‹ 60 planches d'orfèvrerie de la collection de Paul Eudel pour faire suite aux éléments d'orfèvrerie composésChapitre 2 sur 14 · LA VIEILLE ARGENTERIE; SA RARETÉ DE NOS JOURS · texte numérisé non relu

LA VIEILLE ARGENTERIE; SA RARETÉ DE NOS JOURS

Chacun sait combien il est difficile aujourd'hui de rencontrer de la vieille argenterie dans les ventes et chez les marchands. On pourrait croire que sa rareté est moindre que celle de beaucoup d'autres objets précieux, parce que sa solidité est plus grande : un vase d'argent, il est vrai, ne se brise pas comme une faïence, ne se déchire pas comme un livre, ne s'altère pas comme un tableau, ne se tache pas comme une estampe ; mais c'est une grave erreur de croire qu'il peut impunément traverser les siècles. Si, par sa nature, l'argenterie paraît défier le temps, elle n'est point à l'abri de la destruction provoquée par le vol, le pillage, les revers de fortune, les chocs de l'adversité, les crises politiques et les tourmentes révolutionnaires. Subissant de près ou de loin le contre-coup des événements, la vaisselle d'or et d'argent dans les jours de malheur disparaît alors, comme une dernière

ressource au fond des creusets. Si la guerre, avec ses impitoyables exigences, transforme en canons les statues de bronze, elle fait aussi en même temps fondre l'argenterie pour payer la poudre, les boulets et les soldats. Depuis les Romaines, offrant au Sénat leurs bijoux pour accomplir le vœu de Camille, combien d'autres fois encore le sentiment du devoir a prévalu ainsi chez les femmes, sur leur passion bien naturelle pour la coquetterie! L'histoire abonde en exemples de cette sorte.

Même à l'hôtel Drouot, ce pandémonium des richesses artistiques les plus variées, passent bien rarement en vente des écuelles, des aiguières et des flambeaux portant des poinçons révélant une bonne époque. Dans ce lieu unique en Europe où défilent, ainsi que dans une féerie, des tapisseries splendides, des meubles merveilleux, des tableaux signés de noms illustres, une vente comme celle du baron Pichon, faite le 13 juin 1878, est un événement considérable et on en parle longtemps dans le monde de la curiosité. Les têtes couronnées elles-mêmes n'ont pu rien sauver de l'antique splendeur de leurs palais, et la reine Christine d'Espagne n'avait rien laissé en pièces d'argenterie ancienne parmi les quatre cents kilogrammes d'argenterie que sa succession avait fait offrir aux enchères en 1879, L'exposition des Alsaciens-Lorrains, la partie rétrospective de celle du Métal en 1879, l'exhibition du xvin^ siècle à la salle Georges Petit en 1883 ne nous ont révélé que bien peu d'objets anciens dans les vitrines des collectionneurs.

Que sont devenues ces admirables productions de l'orfèvrerie de la Renaissance? Où sont les travaux merveilleux des saint Eloi, des François Briot et des Jean de Chchy? Nous reste-t-il quelque chose des 552 marcs* (13$ kilogrammes environ) de

I. Le marc valait 244 grammes 75 de notre système de poids actuel.

vaisselle d'arg-ent fournis par Pierre Daniel % orfèvre de Paris, à Henri VII, roi d'Angleterre? Pauvres chefs-d'œuvre, il y a longtemps sans doute qu'ils ont été convertis en lingots d'abord et transformés ensuite en espèces sonnantes et trébuchantes.

Quels sont les musées d'Europe, à part Vienne, qui pourraient montrer dans Içurs armoires quelques épaves de la vaisselle d'or et d'argent ciselée, sous François I" et Charles IX, par Benvenuto Cellini, Pierre Mangot, Claude de la Haye ou François Dujardin? Les guerres de religion, les dissensions intestines n'ont-elles pas causé leur ruine? Une cachette mystérieuse recèle-t-elle quelque part ces trésors artistiques?

Où sont-ils, les chandeliers, les cofîrets, les bahuts, les chenets, les cassolettes, les girandoles, les flambeaux et les guéridons composant le cabinet et la toilette d'Anne d'Autriche? Il ne nous en reste qvi'un inventaire dressé après sa mort, en 1666, par son trésorier, M. de Bartillat, assisté de J. Pittan et Claude Ballin, marchands orfèvres, qui estiment toutes ces richesses à 250,384 livres, somme qui vaudrait dix fois plus en argent de notre époque.

Connaissons-nous les œuvres de Pierre Lescot, d'Alexis Loir, de Nicolas Delaunay, de Courtois, de Pierre Germain qui figuraient aux somptueuses cérémonies des résidences royales ? Où ôtes-vous, nefs et vases ciselés, surtouts de vermeil et chandeliers à douze branches qui étinceliez au rayonnement des lumières dans les fêtes de Versailles en 1688?

Triste retour des choses d'ici-bas! Le grand roi qui logeait Alexis Loir aux Gobeiins et donnait dix millions pour exécuter son argenterie en service la remplaçait quelque temps après

I. Catalogue de l'orfèvrerie du baron J. Pichon, Paris, 1878.

par la faïence, afin de pouvoir envoyer des subsides à son armée épuisée par la guerre du Palatinat.

