‹ 500 lieues sur le NilChapitre 11 sur 25 · COUP D^ŒIL GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

COUP D^ŒIL GÉNÉRAL

Aa point où en est aujourd'hui la question du canal de Suez» il nous semble utile d'en présenter aa public un résumé clair et surtout exact. Depuis quatre ans bientôt que cette questîtfi a été posée et qu'elle se développe devant le monde, on l'a beaucoup discutée ; mais, à moins d'en avoir feit une étude particulière^ il est bien peu probable qu'on la connaisse entièrement. On peut se contenler» sans doute, d'en saisir les traits les plus généraux ; mais au moment où ce grand projet va être mis à exécu'^ iion, il est bon qu'on sache au juste ce qu'il est, comment il a été conçu , les bases sur lesquelles il repose» les besoins qu'il doit satisfaire, les services qu'il doit rendre à la civilisation, les adhésions una*

k CANAL DE SUËK,

nknes qu'il a renconlrées » à une seule exception près, et les obstacles illégitimes et peu raisonnables qu'on lui a suscités, et qu'on voudrait vainement loi susciter encore.

Tous les faits que nous rappellerons seront empruntés aux documents les plus authentiques ; et les auspices si honorables sous lesquels nous paraissons répondent assez de la justesse de nos informations.

Les sources où nous puiserons tout le récit qu'on va lire, sont d'abord :

Les documents si étendus et si complets qu*a publiés, depuis quatre années entières, H. Ferd. de Lesseps, concessionnaire du canal de Suez, documents qui ne cdBprennent pas moins de quatre volumes in-S"", avec un atlas, et bon nombre de brochures importantes.

En second lieu, c'est le journal spécial titthm de Sue^j qui depuis deux ans et demi a enregistré jour par jour tous les progrès de l'entreprise.

Ce sont ensuite les mémoires des ingénieurs; les rapports des sociétés savantes qui se sont occupées de ce projet; les résolutions de toutes les corporations commerciales qui ont été appelées à en dire leur avis; les vœux de plusieurs corps politiques;

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les discours des hommes d*État, et enfin les discussions da Parlement sarde et surtout celles du ParkN ment britannique.

C'est presque une page d'histoire que nous écri* vons-Les faits sont vivants et tout actuels; quelquesuns même ne sont pas encore tout à fait accomplis au moment où nous devons les exposer. Nous lâcherons que nos jugements aient quelque chose de la gravité de Thistoire ; et, sans viser plus haut qu*il ne convient dans cette œuvre fugitive, nous croyons que les renseignements réunis ici par nous pourront servir un jour aux futurs historiens de noire temps.

C'est un spectacle à la fois intéressant et instructif qae nous déroulerons sous les yefll du lecteiur qui ^udra bien nous suivre, et la postérité elle-même ne le dédaignera pas. C'est une chose rare dans les annales du monde qu'une grande et pacifique pensée conçue par un prince généreux et éclairé, au profit de la civilisation universelle, poursuivie avec une énergie invincible par celui à qui ce prince en a confié l'exécution, acclamée dès son apparition par tous les peuples, sanctionnée par la science la plus compétente , et combattue seulement par le gouvernement de la nation à qui cette féconde idée

doit être plus utile qu'au reste de l'univers tout entier.

Il est curieux d'obsenrer pas à pas les progrès de cette lutte , qui doit se terminer bientôt par on triomphe.

Nous ne porterons pas dans notre polémique le moindre esprit d'hostilité contre le cabinet anglais. Nous aurions d*autant plus tort de nous montrera cette heure irrité contre lui et contre sa résistance peu justifiable, que son opposition nous semble désormais à bout. Il a épuisé contre le projet du canal de Suez toutes les armes dont il pouvait disposer ; et il s'est trouvé que son opposition n'a pu empêcher ce projet de grandir chaque jour et d'arriTO enfin à sa réaliAtion. Nous dirons donc la vérin sans aucune amertume sur le mauvais Touloir occulte ou déclaré du gouvernement anglais; non pouvons être aujourd'hui d'autant plus calme à égard que nous ne le craignons plus. D'ailleurs, odœ ajoutons que, partisan très-sincère de Falliance durable des deux grands pays, nous nousreprocheridfê comme une fiiute de raviver, même sur ime question secondaire, des animosités qui heurensemoii tendent à s'apaiser de plus en plus.

Voilà deux motifs suffisants pour être imparti

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envers le gouvernement anglais. Mais comme la vérité ne doit jamais perdre ses droits, nous ne cacherons pas les erreurs de queiques hommes d'Ëtat dont la conduite dans cette afihire n'a point été ce qu'elle devait être podr le bien de l'humanité, ni même pour Pintôrèt véritable de l'Angleterre. En croyant être patriotes, ces hommes d'État ont desservi leur pays ; et nous espérons les en persuader eux-mêmes, si par hasard ce petit écrit leur tombe sous les yeux.

