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Cinquante joun au Déttri^ ch. m, p

avaient remis en mémoire tous ses méfaits et nous en avaient appris de nouveaux. Nous ne demandions point au pacha , son supérieur direct, la révocation du coupable , mesure qui dépassait ses pouvoirs; nous lui demandions seulement de le suspendre de ses fonctions et de le rappeler à Khartoum pendant qu'on lui ferait son procès au Caire.

J'ai dit ailleurs quelle issue eut cette affaire, et je n'y reviendrai pas ici. Je ne répéterai pas non plus combien nous trouvâmes Ali-Pacha peu disposé à faire droit à nos réclamations; comment nous triomphâmes de sa résistance et obtînmes enfin satisfaction. Mais cette scène, assez vive des deux côtés, fut signalée par un trait de mœurs trop caractéristique pour être passé sous silence.

L'Anglais, sachant l'arabe, se chargea naturellement de porter la parole, tant en mon nom qu'au sien; qu'il s'en acquittât bien ou mal, toujours est-il qqe le pacha le comprenait parfaitement, et il répondit très-exactement aux premières ouvertures. Hais, dès qu'on entra dans le vif de la question , il fit semblant de ne plus comprendre, et objecta qu'il ne savait pas l'arabe. Ce n'était là qu'un stratagème à l'usage des Turcs, et imaginé pour nous embarrasser autant que pour compliquer l'affaire, en faisant passer les demandes et les réponses par la bouche plus ou moins fidèle d'un interprète. De

cette façon le pacha était moins exposé à se compromettre et n'entendrait que ce qu'il voudrait entendre. Ajoutez à cela que , par respect et encore plus par crainte» les interprètes, étant d'ordinaire des subalternes, ont grand soin d'adoucir, ea les traduisant à leurs supérieurs, les paroles qui pourraient blesser leurs oreilles % on reste ainsi de part et d'autre dans les à peu près. Ne voulant pas, quant à moi , être mystifié par le pacha , j'imitai son exemple; et déclarai qu'ignorant la langue turque, je désirais m'expliquer dans une langue européenne. Il se trouva là juste à point un Arnaute qui parlait turc et italien, et qui remplit hic et nunc les fonctions de trucheman. Tous les subterfuges, toutes les roueries de notre homme ne lui servirent à rien; il lui fallut en fin de compte céder à notre insistance et à notre résolution. Le consul d'Autriche, présent à la conférence, se chargea du reste. A peine sortis du Divan, nous montâmes à cheval et partîmes immédiatement pour rejoindre notre cange , amarrée depuis quatre jours à la grève. Quelques minutes après, le Nil nous emportait vers Berber.

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Nous voguions depuis Khartonm entre deux rives basses qui permettent de découvrir dans leur immensité les plaines déroulées à perte de vue des deux côtés. J'eus le même spectacle toute la journée du 14. De grands troupeaux de chameaux venaient boire au fleuve. Vers la fin du jour^Ia nature changea et prit un grand caractère. Le Nil incline brusquement du sud au nord-est» et s'engouffre plutôt qu'il ne se resserre entre deux chaînes de montagnes granitiques entièrement nues et de l'aspect le plus sauvage. Surgissant tout à coup du sein des plaines, ces montagnes sont moins hautes en réalité qu'elles ne le paraissent par comparaison : le pic principal, Djebel-Rayan, n'a pas 700 pieds de haut; mais son isolement double et triple ses dimensions véritables. Seul entre tous les autres, il est boisé, couvert d'une riche végétation, et son Bom-

met offre un belvédère dont rien n*égale la mélancolique grandeur : car de là, panorama sublime, l'œil voit fuir le Nil à travers les rochers, et plane aussi loin qu'il peut porter sur cette Ile de Héroé, qui réveille tant de souvenirs.

