‹ 500 lieues sur le NilChapitre 9 sur 25 · I0UT. S · texte numérisé non relu

I0UT. S

que son esclave favorite était sa propre fille. Enseveli dans son désert , il y ruminait ses souvenirs comme le chameau rumine ses aliments, et ne voulait rien savoir de ce qui se passait dans le monde : avec la république tout était mort pour lui. J'avais connu au Caire, où il est mort peu de temps après » ce fossile de l'époque révolutionnaire, et retrouvé en lui la personnification fidèle de 1703; il en avait gardé les passions; il en parlait le langage : immuable dans son civisme, il accusait de modérantisme tous ceux qui ne regardaient pas la guillotine connue le meilleur moyen de gouvernement, et sa sensibilitélui faisait une loi de reconnaître l'existence de l'Être Suprême. C'est de lui que je tiens l'article suivant du catéchisme républicain. On demandait à l'enfant : « Qui es-tu? » A quoi l'enfant devait répondre :

Homme libre, Français, républicain par choix, Ké pour aimer mon frère et servir ma patrie, Yivre de mon travail ou de mon industrie, Abhorrer les tyrans et me soumettre aux loii.

cfj

Après Siout le vent tomba un peu , mais sans cesser d'être contraire. On avançait avec lenteur, tastdt ramant, tantôt balant, car le vent du nord, plisi fort que le courant, nous eût ramenés à lapremi^j cataracte si on l'avait laissé faire. Un matin qu'une partie de l'équipage dormait dans la cale, tandis qoci l'antre tirait la corde, les donneurs s'éiancèreii sur le pont tout effarés, en criant à l'aide. La caki était pleine d'eau, et peu s'en fallait qu'ils n'eu^l été submergés, asphyxiés pendant leur somisel. L'eau montait avec rapidité ; elle gagnait déjà la cabine, et l'on n'avait pas encore découYert la ifok par où elle faisait une si brusque irruption. On b trouva enfin, et l'on y reconnut la dent d'un rat. Ob la boucba bien vite avec de l'étoupe ; on vida la i)ar-j que aux trois quarts inondée, et tout rentra i^ le calme aussitôt. J'en fus quitte pour la perte è

quelqaes provisions g&tées par Teau ; mais les viyres ne manquent pas sur les bords du Nil ; on y trouve abondamment toutes les choses nécessaires à la vie, du lait en quantité, même de buffle à défaut d'autre, du beurre, du fromage, du pain, des œufs, des moutons tant qu'on en veut, des poulets plus qu'on en veut, et des pigeons en si grand nombre que j'ai vu payer la paire un sou.

Ce soir-là, on s'amarra pour la nuit sur une plage nue et déserte en face du mont Abou-Foda, dont les flancs rougeâtres tombent à pic dans le' Nil. Ce passage est difficile, à cause des coudes que la montagne fait faire au fleuve, et la force du vent contraire le rendait alors périlleux. Le rels, en homme prudent, n'avait pas voulu s*y engager si tard, dans la crainte d'y être surpris par la nuit. Le site est austère, sauvage même, et, fermé d'un côté par la masse aride de la montagne, il offre de l'autre ces grandes lignes fuyantes dont la majestueuse uniformité est le trait saillant du paysage égyptien. Ce point est la limite extrême des crocodiles. Plus fias sans doute la chaleur n'est pas assez intense pour faire éclore les œufs que la femelle dépose au milieu des sables. Mais les Arabes ne se payent pas d'une raison si simple, et croient fermement qu'un grand saint d'autrefois leur a défendu d'aller au delà. On sait que le crocodile était adoré par les anciens Égyptiens, et l'on en retrouve encore d'embaumés

dans une caverne voisine. Les honunes commencent toujours par rendre un culte à ce ([u'ib redoutent» et la terreur a créé plus de dieux que la reconnaissance et l'amour.

