner pour ainsi dire les uns les autres, et s'harmoniser âans effort, sans roidenf, ayec un art poussé jusqu'au naturel. Tantôt le sabre tourbillonne sur la tète de la danseuse eo jetant des éclairs ; tantôt elle le rabaisse et le tient fixé prè^ du sol, comme pour frapper un ennemi terrassé. Dans ce dernier mouvement » la Terpsicbore africaine m'approcha de trop près, et la lame m'atteignit le doigt au passage sans même qu'elle s'en aperçût La danse terminée, elle vit couler le sang, et alors seulement comprit ce qui s'était passé. Sa maladresse pouvait lui coûter cher, car la police turque est sans ménagement, sans égards : sur une plainte , sur un mot de moi, la pauvre fille eût été fustigée à l'instant sans pudeur, sans merci ; cette cruauté eût même été pour les exécuteurs une partie de plaisir. Elle se vint Jeter à mes pieds toute tremblante, et nie baisait les mains pour m'émouvoir, comme si j'eusse été capable d'une barbarie si grossière. Mais elle en fut quitte pour la peur et fut bientôt rassurée. Tout sanglant qu'il était, l'incident n*eut pas d'autres suites. Le docteur Peney pansa mon doigt sur place, et la fantasia continua sans que J'en perdisse une note ni un pas.

Une autre danse célèbre dans le pays et fort goûtée

des Turcs est celle de rabeillc. La danseuse suppose qu'elle a une abeille sous ses habits , et , pour la chercher, s*en dépouille les uns après les autres avec des mouvements, des gestes qui expriment tour à tour la crainte d'être piquée et l'espoir d'ètreldélivrée de son ennemi. Hais comme ce petit drame est un peu vif, surtout au dénoûment, on ne se le permet guère que dans le particulier. On ne l'oserait sur la place publique. Je dois convenir que toules les danses qui se succédèrent étaient relativement fort décentes, quoique la volupté, sinon la passion, soit l'àme de presque toutes, et que, à peu d'exceptions près, elles n'aient d'autre but que d'éveiller les sens.

Dans les entr'actes, les aimées allaient s'asseoir familièrement auprès des spectateurs dont elles désiraient capter la faveur ou piquer la générosité. Elles n'ont point l'humeur farouche et, semblable aux Aspasies de la Grèce, cette race de femmes à jamais perdue et regrettable à plus d'un titre, le chant et la danse ne sont pas, ainsi que je l'ai dit, leur unique industrie, quoiqu'on se cache de leur commerce. Gomme la plupart ont de Tespril et toutes beaucoup d'entrain, la conversation ne languit pas avec elles, et les propos galants, si j'ose employer un mot si peu oriental et qui sent si fort son xvni* siècle , circulent pubUquement avec une naïveté tout à fiût primitive. Les Turcs sont lourds à la réplique

KHARTODH. 53

et toujours grossiers. Les Arabes, plus spirituels et plus ¥ifs, ont la repartie plus prompte et le langage plus raffiné. Ajoutons à la gloire des aimées d'Egypte qu'elles parlent en général un excellent arabe. Un éti^nger ne saurait avoir de meilleurs professeurs, ni surtout de plus agréables.

Deux de ces femmes libres m'avaient particulièrement frappé par leur grftce et leur gentillesse : l'une était une Egyptienne, nommée Fatma, fort à la mode en ce moment ; l'autre une Abyssinienne très-beUe, une Gypris noire, dont le nom quelque peu barbare d'Atanienho n'est que la traduction littérale du mot français Dieudonnée. Je les revis plusieurs fois, et toujours avec un nouveau plaisir, suivant la formule constitutionnelle ; je les revis notamment et de plus près chez l'excellent docteur Peney, qui me donna dans sa maison une fantasia charmante, beaucoup moins cohue, et partant plus agréable , plus intime que celles de la place publique.

Le consul me donna, lui aussi, une fantasia particulière qui était une variété dans l'espèce. Je n'avais jusqu'alors entendu chanter ni vu danser que des Égyptiennes ou des Abyssiniennes instruites dans l'art des premières, toutes aimées de profession, qu'à la rigueur on peut voir et entendre au Caire aussi bien qu'à Khartoum. Il me restait à faire connaissance avec les danseuses du Soudan, et c'est la sur-

54 KBARTOUH.

prise que M. Heuglin m'avait ménagée. On commença par diner dans son jardin , et Ton dîna fort gaiement; après quoi, la nuit étant venue, ou alluma des torches, et je vis arriver une troupe de femmes enveloppées de la tète aux pieds dans leur ferdah, large pièce de toile blanche bordée de franges aux deux bouts. J'ai dit des femmes, parce que je savais que c*en était en effet, car on les eût prises pour des fantômes. Elles vinrent nous baiser la main respectueusement l'une après l'autre , puis s'accroupirent en groupe sur des nattes qu'on leur avait préparées.

La première à se dévoiler fut une grande femme ' d'un certain âge, quelque chose comme trente ans, dont le visage assez régulier était d'un beau noir, et dont la coiffure tout isiaque me frappa singulièrement pour en avoir vu de semblables dans des figures de l'Egypte ou de l'Ethiopie anciennes. Ses cheveux tressés, gommés, étaient relevés en trois touffes énormes, deux latérales et une par derrière, retenues par un large cercle d'or en manière de diadème. Cette femme, nommée Fakebaro, était une entrepreneuse de musique et de danse indigènes , pis que cela , une tmpresarta, comme disent les Italiens ; les jeunes ^lles qui lui servaient à défrayer son industrie étaient des esclaves achetées par elle , sa propriété par conséquent , et dont les talents l'enrichissaient sans les enrichir

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jamais elles-mêmes, car les malheareoses ne possédaient rien : leur corps n'était pas même à elles.

Enfin le ballet commença ; ballet étrange, je vous assure , et qui n'a rien de commun avec tout ce que j'avais vu jusqu'alors. Sur un signe de la maltresse, qui resta accroupie à l'écart et enveloppée dans son ferdab, les esclaves, au nombre de six ou sept, se levèrent, et, se dépouillant du leur, demeurèrent absolument nues, au raat près, qui leur ceignait le .bas des reins« Toutes étaient de la première jeunesse , faites à ravir , et , quoique parfaitement noires, elles avaient le ne^ aussi droit, les lèvres aussi minces et l'ovale du visage aussi pur que les plus jolies femmes de Paris. Elles n'avaient ni tambours de basque, ni castagnettes : elles dansent à la voix, Tune après l'autre, et celles dont ce n'est pas le tour battent la mesure dans leurs mains. Fakebaro faisait naturellement l'office de chef d'orchestre, chantait et battait plus fort. A mesure que la danse s'anime , le chant s'anime aussi et dégénère en hurlements.

Pendant ce temps , la danseuse , seule au milieu du cercle comme une statue d'ébène, parait plongée dans une profonde extase. *La tète renversée en arrière, la poitrine tendue, les bras roidis, elle parait soutenir une lutte intérieure et combattre une force invincible qui l'entraîne où elle ne veut pas aller.

r>() «HARTOUM.

Puis bientôt sa poitrine s'enfle, tout son corps est agité de frémissements nerveux, elle s'avance à petits pas , mais en cadence , et comme poussée toujours malgré elle, vers un des spectateurs qu'elle a choisi ou qu'on lui a désigné, celui d'ordinaire à qui la fête est destinée ; elle arrive enfin devant lui, elle s'arrête. en {palpitant, elle tombe, et, pouf" peu qu'il soit poli, il la reçoit dans ses bras.

Voilà toute la danse des Soudaniennes , et le drame qu'elles figurent est assez clair, assez diaphane pour être compris, même à la lecture, sans avoir besoin de commentaire. Quand l'une a fini, l'autre commence, et c'est toujours la même chose. Les poses, les gestes» toutes les gradations, toutes les péripéties de cette passion si naïvement jouée et toujours suivie de la même défaite , tout cela, dis-je, est invariablement répété dix fois, vingt fois de suite, et semble stéréotypé d'avance, comme un programme dont il n'est pas permis de s'écarter. Cette danse, cette mimique, si vous voulez, est commune à* toutes les femmes du Fleuve-Blanc. Un touriste américain, qui en 1853 y fit un voyage d'agrément, raconte une fantasia célébrée en son honneur par les femmes d'une tribu dont j'ai oublié le nom , et où les choses se passèrent absolument conune chez le consul. Les danseuses réputées les plus habiles sont celles qui mettent le plus de vérité

KHAHTODH. 97

dans ruiusion, et, représentant la nature avec la fidélité la plus provocante, élèvent la fiction jusqu'à la réalité. A quoi je pourrais ajouter, sans vouloir médire de personne, que la réalité suit bien souvent la fiction. .

Le chant remplissait Fintervalle des danses , et celui-là est encore plus primitif, plus monotone que celui des aimées. Il se compose de deux ou trois notes tout au plus, qui reviennent toujours les mêmes, avec la même intonation; et, non moins élémentaire, l'accompagnement de ces cantilènes traînantes consiste, comme pour la danse, à frapper les mains Tune dans l'autre. Les chanteuses improvisent d'ordinaire les paroles qui leur servent de libretto, et ne font pas pour cela de grands frais d'imagination. Ce soir-là, le libretto était naturellement en l'honneur du consul, qui donnait, qui payait la fête , et se composait d'une phrase unique où sa générosité était portée aux nues. Il finit lui-même, toute modestie à part, par se fatiguer d'un éloge si peu varié , quoique si bien mérité.

Pour en finir avec les danseuses en robe de soie et les danseuses en raat de cuir, je dirai que les premières, c'est-à-dire les aimées , sont tout à fait libres, vivent où elles veulent et comme elles veulent, seules ordinairement, et que leurs profits sont bien à elles ; tandis que leurs rivales du Soudan

58 KHàRTOUM.

étant esclaves, ainsi que je l'ai dit, vivent en commun dans la maison et sous la règle, que di&-je? sous la verge d'une maîtresse qui les loue, les vend, les exploite de toute façon , et s'enrichit de leurs veilles, de leurs fatigues, de leurs talents. Je liis curieux, pour tout voir, de visiter quelques-unes de ces étranges communautés. Nous flmes donc, janissaire en tète et à la clarté des falots, plusieurs expéditions nocturnes dans ces noirs sérails, noirs dans toutes les acceptions du mot, autant par celles qui les peuplent que par les bougesqu'elles habitent. Je renonce à peindre ces intérieurs sans nom dans aucune langue. La volupté expire à la porte de ces tristes lieux, qui soi-disant hii sont destinés, mais où il n'y a de place que pour la dégradation, la misère, la pitié.

