FILER LE PARFAIT AMOUR
^leu fasse paix au gentil Arioste,
«Et daigne aussi mettre en lieu de repos \ Jean La Fontaine, auteur fait à la poste ‘ ^Du Ferrarois, adoptant ses bons mots.
Chrétiens étoient; quoiqu a tort, dans le monde. Leur badinage ait glissé le venin Qu’a répandu la fable de Joconde Sur le vermeil de l’honneur féminin.
Pour Juvénal , c’est un homme damnable ,
Lui , son cojûste, et tous ses adhérents;
Maudits pmens qui d’un sexe adorable
■ Vieille expression qui signifie à lu guise, sur le modèle, etc.
Font des portraits du vrai si différents :
Toujours forgeant impostures nouvelles,
Crimes noùveaux^un sur l’autre entassés,
Et toujours prêts à lancer sur les belles
Les traits piquants dont ils sont hérissés , ^
Gens à fagots, et cela c’est tout dire.
De leur fureur le Parnasse rougit;
Contre eux ne dois rétorquer la satire ; Laissons-les là. Le fait dont il s’agit.
C’est que j’entends faire amende honorable D’un attentat qui m’a paru si noir,
En racontant l’histoire mémorable D’une beauté fidèle à son devoir.
Essayer veux , si mes forces suffisent ,
A revêtir la sainte honnêteté *
De quelque grâce. Auteurs qui ne médisent N’ont les rieurs souvent de leur côté.
Voilà le siècle et le train qu’il veut suivre. Dit-on du mai , c’est jubilation ;
Dit-on du bien , des mains tombe le livre ,
Qui vous endort comme ^el opium.
Ne croyez pas que l’intérêt me mène ,
Ni que j’aspire à secrètes faveurs;
Si peu m’eu faut que ce ii’est pas la peine : ür je commence à l’aide des neuf sœurs.
Un gentilhomme, ennuyé de la guerre.
Se maria sous un astre bénin.
Prit belle femme, et vivoit dans la terre Qu’il possédoit au sauvage Apennin.
Commencements sont doux eu mariage; Nouvelle ardeur, flatteurs empressements , Jeunes attraits exposés au pillage,
Y font passer d’agréables moments.
Bientôt après , quand pleine jouissance De larges dons accable nu cœur lassé,
Molle tiédeur, ennuyeuse indolence ,
Y font languir l’appétit émoussé.
Ce fut le cas où se trouva mon homme Après six mois. L’ardente ambition Chez lui s’éveille, ainsi que d’un long somme. Le cœur humain n’est point sans passion ;
De s’expulser elles font leur étude ,
Comme est un clou par un autre chassé.
Chez notre époux surgit l’inquiétude ;
Il fut rêveur, il fut embarrassé.
Jeunes tendrons, si l’amour se repose,
S’il prend haleine ou demeure perclus.
Par les effets remontant à la cause,
Pensent d’abord qu’on ne les aime plus.
• Dans quels soucis as- tu l’âme égarée.
Lui dit un jour sa belle, et quel destin A nos plaisirs a fixé la durée ,
Comme à la fleur qui ne vit qu’un matin?
A tes froideurs trouve au moins une excuse.
Pour te complaire ai-je rien négligé?
Je suis la même , on mon miroir m’abuse ;
Je suis la même , et ton cœur est changé !
Ab! si l’ingrat, épuisé de constance.
Ne peut répondre à ses engagements , Rends-moi, cruel, rends-moi l’indifférence Où je vivois avant tes faux serments. •
Sur Hippolyte un si tendre langage Fit son effet. Il .sent son cœur grossi;
.\vec la bouche il ferme le passage A cette plainte , et lui répond ainsi :
<■ Détrompez-vous, Camille, et de ma flamme Portez, ma chère, un meilleur jugement;
Je vous adore, et jamais dans mon âme L’heureux époux ne détruira l’amant.
Si quelquefois d’un peu de rêverie Je vous fais voir mon esprit agité ,
Ce n’est sans cause : homme qui se marie Mieux que devant connoit sa pauvreté De mes aïeux l’opulence sans cesse Vient réveiller un souvenir cuisant Dans ma mémoire. O ciel ! que la noblesse Sans la fortune est un fardeau pesant!