Je voyais tous les jours le soleil se coucher dans sa gloire, et tous les jours ce spectacle était nouveau pour moi. Je ne pouvais me lasser de ces magnificences, et ce soir encore j'en fus ébloui. L'or ruisselait de partout ; le ciel, le fleuve, la plage et les monts, tout en était inondé. Des bandes pourpre et safran sillonnaient l'horizon, et, quand le soldl eut disparu derrière la chaîne libyque, d'autres feux, des feux innombrables, s'allumèrent au firmament. Quoique les fellahs de ces parages soient mal famés parmi les marins, qui ne le sont pas mieux sans idoute parmi les fellahs, la nuit se passa sans visite aucune, et aussi paisible que toutes les autres. A l'aube on s'aventura dans le défilé qu'on avait craint la veille, et l'on en sortit heureusement

Monfalou est une petite ville dans le genre de Ghirghei, un peu plus vivante, à ce qu'on dit, et où les chrétiens sont assez nombreux. Elle est si près du Nil qu'elle souffre souvent beaucoup des grandes crues, qui chaque fois emportent en passant quelques maisons, quand ce ne sont pas des quartiers entiers. J'eus encore ici le désagrément de me rencon* trer avec l'Anglais. A Siout, ma cange avait été en révolution ; c'était le tour de la sienne à Monâdou :

il avait chasse son cuisinier et fait administrer la bastonnade à son rels par Fautorité locale. Pour quel crime? Je l'ignore. En apprenant de quelle manière on avait traité son collègue, mon reîs se répandit en lamentations , et se félicita plus que jamais que je lui ftasse échu en partage à Kenné. Cette façon d'aller de conserve et de se rencontrer presque tous les soirs était fort déplaisante, et Je pris mes mesures pour faire cesser un ?nnui toujours renaissant. Je crus y être parvenu, mais on verra bientôt que je m'étais trompé.

C'est après Monfalou que se trouvent les fameuses grottes sépulcrales de Béni- Hassan , creusées dans le roc. On a ménagé devant quelques-unes des portiques à colonnes cannelées sans base et à chapiteau rond , absolument comme celles de Pœstum ; mais, comme ces dernières et tous les monuments grecs sont postérieurs de deux à trois cents ans, c'est une nouvelle preuve que les Hellènes avaient emprunté à TÉgypte leur ordre dorique, le plus ancien de tous. Que ne lui ont-ils pas emprunté? Ces hypogées sont revêtus de peintures singulièrement conservées et du plus haut comme du plus piquant intérêt. Je ne parle point des tableaux religieux et historiques que nous avons déjà vus en si grand nombre, et qui par conséquent n*ont plus pour nous l'attrait de la nouveauté; cependant je ne saurais passer sous silence des captifs des deux sexes dont

la figure elle costume sont presque identiques avec ceux des plus anciens vases de la Grèce : ce sont des Grecs évidemment , et iuxs^ siècle av. J. G.

Mais rintérèt de ces tombeaux réside principalement dans les peintures de la vie usuelle dont ils sont presque exclusivement ornés. On vit là au mi» lieu des anciens Égyptiens, comme on vit à l'hôtel de Gluny parmi nos pères du moyen âge. Ge sont d'abord des scènes de la vie agricole et pastorale dans leurs détails les plus minutieux, le labourage, la moisson, la vendange, la fabrication du vin, du beurre, du IFromage, sans oublier la basse-cour, où Ton remarque parmi les oies et les canards une espèce de cigognç domestique^ qui ne l'est plus aujourd'hui. Après la vie des champs vient la vie des villes, avec les arts et métiers au grand complet, de* puis les menuisiers, les forgerons et les orfèvres, jusqu'aux sculpteurs , aux graveurs d'hiéroglyphes et aux peintres de statues. Il n'est pas jusqu'aux ustensiles de ménage qui ne soient représentés avec une rigoureuse exactitude, et le tout en action : les cuisinières font la cuisine, les servantes font leur marché, les domestiques mettent le couvert et servent à table. Les chiens, les chats, les singes de la maison, ne sont point oubliés, non plus que les nains qui amusaient les grands seigneurs égyptiens, comme ils ont, trois mille ans plus tard, amusé les baroAs européens. Les carrosses du temps étaient

des espèces de chambres portées sur un traîneau, et les palanquins étaient en usage comme aujourd'hui. A'ienncnt ensuite de grandes scènes de chasse, chasse au poil, chasse à la plume, chasse au piège, au filet, puis la pèche à la ligne et à Tépervier.