Il règne à Khartoum une liberté de mœurs qui sent fort la vie sauvage. Les Européens s'en accommodent parfaitement, et l'exagèrent encore, bien loin de la réprimer. On peut donc dire avec raison que la vie sauvage déteint ici sur la civilisation, bien plus que la civilisation sur la vie sauvage. En bonne humanité, c'est le contraire qui devrait avoir lieu. Les Turcs et les Arabes cachent et clôturent leurs femmes au fond des harems , et les eunuques commis à leur garde répondent de leur fidélité. Quant aux indigènes, c'est pis encore : ils croient si peu à la vertu féminine, qu'ils ont adopté l'infibuia-

lion, usage barbare que le gouvernement égyptien essaye en yain de combattre, et qui résiste à toutes ses prescriptions. A cette industrie, qui est l*apanage des matrones du pays, celles-ci enjoignent beaucoup d'autres. Ce sont des puissances occultes , mais de véritables puissances, qui, pour agir dans l'ombre et le mystère, n*en sont que plus redoutées et plus redoutables. EUes sont en communication continuelle avec toutes les classes de la population , depuis le harem du pacha jusqu'à la tente du Bédouin, et les deux sexes les consultent avec une égale confiance pour tous les maux du corps et de l'esprit : car pour tous elles ont des recettes merveilleuses , des secrets in&illibles.

Ces Canidies africaines sont les sorcières du moyen Age, d'autant plus sorcières qu'elles pratiquent des incantations destinées à conjurer les maléfices des mauvais esprits et l'influence du mauvais œil. La profonde ignorance et la superstition non moins profonde où sont plongées les populations du Soudan^donnent un grand crédit à ces impostures. L'empire de ces filles d'Éblis ne se borne pas au Soudan, il s'étend dans toute la Nubie et jusqu'en Egypte. Une d'elles s'était fait au Caire un grand renom. Entre autres sortilèges, elle faisait apparaître des bras, absolument comme M. Home, le grand spiritiste du jour, et bien avant lui. Méhémet-Ali, dont l'athéisme n'était pas cré-

dule, voulut en avoir le cœur net : il assista à une expérience» et ayant découvert ia fraude, il fit coudre incontinent dans un sac et jeter au fin fond du Nil la pauvre enchanteresse. Tout n'est pas profit dans le métier.

QÇA^Li?

Dès mon arrivée à Rhartoum, je m'étais rendu à la Mission autrichienne établie dans cette ville pour la conversion des sauvages du Nil Blanc. J'en avais connu le chef, le docteur Ignace Knoblecher, au vieux Caire, au moment où il* s'y embarquait, l'année précédente, pour regagner Khartoum après un voyage en Europe. Il y avait conduit en manière d'échantillon, et promenait avec lui de ville en ville un de ces sauvages de la tribu des Bari, située à quatre ou cinq degrés de l'équateur ; il l'avait converti, ou du moins apprivoisé. C'était un grand noir, fort laid, vêtu d'une robe rouge, coiffé d'une plume, et qui portait toujours sous le bras l'oreiller de bois dont les Soudaniens , copime les Abyssins, ne se séparent jamais; usage bien ancien, car on retrouve des momies dont la tête repose sur un oreiller semblable. L'aplomb de cet homme était surprenaitf . Il ne s'é-

tonnait de rien, et rien ne rembarrassaît. Orgueilleux jusqu'à la puérilité, il se disait, se croyait prince , et il exigeait des égards qui allaient jusqu'au respect. Dtnant avec son protecteur chez les consuls et dans les premières maisons de l'aristocratie autrichienne, je crois même à la cour, il réclamait partout la place d'honneur, et sa susceptibilité donnait partout la comédie.

Dès cette époque , c'est-à-dire au mois d'octobre 1853, j'avais eu la velléité de m'embarquer avec le docteur Ignace et de remonter le Nil dans sa compagnie jusqu'à sa destination. Ce projet n'eut pas alors de suite. J'étais prédestiné à aborder le Soudan par un autre côté et à descendre le Nil au lieu de le remonter. J'avais espéré retrouver le docteur & Khartoum; il n'en fut rien. Le docteur missionnaire était alors sur le Fleuve-Blanc et n^était pas près d'en revenir. Je fus reçu à sa place par son procureur, un prêtre lombard nommé dom Joseph, et qui, en l'absence du chef, gouvernait la maison. Occupé en ce moment de bâtisse, sa grande affaire était de fabriquer des briques, opération pour laquelle il se plaignait de rencontrer beaucoup de difficultés. Ce fut la première chose, la seule d'abord dont il pi'entretint.

La Mission occupe un assez grand bâtiment ou plutôt un groupe de bâtiments construits avec une solidité relative, mais dont l'architecte n'a pasfiiit

MISSION DT IfIL BLAUG. 68

grands frais d'imagination. Plusieurs cours irrégu- Itères, bantées par des chats-tigres soi-disant privés, et dont une est ombragée d'un beau sycomore, séparent les uns des autres les divers corps de logis. Un immense jardin tient à la maison et , dos d'un mur en terre, s'étend jusqu'auFieuve-Bleu. Pour dire la vérité, rien que la vérité, mais toute la vérité, cette mission, étrangement surfaite par quelques voyageurs, est loin de mériter les éloges qu'ils lui ont décernés, et sa réputation est quelque peu usurpée. Cette institution, due exclusivement à l'Autriche, est une affaire, je dirais presque un caprice de cour, si le but en était moins sérieux; elle est sous la protection spéciale de la famille impériale, y compris l'empereur lui-même. Sa mère, l'archiduchesse Sophie, se montre, à ce qu'on dit, très-zélée pour l'œuvre, et les archiducs , quand l'argent manque, contribuent de leur bourse et font contribuer autrui. Le docteur, véritable missionnaire aulique, et laïque d'ailleurs, vient faire de temps en temps acte de présence en Autriche, et n'en revient jamais les mains vides. Sa dernière collecte s'était élevée , disait-on, à plusieurs centaines de mille francs.

Il avait ramené avec lui, non des prêtres, mais un certain nombre d'artisans européens, tous Allemands ou Italiens, et engagés pour un temps déterminé, sans compter une grosse cargaison d'où* tils, de vivres, de vin, d'approvisionnements de

toute espèce. Les émigrants n'en sont pas mienx nourris, ils le sont même fort mal : une parcimonie toute monacale, et hors de saison yu la circonstance, préside à la distribution de leurs repas; le vin n'y parait jamais, quoique les médecins européens établis au Soudan en recommandent l'usage comme très-salutaire et presque indispensable à faible dose, aux Européens dépaysés, pour lutter contre la nouveauté, l'insalubrité du climat: aussi ces pauvres gens ne tardent-ils pas à regretter le pays natal et à se repentir des engagements qu'ils ont contractés, engagements inflexibles; car une fois dans ces déserts lointains , il faut qu'ils y meurent s'ils n'y peuvent vivre. C'est la destinée de beaucoup d'entre eux : la mort les décime d'une manière effrayante. Ceux qui survivent sont presque tous minés par la fièvre : on croirait voir des spectres sortis du sépulcre pour y rentrer bientôt.

Pendant ce temps, le chef de cette armée dolente, je veux dire, le docteur Ignace, confortablement installé dans sa cange, faisait bonne chère et ne se refusait rien. Coiffé d'un turban et vêtu d'une longue robe à l'orientale, il porte dans le pays un nom arabe, quelque chose comme Abou-Suleyman, et ne se pique nullement, tout missionnaire qu'il, est, de donner aux idolâtres l'exemple de l'austérité chrétienne. Cet amour du bien-être est commun à presque tous les missionnaires envoyés dans ces

contrées, notamoienl en Abyssinie; et des personnes établies pendant de longues années dans ce dernier pays m'ont affirmé que celte recherche des commodités de la Tie ne compromet pas peu, aux yeux des indigènes, l'œuvre pie des apôtres européens, bien différents en cela de leurs modèles des premiers temps.

Jlgnore si les affaires de la Mission ont jamais été florissantes ; mais ce qu'il y a de certain , c'est qu'alors elles étaient en fort mauvais état. Un éta* blissement a été fondé par eUe soùs le quatrième degré. C'est une sorte de fort en maçonnerie » dé* fendu par une pièce d'artillerie de petit calibre. La garnison se composait de cinq ou six ecdésiastiques chargés de répandre la religion catholique dans les tribus d'alentour. Or ces tribus, livrées à l'idolâtrie la plus grossière, avaient prêté docilement l'oreille aux prédications des missionnaires, tant que ceux-ci leur avaient donné à boire et à manger. Hais quand l'épuisement des provisions ne permit plus ces distributions quotidiennes, les nouveaux convertis retournèrent à leurs idoles et se mirent à bâlonner les prédicateurs pour leur arracher ce qu'ils n'avaient plus. Tous avaient succombé, à l'exception de deux, dont l'existence était bien précaire au milieu d'un pareil troupeau. Le canon destiné à les protéger n'avait jamais été déchargé, ni même chargé sans doute. Muet sur son

afittt, ce n'était qu'un vain simulacre. « Nous sommes des hommes de paix, disaient les missionnaires; il nous est interdit de répandre le sang humain. >

Je ne dois pas ouhlier d'ajouter que la Mission tient àKhartoum une école fréquentée par de petits morîcauds à qui l'on apprend l'italien, le catéchisme, je ne sais quoi encore, mais dont on ne fait assurément ni de grands savants ni de bons chrétiens.

L'expérience a démontré que les missions pacifiques sont toujours stériles; c'est triste k dire, mais c'est ainsi. Le cimeterre a seul converti à l'islamisme l'Afrique et l'Asie, comme plus tard l'arquebuse des Espagnols a converti l'Amérique au catholicisme. Il en fut de même en Europe, et, pour n'en citer qu'un exemple, ne fallut-il pas l'épée de Gharlemagne pour renverser les idoles des Saxons ? On ne doit donc pas s'étonner que la mission aulique de Rhartoum n'ait produit aucun résultat, et, durAt-elle cent ans, dans cent ans les choses n*en seront pas plus avancées. J'ai bien peur que le chef actuel de la pieuse entreprise ne partage à cet égard mon opinion, et que ses vues ne soient pas tout à fait désintéressées^

1. Depuis que ceci a été écrit, la Mission de Khartoum -a été supprimée, et, indépendamment delà dépense qui s'éleTait à deux cent cinquante mille francs par an, les motifs de cette suppression justifient pleinement Tidée que l'auteur avait conçue de cette institution.