On a devant soi le désert de Naga jusqu'au Djebel-Ardan, où florissait jadis une ville dont le nom même est perdu, mais dont quelques tronçons de colonnes, quelques pans de murs écroulés, des sculptures aux trois quarts effacées, des basreliefs mutilés, des statues enterrées dans les sables, attestent encore l'existence; plus loin sont les temples presque entièrement disparus de Messaourat, qui furent le collège, le Vatican de ces prêtres redoutables , sous l'empire desquels tremblait l'antique Ethiopie. La tradition musulmane, conforme sur ce point à l'histoire, dit que de saints et puissants fakibs faisaient leur résideuce dans ce lieu vénéré et lui ont laissé leur nom. Les hyènes et les chacals l'habitent seuls aujourd'hui. Plus loin encore sont d'autres ruines, d'autres temples renversés, d'autres cités évanouies comme celle de Naga, des portiques à moitié tombés, des autels sans dieux, sans idoles, des fondations méconnaissables , des puits creusés dans le roc par la main de générations inconnues et desséchés depuis des siècles , mille vestiges enfin d'une civilisation mystérieuse, descendue, pour

n'en jamais sortir, dans les abtmes du silence et de Foubli.

Ce site austère se nomme Gherri, et les montagnes qui en font la beauté forment la limite entre le Soudan et la Nubie. Il doit son nom à un village en paille épars sur le rivage et habité par la tribu des Hassanieh. Des mines de sel gemme exploitées par eux se trouvent dans le voisinage, et des porphyres répandus çà et là prouvent que ce sol illustre et déshérité est de première création. De loin en loin croissent quelques dattiers, arbre fort rare dans ces latitudes. C'est là encore qu'est la septième cataracte à partir d'Assouan, où se trouve la première, vu qu'allant du connu à l'incoimu, on les compte en remontant le fleuve , non en le descendant, puisque sa source est ignorée. Nous franchîmes ce rapide sans trop de peine, quoiqu'on fût alors dans la saison des plus basses eaux , époque où les rochers sont à nu et le passage par conséquent plus difficile. J'ai oublié de dire que les crocodiles nous tinrent compagnie toute la journée.

Nous passâmes cette nuit fort paisiblement amarrés à une petite tle de verdure habitée par quelques familles arabes. Gomme il faisait encore jour quand on y relâcha, j'y mis pied à terre et me vis entouré presque aussitôt par quelques-uns de ses habitants, qu'attirait la curiosité. C'étaient des pasteurs nonaades de la tribu des Hassanieh. Ils me

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saluèrent avec cette courtoisie qui est dans le sang pour ainsi dire du dernier Arabe , et m'înyîièrent à me reposer sous leurs tentes. N*ayant sans doute jamais vu d'Européens» ils me prenaient pour un Turc, erreur justifiée par ma peau blanche, par mon tarbousch et par le cafetan de soie que je portais pardessus un large pantalon blanc; mais, comme leur erreur me flattait peu et que je n'aurais pas voulu passer même pour un pacha, je m'efforçai de leur faire comprendre que j'étais chrétien et français. J'y parvins enfin, et, si leur surprise s'en accrut, leur hospitalité ne s'en refroidit pas. Ds m'offrirent un garah de lait de chamelle; c'est tout ce qu'ils pouvaient offrir.

Parmi les curieux se trouvait une jeune fille, ni trop ni trop peu timide , et dont le visage découvert me permit d'admirer des yeux de houii fixés sur moi avec un naïf étonnement, et des dents éblouissantes que sa peau foncée faisait paraître encore plus blanches. Les jeunes Arabes sont fières de leurs cheveux et en ont un soin tout particulier : celle-ci les avait magnifiques et ornés, ainsi que ses bras et son cou, de perles de corail ou de quelque chose qui y ressemblait. Son costume se composait d'une chemise bleue sans manches, trè&-courte par devant, et qui ne montait guère plus haut qu'une tunique, en sorte que le buste était presque entièrement à nu. La voyant si jolie,

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je voulus lui laisser un souvenir de moi : je retournai donc à la barque, et j'en rapportai un miroir de voyage dont je lui fis cadeau. Qui n'a pas vu sa joie ne sait pas ce que c'est que la joie. Elle eut d'abord un moment de stupeur; puis elle se mit à bondir comme une gazelle, et me vint baiser la main avec transport. D n'y avait certainement pas en ce moment sous le ciel africain une créature plus heureuse qu'elle.