Un des tableaux les plus curieux est un acte de justice domestique : un serviteur commet un délit ; on Tarrète; on l'accuse; il se défend; on le juge; on le condamne, et il reçoit la bastonuade, absolument comme aujourd'hui : seulement on n'y met plus tant déformes, et la justice distributive a fait de grands progrès depuis les Pharaons.

La caste militaire revit là dans tous les exercices de sa profession, avec toutes les armes dont elle faisait usage, depuis leur fabrication jusqu'à leur emploi. La gymnastique, surtout la lutte, y jouent un grand rôle et prouvent, par la variété infinie des poses, que l'Egypte avait poussé très-loin l'art du dessin. On retrouve ici bien d'autres jeux, la mourre, le mail, la paume, la main chaude, les joutes des mariniers du Nil , véritables régates semblables à celles des marins de la Seine ; à quoi il faut ajouter les danses et les tours de force des antiques aimées, qui, à ce qu'il parait, unissaient à l'art chorégraphique le métier de saltimbanques, et qui avaient autrefois en Egypte la même position qu'elles y occupent aujourd'hui. On voit même des danseurs avec le nom des pas qu'ils exécutent. Il va sans dire que la

musique a sa place dans ce tableau complet de la vie égyptienne : on assiste à un opéra tout entier, y compris le ballet. Des joueurs et des joueuses de harpe, de flûte, de flageolet, de trompette ou conque marine, sont accompagnés de chœurs de chanteurs et de chanteuses , qui battent la mesure dans leurs mains, comme nous Tavons yu faire aux noires dan^ seuses du Soudan,

Toutes ces peintures portent des légendes explicatiyes et sont exécutées avec un art merveilleux : la Qnesse des détails ne laisse rien à désirer. Quelques-unes sont de véritables gouaches. Il y a entre autres un cabinet zoologique à peu près complet, qu'on dirait sorti des mains les plus exercées de nos jours, tant le travail en est fini. Les oiseaux surtout sont reproduits avec une vivacité et une vérité de couleurs qu'on peut égaler, mais non surpasser. H en est de même des poissons, qui m'ont rappelé une collection du même genre, peinte en Chine avec une perfection vraiment extraordinaire.

Sn face de Bem*Hassan, et dans une vallée de la èhatne arabique, est un petit temple creusé dans le roc et dédié par le pharaon Toutmosis lY à Pascht, la Diane égyptienne. C'est à cette déesse qu'étaient consacrés les chats si vénérés de la vieille Egypte : aussi leurs momies se retrouvent^^elles en grand nombre aux environs , mêlées à oelles de quelques chiens.

Je demande pardon au lecteur de cette nonveUe ixcursion dans le domaine de Tantiquité. Ce sera a dernière. Voici, par foirme de compensation ou de léiassement» une idylle en action que j'ai lue de ma ;ange et que je traduis littéralement. Sur la rire Iroite est un grand village à demi caché, comme iOus les autres, sous une forêt de dattiers, et surmonté de colombiers qui ne sont point ici, comme dans lHurope féodale, un signe de gentilhommerie : en met qui veut sur sa maisoni Des nuées de pigeons volent de toutes parts, vont et viennent du village aux champs, des champs au village. Des tourterelles au plumage gris-perle roucoulent dans les dattiers. Des femmes voilées, à la démarche légère, descendent au Nil» en portant gracieusement sur la tète des urnes rouges à larges flancs. Des fellahs basanés et nus aux trois quarts emplissent en chantant le seau des schadoufies , appareil à bascule destiné à Tarrosement des campagnes.

Sur le fleuve d'un bleu d'azur, le martîn-pêcheur fait la chasse aux poissons en plongeant jusque sous les flots. Un héron solitaire, et perché sur une de ses longues échasses, attend stupidement que la proie passe à sa portée pour la saisir de son bec effilé, et jeûne des jours entiers avant d'attraper un goujon. Des escadrons de grues et d'oies sauvages traversent le ciel, formés en équerre.