MISSION DU !flL BLANC. 67

Dn seul des nombreux missionnaires qui se sont succédé sur ces terres ingrates a paru exercer une sorte d'action sur les indigènes et a laissé parmi eux un souvenir : c'était un prêtre italien nommé dom Angelo Yinco, un homme de Dieu qu'animait l'amour du prochain et qui a payé de la vie sa charité. On le prenait pour magicien : ses cheveux blancs et les lunettes qu'il portait ne contribuaient pas peu à accréditer cette opinion. Quelques connaissances qu'il avait en médecine ne servaient qu'à la fortifier davantage encore, et, s'il ne faisait pas toujours tomber la pluie au gré des habitants, ils ne l'en croyaient pas moins doué du pouvoir de la faire tomber. Quant aux conversions, je n'ai pas oui dire qu'U en eût opéré beaucoup ; mais sa bonté l'avait fait chérir. Il maintenait en paix les unes avec les autres les tribus ennemies, par le seul ascendant de sa parole ; et quand il mourut, il y a. de cela quatre ou cinq ans, les hommes et surtout les femmes accompagnèrent son corps, en improvisant en son honneur un chant mélancolique qui est resté dans la mémoire de plus d'un Européen, et que je regrette de n'avoir pas noté lorsqu'on me l'a répété.

Les sauvages du Fleuve-Blanc, comme d'ailleurs tous les sauvages, paraissent fort sensibles à In musique qui produit sur eux, comme sur tout le monde, un effet purement physique. Le docteur

Ignace m'a raconté que se trouvant , lors de son premier voyage exécuté de 1849 à 1850, dans 'un villagedes Bari nommé Tokiman , vers le quatrième ouïe cinquième degré, un missionnaire qui raccompagnait, plongea les habitants dans l'extase en jouant de Tharmonica, à ce point que le chef de la tribu offrit tout ce qu'il possédait, et sa tribu ellemême, en échange de cet instrument merveilleux. Et dites, après cela, que les chanteurs de l'Opéra sont trop payés!

Les rives du Nil Blanc, Bar-el-Abiad, sont habitées par un grand nombre de tribus, dont la première, en venant de Khartoum, est celle des Hassanieh, issus des premières émigrations du Hedjaz. Ce sont les derniers peuples d'origine arabe qu*on rencontre dans cette direction, et c'est là aussi que finit la domination égyptienne. Les Hassanieh n*ont pas de chameaux; les ânes en tiennent lieu. La condition des femmes, fort belles d'ailleurs, a cela de particulier dans cette tribu, qu'elles se réservent, en se mariant, un jour- sur quatre pour en disposer comme bon leur semble : un homme leur platt-il plus que leur mari, elles ont le droit de l'introduire librement dans leur tente, et leur seigneur et maître est obligé de lui céder la place. Cette étrange coutume en rappelle une non moins étrange, encore en vigueur dans le Oordofan, et qui m'a été racontée par des personnes dignes de toute croyance. Un voya-

MISSION DU IfIL BUNG. 69

geur trayerse-t-il dans la campagne une réunion de filles ou femmes occupées à la récolte, il se voit entouré par elles et demeure leur prisonnier jusqu'à ce qu'il en ait choisi une, laquelle s'éloigne avec lui, et retourne ensuite à ses compagnes, très-honorée de la préférence.

Après les Hassanieh viennent, en remontant le fleuve, les Gbellouks, race nègre très-belliqueuse, turbulente, pillarde surtout, et partant fort redoutée de ses voisins. Des voyageurs versés dans l'ethnographie africaine ont prétendu que les Fuudgi étaient des Chellouks, et la chose n*est pas invraisemblable. L'islamisme est peu répandu parmi eux, et ils vivent sous l'autorité d'un cheik indépendant, qui de mon temps était un certain Âbd-d- Nour, Esclave de la Lumière, nom bien prétentieux pour un noir. J'ai trouvé au Maroc une tribu du même nom établie dans les montagnes de l'Atlas.

Aux frontières des Chellouks commence ime série de royaumes nègres, s'il est permis de donner ce nom à des peuplades toutes encore à l'état sauvage. La première qu'on Irouve en quittant le territoire des Chellouks est celle des Dynkas, où les Turcs firent une reconnaissance militaire en 1822, lors de la conquête du Sennàr; et la dernière au sod qui ait été visitée , est celle des Bari , vers le V degré. Toutes ces tribus, sur un espace de sept à hait degrés , sont gouvernées par des roitelets ré-

pûtes magiciens, et dont le pouvoir est en raison directe de la confiance qu'inspirent leurs enchantements. Une idolâtrie plus ou moins grossière règne parmi ces sauvages , dont quelques-uns vont jusqu*àadorer lesarbres . La plupart croient à l'existence d'esprits invisibles répandus dansl'air, et qu'ils combattent souvent à grands coups de lance portés daAS le vide, lorsqu'ils ont à se plaindre de leurs mauvais offices. Pour se les concilier ils leur offrent de la mirissa^ bière du pays, fabriquée avec du dourah fermenté. Ils ont de petites idoles en bois grossièrement Caillées, où les deux sexes sont représentés.

Leurs prêtres sont des espèces de jongleurs» enchanteurs, imposteurs, nommés kodjours^ qu'ils ont eh grande vénération et qu'ils comblent de présents, c'est-à-dire de bœufs, ou de zébus, parce qu'ils les supposent en rapport avec les esprits et pouvant à leur gré appeler ou arrêter la pluie. Le métier n'est pa^ toujours bon : car, si la pluie tarde trop à tomber quand elle est nécessaire, on ouvre le ventre au sorcier, conune les Lestrygons auraient fait des outres d'Éole.

Ces honmies primitifs ont quelques superstitions singulières; ainsi, par exemple, s'ils tuent un lion, ils s'empressent de le brûler et jettent sa cendre au vent, s'imaginant que sans cette précaution les hommes qu'il a dévorés ressusciteraient non sous leur propre forme, mais sous celle du lion lui-

même. Ce qa'ils pratiquent pour le lion, ils le pratiqoent également pom* toutes les bétes féroces très-communes sur les deux rives du fleuve. On voit par là que ces peuples croient à la métempsycose , et cette croyance n'est peut-être chez eux qu'un reste des anciennes traditions éthiopiennes : car il est impossible que le puissant empire de Méroé n*ait pas poussé des reconnaissances et créé des relations quelconques sur les bords d'un fleuve si accessible à la navigation. Les sacrifices y sont encore en vigueur : on immole des bœufs sur le tombeau des morts; on en immole aux noces et dans d'autres solennités.

Quelques tribus cependant ont des idées religieuses un peu plus saines. Plusieurs admettent l'existence d'un Grand Esprit unique. Les Nouers, entre autres, qui, avec les EUiabs, sont les moins barbares de tous ces peuples , croient en Dieu dans toute l'acception du mot, et l'appellent Nav. Ils jeûnent pendant un mois au solstice d'hiver. Ils ont une sorte de pape, ou Lama, nommé Dou&, qui est censé ne pas manger, ne pas dormir, ne pas mourir, être exempt, en un mol, de toutes les infirmités, de toutes les servitudes humaines. Leur vénération pour lui est sans bornes : inaccessible à tous les yeux, il vit dans un lieu consacré et ne se manifeste que par ses adeptes au commun des mortels. Le roi seul a le droit de communiquer directement avec lui.

En beaucoup d'endroits les affaires de la communauté se traitent en plein air, et les délibérations sont publiques. Tous les hommes de la tribu sans exception se réunissent à l'ombre des arbres , et chacun prend la parole à son tour. Les plus éloquents ont' toujours raison et prennent une influence personnelle sur tous les autres. Gomme l'amour des distinctions est inhérent à la nature humaine à tous ses degrés de développement, cette égalité de droit est soumise à des restrictions de fait : plus un homme possède de bœufs ou de zébus, ce qui constitue la richesse du pays, plus il est honoré, et il entre dans la caste des monièê ou bourgeois : car, hélas I il y a des bourgeois jusqu'au Nil Blanc. Ceux qui ne possèdent rien ne sont pas comptés pour grand'chose, absolument comme en Europe. Même en certains lieux les forgerons, les charpentiers, les artisans en général, et il en existe dans toutes les tribus, sont fort peu estimés, et désignés sous le nom de taumouits, appellation méprisante donnée aussi aux petits pécheurs qui vivent de leur pêche.

La polygamie est partout en usage. Un homme, particulièrement cbez les Bari, prend autant d'épouses qu'il en peut acheter : car c'est le mari qui paye une dot aux père et mère, et cette dot se compose de bétail. Pourquoi pas 7 En Moldavie elle se compose bien de cochons. Une femme vaut de dix

nSSION DU NIL BLANC. 73

à clnquaDte vaches. Plus on en a, je veux dire d'épouses, plus on est considéré, et plus aussi Ton a d'influence, parce qu'on est allié à plus de familles. Occupées aux travaux des champs ou de la maison, les femmes sont généralement bien traitées par leurinari,qui craindrait, en les maltraitant, de s'aliéner leurs parents. Ces femmes sont d'une fécondité effirayante, et les couches doubles sont presque la loi commune dans plusieurs localités, notamment chez les Dynkas. A la mort du mari, ses femmes font partie de la succession et passent aux fils qui en jouissent à leur tour, leur mère exceptée. On dit même que, de leur vivant, les maris trop vieux se font suppléer par leur tils. Tout séducteur est contraint d'épouser sa victime : s'il est pauvre et qu'il n'ait pas de bœufs pour la payer, il est chassé du village et tué même quelquefois. Dans d'autres tribus, c'est la fille séduite qui est chassée, mais les enfants sont adoptés par sa famille. Les exécutions, les meurtres, les combats,' ont toujours lieu loin des villages, parce que la vue du sang rend, dit-on, les femmes stériles. Le meurtrier appartient à la famille du mort, et rachète ordinairement sa vie par autant de bœufs qu'il a de doigts aux pieds et aux mains.

La danse est un goût inné chez tous les sauvages : ceux-ci ne font point exception et s'y livrent avec fureur, surtout la nuit, au son du tambour. Il se 384 d

célèbre au retour des pluies de grandes fantasias publiques, sortes de kermès nommées leri^ où Ton invite les voisins plusieurs jours à l'avance , et qui sont de véritables saturnales. Les bommes vont nus. Leurs armes se composent de lances, de casse-têtes en bois de fer, d'arcs et de flèches dont les pointes sont en fer, ou en dards de porc-épic. Leurs carquois sont en peau de bœuf avec le poil en dehors; leurs boucliers en peau de crocodile ou d'hippopotame. Ils sont généralement de grande taille et fortement charpentés; mais ils ont l'étrange habitude de s'arracher les dents de devant, ce qui ne les embellit pas. Les femmes sont belles et n'ont guère d'autre vêtement qu'un pagne« autour des reins. Elles portent des bracelets de fer et d'ivoire. Leurs cheveux sont longs, souples, d'un noir de jais, et seraient bien plus beaux encore si elles y mettaient moins de beurre. Les deux sexes s'en oignent le corps avec volupté.