Les Arabes sont pleins d'égards pour les jeunes fîUes, et traitent non moins bien leurs femmes. Ceux du Soudan ont sur ce point, comme sur tant d'autres, conservé intactes, après tant de siècles et si loin de leur berceau, les traditions de la mèrepatrie. Cette persistance, cette pérennité des-mœurs, est un phénomène historique des plus rares et des plus attachants. Nous comptons, nous, par siècles ; eux comptent par milliers d'années. Ce qu'Hérodote dit des Arabes de son temps s'applique exactement à ceux d'aujourd'hui. Eh ! que parlé-je d'Hérodote ? c'est à Moïse qu'il faut remonter : il est leur premier historien, et la Bible est leur première histoire. Depuis les patriarches, et même avant, leurs coutumes n'ont point changé. L'islamisme lui-même ne les a pas modifiés; ils sont au xix* siècle ce qu'ils étaient à l'aurore du monde. Partout où ils vont, et si loin.qu'ils aillent, ils restent eux-mêmes, et rien, ni le climat, ni l'exemple, ni les lois, ni la

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conquête , rien ne peut altérer l'indéiébilité de leur caractère. Conquérants eux-mèraes, ils retournent à leurs habitudes de prédilection en posant les armes, et continuent chez les peuples conquis par eux leur existence errante et pastorale.

On m'a reproché d'avoir un faible pour les Arabes. Oui, je l'avoue, ce peuple a mes sympathies, et bien des choses me plaisent en lui. J'aime son mépris des villes, son détachement des superfluités , sa sobriété, son amour de la nature, de la solitude, de la liberté. Sa maison est une tente, la plus simple, la plus primitive de toutes les tentes, un pan d'étoffe tendu sur quatre pieux ; il ne lui en faut pas davantage. Un sac de cuir renferme tout son mobilier et le peu d'ustensiles nécessaires à sa vie frugale, des garahs pour son lait, des assiettes de bois pour son dourab ; que ferait41 de plus ? Monté sur son dromadaire comme sur un vaisseau vivant, il navigue à travers l'immensité des mers sablonneuses, et chasse devant lui, de pâturage en pâturage, les troupeaux qui font sa richesse. Ses femmes sont belles, il les aime, les respecte et trouve en elles des compagnes fidèles dont il fait ses égales. L'adultère, cette lèpre impure qui ronge au cœur la famille européenne, cette trahison latente et toujours active, cet opprobre indélébile aussi honteux dans ses causes qu'irréparable dans ses conséquenceSy cet affreux partage, d'autant plus af-

frenx qa'il est occulte et couvert du manteau de la fidélité, ce crime plus bas qu'un vice et qui engendre les plus vils : la lâcheté, l'astuce, le mensonge, la perfidie, souvent l'homicide et toujours le vol, car, outre les détournements domestiques presque inséparables des liens clandestins, est-il un vol plus efiGronté que d'introduire subrepticement l'enfant étranger, au préjudice de l'enfant légitime, dans l'héritage de l'époux, du père qu'on trompe, qu'on déshonore? l'adultère, en un mot, est inconnu sous la tente de l'Arabe ; or, quand la famille est pure, la société est bien près de la perfection.

La matinée du lendemain, 15, n'offrit aucun incident et qu'un médiocre intérêt. La rive, redevenue plate des deux côtés, est sablonneuse, déboisée et déserte. Le ciel avait été jusqu'alors d'une inaltérable sérénité.. Vers trois heures, il se couvrit de quelques nuages qui s'épaissirent en un instant et prirent une teinte jaunâtre du plus sinistre augure. Un vent impétueux se leva subitement, et, chassée par lui des profondeurs du désert, une immense colonne de sable arriva sur nous comme une trombe prête It^nous engloutir ; mais elle se brisa par la violence méppe du vent, et se dispersa dans l'espace avant de. nous avoir atteints. Mille éclairs déchiraient sans injterruption les sombres nuées, qui semblaient pluy sombres encore après chacune de ces illumination fu^lives. Un grand coup de ton-

nerre, puis un second, puis dix, à la suite les uns des autres, ouvrirent les écluses du ciel, qui» sans figure, se fondit en eau. Ce n'était pas de la pluie qui tombait: c'étaient des cataractes qui se précipitaient sur la terre et la menaçaient d'un nouveau déluge.