Sur la rive gauche s'étend une prairie que le so-

leîl n'a pas encore dévorée, parce qu'étant plus basse que le sol, Teau Ta quittée la dernière. Dans cette prairie broutent pèle-mèle des vaches noires et rousses, des brebis avec leurs agneaux nouveaunés, des chèvres suivies de leurs chevreaui bondissants. Un poulain caracole en liberté autour de sa mère entravée. Le bel oiseau blanc qu'on nomme oiseau-pâtre, parce qu'il se piatt au milieu des trou* peaux, tantôt se pose sur la corne ou le dos des vaches, tantôt paît au milieu d'elles. Un chien suffit pour garder tout ce peuple heureux et paisible. Le berger surveille à quelque distance une troupe de grands buffles au poil noir, aux cornes renversées, accroupis dans la vase , et qui soulèvent au-dessus des roseaux leur mufle aplati. Pendant ce temps, la femme du berger prépare le beurre et le fromage dans une hutte en chaume posée à la lisjère de la zone verte, demeure éphémère qui se transporte, suivant la saison, de pâturage en pâturage.

Mais que voit-on flotter plus loin dans ce pli du terrain? C'est la tente d'un Bédouin venu du fond du désert pour faire pâturer et boire ses chameaux. Les uns courent d'eux-mêmes au fleuve et en savourent à longs traits l'onde bienfaisante ; d'autres, déjà désaltérés, sont couchés dans l'herbe et allongent leur cou de serpent pour atteindre les meilleures touffes. D'épais mimosas ombragent ce rustique Ëden et sont pleins d'oiseaux de toutes

couleurs, verts, bleus, noirs, blancs, qui sautillent joyeusement de branche en branche, et, n'ayant pas à craindre le plomb du chasseur, sont aussi familiers, aussi conflants qu'aux premiers jours du monde. Ce tableau champêtre est encadré d'un côté par la chaîne libyque , dont la ligne aride et rouge&tre ya se perdre à l'ouest, et de l'autre par la chaîne arabique, aux tons plus chauds, plus variés, qui court, plus ou moins près du rivage, entre le Nil et la mer Rouge.

Rien ne peut rendre le charme et la sérénité de ces scènes pastorales qui, à tant d'égards, rappellent la vie des patriarches telle qu'elle est racontée par la Bible. Hais après l'Elysée vient l'Enfer, je veux dire l'hiduslrie, représentée ici par la sucrerie de Roda, laquelle appartient, ainsi que celle de Farshout, établie plus haut, à je ne sais quel prince ou princeteau de la famille régnante ou vicerégnante des nouveaux pharaons. Entre le bagne et ces fabriques je ne vois pas bien la différence : arrachés du sein de leur village, de leur famille, les fellahs y sont traînés de force pour y travailler sous le bâton, et sont payés en nature, c'est-à-dire en mélasse, qu'ils sont obligés de consommer euxmêmes, ne trouvant pas à s'en défaire, même à cinquante pour cent de perte. Ceux qui tentent de s'évader sont enchaînés comme des malfaiteurs, et le b&ton leur fait durement expier ces velléités d'in-

370 GRQTTEa DK BENI-HASSAN.

dépendance^ L'esclftTage des colonies n'était ni plus arbitraire ni plus tyrannique. La canne crott partout aux environs» et le sucre» transporté brut au Caire» y est raffiné dans d'autres fabriques appartenant également à des princes : car» aboli en droit par les traités» le monopole règne de fait dans t<mte l'Egypte,

Ce que le fellah chérit par-dessus toute chose, c'est la liberté; ôtex-lui tout» mais laissez*la«*lai, elle lui tient lieu de tout, et il est heureux dans son dénûment« C'est à peine s'il le sent, sous ce climat favorisé où un oignon suffit à la vie et où le soleil sert de vêtement. Tout misérable, tout opprimé qu'il est, le feUah adore son Nil ; il est gai , joyeux, toigours prêt à rire, à chanter. J'en avais la preuve tous les jours et à toutes les heures du jour : c'était sur les deux rives une fantasia perpétuelle; peaple simple et bon, qu'on rendrait à si peu de frais le plus fortuné du monde.