Aucun de ces peuples n'est anthropophage; tous au contraire sont pythagoriciens , c'est-à'-dire que leur nourriture est végétale. Gomme ils ont de nombreux troupeaux, les Kiks surtout, établis au 6* degré, ils* font une grande consommation de lait, et fabriquent le beurre dans de petits paniers longs très-artistement tressés. Leurs chèvres sont recherchées jusque dans la Nubie. Ils ont beaucoup de miel, des racines bonnes à manger,

difiërentes espèces de légumes, notamment des courges; plusieurs» comme les Lotophages des Grecs y se nourrissent de lotus, plante très-commune dans quelques districts. Ils font une grande consommation de mais, soit en grains rôtis au feu, soit en bouillie. Ils mangent très-rarement de la Tiande , et seulement dans les grandes circonstances , ou à l'occasion des sacrifices. Ce ré* gimc patriarcal leur réussit, car leur santé est généralement excellente, leur sang très-beau, et les exemples de longévité sont conununs chez eux. Nonobstant leur frugalité, un voyageur m*a raconté que, lorsqu'Us tuent un hippopotame, ils le laissent faisander au grand soleil et vivent dessus tant qu'il dure, quelquefois des semaines entières, lorsqu'il est déjà dans un état de putréfaction trèsayancé. De peur de rien perdre, ils mangent jusqu'à la peau, après l'avoir découpée en lanières trèsminces , sinon très-tendres. Quelles dents et quels estomacs !

Les premiers Turcs et les premiers Européens qui parurent sur le Fleuve-Blanc furent pris par les riverains pour des magiciens, à cause de leur peau blanche, et accueillis comme des êtres supérieurs. Il y a un siècle environ qu'une caravane de blancs partis du Zanzibar , des Portugais sans doute , venaient par terre tous les deux ou trois ans acheter de l'ivoire chez les tribus supérieures du Nil Blanc.

Une nuit, les naturels massacrèrent ces étrangers : or, à l'apparition des premiers Européens chez ces mêmes tribus, les fils des meurtriers s'imaginèrent que c'étaient les victimes de leurs pères qui revenaient pour se venger, et ils furent frappés à leur . vue d'une terreur superstitieuse. Ils étaient d'autant plus autorisés à le croire, que les premières expéditions tiït*ques et même européennes furent de véritables tueries, et ceux qu'on ne tuait pas étaient, hommes, femmes et enfants , traînés en esclavage. A la campagne suivante, quand les blancs reparaissaient sur ces bords ensanglantés par eux, les indigènes les croyant tout-puissants, venaient les supplier de ressusciter ceux qu'ils avaient tués l'année précédente.

Les naturels, si cruellement traités au début, et si souvent trompés depuis par les marchands, sont devenus très-défiants à leur égard , très-soupçonneux, beaucoup plus exigeants en fait de conterie et plus prompts à mettre les armes à la main. Un de leurs kodjours, errant dans les forêts du pays de Dim, ne cesse de leur répéter encore à cette heure, et en cela certes il n'a pas tort, que c'en est fait à jamais de leur liberté s'ils entrent en communication avec les blancs; que les blancs, de quelque côté qu'ils viennent, ne sont que des messagers de servitude et de mort. Le prophète est vraiment prophète en cette circonstance ; l'ave-

Dîr qn*il prédit à son peuple est infaillible : les naturels du Fleuve-Blanc ne peuvent manquer d'avoir quelque jour le sort des Indiens du Nouveau Monde.

Le Nil Blanc doit son nom à la couleur de ses eaux, et ses eaux doivent leur couleur à la qualité argileuse des terres où leur lit est creusé. Ses deux rives sont peu accidentées et presque entièrement plates jusqu'à la hauteur du 5* ou 6* degré. En quelques endroits elles sont très-peuplées, couvertes d'innombrables villages, et relativement assez bien cultivées. Jusque-là les palmiers sont trèscommuns. AiUeurs s'étendent d'immenses pâturages dont l'herbe, de l'espèce du jonc, est peu nourrissante. Viennent ensuite de magnifiques forêts : . les plus belles se trouvent vers le 7* degré, et sont composées de tamarins, d'ébéniers, de mimosas de la plus grande espèce, et de lauriers-roses, toujours en fleur, qui atteignent les dimensions de nos cerisiers. Un peu plus bas, entre les 6* et 8* parallèles , le sol est marécageux et si peu solide qu'on n*y saurait prendre pied. Des nuées de moustiques remplissent l'air en toute saison , et les indigènes ne se préservent de leur piqûre qu'en s'enduisant le visage , le corps tout entier, d'une sorte d'aiple rouge&tre qui , une fois sèche , défie , comme une cuirasse, l'aiguillon de ces redoutables insectes.

Les mois les plus chauds sont mars et avril ; alors tout est brûlé, et les troupeaux, ne trouvant plus rien dans les pâturages, -ne donnent plus de lait. Les pluies, qui sont la bénédiction du pays, commencent en mai et se prolongent jusqu'en novembre, annoncées et accompagnées par d'effroyables orages. Surprises par ces tourmentes, les barques en reçoivent de grands dommages, quand elles ne périssent pas entièrement. Aux premières gouttes d'eau tout reverdit comme par enchantement, tout refleurit, tout revit, et des chants, des danses, des sacrifices, célèbrent la résurrection de la nature et la faveur des Esprits.

Malgré les allégations contraires, je ne crois pas que le fleuve ait été remonté au delà du 4* degré, si même il a été atteint. Des marchands m'ont affirmé qu'ils avaient poussé jusqu'au 3'; mais il est plus facile de le dire que de le prouver, et quant à moi je n'en crois rien. Tous ces marchands ne m'inspirent qu'une très-médiocre confiance. Entre le 4' et le 6* parallèle, se trouve un rapide, semblable aux cataractes du grand Nil et très-diflfîcile, pour- ne pas dire impossible, à franchir. C'est le premier d'ailleurs qu'on rencontre depuis Khartoum , et c'est à cette latitude que les montagnes commencent à apparaître, énormes masses granitiques qui recèlent dans leurs flancs des mines de fer, de cuivre, des cristaux, et qui, selon toute

probabilité, ne sont que les premiers échelons de la vaste chatne de Téquateur. La population ne s'arrête pas là et ne cesse pas parce qu'on cesse de la connaître. On sait, à n'en pas douter, qu'il existe au sud des tribus nombreuses, les Berri, par exemple, et les Kouendas, voisins de la ligne équatoriaie, et chez lesquels les marchands de Zanzibar viennent faire des échanges. Les riverains du 4* et du 5* degré , qui sont les Ban, parlent même d'une tribu blanche; mais ces blancs ne peuvent être que les Portugais, qui ont des comptoirs sur les côtes de l'océan Indien.

Dès ce point, c'esl-à-dire au 4* degré, on perd la trace du fleuve, quidisparatt à' travers des montagnes rocheuses, et, là déjà a des dimensions considérâbles, 650 pieds de largeur sur une profondeur moyenne de 8 pieds, au temps des plus basses eaux. Eu ISôO, un voyageur allemand découvrit, en se rendant de Mombas à la côte de Zanzibar, l'immense montagne de Kilimandjaro, couverte de neiges éternelles, et située, suivant ses calculs, au 3' degré sud, à 7 degrés par conséquent du dernier point exploré du Nil Blanc, qui, selon toute probabilité, prend sa source dans cette montagne. S'il en est ainsi, sa longueur jusqu'à son embouchure dans la Méditerranée serait de 34 degrés, soit 850 lieues en ligne droite, chiffre que l'on peut hardiment porter à 1200, eu égard aux sinuosités de son cours. Heu-

reux le voyageur qui boira le premier à ta source du foi des fleuves M

Mais le Nil Blanc est-il bien le vrai Nil ? ou n'en serait-il qu'un affluent, comme le Sobat ou Sabat, le Nil Bleu et l'Àtbara, qui tous les trois lui arrivent i l'est, le premier du pays des Gallas et les deux autres du cœur de T Abyssinie ? TeUe est la question que se pose aujourd'hui la géographie et qui n'est pas près d'être résolue. Les anciens Égyptiens affirmaient, au rapport d'Hérodote, que le Nil venait de l'occident. Ce ne serait donc pas le Fleuve-Blanc, puisqu'il vient du midi. Ce serait bien plutôt le Keilak, ou Misselad, qui vient de l'ouest et se réunit à lui au 9* degré sous le nom de Bar-el-Gbazal, Rivière des Gazelles, ainsi nommé du grand nombre de ces animaux qui viennent s'abreuver à ses ondes.

Le Misselad n'a jamais été remonté, et les cartes d'Afrique, ceUe même de Riepert, publiée à Weimar en 1852, le font naître fort arbitrairement, selon moi, dans l'intérieur du Darfour. Il est plus que probable qu'il vient de beaucoup plus loin à

1. Une expédition destinée à remonter le Fleuve-Blanc avait été préparée par un voyageur français^ sôus les auspices de Said- Pacha, le vice-roi régnant; mais à peine était-elle partie qp^éHe était déjà dissoute , et Ton peut prédire le même sort à toutes celles qui s'organiseront de la même manière. Les explorateurs solitaires, tels que Caillé, Barth, Livingston, sont les seuls qui, jusqu'à présent, aient réussi à faire en Afrique des dLcouvertes.

l'ouest, et qu'il communique avec le lac Fittré et par lui avec le lac Tschad, situés au 12, 30 de latitude nord, et entre les 31 , 30 et 38, 30 de longitude est. Ainsi, dans Thypothèse très-plausible que c'est là le vrai Nil, son cours se trouverait augmenté de pli^ieurs centaines de lieues. Encore est-il difficile d'admettre qu'il sorte du lac Fittré, ou même du lac Tscbad; il est bien plus yraisemblable que sa source est plus à l'ouest et qu'il ne fait que traverser ces deux lacs, comme le Rhin traverse celui de Constance, et le Rhône celui de Genève. Il en résulterait que le Nil à sa naissance se rapprocherait du Niger, ce Nil de l'Afrique occidentale dont les sources, longtemps ignorées aussi, sont du moins connues aujourd'hui.

Le problème est plus facile à poser qu'A résoudre. Le lac Fittré et le lac Tscbad ont été reconnus tous les deux ; on sait même qu'ils communiquent de l'ouest à l'est par deux grandes rivières dont Tune porte sur les cartes le nom de Bar-el-Ghazal, le même que le Misselad à son embouchure dans le Fleuve-Blanc; mais du lac Fittré, qui est le plus oriental, on ne sait plus rien de positif sur la division et la direction des eaux.