Et plus tard encore, en 1700, la lutte pour la succession d'Espagne faisant de nouveau le vide dans les coffres de l'Etat, le Roi Soleil ne dut-il pas, devant des besoins pressants et pour éviter l'immobilisation du numéraire, rendre un édit qui trahissait la fin du grand règne.

« Nous voulons, disait-il, que nos déclarations des 6 mai 1672, 20 février 1687 et notre édit du mois de décembre 1629 soient exécutez. En conséquence, faisons défense à tous orfèvres et autres ouvriers travaillant tant en or qu'en argent, dans notre bonne ville de Paris et autres lieux de notre royaume, de fabriquer, exposer ou vendre, à compter du jour de la publication qui sera faite de notre présent édit, aucun ouvrage d'or excédant le poids d'une once, à la réserve des croix des archevêques et évêques, abbés et abbesses et religieuses, des chevaliers de nos ordres et de ceux de Saint-Jean de Jérusalem et de Saint- Lazare, et des chaînes d'or et d'argent pour les montres que nous leur permettons de faire et débiter à l'ordinaire.

« Leur défendons pareillement de fabriquer, vendre ou exposer en vente aucun balustre, bois de chaises (d'argent), cabinets, tables, bureaux, guéridons, miroirs, braziers, chenets, grilles, garnitures de feu et de cheminée, chandeliers à branches, torchères, girandoles, bras, plaques, cassolettes, corbeilles, paniers, caisses d'orangers, pots à fleurs, urnes, vases, quarrez de toilettes, pelottes, buires, seaux, cuvettes, caraffons, marmites, tourtières, casserolles, flacons ou bouteilles, surtouts pour mettre dans le milieu des tables, pots à oeillets, corbeilles et plats par étages, inventez pour servir le fruit, de quelque poids que ce puisse être; et tous autres ouvrages de pareille qualité d'argent ou auxquels il y aura de l'argent appliqué, sans préjudice

néanmoins des calices, ciboires, vases sacrez, soleils, croix, chandeliers et ornements d'église que l'on pourra continuer de faire à l'ordinaire en vertu des permissions que nous en donnerons.

« Défendons pareillement aux orfèvres et ouvriers de fabriques exposer et vendre aucun bassin d'argent excédant le poids de douze marcs ; des plats excédant le poids de huit marcs ; des assiettes excédant trente marcs la douzaine; des soucoupes excédant le poids de cinq marcs chacune ; des aiguières audessus de sept marcs ; des sucriers au-dessus de trois marcs ; des sallières, des poivriers et autres menues vaisselles pour l'usage des tables excédant le poids de deux marcs.

<( Le tout à peine de confiscation des ouvrages énoncez cidessus, et de trois mille livres d'amende, applicables moitié au dénonciateur, l'autre à l'Hôpital Général de Paris, etc., payables solidairement par les orfèvres et ceux qui achèteront la vaisselle ; et en outre à l'égard des maîtres orfèvres, d'être déclarez déchus de la maîtrise sans y pouvoir être rétablis sous quelque prétexte et occasion que ce puisse être. Et à l'égard des compagnons et apprentis qui auront travaillé à la fabrication desdites pièces, de ne pouvoir parvenir à ladite maîtrise. »

Comme elle est rare cette orfèvrerie exécutée sous la Régence, au moment où le goût des belles choses revient avec la paix! Spécimens exquis d'un style merveilleux, modèles précieux joignant la majesté et la correction du grand règne à la grâce la plus déhcate, aux champlevés les plus doux et les plus chatoyants, pièces charmantes, d'une beauté de travail qui n'a jamais été surpassée, on peut aisément compter maintenant vos bienheureux possesseurs !

Quel a été le sort des miroirs d'argent sortis des mains de Charles Roettier, et que Louis XV offrit tour à tour à la reine ou

aux favorites ; des 600,000 livres d'argenterie de style rocaille ; des 300,000 livres de boîtes d'or que possédait M™® de Pompadour et dont elle donne dans une de ses lettres le relevé détaillé^; des soupières ventrues, enguirlandées de feuillages, que la Dubarry reçut des largesses de son royal amant, et qu'il aimait tant à retrouver sur la table, à côté des Sèvres et des Saxe, au milieu des petits soupers de Marly? Demandez plutôt, comme François Villon,

...Où sont les neiges d'antan?

Qui pourrait nous dire où rencontrer aujourd'hui les services entiers ciselés par les Chéret, les Auguste, les François Joubert, pour le plaisir des beaux yeux de Marie-Antoinette? Où retrouver ces terrines, ces flambeaux, ces huiliers à terrasse, ces urnes funéraires enguirlandées de fleurs, comme un triste présage, et qui ornaient les charmants réduits de Trianon? Chez quel amateur de France ou de l'étranger pouvons-nous admirer cette vaisselle plate, lourde et massive, mais solide et grandiose, qu'exhibaient avec ostentation les puissants financiers et les fermiers généraux de l'époque?

Et la Révolution et la Terreur de 93, et la peur de 1848 n'ont-elles pas achevé cette œuvre néfaste dans leur aveugle destruction? Et la mode et le goût du moment n'ont-ils pas à maintes périodes transformé les rares pièces d'orfèvrerie échappées à tant de ruines et à tant de catastrophes?

Une gravure du temps a consacré le souvenir d'une scène mémorable qui eut l'assemblée des Etats généraux pour théâtre.

Des femmes, des filles d'artistes se rendent à Versailles, le

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