La première ville après Monfalou est Minieh, pittoresquement b&tie sur la rive gauche du Nil, et dont quelques, rues sont ombragées de treilles et de sycomores. J*y passai une journée avec un Espagnol égyptianisé, qui occupe dans la province le poste de pharmacien en chef. Gomme nous dînions ensemble. dans ma cange, le rels Omar vint me dire que l'Anglais, dont la barque avait encore ici rejoint on précédé la mienne, lui avait fait offirir quatre gui-

nées 8*il s'arrangeait de manière à ce qu'il arrivAt lui-même au Caire deux jours avant moi. Il ne s'agissait pour cela que de me les faire perdre en route, sous un prétexte ou sous un autre. Mais le reis ajouta que je pouvais être tranquille et que J'arriverais en même temps que l'autre, sinon avant lui. Cette tentative de corruption» renouvelée deux foia dans la même journée» fut pour moi «m trait de lumière» et je "compris alors pourquoi l'Anglais avait pris à Senne l'initiative d'une séparation.

On se souvient que je lui avais prêté à Khartoum cinquante guinées qu'il devait me rendre au Caire; il comptait trouver dans cette ville quelques milliers de francs versés pour lui entre les mains de son consul par le gouvernement égyptien» à titre de je ne sais quelle indemnité ; or» en arrivant avant moi» il espérait empocher la somme» et j'aurais ensuite couru après mes guinées» comme tant d'autres, ainsi que je l'appris plus tard, couraient après les leurs. Hais il fut déçu dans son calcul : arrivé au Caire en même temps que lui» selon la promesse de mon rels, j'eus le temps de prendre mes mesures» et le consul de France me fit payer directement par son collègue de la Grande-Bretagne» lequel connaissait de longue date son compatriote. Plût à Dieu que je l'eusse moi-*mème connu plus tét! On ne saurait prendre assez de précautions , ni se montrer trop circonspect avec les Européens» n'importe leur

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nation» établis en Egypte, et en général dans tout l'Orient. Il est rare que leur passé n'ait pas quelque tare. Ils n'ont d'ordinaire quitté leur pays que forcés et contraints. S'il y a des exceptions , il n'y en a guère, et je pourrais, à ce propos, enrichir cette relation d'une galerie plus instructive qu'édifiante, où l'Anglais trouverait naturellement sa place. Mais à quoi bon? Cette exécution rétrospective tomberait dans la médisance. Peut-être même en aî-je déjà trop dit sur le personnage en question. Je ne l'ai fait qu'à titre d'enseignement, afin que mon exemple serve à ceux qui viendront après moi, et les mette en garde contre le danger des associations légèrement conclues. Discite moniti.

Après comme avant Minieh , les villages se multiplient et se rapprochent au point de se toucher quelquefois, et les dattiers forment sur les deux rives une forêt non interrompue d'une incomparable beauté. Admirable pays : agreste et cultivé, sauvage et fertile, pittoresque et populeux, il réunit tous les contrastes. Et quelle lumière! quel ciel! quels horizons! quels levers et quels couchers de soleil! Je ne m'étonne plus que l'Egypte ait tant de puissance sur ceux qui l'habitent, que l'étranger même y trouve une patrie, et qu'après avoir une fois bu l'eau du Nil on veuille toujours en boire.

Des minarets éclatants apparaissent à travers les mimosas et s'élancenf au-dessus des palmiers : c'est

encore une ville, c'est Beni-Souef. Je n'y descends pas, car elle est plus belle de loin que de près : ces grandes maisons blanches qui font si bien & travers la verdure sont des casernes, Yoîre des fabriques, et ce ii*est pas ce qu'on yient chercher en Egypte. Casparo descendit donc seul avec le fiarbarin qui lui servait d'interprète; car, bien que celui-ci ne parlât pas plus italien que le cuisinier ne parlait arabe, ils avaient fini par s'entendre parfaitement. Ils allèrent ensemble aux provisions ; mais le bazar était au dépourvu, et l'on n'en rapporta que du raisin, magnifique, il est vrai, et bien précieux au gros de l'été. C'est dans le voisinage de Beni-Souef que fleurit la grande oasis du Fayoum, où le canal de Joseph, dont la tradition fait honneur au fils de Jacob, conduit les eaux du Nil à l'époque de Tinondation.