Un voyageur français de mes amis a été en relation, pendant son séjour à Khartoum, il y a quatre ou cinq ans, avec un riche musulman du Sénégal, venu de son pays par terre, à travers toute l'Afri-

que, jusqu'à cette dernière vîlle^afin d'exécuter de là, comme la princesse darfourienne, Sitteh-Souakin, le pèlerinage de la Mekke, que tout bon croyant doit avoir fait une fois dans sa vie pour entrer au paradis. Certes, s'il est dû à un fils du Prophète, c'est bien à celui-là : il l'a payé assez cher, et n*a pas, comme tant d'autres musulmans, sans parler des chrétiens, fait son salut en sybarite. Le lecteur en va juger.

Notre ville de Saint-Louis, capitale du Sénégal, est située à la même latitude à peu près que Rhartoum ; mais elle se trouve sous le méridien de Paris, tandis que la métropole du Soudan est au 50* est, ce qui fait à vol d'oiseau, d'une ville à l'autre, une distance de 1250 lieues, chiffre énorme qu'il faut au moins doubler, tripler peut-être, quand on songe aux détours que le pieux pèlerin avait dû faire. Aussi avait-il employé trois ans et plus à ce monstrueux voyage, sans compter le chemin qui lui restait encore à faire de Khartoum à la Mekke. Sorti des limites du Sénégal, il avait dû laisser au nord la ville de Tombouctou ; il avait ensuite traversé le dangereux pays des Touariks, côtoyé le lac Tschad, qui a cent lieues de long, puis le lac Fittré, plus petit de deux tiers, et, laissant au sud le Wadal et le Darfour, il était arrivé sain et sauf à Khartoum, avec une grande suite d'esclaves et de domestiques.

D'après les renseignements fournis par cet intrépide croyant au voyageur français dont j'ai parlé plus haut et de qui je les tiens, il demeurerait constant qu'un immense cours d'eau, sorti du lac Fit* tré, prendrait la direction du sud-est, et comme, dans cette direction , on n'en connaît aucun autre que le Misselad, il est permis de croire que c'est le Misselad lui-même. Je ne garantis, cela va sans dire, ni la compétence géographique du pieux voyageur, ni la certitude de ses informations. Je D'accepté le tout que sous bénéfice d'inventaire. Mais, dans ces limites mêmes, le fait m'a paru curieux et digne d'être consigné. Tel il avait paru à l'ami de qui je le tiens, lequel en a fait l'objet d'un mémoire qu'il a adressé d'Egypte à Paris, au ministère des affaires étrangères. Il eût mieux fait de l'adresser au public, qui en aurait au moins profité, tandis que, noyé dans les cartons du ministère, il n'a été lu par personne, ni par les bureaux, parce qu'ils ne lisent rien, ni par les ministres, parce qu'ils n'ont besoin de rien lire: n'ont-ils pas tous, ministres et bureaux, la science infuse?

Or donc, pour en revenir à la Mission, j'avais demandé et obtenu de dom Joseph l'autorisation de dresser nos tentes dans le jardin, préférant, par la chaleur qu'il faisait, l'air libre et frais à l'air ëtouffé des appartements, sans parler de certains

ennemis que f y redoutais. Une dame américaine y avait aussi campé Tannée précédente avec son fils, attaqué de la poitrine, et dont l'air salubre du Soudan prolongeait la vie. Nous choisîmes pour notre petit camp l'extrémité des jardins la plus éloignée des habitations. Un mur de terre nous séparait seul du Nil Bleu, dont plusieurs sakies gémissantes faisaient monter l'eau, dispersée ensuite dans l'intérieur par un réseau d'innombrables rigoles. Dans une autre partie du jardin se trouve le tombeau du P. Rillo , mort assez récemment à* Khartoum , et qui fut, i ce qu'on m'a dit, l'un des membres les plus actifs de la Mission.

Les arbres les plus nombreux autour de nous étaient les pabniers et les limoniers. Le cactus opuntia, ou figuier d'Inde, y dressait çà et li ses raquettes épineuses. De longues treilles chargées de raisin (on était au mois d'avril) serpentaient autour de nous. Attirés par les grappes tentatrices, des oiseaux de toute espèce et de toute couleur s'abattaient par nuées sur les treilles, au grand désespoir des jardiniers et surtout des patrons. D'innocents colibris étincelaient en tremblotant dans chaque rayon de soleil comme autant de pierres précieuses. Pendant ce temps, le léopard privé, avec lequel les lecteurs du précédent volume ont fait ample connaissance, prenait ses ébats en toute liberté, et nos dromadaires, couchés à la porte ex-

térienre, ruminaient tranquillement au bord du fleuve.

C'est là, sous la large ombre des feuilles de vigne, que je passais les heures chaudes de la journée étendu sur un angareb. Nous y prenions nos repas, que partageaient d'ordinaire quelques-uns de nos amis de Kbartoum, et dom Joseph lui-même, un gros bon vivant dont la forte constitution défiait tous les dangers du climat africain. L'aimable Àbdel-Kader-Bey nous y rendait quelquefois visite,. et après le café et la pipe, dont il n'usait guère, nous lui fusions servir des pastèques dans lesquelles on avait soin de verser un flacon d'eau-de-vie qui ne lui faisait pas peur, tout musulman qu'il était. Ce procédé culinaire dont je dois la recette au docteur Peoey, et que je recommande moi-même, a l'avantage de neutraliser la crudité de la pastèque sans lui ôter sa fraîcheur, et en fait quçlque chose de délicieux. Les soirées que je ne passais pas en viUe s'écoulaient dans ce lieu charmant à causer, i rêver, i ne rien faire> et je ne le quittais que fort avant dans la nuit pour aller dormir sous ma tente, ombragée elle-même par de beaux palmiers et rafraîchie par un fossé d'eau courante creusé tout auprès.

Tous les matins des femmes arabes nous apportaient du lait tout frais et du lait caillé dont on fait un grand usage dans le pays, et qui passe pour très-

ga MISSION DU NIL BLANC.

salutaire. Le docteur Peney m'a assuré qu'il remployait avec succès contre la dyssenterie*. Nous avions aussi quelquefois, dans la matinée, la visite des aimées dont nous avions la veille au soir admiré la danse. Leurs riches habits et leur brillante coiffure étaient couverts, pour circuler dans les rues, d'une espèce de haïk tilanc qui les enveloppait tout entières à la façon des femmes du Maroc. Leurs grands yeux noirs étaient seuls visibles, et toute leur âme, toute leur vie y semblait concentrée. Elles partagaient notre déjeuner patriarcal , je veux dire le lait pur qui le composait ; mais elles préféraient de beaucoup le vin de Samos dont nous avions fait provision chez un marchand grec pour remplacer le marsalla du Caire , dès longtemps épuisé jusqu'à la dernière bouteille. Quoique musulmanes, elles en buvaient sans scrupule , et avec peu de modération , soit dit sans les offenser.

J'ajoute que le marché de la ville nous fournissait en quantité et en qualité suffisantes les vivres de première nécessité, et même un peu plus. Notre cuisinier Gasparo en tirait assez bon parti, et sa cuisine était fort du goût de nos convives. Il est vrai qu'ils n'étaient pas trè?-difficiles. Nous mangions d'ailleurs chez les autres plus que chez nous.

1. On emploie beaucoup à Xhartoum le kousso d'Abyssinie, spécifique infaillible contre le ténia.

GfaacDn voulait à son tour remplir à noire égard les devoirs de l'hospitalité, et, pour y faire honneur complètement, il nous aurait fallu être à table toute la journée, manger et surtout boire au delà de toute raison. On boit beaucoup à Khartoum, et, à défaut du vin qui est rare, on se rabat sur Taraki. n semblerait que, sous un climat si brûlant, la èanté des Européens devrait souffrir d'un tel régime; elle s'en trouve au contraire fort bien, et la mienne ne s'en est pas trouvée plus mal.

Je n'ai pas encore parlé dans ce volume de mon compagnon de voyage, l'Anglais, dont j'ai fait quelquefois mention dans les deux précédents. Je n'en dirai qu'un mot ici. D'abord, s'étant une nuit trouvé légèrement indisposé, il nous donna la comédie, au docteur Peney et à moi, par ses terreurs paniques et ses lamentations. Ce n'est pas tout ; il se figura qu'il avait été empoisonné. Mais par qui?... Vous ne le devineriez jamais.... par le gouvernement égyptien lui-même. Ce petit homme, d'une fort médiocre importance, s'en donnait une exorbitante; il croyait sérieusement faire peur à Àbbas-Pacba, dont l'unique préoccupation était de se défaire de lui d'une manière ou de l'autre. Déjà auparavant, lorsque le cuisinier emmené par nous du Caire nous avait quittés à Suez, mon Anglais s'était persuadé que c'était un tour d'Abbas, dont les agents avaient débauché par son ordre notre Vatel lors de

notre passage à sa résidence de Der-el-Beyda. Af- «ifM teneatU^ amici.

M. Borton» qui voyageait alors avec nous, avait été le premier à se moquer des prétentions burlesques de son compatriote, qui était pourtant son ami.« Que Toulez-vousf me disait-il en riant; tous les petits hommes s*en font accroire. » Et, quant i moi, je ne pouvais m*empécher de songer bien souvent à la fable de la grenouille qui se voulait faire aussi grosse que le bœuf. Si je cite ces deux faits, et j'en pourrais citer d*autres , ce n*est point par esprit de médisance; c'est comme échantillon de cette vanité anglaise dont Timperturbable aplomb dépasse toute proportion et laisse bien loin derrière elle jusqu'à la vanité française :

.... Or fa giammai (renie si vanaT... Gerto non la Francesca atd'assai',

comme dit le Dante à propos des Siennois, dont l'exubérante vanité le choquait plus même que la nôtre.

Un fait encore, puisque nous voici sur le chapitre de l'Anglais. Il s'était procuré à Djeddah une somme assez ronde, plus forte du moins que celle prise par moi dans la maison Sawa, ainsi que Je

UInfemo, o.zxiz.

l'ai raconté dans mon premier volume; or mon compagnon de voyage avait si mal administré ses finances qu'il n'avait plus d'argent même avant d'atteindre Rbartoum, bien qu'il m'en rest&t assez pour payer ma quote-part jusques au Caire, où nous devions cesser de Caire bourse commune. Il essaya en vain de battre monnaie à Rbartoum chez des Grecs et je crois aussi chez des juifs, au moyen de traites fournies sur Londres; personne ne lui en voulut donner à cette condition. Ne pouvant, malgré tout, le laisser en plan, force me fut de venir à son aide. N'ayant pas en espèces toute la sonune nécessaire, je lui prêtai cinquante guinées en une lettre de change .sur H. Husson, mon corres* pondant, mon ami et le dépositaire de mes fonds au Caire. Il trouva aussitôt à négocier cette valeur, et me remit en échange un papier dont j'aurai l'occasion de parler plus tard: car, si je mentionne ce petit détail d'intérieur, c'est qu'il faillit avoir pour moi dans la suite des conséquences fâcheuses.