Si hdus parlons du gouvernement anglais avec une ioipartiale franchise, qui nous est assez facile, nous sommes dans une situation plus délicate à l'égard de M. Ferd. de Lesseps, qui a bien voulu nous honorer de son patronage. Mais que lé lecteur se rassure : nous ne dirons de M. Perd, dé Lesseps, malgré les sentiments qui nous attachent à lui, que ce que tout le monde en dit, et nous sommes certain de n*étre point suspect de flatterie, quand nous parlerons, comme il nous le faudra faire plus d'une fois, de son courage, de son activité, de sa prudence, qui ne se sont poifat un seul instant démentis. C'est lui seul qui, en quatre ans, a amené les choses au point où elles en sont aujourd'hui, à

l'aide de quelques collaborateurs, parmi lesquels nous occupons le rang le plus modeste.

Le public peut donc, en toute sécurité, se fier à tout ce qu'il va lire; et nos-jugements, fondés sur les faits les plus incontestables, ne seront altérés ni par Tamitié, ni par la haine : Nec injuria née benefido.

Ces réserves faites, nous entrons en matière; et nous commencerons par la concession que S. A. Mohammed Saïd-Pacha, vice-roi d'Egypte, a faite à M. Ferd. de Lcsseps. C'est le solide fondement de tout l'édifice.

QlQA^ir:)

LA CONQESSION.

II 7 avait un mois à peine que Mohammed-Sald , flls de Méhémet«Àli, avait Buccédé à son neveu Ab«has-Pacba (juiUet 1854), quand il invita M. Ferdi* nand de Lesseps à lui rendre visite en Ëgyple. Le vice-roi honorait depuis plus de vingt ans, d*une rare affection , M. Ferdinand de Lesseps, qui avai( été consul de France en Egypte de IMl à 1838, et dont le père, M. le comte Mathieu de Lesseps, preT mierreprésentant français en Egypte après la retraite de notre expédition de 1798, avait é(é lui-même l'ami du bimbaehi Méhémét«Ali, et avait eu le bonheur de contribuer h l'élévation de cet homme de génie.

Sans avoir reçu aucune espèce de mission, M. de Lesseps se rendit au désir qui lui était si gracieuse-

ment exprimé, et au mois d'octobre 1854 il parlait pour TÉgypte.

Il raconte lui-même^ que c'est pendant un voyage qu'il fit avec le prince dans le désert Libyque , pour se rendre au Caire , qu'il fut pour la première fois question entre eux du percement de l'isthme de Suez. Le vice-roi était pénétré des résultats grandioses de l'entreprise, et il demanda à M. Ferdinand de Lesseps un mémoire à ce sujet. Le canal de Suez, immensément utile au commerce du monde, devait l'être bien davantage encore au pays qui le ferait construire sur son sol; et Mobammed-Saïd, en consultant sa gloire personnelle et les intérêts de la civilisation, consultait bien mieux la prospérité du peuple dont Dieu venait de remettre les destinées entre ses mains. Il suftit d'une intention paràlle pour immortaliser le nom d'un monarque ; et cdle~ là eût fait le plus grand honneur, même au chef de la nation la plus puissante et la plus avancée parmi les nations chrétiennes de l'Europe.

Le mémoire que Mobammed-Saïd demandait i M. Ferdinand de Lesseps pour préciser davantage ses propres desseins, ne se flt pas attendre; et il

1. Documenis publiés par M. Ferdinand de Lesseps, !■« wétie, p. !»• et wiiv, ^

lui était remis au camp de Maréa (désert Libyque), le 15 novembre 1854 ^

Les principaux points que touchait d*une manière toute générale H. Ferdinand de Lesseps dans ce mémoire, étaient les suivants :

L'histoire ancienne des canaux qui avaient joint jadis la mer Rouge à la Méditerranée par le Nil» sous les Pharaons, Alexandre et les Ptolémées, les Romains et les Arabes ; les projets du général Bonaparte et de Héhémet-Ali ; les travaux tout récents de MM. Linant-^Bey, Gallice-Bey, Mougel-Bey, Pau- Un Talabot, avec ses collaborateurs MM. de Négrelli et Robert Stéphenson ; l'utilité de la jonction des deux mers, abrégeant de 3000 lieues sur 6000 les communications de l'Europe et de l'Amérique avec TAsie; Futilité spéciale du canal maritime de Suez pour la Turquie et pour le pèlerinage de la Mecque ; l'économie sur tous les transports d'Europe en Asie ; enfin les avantages qu'en retireraient toutes les nations, VAngleterre en tète, rAutriche, la Russie, les filats-Unis, etc., etc.