L'équipage faisait merveille, principalement depuis Minieh. Il gagnait assurément bien, par son ardeur à jouer de la rame et de la corde, car le vent était toujours contraire, les moutons que je lui donnais de temps en temps et les distributions d*eau-de-vie que je lui faisais faire quotidiennement par Gasparo'. Voulait-il se rafraîchir! Son procédé était très-simple, sinon très-honnète. Chaque fois qu'on passait devant quelque jardin, un des mariniers s'y glissait furtivement, s'emparait sans façon d'une ou deux pastèques, les jetait dans le Nil, et, s'y jetant après elles, les poussait devant lui, tout en na-

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géant, jusqu'à la barque, nonobstant les crteftirieux mais impuissants du propriétaire. Ces expédilions ne manquaient jamais d'exciter rhilarité générale, celle même du rels qui laissait faire. J'avais bien essayé quelques représentations ; mais les larrons n'en tenaient pas compte. Ils avaient la conscience large en fait de propriété ; un vol de plus ou de moins, surtout un vol de cette nature , ne la chargeait guère. J'avais flni par ne plus protester que par mon silence, et en reAisant la dtme qu'ils prélevaient religieusement pour moi sur le butin. Tout bon musulman qu'était le Barbarin, il ne partageait point mes scrupules, et je ne jurerais pas que Gasparo les partage&t.

Un petit oiseau gris avait, depuis Kenné, élu do* micile dans ma cange. Il venait tous les matins chanter sur ma fenêtre, et prenait dans ma main les miettes que je lui présentais. C'était le bon génie du bord, son esprit familier : qu'il se perchât sur les mâts ou sautillAt sur la dunette, il était, àmon exemple, respecté, choyé par tout le monde, et je ne doute pas que l'équipage n'attadi&t à sa présence une idée superstitieuse. A je ne sais plus quel endroit, une nuée d'oiseaux blancs lui avait fait concurrence : ils s'étaient abattus sur nous en poussant des cris impérieux, et le rels de leur jeter aussitôt un pain tout entier, qu'ils eurent bientôt fait dispanMre ; après quoi ils s'en retournèrent comDie

ils étaient venus, et s'embusquèrent, en attendant une nouvelle proie, dans les arbres du rivage. Là jadis habitait un saint mabométan que les oiseaux nourrissaient en levant un tribut sur toutes les barques qui montaient et descendaient le fleuve. Le saint mort, les oiseaux continuent à le nourrir de la même manière dans sa tombe, et telle est la superstition des mariniers du Nil, qu'ils ne manquent jamais de payer en passant le pieux tribut*

Après Beni-Souef, je ne tardai pas à voir poindre à rhorizon les pyramides de Sakara, qui font de loin bien plus d'effet que de près, puis celles de Ghiseh, doBt on en peut dire autant, malgré leur masse énorme. C'est là qu'était Memphis, ceUe ville non moins célèbre dans l'histoire sainte que dans This* toire profane, puisque le législateur d'Israël y reçut le jour et y fut sauvé des eaux par la fille du pha« raon qui régnait alors. On sait qu'il dut à cette circonstance son nom de Jfoy^e, et je remarque, dans rintérét des chercheurs d'étymologies, qu'eoti se dit en arabe Maya, Ces dernières nuits furent enchanteresses : la lune brillait d'un éclat radieux, et le ciel était aussi lumineux qu'en plein jour. Le fleuve ' avait des scintillements argentés , et les deux bords apparaissaient dans leurs moindres détails. La dernière nuit surtout fut admirable. Je la passai presque tout entière à veiller sur la dunette, ne pouvant me résoudre à dormir par un si beau temps. Les huit

rameurs faisaient force de rames pour amver à l'heure dite et faire honneur à la parole que le rds m'avait donnée. Ils chantaient en chœur, pour s'encourager, et chantaient mieux qu'à l'ordinaire, on air lent, plaintif, dont la mélancolie s'harmonisait ayec la nuit, et dont la douce mélodie est restée gravée dans ma mémoire, j'ai presque dit dans mon cœur.