La veille de notre départ, nous dtnflmes à la Mission avec mon excellent ami, le docteur Peney, mais sans le consul d'Autriche, qui, à ce qu'il parait, n'était pas en odeur de sainteté, du moins dans ce moment-là, auprès de dom Joseph, le procureur du docteur Ignace Knoblecher. La chère fut copieuse, sinon fine, et j'eus au dessert une surprise

des plus agréables : les ouvriers allemands de la Hission^ presque tous musiciens comme le Sont la plupart' de leurs compatriotes, nous donnèrent une sérénade d'instruments à vent qui avait été préparée d'avance. Je ne saurais trouver des mots pour dire l'impression que produisit sur moi cette musique allemande si grave, si sérieuse, si mélancolique, exécutée si loin de son berceau, dans un pays si différent, et par de pauvres exilés qui retrouvaient la patrie en elle. Il y avait des larmes dans chaque note, un regret désolé dans chaque accord. Je n'avais de ma vie éprouvé une émotion musicale aussi profonde, aussi vraie, et le souvenir en est encore vivant en moi. Les fibres de mon cœur vibraient toutes à l'unisson, et j'étais emporté malgré moi en d'ineffables rêves.

Le morceau du concert qui agit sur moi le plus puissamment fut le Chant d^Einsidlein^ car c'était pour moi aussi la patrie : Einsidlein est un sanctuaire suisse fréquenté par de nombreux pèlerins, et dont le nom seul me reportait tout d'un coup aux premières années de ma jeunesse. Kt que j'étais loin, hélas ! de ces jours dorés de la jeunesse où tout n^st qu'espérance, ivresse, enchantement! que j'étais loin de mes montagnes ! que j'étais loin de mes glaciers, de mes lacs, de mes forêts, de mes prairies ! que j'étais loin des trois clochers étincelants de ma ville natale 1 que j'étais loin des

MISSION DU niL BLANC. 91

miens ! que j*étais loin surtout des illusions, des rêves qui me berçaient alors, de ces frémissements de la vie qui natt, qui déborde, de ces amours infinis, de ces inépuisables tendresses qui embrassent la nature entière, Tunivers dans son immensité ! On croit au bien parce qu*on en sent fermenter en soi tous les germes; on croit à la beauté morale comme à la beauté matérielle, parce que, les supposant inséparables, on éprouve à leur vue des ravissements indicibles ; on croit à la justice, au dévouement; on croit les bommes bons parce qu*on est bon soimême, les femmes pures parce qu'on les voit belles; on aime l'humanité, que dis-je ? on la porte dans ses entrailles; on donnerait son sang, sa vie, pour son bonheur et pour sa gloire.

Mais vient l'heure où la foi s'ébranle au rude contact des réalités : une première illusion s'évanouit au souffle glacé de l'expérience, puis une seconde, puis toutes, comme les feuilles des bois tombent aux vents d'automne ; et bientôt on ne marche plus qu'à travers des ruines. Il se. fait alors dans Tâme un vide immense, une nuit profonde; un regret âpre et morne succède à l'enthousiasme et jette un crêpe funèbre jusque sur la nature; le doute se glisse au cœur comme un vçr qui ronge les convictions les plus solides : on croit toujours aux principes, car ils sont immuables comme Dieu, étemels comme lui; mais on cesse de croire aux

92 Mission DU NIL BUNC.

hommes, du moins à ceux de son temps, et Ton esl réduit, pour ne pas tomber dans les abîmes de l'ironie ou du blasphème, à ajourner aux Ages futurs, même par delà les Ages , Taccomplissement de ses rêves les plus chers.

C'est alors que cherchant hors de soi des diversions, des refuges, les uns vont s'étourdir dans le tumulte du monde ; les autres vont tromper leur tristesse, épuiser leurs forces dans de lointains voyages; d'autres encore se flattent de cicatriser leurs blessures dans la soUtude, ne demandant, conrnie Alceste,

.... qu*UD endroit écarté Où d'être homme de bien on ait la liberté.

Une barque ou dababiali appartenant à M. Rollet, négociant savoyard établi à Khartoum et alors absent, partait pour Berber, chargée de dents d'éléphant. M. Bouvaret , de Marseille, fondé de pouvoir du propriétaire, nous invita à y prendre passage moyennaDt un prix modique ; et, pliant, non sans regret, nos tentes, nous nous embarquâmes le 9 mai, nous, nos gens et nos bagages. Nos provisions étaient fort diminuées et aussi beaucoup moins nécessaires, vu qu'on rencontre tout le long du Nil des villages, voire des villes, où Ton se procure sans peine les vivres de première nécessité, du pain, du lait, des moutons. Du vin de Samos avait, comme je l'ai dit précédemment, remplacé le marsalla dont la source était depuis longtemps tarie. Je serais an ingrat si j'omettais d'ajouter que le docteur Peney m*avait fait cadeau de dotize bou-

teilles de bourgogne , les dernières qui lui restassent.

Nos dromadaires prirent la voie de terre sous la conduite d'un sais chargé d'en avoir soin, et accompagnés de Hassan, notre soldat de Kassala, sur la surveiUance duquel nous pensions pouvoir compter. Nous devions les retrouvera Berber, où leurs services pouvaient nous redevenir nécessaires.

Les dababiahs du Nil, qu'on appelle aussi canges, ressemblent aux sambouks de la mer Rouge, avec cette différence qu'elles sont plus élégantes et plus commodes. La nôtre avait à l'arrière un salon pourvu de divans et séparé d'une chambre à coucher par une galerie assez large pour que, au besoin, on 7 pût aussi coucher. Le dessus de cette double ou triple cabine formait une spacieuse dunette où l'on pouvait se promener. La barque portait deux voiles latines et, de plus, quatorze rameurs assis sur deux rangs au centre, comme la chiourme des anciennes galères. Sauf un pagne étroit, tous ces hommes, grands et vigoureux, étaient nus et d'un noir de suie très-prononcé. Le rels ou patron, aussi noir qu'eux, était coiflé d'un turban de mousseUne et vêtu d'une robe blanche comme son turban.

On devait partir dès le matin; le départ fut retardé par je ne sais quelle difficulté survenue entre M. Bouvaret et le reïs, difficulté résolue en fin de

compte, et sans appel, par une bastonnade en règle administrée au dernier par ordre du f?ouvemeur. L'ai^ument parut concluant au patient, qui fit à rinstant ses préparatifs de départ et n'en parut pas de plus mauvaise humeur. Nous lûmes encore retardés au dernier moment par un de nos domestiques européens, qui, après s'être enivré chez un marchand de vin grec, s'était pris de querelle avec lui et Youlail absolument le tuer avant de partir* On eut grand'peine à contenir ce furieux et à le faire emhai*quer. Le Soudan, et Khartoum en paiiiculier, sont une déplorable école pour tout le monde, surtout pour les subalternes. Il est bien difficile de résister à la contagion des mauvaises mœurs qui y régnent et des mauvais exemples qu'y donnent» tout les premiers, les Européens, sans parler des Turcs, qui ne s'en font pas faute.

Enfin l'on partit. Le docteur Peney et le consul d'Autriche, ayant voulu nous faire la conduite, étaient à bord avec nous, et je jouis de leur société encore plusieurs jours.

Il se faisait tard : le jour baissait; la soirée était fraîche; le cie> avait la limpidité des tropiques. On voguait rapidement sur ce beau Fleuve-Bleu plus ' que jamais digne de son nom, et dont les bords sont en cet endroit couverts de jardins qui fuyaient derrière nous. Le silence du soir n'était troublé que par le gémissement des sakies. Le soleil se couchait

quand on atteignit le grand Nil formé par la réunion des deux fleuves qui, avant leur mariage, en portent déjà le' nom tous les deux : Nil Bleu, el- Âzrehy et Nil Blanc, el-Abiad. Le dernier, quoique de beaucoup plus considérable, plus rapide et venant de beaucoup plus loin, est cependant le plus étroit des deux à son embouchure : il n'a guère que 440 mètres, tandis que l'autre en a près de 820. Le grand Nil, après leur jonction, en a 1000; sa profondeur moyenne est de 14 à 15 pieds, et son volume d'eau de 9 526 700 par minute. La moyenne du courant est estimée à 2 nœuds. Il est à remarquer que ces mesures sont en pieds anglais et ont été prises à la fin d'octobre, époque des plus grandes eaux. On comprend qu'elles doivent varier suivant que la crue est plus ou moins forte.

La rive du Pleuve-Blanc est couverte sur quelques points de grands acacias à fleurs blanches. Un peu au-dessus du point de jonction est une petite ile nommée Touti, où l'on prétend voir des ruines chrétiennes. L'Àbiad conserve sa couleur laiteuse, et l'Azrek son bel azur, longtemps encore après leur union, et ils coulent côte à côte sans se mêler, comme l'Arve et le Rhône sous les murs de Genève. Quoique moins limpide et moins brillant à l'œil, le premier éveiUait en moi plus de curiosité, plus d'intérêt, car c'était l'inconnu. Que de secrets ne recèle-t-il pas dans son sein! D'où viennent ces.

ondes mystérieuses? quelles régions ont-elles baignées? quels deux ont-elles réfléchis? Elles emportent dans rOcéan le mot de toutes ces énigmes. On les contemple avec envie ; on les étudie, on les sonde avec ardeur ; mais on les interroge en vain : elles passent, passent toujours, muettes, inflexibles dans leur silence ; Thomme ici est vaincu par la matière, et l'esprit en sait moins qu'elle.

Tandis que je me livrais à cette stérile contemplation et à ces réflexions humiliantes, deux hippopotames sortirent leur énorme tète du fond des eaux, et ces deux masses monstrueuses se mirent à jouer ensemble comme auraient pu faire deux poulains dans une prairie, comparaison d'autant plus juste que leur nom, dérivé du grec, veut dire, comme on le sait, cheval de rivière, et leur nom arabe, Farass^l-Bahr^ a le même sens absolument. Ils paraissaient, disparaissaient, reparaissaient tour à tour, montrant tantôt la tète seulement, tantôt le corps tout entier, et Tonde écumeuse rejaillissait à grand bruit autour d'eux. On leur envoya de la barque, car la première pensée de Thomme est toujours une pensée de destruction, une balle conique à pointe d'acier qui les toucha, mais rebondit dans le fleuve sans même qu'ils s'en aperçussent ni que leurs ébats en fussent le moins du monde troublés. La nuit bientôt nous les fit perdre de vue et voilà pour nous les deux rives. Nous avions laissé sur

notre droite Halfaya, ancienne résidence du grand cheik des arabes Dji&alinn, tribu fière et jalouse qui ne s'alliait à nulle autre, et dont, soigneux de leur personne, les hommes et les femmes portaient et portent encore, pour se préserver du soleil, de larges chapeaux de feuillage. Halfaya est habité aujourd'hui par des Chakieh, et un corps de cavalerie turque y tient garnison.