Toutes les conséquences indiquées par M. Ferdinand de Lesseps étaient frappantes d'évidence, et

]. Documents, !■* série, p. 49*52.

elles eussent suffi pour déterminer un prince moiss intelligent, et moins ami des grandes choses. Ho* bammed-Sald, qui retrouYait sa pensée personnelle dans celle de M. Ferdinand de Lesseps, n^hésita point, et le 30 novembre 1854, il accordait la concession du canal de Suez ; il remettait l'exécution de ce vaste projet à celui-là même avec qui il s'en était d'abord ouvert un mois auparavant.

Cet acte considérable s'accomplit avec la solennité qui convenait ; et ce fut devant les consuls généraux de toutes les nations, en Egypte, réunis dans la citadelle du Caire , que l'acte de concession Ait promulgué par le prince en personne.

M. Bruce, agent de S. M. Britannique, avait particulièrement reçu, deux jours auparavant, de M. Ferdinand de Le&seps et de la part de S. A, le vice-roi , la communication suivante :

« J'ai déjà eu l'honneur, disait M. Ferdinand ée Lesseps, de vous entretenir verbalement du projet du vice-roi d'Egypte de faire percer l'isthme de Snex. Son Altesse, qui a l'intention de me confier ses pouvoirs pour la constitution d'une Compagnie universelle, à laquelle sera faite la concession des travaux et de Texploitation de la voie nouvelle, m'a engagé

à VOUS communiqaer la copie du mémoire qu'elle m'a demandé sur cette question, dans laquelle elle a le dessein de satisfaire les intérêts de l'Angleterre comme ceux des autres nations.

« Tout ce qui a pour résultat de contribuer à Tex* tension du commerce, de l'industrie et de la uayi* gation du monde, est surtout ayantageux à l'Angleterre , puissance qui l'emporte sur toutes les autres par l'importance de sa marine, de sa production manubctarière et de ses relations commerciales. Un déplorable préjugé , fondé sur l'antagonisme politique qui a si longtemps et si malbeureusement existé entre la France et l'Angleterre, a pu seul accréditer l'opinion que l'ouverture du canal de Suez, ONivre de civilisation et de progrès, ne convenait pas aux intteètsde la Grande-Bretagne. L'alliance franche et complète des deux peuples placés à la tète de la civilisation, alliance qui a déjà démontré la possibilité de solutions regardées jusqu'ici comme impossibles par les traditions vulgaires, permettra, parmi tant d'autres bienfoits, d'examiner avec impartialité cette immense question du canal de Suez, dese rendre un compte exact Û6 son influence sur la prospérité de tous les peupies, et de fiiire considérer comme une hérésie la

croyance qu*unë entreprise destinée à abréger de moitié la distance entre TOrient et l'Occident da globe ne convient pas à TAngleterre, maltresse de Gibraltar, de Malte, des îles Ioniennes» d'Aden, d'établissements importants sur la côte orientale d'Afrique, de l'Inde, de F Australie.

« L'Angleterre, aussi bien et plus encore que la France, doit donc vouloir le percement de celte langue de terre de trente lieues que tout homme , préoccupé des questions de civilisation et de progrès, ne peut voir sur la carte sans éprouver un violent désir de faire disparaître le seul obstacle jeté sur la grande route du commerce du monde.

< La communication que j*ai l'honneur de tous faire de mon mémoire et de la traduction des pouvoirs que doit me donner le vicenroi, me dispense d'entrer dans de plus longs détails sur une entreprise où vous remarquerez qu'il n'est question de privilèges pour aucun état en particulier, et qu'il s'agit uniquement de constituer une Compagnie libre, dans laquelle des actionnaires de toutes les nations pourront entrer. à des conditions égales.

« Veuillez agréer, etc.

< Ferdinand di Lissips. »

Mais revenons à l'acte de concession lui-même. fi voici le préambule, qu*il importe de recueillir et ) méditer :

« Notre ami H. Ferdinand de Lesseps ayant ap-* pelé notre attention sur les avantages qui résulteraient pour TÉgypte de la jonction de la mer Méditerranée et de la mer Rouge par une voie nar vigable pour les grands navires, et nous ayant fait connaître la possibilité de constituer, h cet ' effet, une Ck)mpagnie formée de capitalistes de toutes les nations, nous avons accueilli les combinaisons qu'il nous a soumises, et lui avons donné, par ces présentes , pouvoir exclusif de constituer et de diriger une Compagnie universelle pour le percement de Tisthme de Suez et l'exploitation d'un canal entre les deux mers, avec faculté d'entreprendre ou de faire entreprendre tous travaux et constructions, à la charge par la compagnie de donner préalablement toute indemnité aux particuliers en cas d'expropriation pour cause d'utilité publique; le tout dans les limites et avec les conditions et charges déterminées dans les articles qui suivent ^ »

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