‹ 7 Œuvres choises de Sénecé Delangle. vChapitre 5 sur 14 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Des jurements et des contorsions,

Tel qu’un barbet qui fait sur le rivage Supercherie aux liabitants des eaux,

Qui saute, danse, et par son badinage Livre aux chasseurs les crédules oiseaux.

Camille au reste entendait raillerie ,

Et n’étoit pas de ces dragons d’honneur Que les douceurs font entrer en furie.

Elle sourit, et de son suborneur,

Sans s’émouvoir, écoute la légende.

Mais ayant vu que l’agresseur urgent Poussait trop loin l’ardeur de contrebande , Et que c’étoit à bon jeu bon argent ;

Que dans ses yeux une Hamme impudique Manifestoit les insolents desseins Du chevalier, et qu’à sa rhétorique Il ajoutoit l’éloquence des mains ,

Faire lui veut , pour guérir sa folie ,

De quelque outrage avaler le boucon ,

Et lui montrer si dame d’Italie En sait assez pour chevalier gascon.

> Gens du bel air s’énoncent à merveilles.

Répoud la belle avec un doux regard;

Mais en ces lieux les murs ont des oreilles, C’est une affaire à traiter à l’écart.

Sortant d’ici, prenez sur la main droite :

Un corridor dans nne tour conduit ; Glissez-vous-y par une porte étroite.

Fermez sur vous; j’y serai vers la nuit. •

Tout transporté , l’homme à bonne fortune , Sans être vu, s’achemine à la tour,

Pousse la porte et querelle la lune ,

Trop paresseuse au gré de son amour.

Les murs tout nus laissoient voir les ardoises Dans cette tour. On y respiroit l’air D’nn jour dormant élevé de deux toises,

Et bien muni de sa grille de fer.

« Quel sombre endroit, et quels préliminaires Pour mes plaisirs ! Est-ce une trahison?

Non , c’est bon signe ! Aux amoureux mystères On vaque mieux en étroite prifon. »

La nuit arrive , et personne avec elle.

11 oit sonner l’horloge du château...

Dix, onze, douze. Une douleur mortelle Vient l’accueillir. Chaque coup de marteau Le frappe au cœur. La malheureuse orfraie, Sur un chevron constante à lamenter,

Toute la nuit, par un cri qui l’effraie,

A son chagrin semble encore insulter.

Il tâche en vain d’arracher la serrure ;

Des pieds, des mains il tente les ressorts; Bons clous rivés, puissante garniture.

Et double pêne, éludent ses efforts;

Il en frémit. Enfin , dans sa disgrâce ,

De désespoir et de rage confus.

En tâtonnant il trouve une paillasse Dans un recoin , et se jette dessus.

Au point du jour, on ouvre une fenêtre Auprès du toit, et, du haut du grenier.

Certaine voix lui crie : «Ho ! notre maître ! Sachez qu’ici vous êtes prisonnier.

Votre attentat est de ces cas pendables Dont nous faisons justice par nos mains.

I^arrons d’honneur sont-ils plus pardonnables

Que ne le sont voleurs de grands chemins? »

Une quenouille à ses pieds est jetée :

Il la ramasse, il en paroît surpris.

De papier blanc elle est empaquetée,

Où sont ces mots en grosse lettre écrits ;

U On ne fait point l’amour, mais on le file « Dans ce château. Filez, brave étranger;

» Filez, filez, chevalier de Camille,

» Si vous voulez qu’on vous donne à manger. » Ânseaume éclate, il s’emporte, il menace;

A la suivante il cherche d’attenter.

Et vous lui donne an travers de la face De certains mots qu’on n’ose répéter.

Tel est un loup que le chasseur enserre Dans quelque fosse attrapé finement;

Il hurle, il bave, il mord cailloux et terre.

Et tout cela fort inutilement.

« Emportement ne peut vous être utile ,

Dit Marinette , et ce courroux est vain :

Filez , filez, séducteur de Camille ;

Vous filerez ou vous mourrez de faim.

Nécessité vous apprendra l’usage

De la quenouille. A mes jeunes oiseaux Elle apprend bien à tirer dans leur cage Avec leur bec de jolis petits seaux.

Ce n’est pas tout. Quel dessein vous amène Par ces chemins qui sont peu fréquentés?

Un franc aveu peut adoucir la peine Qu’on vous prépare et que vous méritez.

Je vous prononce un arrêt qui vous fâche , Mais sans appel. Je reviendrai ce soir.

Si vous avez accompli votre tâche ,

Vous mangerez. Adieu , jusqu’au revoir. »

Le revoici ce loup pris dans un piège.

Mon prisonnier perd sa férocité ; •

Honte l’abat, timidité l’assiège,

Et son orgueil par la crainte est dompté.