En quelques minutes la barque fut pleine d'eau, et^ si elle ne chavira pas sous l'elTort de la tourmente, elle ne dut son salut qu'à la promptitude du rels, qui la fit amarrer solidement au rivage au moment où elle allait s'y briser. Toutefois l'air était chaud et tout imprégné d'essences balsamiques ; chaque rafale en apportait de nouvelles et toujours plus fragrantes,dont le vent se chargeait sans doute en passant sur les oasis embaumées du désert. C'était à la lettre un ouragan de parfums, et les arômes en étaient si pénétrants, qu'on n'aurait pu sans vertige les respirer longtemps.

La tempête se dissipa aussi vite qu'elle s'était formée. A voir le désordre, le bouleversement des éléments, on aurait pu croire que le monde louchait à sa fin et qu'il allait rentrer dans le chaos. Une heure après , il n'y paraissait plus : l'air était aussi calme, le ciel aussi pur, le soleil aussi radieux qu'auparavant. Ces brusques orages, fréquents dans cette saison, sont les précurseurs 4^s pluies périodiques qui du mois de mai se prolongent jusqu'en juillet, quelquefois plus tard, et, par un phénomène

difficile à expliquer, ne dépassent jamais le 17* degré de latitude nord, si bien qu*au pays de Langay, par exemple, que nous avons traversé pour nous rendre de Souakin à Kassala, il existe une chaîne de montagnes dont un revers reste toujours sec, tandis que Tautre est inondé chaque année par les pluies.

Cette bourrasque fut Tévénement de la journée. Je ne cite que pour mémoire la sixième cataracte, que nous franchîmes sans difficulté et sans presque nous en apercevoir. On passa la nuit non loin du village de Hetamma, je devrais dire-la ville, car c'en est une en effet, mais tellement déchue depuis la conquête des Turcs, qu'elle n'a plus aucune importance, et que sa population est réduite à un ramassis de noirs abrutis et d'Arabes dégénérés. Capitale autrefois d'un royaume nègre, cette ville est ruinée aux trois quarts, et le peu qui en reste est b&ti sur un monticule de sable rouge, à l'occident du fleuve. On y fait encore un assez grand commerce d'esclaves, amenés là du Darfour, des montagnes du Gor« dofan et de l'Abyssinie.

Nous arrivâmes le lendemain, 16, à Chendi. Cette ville, située à quarante lieues de Rhartoum et presque en face de Metamma, sur la rive opposée, est encore plus déchue que cette dernière ville, car elle est tombée de plus haut. Elle fut, pendant deux siècles et demi, le siège d'un gouvernement

indépendant, au tribut près qu'il payait aux rois fundgi du Sennâr pour vivre en paix avec eux. Ses méleks, de race arabe et de la tribu des.Djiâlinn, régnaient de père en fils. Ils entretenaient une garde de deux à trois cents cavaliers, avaient des fusils qu'ils distribuaient, en temps de guerre, à Félite de leurs sujets, et se réservaient le monopole de tout. Bruce, à son retour d'Abyssinie, en 1772, trouva le pays gouverné par une femme qu*on nommait Sittina, c'est-à-dire la Dame, et qui le traita fort bien. Le dernier des meks de Ghendi fat, comme on l'a vu plus baut, Nimir ou Nim'r, mot qui signifie tigre; ayant fait sa soumission à Ismaîl- Pacba , et dépossédé par lui de son pouvoir, il loi avait juré une baine, qu41 assouvit, ainsi qu'on va le voir, avec une férocité digne de son nom.

Gomme le vainqueur de Sennftr retournait au Caire pour y recueillir le fruit de sa victoire, il s'arrêta quelques jours à Gbendi, tant pour s'y reposer que pour s'y divertir. Une nuit qu'il s'était enfermé dans une maison écartée, avec ses fami- Uers et des femmes du pays, livrées de gré ou de force à sa merci, Nimir jugea l'occasion favorable ; à la tète de quelques cavaliers dévoués à sa fortune, il entassa autour de la maison, où son ennemi foisaît l'orgie, des matières enflammées, qui y mirent le feu instantanément, lies secours arrivèrent trop tard : l'incendie avait tout dévoré, et les soldats

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accourus pour déliyrer leur général ne troayèrent plus qu'un tronçon carbonisé. Tous ses compasgnons de débauche, hommes et femmes, subirent le même sort, à l'exception d'un médecin grec» qui l'avait accompagné dans son expédition. Mais, pour être différée, sa mort n'en fut que plus cruelle. Emmené vivant par les compagnons du melek, ils lui arrachèrent, une à une, avant de régulier, toutes les dents, pour s'en faire des amulettes, convaincus qu'un pareil talisman les mettrait à l'abri de toutes les maladies. Sa vengeance assouvie, Nimir se réfugia dans le Darfour, d'autres disent en Abyssinie.