Aux approches du Caire, le fleuve s'anime de plus en plus; on sent qu'on n'est pas loin d'une grande ville. Les barques marchandes se multiplient, chargées de toute espèce de denrées, y compris des esclaves. Quelques-unes portaient des montagnes de paille destinée aux chevaux des écoles d'artillerie et de cavalerie établies, la première à Tourah, la seconde à Ghiseh. Je rencontrai même un bateau à vapeur qui cinglait vers la Haute-Egypte à force de roues. Le gouvernement et quelques membres de la famille régnante sont seuls en possession de cette innovation européenne, qui ne sert qu'à eux, par conséquent, à l'exclusion des particuliers. On a souvent parlé de l'appliquer à un service régulier du Caire à la première cataracte, au moins pendant l'hiver, qui est la saison des voyageurs ; je ne sache pas que ce projet ait été réalisé. S'il l'est jamais, od pourra organiser des trains de plaisir d'Alexandrie à Thèbes.

Mais ce n'est pas moi qui en userai : je ne corn-

prends pas ainsi le voyage du NH, le plus agréable de tous les voyages d'agrément, lorsqu'on le lait seul» à défaut d'un compagnon, ou, ce qui serait mieux encore, d'une compagne selon son cœur. Beaucoup de nouveaux mariés vont passer en Italie la lime de miel; que ne vont-ils la passer sur le Nil, sous ce climat bienheureux auprès duquel l'Italie est le Septentrion! On trouve au Caire de grandes et belles canges qu'il est facile d'installer confortablement, si l'on tient à ses aises, et de pourvoir de toutes ou presque toutes les commodités de la vie , du moins de la vie nomade. Quelques privations d'ailleurs ne laissent pas d'être piquantes , et l'on n'en apprécie que niieux ensuite les superfluités que la civilisation élève au rang de nécessités. Je me suis figuré souvent ce que serait un tel voyage exécuté tète à tête, aux jours des premiers enchantements, par deux êtres sympathiques qui par miracle, ce qui ila rigueur n'est pas impossible, s'aimeraient comme on doit s'aimer. Ce serait le paradis sur la terre.

Tétais parti de Rhartoum le 8 mai, et le 18 juillet au matin j'étais rendu à Boulak , qui est le port du Caire. Le voyage avait par conséquent duré soixantedouze jours, dont quarante-six passés sur le Nil; ^ï" j'en avais eu sur ce nombre 'dix-huit d'une complète solitude, et ils s'étaient écoulés plus rapidement que les autres. Pourtant cette solitude était d'autant plus profonde que, ne pouvant lire ni écrire, j'en

étais réduit entièrement à moi-même. C'était la Tie contemplative dans son acception la plus rigoureuse, la plus absolue. Après le spectacle fuyant du riTage et les incidents peu variés qu'ils présentent, je n'avais, pour remplir mes longues journées, que la rêverie et la méditation. Il n'y avait même plus de monuments à voir; le paysage était mon imique distraction. J'eus sans doute quelques heures de vide, de tristesse; où n'en a-t-on pas? La société la mieux choisie, la plus chère, n'en préserve pas elle-même. Mais je ne connus, pendant ces dix-huit jours passés face à face avec moi-même, ni ennui ni regret; et je déclare en toute sincérité que, si ce voyage était à recommencer, je l'entreprendrais seul comme tous ceux que j'avais faits jusqu'alors. Mais hélas! que parié-je de voyages? Cette passion, qui est la dernière et qui survit à toutes les autres, parce qu'on peut la satisfaire à tout âge et jusqu'au terme de la vie, n'est plus pour moi qu'une passion éternellement malheureuse, puisqu'elle est désormais sans espoir.

Fut.

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