Il réfléchit; il voit que sa furie

Elst moins que rien , et, contraint de caler.

Il laisse à part toute mutinerie,

Prend la quenouille et commence à filer.

Le soir arrive ; avec lui Marinette A la lucarne. « Eh bien! travaillez-vous?

Je viens savoir si votre tâche est faite.

Et quel dessein vous a conduit chez nous? >>

Le malheureux, à moitié mort de honte, Montre son fil, et, pressé par la faim,

De la gageure il lui fait tout le conte.

Par une corde on lui descend du pain Avec de l’eau. « Mais, reprend la badine ,

Quel fil grossier, et qu’il est inégal !

Qu’en peut-on faire? un torchon de cuisine.

Ou filez mieux, ou vous dînerez mal. »

V'entre affamé qui fait métier d’apprendre ,

Par ses leçons l’endoctrina si bien ,

Qu’en peu de jours le plus beau fil de Flandre, Tout fin qu’il est, n’égaloit pas le sien.

Par certains trous de vieilles eiitresoles ,

Dame et suivante alloient se régaler.

Sans dire mot, riant comme des folles Quelles étoient , de sa grâce à filer.

Camille même au bailli du village A toutes fins un acte demanda ,

Et son curé, fort discret personnage,

A le signer sans peine s’accorda.

Que devenoit cependant Hippolyte?

Bien triste étoit et bien inquiété,

Se consolant à faire la visite Vingt fois par jour du portrait enchanté.

Frais et vermeil il le retrouve encore; Hors certain jour qu’il vit à ses attraits Prendre couleur telle que prend l’aurore Que le soleil talonne de trop près.

Il en soupire , il en est au supplice ;

Sa face en change et devient d’or bruni , Ainsi que ceux qui prennent la jaunisse , En regardant un teint qu’elle a jauni.

Mais sa frayeur fut bientôt dissipée;

H en fut quitte à ce coup pour la peur :

Un court moment rendit à sa poupée .

Toute sa grâce , et le calme à son cœur.

Pour abréger ( car aussi bien mon conte Est un peu long) , par un courrier expràs , De son amant Camille apprit la honte A son époux. Il n’en plaignit les frais.

A l’empereur de la gaie aventure

Fut rendu compte. Au vainqueur fortuné

Il adjugea le prix de la gageure;

Des iiefs d’Anseaume il fut ensaisiné.

Fortune en tout à Camille propice.

Après vertu la combla de bonheur.

Et l’empereur pria l’impératrice > De la choisir pour sa dame d’honneur.

Le prisonnier, sur vieille haquenée.

Conduit au camp, et pour fou réputé.

Fut promené toute une matinée Parmi les rangs, la quenouille an côté.

Faiseurs de vers trouvèrent de l’étoffe Pour divertir les errants sans souci.

Certain grivois sur cette catastrophe Fit deux couplets, qui se chantoient ainsi ;

« Dans l’art de plaire Anseaume est plus habile « Qu’aucun amant dont l’histoire ait parlé.

« Filez, filez, chevalier de Camille i » Auprès d’Omphale Hercule a bien filé.

« Cœurs enflammés, cherchez-vous un modèle?

« Qui mieux qu’Anseaume alla jamais au fait?

« C’est là l’entendre, et là ce qu’on appelle,

« En bon françois , filer l’amour parfait. •

Déshonoré , le rival d’Hippoly te ,

Pour n’écouter ces chants injurieux,

Vida le camp et se rendit ermite ,

Comme le diable alors qu’il devint vieux. Cent ans et plus , pucelles, par la France ,

A chevaliers chantèrent ce refrain , Lorsqp’en amour prenoient quelque licence « Filez, filez, et vous aurez du pain. »

Jeunes beautés qui ne faites que naître ,

Et commencez à nous faire mourir.

Par ce récit je vous donne à connoître Quand et pourquoi commença de courir Un vieux proverbe ; il n’est pas inutile Que le sachiez. S’il arrivoit un jour Qu’on vous poussât , ainsi qu’on fit Camille , Gagnez du temps, /aites filer [amour.

J’ai vu des forts attaqués en tumulte ,

Par les tenants bien lâchement rendus.

Où , résistant à la première insulte ,

Les assaillants se seroient morfondus.

Jadis prêchois moins sévère doctrine , Lorsqu’à beautés je parfois sans témoins.

Ans m’ont changé ; comme a dit feu Racine Après Pétrarque : « Autres temps , autres soins. » Quand vieux renard ne put par son adresse Sortir des lacs sans sa queue arracher,

Aux renardeaux il alléguait sans cesse Vives raisons pour se la retrancher.

Mais concluons ; trêve de badinage.

Tendres beautés , arrêtez votre choix Sur la vertu : quand on est belle et sage ,

On peut compter qu’on est belle deux fois.

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