Justement irrité de la mort de son fils, Méhémet- Ali chargea son gendre, le Defterdar, du soin de la venger, et il savait bien à quel homme il s'adressait. Jamais il n'en exista de plus cruel. Un maréchal ayant blessé, en le ferrant, son cheval favori, il fit ferrer le maréchal lui-même, pour le punir de sa maladresse. Une femme ayant accusé un soldat de lui avoir volé du lait, le. Defterdar fit ouvrir l'estomac du prévenu pour s'assurer de la vérité. Le lait s'y trouva, et ce fut un grand bonheur pour l'accusatrice, qui, dans le cas^contraûre, eût péri* sous le bâton. Un jardinier lui ayant apporté une pastèque trop dure à son gré, il lui fit casser sur la tête toutes celles du marché. Tel était l'exécuteur des hautes-œuvres de Méhé-

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met- Ali. Ses pleins pouvoirs étaient en bonnes mains.

Le Defterdar vint du Gordofan à Ghen(fi comme à une fête : le sang allait couler bientôt; il coula par torrents ; d'innombrables victimes furent immolées atix mânes d'Ismall-Pacha. Les coupables s'étant écbappés, les innocents payèrent pour eux. La ville fut presque entièrement détruite par le fer et parle feu. Hommes, femmes, enfants étaient impitoyablement noyés, massacrés, et la plupart périssaient dans d'épouvantables supplices. Le pal était le plus doux. On en pendait beaucoup aux arbres, en ayant soin de placer sous leurs pieds des plancbes hérissées de pointes aiguës, qui leur entraient dans les chairs à chaque tressaillement de l'agonie. Tant d'atrocités soulevèrent la province, qui courat aux armes : ce fut un nouveau prétexte pour inventer de nouveaux supplices. Après chaque rencontre avec les insurgés, le Defterdar se promenait sur le champ de bataille accompagné de bourreaux et, quand il ne s'amusait pas h achever les blessés de sa propre main, il les faisait torturer sous ses yeux jusqu'au dernier souffle. On les tenaillait avec des fers rouges; on leur arrachait les dents, les yeux, les ongles; on leur coupait les lèvres, le nez, les oreilles; on les mutilait enfin avec des raffinements de barbarie impossibles à raconter.

Ghendi ne s'est jamais relevé d'une si sanglante

catastrophe. C'est à peine si cette population, si abominablement décimée, atteint aujourd'hui deux mille âmes. Les turcs laissent partout après eux la dépopulation, mais nulle part elle n'a été si grande que dans cette partie de la haute Nubie. Les mœurs de Chendi étaient, dans ses beaux jours, très-dissolues, et ne passent pas pour être meilleures aujourd'hui. Les femmes, je ne dis pas les esclaves, mais les femmes libres, et même les dames les mieux placées, traOquaient d'elles-mêmes sans vergogne : c'était une marchandise tarifée qui avait cours dans les bazars , et dont on traitait publiquement par l'intermédiaire de courtiers ad hoc. Voilà des sauvages bien civilisés! Il pouvait arriver ainsi qu'un mari marchandât sa propre femme, et que, une fois le marché conclu, il se trouvât en face d'elle au rendez-vous.

Qui retrouvâmes-nous à Chendi? Hassan, qui devait accompagner nos dromadaires jusqu'à Berber, et qui, ayant repris du service dans un corps irrégulier, leur avait faussé compagnie. Il vint s'en excuser dans notre cange, et nous raconta son histoire avec tant de naturel, que son éloquence lui valut sa grâce, et qu'il nous soutira , par-dessus le marché, quelques talaris.