La lune se leva. Elle était si radieuse que nous aurions pu continuer notre voyage comme en plein jour ; mais les marins du Nil ne naviguent pas plus de nuit que ceux de la mer Rouge. La barque fut prudemment amarrée sur une côte basse et sablonneuse, près de Karari, gros village à trois lieues de Rhartoum et appartenant à la tribu sédentaire des Hassanieh, dont j'ai eu l'occasion de parler plus haut. Le voisinage n'avait rien d'inquiétant, vu que les mœurs de ces Arabes sont pacifiques, contrairement à celles de leurs voisins les Chellouks, qui sont, eux, d'infatigables pillards. La nuit se passa donc fort tranquillement, et Tair était si doux que nous dormîmes tous à la belle étoile.

Le lendemain, nous étions de bonne heure en vue de Sourourab, village situé à huit lieues de Rhartoum. En face, sur la rive opposée, est le village de Tamaniat, où l'on cultive, mais dans des proportions insignifiantes, la canne à sucre et l'indigo. Sourourab, où nous devions faire une halte de quelques jours, est

assez loin du fleuve, et, comme il n'était pas décent que nous 7 fissions notre entrée à pied, nous allâmes attendre, à l'ombre de très-beaux gommiers qui croissaient près de là, les ebevaux qu'on devait nous envoyer. On découvrait, à travers les troncs, des cbamps de mais et des huttes en chaume. Autour de nous broutaient de jolies chèvres noires, alertes, pimpantes, très-habiles à grimper aux arbres pour manger les feuilles. Leurs gardiens, aussi noirs qu'elles, et entièrement nus, nous apportèrent d'euxmêmes du lait en abondance dans des garah.

Les chevaux arrivés, nons fûmes bientôt rendus à notre destination, et nous mimes pied à terre devant une vaste tente verte qui avait été préparée à l'extrémité du village pour nous recevoir tous les quatre, le consul, le docteur, l'Anglais et moi. Quelques autres étaient disséminées alentour. Ces tentes sont quelquefois très-riches : certains pachas et autres grands personnages affichent à cet égard un luxe extraordinaire. J'en ai vu en étoffe de soie, avec des torsades en fil d'or. Ce sont des appartements complets, pourvus de cuisines, de bains, de toutes les commodités, de toutes les recherches de la vie orientale. Telle n'était pas la nôtre ; mais enfin, meublée d'angarebs et de tapis, elle était assez spacieuse pour que nous y fussions tous les quatre à l'aise, la nuit comme le jour.

Un escadron de cavalerie irr^lière, composé

en grande partie de Kurdes, était caserne à Sourourab, sous les ordres d'un sandjiak ou commandant, kurde lui-même, et nommé Mohammed-Aga- Vendi. Ses écuries étaient remplies de chevaux dont il se montrait très-fier ; j'en comptai jusqu'à soixante, et quelques-uns étaient de fort belle race. Nous étions les h6tes du sandjiak; c'est donc lui qui nous traitait. Nous mangions à sa table, et comment ! Un énorme repas matin et soir, sans compter les collations et le reste. J'ai dit précédemment que le nouveau gouverneur général du Soudan était en route pour se rendre à son poste ; on l'attendait d'un jour à l'autre, et, comme il devait faire une étape à Sourourab, les autorités de Khartoum, y compris le gouverneur par intérim, notre aimable Abd-el-Kader-Bey, y étaient venues pour le recevoir. Nous y venions dans le même but, non par déférence, mais pour régler avec lui l'affaire du mudir de Kassala. Elle nous tenait si fort à cœur que nous l'attendîmes quatre jours entiers.

Le temps ne me parut pas trop long. Ma bonne étoile avait voulu que je tombasse en pleine fantasia : voici à quel propos. Mohammed-Aga n'était pas marié. Sa maison était tenue par une soeur qui demeurait avec lui et qui n'était pas non plus mariée, quoique ce fût une très-belle fille, un glorieux échantillon des femmes du Kurdistan, transplanté du centre de l'Asie au centre de l'Afrique. Je parle

UN PACHA. iOi

sur oui -dire, bien entendu, va qu'ensevelie, en bonne musulmane, au fond du harem avec ses femmes et ses esclaves, elle ne se montra point à nous et laissa son frère remplir seul les devoirs de l'hospitalité. Sa présence ne nous était révélée que par d'excellents sorbets préparés de ses propres mains, et par une chère très-visiblement soignée. Les moutons, servis entiers et, suivant Fusage, farcis de riz, étaient tendres comme du poulet, les foutirs délicats, et je me rappelle certaines polpettes qu'un cuisinier italien, Gasparo lui-même, n'aurait pas dédaignées. Or, en ce temps-là précisément tombait je ne sais quel anniversaire de famille, et, pour le célébrer dignement, l'aga avait fait venir des aimées de Khartoum. J'eus donc à Sourourab la répétition des chants et des danses que j'avais vues et entendus dans la capitale.

Gela dura quatre fois vingt-quatre heures, si bien que mon séjour dans ce méchant village africain fut une fête perpétuelle. Ce n'étaient du matin au soir, et presque du soir au matin, que des réjouissances dont les ahnées faisaient tous les frais. Parfois, il est vrai, mais c'était rare, elles fonctionnaient dans l'intérieur du harem, et pour les femmes seulement. On n'entendait alors que le retentissement lointain des tambours de basque, mêlé au cliquetis des castagnettes. Mais le reste du temps, c'est-à-dire la plus grande partie de la journée,' et fort avant

iOS UN PACHA.

dans la soirée, tout se passait en plein air. Il y avait devant la maison une place unie dont on avait fait la salle de bal et qu'on avait entourée, pour la commodité des spectateurs, d'un grand nombre d'angarebs recouverts de tapis. La musique était composée d'une guzla, sorte de mandoline à long manche et à quatre cordes métalliques ; une flûte kurde, c'està-dire le bout d'un canon de fusil percé de cinq ou six trous, complétait l'orchestre, sans préjudice du tambour de basque et des castagnettes des danseuses.

Je n'avais vu aucune de celles-ci à Khartoum, où j'en avais vu pourtant beaucoup, ce qui prouve qu'elles y sont fort nombreuses. Toutes étaient égyptiennes et avaient la peau du brun le plus accentué. Leur coiffure et leur costume - étaient les mêmes absolument que ceux que j'ai décrits plus haut. Fregia, l'une des plus jolies et des plus délurées, portait une robe de soie or et vert qui lui donnait l'air d'une sauterelle. Mais la reine de cet essaim brillant était Ghama. Vêtue de bleu et les cheveux inondés de pièces d'or dont le nombre attestait ses triomphes, elle éclipsait autant ses compagnes que Calypso ses nymphes* Elle était dans la première jeunesse, svelte, élégante et d'une régularité de traits accomplie, nonobstant la teinte foncée de son visage. Ses pieds étaient petits, ses mains fines, toutes les attaches de son corps souples et

ON PACHA. iOI

délicates. L'harmonie de sa personne était parfaite. Mais ce qu*il y avait de plus charmant en elle, c'était la gr&ce pudique de sa danse : pas on mouvement, pas un geste ne dépassait les bornes de la décence la plus réservée et pourtant la plus séduisante.

La plupart des spectateurs étaient des Turcs, militaires ou administrateurs, moins sensibles, à ce qu'il me parut, au charme incomparable de cette Taghoni du désert qu'à l'araki dont ils s'enivraient tout le long du jour. Après chaque danse, les aimées leur en versaient elles-mêmes à la ronde dans une tasse d'argent, qui passait d'un buveur à l'autre et servait à tout le monde. Je faisais comme les autres, mais seulement du bout des lèvres, et pour voir de plus près cette ravissante Ghama, quand c'était son tour de m'ofTrir le brûlant nectar. Debout devant moi, dans la pose la plus gracieuse, elle me représentait une Hébé noû'e dont la blanche eût été jalouse.

Un détail de mœurs que je ne saurais passer sous silence peint bien la dévotion musulmane. Une fête du calendrier mahométan , ceUe précisément de Tarbre sacré du paradis dont j'ai fait mention dans le premier volume de cette relation S tomba au milieu de ces fantasias mondaines» sans toutefois

1. Voy. le S4i<mr chex U Grand-CMHf d$ la Udske, eh. t, p. 17.

i04 UN PACHA.

les interrompre. Les dévots ne quittaient pas même la salle de bal ; ils se contentaient d'étendre leur tapis dans un coin, et là, agenouillés dans la direction de la Mekke, ils faisaient leurs ablutions et leurs prières au son de la guzla , tandis qu'on dansait, qu'on chantait, qu'on buvait autour d'eux. Leurs dévotions accomplies, ils revenaient tranquillement prendre leur part de tous ces plaisirs. La chose paraissait si natureUe que personne ne songeait à s'en scandaliser; on n'y faisait pas même attention.

Les aimées ont des gosiers et des muscles d'acier. Elles ehantaient et dansaient une grande partie du jour et toute la soirée, pour recommencer le lendemain sans paraître et sans être plus fatiguées que si elles n'avaient pas quitté leur divan. Elles ne furent relevées qu'une seule fois par les femmes du pays, plus noires qu'elles, mais tout aussi belles, et qui vinrent exécuter dans la même enceinte les danses dont j'avais été spectateur quelques jours auparavant chez le consul d'Autriche. Sauf le raat à lanières de cuir qui leur ceignait la taille, ces femmes étaient entièrement nues , et , quoique en présence d'un public composé d'étrangers, ne semblaient nullement embarrassées de leur déshabillé : c'est l'usage du pays. Leur danse me parut tout aussi rudimentaire, et les cris dont elles l'accompagnaient tout aussi sauvages que la pre-

UN PACHA. i05

mière fois. On comprend d'aflleurs qu'eDes avaient dans Cfaama une redoutable rivale : après elle on ne pouvait rien regarder. Elle-même ayant , par forme de plaisanterie, imité la danse indigène, s'en acquitta à merveille et comme si elle n'avait fait que cela toute sa vie.

n y eut aussi diverses représentations du djérid, jeu fort goûté des Turcs, et qui consiste à se poursuivre à cheval avec des javelots qu'il faut savoir éviter. On les lance de plus ou moins loin, suivant la distance où Ton se trouve de son adversaire, et, si la pointe n'en était émoussée, ils perceraient leur homme de part en part. Un tel exercice ne peut convenir qu'à d'excellents écuyers*, car il faut faire exécuter à son cheval les évolutions les plus brusques et les plus compliquées, tantôt l'arrêter court au grand galop, tantôt le jeter de côté ou tourner bride avec la rapidité de l'éclair. Je remarquai que les chevaux s'animent autant que les cavaliers, et font leur partie avec un instinct qui touche à l'intelligence.