Nous Ames ce jour-là, et fort peu de temps après avoir quitté Chendi , une nouvelle halte au village de Bedschouaniah : c'est ainsi du moins que je crus

entendre prononcer son nom, et je récris de mon mieux, sans garantir l'orthographe. Pourquoi cette nouvelle halte î Pour visiter les Tarabils. Mais qu'estce que c'est que les Tarabils T Ce sont des pyramides, et l'on va voir tout à l'heure quelles sont ces pyramides.

A peine eûmes-nous mis le pied sur la grève, que nous fûmes entourés d'ânes amenés là pour la circonstance. L'un d'eux fut chargé d'outrés pleines d'eau , car on ne s'aventure jamais en Afrique sans cette précaution; nous et quelques-uns de nos gens nous enfourchâmes les autres, et nous voilà partis pour les Tarabils sous la conduite d'une demidouzaine d'enfants nus qui couraient et criaient à qui mieux mieux. Je rentrais ici dans l'tle sacrée de Méroé , dont j'étais sorti une vingtaine de jours auparavant, en passant le Nil Bleu devant Khartoum. Le voyage ne fut pas long. En moins d'une heure» passée moitié à Tombre des acacias et le reste en plein soleil, dans une plaine absolument découverte, nous atteignîmes le but de notre expédition.

Arrivé là, je vis se dresser devant moi, au milieu du désert, plusieurs groupes de pyramides séparés les uns des autres par de grands espaces vides. Celles-ci sont en plaine, celles-là sur de petits monticules qui du Nil courent au nord-est. J'en comptai une cinquantaine, mais il y en a davantage. Élevées

sans ordre, sans plan et comme au hasard, leurs dimensions sont fort inégales : la plupart n'ont que vingt, quinze ou même douze pieds; plusieurs» cependant, en ont quarante, soixante, quatre-vingts, et même jusqu'à cent; mais ces dernières sont rares. Construites en maçonnerie avec des revêtements de pierres carrées de sept à huit centimètres seulemeni, elles reposent sur des assises en grès taillés. Des gradins en saillie avajent été ménagés aux angles pour monter au faite. Aucune n'est intacte ; toutes sont tronquées et ont cruellement souffert, soit par la main des hommes, soit par les intempéries du climat : se trouvant dans la limite des pluies, sous le 17* parallèle, elles n'ont pu se conserver aussi bien que les monuments de FËgypte, où il ne pleut jamais. Un grand nombre a même entièrement disparu.

Chaque pyramide était précédée d'un pylône et d'un sanctuaire, que n'avaient pas celles d'Egypte, et dont l'entrée était tournée à l'orient, connue chez tous les peuples qui adoraient et qui adorent encore le soleil. Quelques-uns de ces sanctuaires sont restés debout, et se font remarquer par le plein-cintre de leur plafond. On y peut voir encore, quoique fort dégradées, et quelques-unes seulement ébauchées , des sculptures dont tous les sujets attestent que ces pyramides n'étaient autre chose que des monuments funéraires élevés sur des*

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puits de momies : aussi le sol d'alentour a-t-il été fouillé, creusé , retourné en tous sens , tant par les indigènes, pour y chercher des trésors, que par les voyageurs, qui en cherchent, eux aussi, mais d'une nature différente. Les Européens se distinguent particulièrement dans ces investigations sacrilèges, témoin lord Elgin à Athènes ; leurs profanations ne respectent rien, et les musées de tous les pays sont pleins de leurs rapines» Un médecin italien qui exécuta des fouilles aux environs, il y a quelques années, a fait d'excellentes affaires. On m'a parlé d'un bœuf Apis en or massif de petitie dimension, exhumé par lui dans le voisinage.

Non loin des pyramides sont les vestiges de plusieurs temples : des colonnes et des piliers à fleur de terre permettraient au besoin d'en relever le plan. On reconnaît encore qu'une avenue de béliers en pierre donnait accès à l'un de ces temples, situé vers le Nil; un autre, plus avant dans les terres, en avait une de lions. Les représentations d'animaux «e reproduisent dans toutes les sculptures, tous les bas-reliefs, d'ailleurs très-grossièrement exécutés, que leur vétusté et leur dégradation ne rendent pas tout à fait méconnaissables : on y distingue des serpenLs entrelacés, des bœufs conduits au sacrifice, des chacals, symbole de la vigilance, des éperviers, emblème de la force, et, pour cette raison, placés * toujours sur la tète des rois. Plusieurs idoles de la

mythologie éthiopienne portaient, sur des corps humains, la tète de ces deux derniers, le chacal .et l'êpervier. Seul de tant d'animaux , le chameau n'est jamais représenté, pas plus ici qu'en Egypte, par la raison qu'importé plus tard de l'Asie , il était inconnu à l'Afrique ancienne.

Outre les sujets mortuaires dont j'ai parlé plus haut, tels que cérémonies et convois funèbres, passage des morts sur la barque infernale , pesée des actions terrestres dans la balance des divins juges, il y en a de moins lugubres, et d'un intérêt historique qui les rend plus précieux : on y voit, par exemple , des femmes accomplir des actes, civils et politiques qui ailleurs étaient le privilège exclusif des hommes; et cela prouve une chose, que du reste on savait déjà, c'est qu'en Ethiopie les femmes n'étaient point exclues de la vie publique , et qu'elles y jouaient au contraire un rdle considérable : des qaarante-cinq souverams de Méroé connus des Romains, une bonne partie était du sexe féminin; une reine y régnait du temps d'Auguste ; une autre, nommée Gandace, du temps de Néron, qui fit explorer le pays par des centurions dont les rapports étaient venus à la connaissance de Pline l'Ancien. Le souvenir de cette reine est resté dans la tradition locale sous le nom de Handaké,qui n'est que Gandace écrit en lettres grecques. Ce respect et cette autorité

des femmes remontent aux siècles les plus reculés :

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la reine de Saba, qui vint rendre hommage à la sagesse de Salomon » était une reine d'Ethiopie. En Egypte aussi plusieurs femmes régnèrent de leur chef : on cite entre autres une princesse du nom d*Amensé, qui régna vingt et un ans.

On ne voit pas une femme voilée sur les monuments d'Ethiopie ni d'Egypte, preuve que, loin d'être ancien, l'usage du voile est de création musulmane. Autre particularité relative au costume : les reines, ainsi que les rois , portent des manteaux qu'on ne retrouve dans aucune figure égyptienne , et les sandales qui chaussent plusieurs hommes, notamment des captifs , sont absolument les mêmes dont les indigènes font usage encore aujourd'hui. Les personnes de marque, les femmes surtout, en portent de brodées, qui sont le signe distinctif de leur rang.

Pour en revenir aux pyramides , dont quelquesunes portent aussi des hiéroglyphes, mais indéchiffrables, leur destination est évidente: c'est ici, à n'en pas douter, le cimetière de quelque grande cité dont on retrouve à peu de distance, vers l'est, la trace incontestable, des murs dont l'enceinte est visible et quelques pans encore sur pied, des monceaux de briques, comme à Soba, d'immenses décombres sans forme, car la mort survit à la vie : édifices publics et privés, les temples mêmes, tout a disparu; les niausolées seuls sont restés tiebout. Mais quelle était cette ville ensevelie dans les sables,

et dont le spectre se dresse au milieu du désert? Cette yiUe était la métropole du noir empire d'Ethiopie; c'était Méroé; Méroé, qui ne fut jamais conquise par les Romains, et qui elle-même avait conquis TËgypte sous un de ses rois nommé Sabacon; Méroé, qui mettait sur pied des armées de deux cent cinquante mille hommes, et qui comptait dans son sein, ce qui prouve bien mieux encore le haut degré de civilisation atteint par elle, quatre cent mille artisans. Que reste-t-il de tout cela? Des tombeaux.

GadoDO le città, cadono i regni,

E r uom d'essor mortal par che si sdegni.

Remarquons , avant de quitter ces lieux classiques, que l'Ethiopie, terre haute et granitique, fut peuplée, exista même bien avant l'Egypte, terre basse et d'alluvion, l'une des dernières -nées du globe et Tune des plus maltraitées , puisqu'elle ne doit son alimentation qu'aux débordements, réguliers il est vrai , mais enfin précaires, d'uu fleuve. UÉthiopie fut donc la mère deFÉgyple, et constituée en nation bien avant elle. Le? rois pasteurs ou kusltesS ses premiers envahisseurs, étaient des Éthiopiens. La civilisation remonte d'ordinaire les fleuves; elle suivit ici une route opposée, sans en excepter la

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