La présence d'un bouffon est pour les Turcs la condition obligée de tout diyertissement; aussi s'en trouvait-il un ici comme partout : c'était un soldat, nommé Hassan, dont les facéties excitaient parmi le^ assistants l'inextinguible rire des dieux d'Homère. Le sel n'en était pourtant pas des plus attiques ; mais l'eût-il été, il n'aurait point trouvé d'amateurs :

i06 UN PÂGHA.

on ne jette pas de perles aux pourceaux. Ces bouffonneries consacrées sont le plus souvent d*une obscénité révoltante, et, plus elles sont ^ossières, plus elleis sont goûtées. Les aimées n'étaient pas les moins rieuses ; elles se plaisaient à exciter Hassan, et, comme elles avaient de Tespril (presque toutes ces femmes en ont)» elles lui disaient les choses les plus drôles , et c'étaient à chacune de leurs provocations des redoublements d'hilarité.

Je n'ai rien dit deSourourab,n'ayantrienàen dire. C'est un assez grand village disséminé sur un terrain sablonneux tout hérissé de buissons. La maison du sandjiak et ses écuries étaient construites en pierres ou en pisé, ainsi qu'une ou deux autres ; tout le reste n'était qu'un ramassis de tougouls en paille, de forme conique, et semblables à ceux de Souk-Àboussine et des autres villes et villages du pays de Taka. Chacun sert d'habitation à une famille, quel que soit le nombre de ses membres, y compris les poules et même parfois les ânes. De petites cigognes noires particulières au Soudan, et nommées abou-gouldsches y nichent sur quelques-uns pour leur porter bonheur. Le kraale des Hottentots ne sayrait être ni plus primitif, ni plus dénué de toute espèce de commodités. Une natte pour dormir, et quelques grossiers ustensiles de bois en composent tout le mobilier. Une circonstance me frappa, c'est le peu d'hommes que je rencontrai : soit qu'ils

fussent occupés au loin, soit plutôt qu'ils évitassent les autorités turques et leur suite toujours prêtes à les maltraiter, il est de fait qu'à très-peu d'exceptions près, je ne yis que des femmes; car dans le Soudan elles ne sont point clôturées, quoique mu* sulmanes , et ne sont pas non plus voilées.

rentrai avec le consul dans un de ces tougouls situé à l'écart et habité par une femme seule» je veux dire une jeune GUe d'une condition plus qu'équivoque et que le consul , honni soit qui mal y pense! ne me parut pas trouver trop mal. Rien pourtant dans cet intérieur n'était fait pour éveiller certaines idées. Une natte malpropre gisait dans un coin, et un es« cabeau de bois à trois pieds était l'unique siège de ce boudoir suspect. Je remarque , à propos de ce meuble tout à fait inconnu dans les pays orientaux et en usage seulement dans cette partie du Soudan, qu'il doit venir directement des anciens Égyptiens,, ou Éthiopiens, vu qu'il se retrouve absolument le même dans les peintures des hypogées antiques. Le seul ornement du lieu était une sorte de canevas brodé en petites coquilles de la mer Rouge, étendu en manière de tapisserie au fond du tougoul. Cette singulière tenture, nommée auda^ et qui petit avoir cinq ou six pieds en tous sens, compose la seule richesse des filles et constitue leur dot.

Voilà pour ce qui est du temple. Quant à la divinité, elle était assez belle, grande, d'une charpente

un peu trop matérielle, et d'un noir fortement prononcé. Ses yeux étaient aussi bien fendus que ceux de n'importe quelle blanche, ses lèvres tout aussi minces, son nez aussi droit, et de plus orné d'un grand anneau d'argent. Toutes les formes de sa personne étaient très-accusées , et , quoiqu'elle ne fût plus de la première jeunesse, ayant sans doute une vingtaine d'années, elle était suffisamment conservée. Mais voici l'ombre du tableau. Ses cheveux très-longs et d'un très-beau noir étaient enduits de beurre, et son corps n'était pas vierge, je le crains, de ce cosmétique un peu rance. Elle ne portait chez elle pour tout vêtement que le raat de cuir dont j'ai déjà souvent parlé. Pour sortir, elle s'enveloppait d'un ferdah qui avait pu quelque jour être blanc, mais qui, imprégné de graisse et de poussière, était d'une saleté hideuse. Le vieux roi de Naples Ferdinand , de grossière mémoire , était seul capable, à cette vue, de dire son mot bien connu ; Ha più sapar.

Nous nmes une visite de politesse au Gheik-el-Beled, un homme fort bien d'apparence, Arabe d'origine, qui portait une robe blanche avec le turban, ' et dont la maison, construite en pierre , annonçait une certaine aisance. Dès notre arrivée, des esclaves nous apportèrent, en guise de café, YcUni national, relevé cette fois de sucre et d'épices.

De là nous passâmes dans un tougbul qui avait

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été disposé pour les aimées : c'est là qu'elles demeuraient, et leur repas leur était apporté deux fois par jour de chez le sancijiak. Nous les trouvâmes à dtner, accroupies en rond sur une natte autour d'un mouton farci que «leurs belles dents blanches n'épargnaient pas. Elles nous firent l'accueil le plus aimable, se levèrent toutes pour nous recevoir, et nous baisèrent la main suivant l'usage des femmes en Orient. Sur ma demande, Ghama nous cbanta un air que je trouvai charmant, sans doute parce qu'il sortait d'une si jolie bouche. Mais c'était le chant du cygne. Des Anes étaient tout bridés, tout seUés à la porte du tougoul; les aimées repartirent pour Kbartoum immédiatement après leur repas. Je suivis des yeux la robe bleue de Ghama aussi longtemps que je pus l'apercevoir, et je ne la vis pas disparaître sans un regret dont ma barbe blanche aurait dû quelque peu rougir.

Plus d'aimées, plus de fantasias ; mais la chose m'était indifférente : je n'avais plus qu'une nuit à passer à Sourourab, le gouverneur étant attendu le soir même. U arrivait du Gaire par le NiL A la nouvelle de son approche, une brillante cavaleade se mit en route aussitôt pour le recevoir au débar» que. Elle était composée d'officiers en grand uniforme, et de fonctionnaires civils dans leurs plus beaux habits; les vestes écarlates brodées d'or et de soie, les cafetans verts, bleus, de toutes les coa«

110 un PÀGHA.

leurs de rarc-ens^iel, produisaient un grand effet. Le scintillement des armes ajoutait à la beauté du spectacle, et les chevaux couverts de selles magnifiques n'en étaient pas la partie la moins pittoresque.

Le consul s'était réuni aux autorités civiles et .militaires, coiffé d'un chapeau à plumes blanches; mais, soit dit sans l'offenser, sa redingote officielle, verte à passementeries jaunes, avait tout à fait l'air de la livrée d'un chasseur de bonne maison. Je n'en fais pas compliment au maître des cérémonies de la cour d'Autriche. Elle n'est, à ce qu'il paraît, ni difficile ni inventive en fait de costume. Marie- Thérèse, voulant changer Puniforme de ses troupes, s'adressa à son aitûe, la marquise de Pompadour, pour résoudre cette grave question. La favorite désigna comme une couleur fort galante le gris* perle pour les généraux et, comme plus sévère, le brun chocolat pour l'artillerie. Le conseil fut suivi et fait loi encore aujourd'hui dans l'armée autrichienne.

Ali-Pacha, le nouveau gouverneur général du Soudan , nommé par Abbas quelques mois avant sa mort, était digne en tout du mattre qui l'avait choisi : tel maître , tel valet. C'était un Turc de la plus grossière espèce , un homme du genre de Khosref-Bey, le mudir de Kassala. II existe un proverbe turc qui , peignant au vif l'état moral de la

m PACHA. lil

race ottomane au point où elle est tombée, est la déification la plus brutalement naïve de la matière; quoique absolument intraduisible en français, il me revenait bien souvent en mémoire au milieu des Turcs; je dus au favori d'Abbas Toccasion d'en faire encore ce jour-là une application nouvelle.

Il arriva ivre dans la soirée, et j'entendis de ma tente, comme il passait auprès , ses gros éclats de rire et ses gros éclats de voix. Il invita à souper tout le monde, eiceptémon compagnon de voyage et moi. Nous fûmes tous deux fort cboqués de cette impolitesse. Le pacha savait que nous l'attendions depuis quatre jours dans ce méchant village , et la civilité la plus stricte lui commandait plus d'égards à notre endroit, ayant affaire à un Anglais et à un Français, deux nations à qui sa patrie devait tant alors. C!omme les Turcs ne font rien sans calcul, surtout dans leurs rapports avec les Européens, l'exception dont nous étions l'objet était une exclusion préméditée, une grossièreté parfaitement qua* lifiée. Aussi nous promîmes-nous bien de lui faire sentir, expier même, à la première visite, son mauvais procédé.

Le lendemain matin, 14 mai, nous fîmes annoncer notre visite au pacha, qui recevait dans le Divan du sandjiak. A l'heure fixée nous nous y rendîmes, bien résolus, l'Anglais et moi, à nous venger de l'affront de la veille. L'occasion s'en offrit bientôt. Dès notre.

lis UN PACHA.

arriyéfe legouYerneur général commanda le café et des cigares. Quand le café vint, nous le refusâmes, ce qui en Orient passe pour un affront; affront d*autant plus sanglant dans la circonslance actuelle, qu'il était public , le Divan étant plein de monde. Le rouge monta au front du pacha, et il y monta bien plus encore quand, les cigares venus , nous les refusâmes également. Nous les aurions refusés dans tous les cas, vu que substituer des cigares à la pipe était , suivant les lois du cérémonial oriental, un manque de tact et une familiarité que nous ne devions pas souffrir. La pipe, et non le cigare, constitue Thon neur qu'on fait à son hôte.

Notre vengeance accomplie et ressentie comme nous désirions qu'elle le fût, nous entrâmes en matière et abordâmes l'affaire qui nous amenait. Il s'agissait, ainsi que je l'ai dit plus haut, du mudir de Rassala. Les personnes qui ont lu le second volume de cette relation S se rappellent sans doute tous les griefs tant personnels qu'étrangers à nous dont nous avions à nous plaindre de la part de ce fonctionnaire inique et violent, toutes les mauvaises actions dont il s'était rendu coupable. Des lettres de M. Plawden, consul d'Angleterre à Massaoua, et d'Yanni Cozzika , notre hôte de Kassala, arrivées à Khartoum le jour même de notre départ, nous

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