Puis-je souffrir qu’une beauté céleste, Qu’en pleine cour on devroit respecter, Soit confinée en ce château funeste,
Où les hiboux ont peine d’habiter?
Mais quoi ! la cour ! sa dépense effrénée M’accableroit d’un désordre subit :
Mon revenu de la meilleure année Suffiroit-il pour vous faire un habit?
Une ressource à ma peine se montre.
De l’empereur je suis un peu connu;
De mon courage, en plus d’une rencontre, Jusques à lui le bruit est parvenu.
Sur l’ennemi du puissant Charlemagne
Dans un combat je pris deux étendards, Lorsqu’à Didier une seule campagne Ravit des mains le sceptre des Lombards.
J’ai des patrons : ni valeur, ni mérite,
Sans les patrons ne conduisent à rien.
Il faut, Camille, il faut que je vous quitte. Pour vous revoir plus digne d’un tel bien. »
De ce propos, comme d’un coup de foudre.
Le tendre cœur de Camille est frappé :
A ce départ il ne peut se résoudre ;
De pleurs amers son visage est trempé.
L’amour, propice à son époux fidèle ,
Pour les sécher lui prêta son bandeau.
Sur ce qu’il fit pour consoler la belle La modestie a tiré le rideau.
Autaut que lui Camille ambitieuse.
Examinant ce dessein de plus près.
Goûte la chose et la croit sérieuse ;
Elle y consent : il part deux jours après.
Seul ne partit : cruelle jalousie
Lui saute en croupe, et d’un air dangereux ,
Chemin faisant, trouble sa fantaisie
Par ce discours : « Où vas- tu, malheureux?
Laisser seulette épouse jeune et belle, Est-ce, Hippolyte, un acte de bon sens?
C’est la livrer à quelque ardeur nouvelle.
Ignores-tu quel tort ont les absents?
Ces campagnards dont elle est entourée , Gens désœuvrés, et d’un tendron surpris, Cherchent à faire amoureuse curée...
Est-ce un danger si digne de mépris?
Bien sots sont-ils. Mais si le goût fantasque L’extravagant la saisit tout à coup ,
Elle peut mettre un cimier sur tou casque, Dont l’ornement te déplairoit beaucoup, »
Trois fois la crainte à sa flamme timide Sonne retraite et lui glace le sein;
Trois fois l’honneur le saisit par la bride Et l’encourage à suivre son dessein.
Les enchanteurs étoient pour lors en vogue Par leur savoir du commun distingués.
Devin , sorcier, nécromant, astrologue,
A l’opéra mcshui sont relégués.
Plus ue counois d’enchanteurs sur la terre
XLll 3^^»-
Que deux beaux yeux, llippolyte, passant Un noir vallon qu’un double mont enserre , Entend parler d’un vieillard tout-puissant Sur les enfers. Pour garantir sa tête D’un accident qu’il craint plus que la mort ,
A l’enchanteur il présente requête ,
Ouvre .ca bourse et lui demande un sort.
Alors, d’un ton qui fait pâlir la lune.
L’homme infernal lui dit : « Pauvre abuse !
Ce que tu veux dépend de la fortune.
Et sur ce point mon art est épuisé.
Femme coquette en sait plus que le diable Quand il lui plaît enrôler son époux Dans le grand ordre , et son cœur variable ,
En fait d’amour, est plus sorcier que nous.
Si ton étoile incline au cocuage ,
Cocu seras. L’enfer est sans pouvoir
Pour l’empêcher. Mais tiens , prends cette image
Par sa vertu tout mari peut savoir
Quel est son sort. Si la femme est fidèle
Au sacrement dont le sort la lia,
I.a cire en reste aussi blanche, aussi belle Quelle l’étoit le jour qu’on l’employa.
Quand on la tente, .ilors de la figure La couleur mue et commence à jaunir;
Mais si l’honneur souffre quelque fêlure ,
Noire et puante on la voit devenir. »
Ce beau présent du jaloux Hippoly te Fut fort prisé, fut payé largement.
Et par la main du charitable ermite Dans son étui renfermé proprement.
O chevalier! quelle est l’impertinence Du talisman qu’il te plaît d’éprouver!
L’amour jaloux a si peu de prudence.
Qu’il va cherchant ce qu’il craint de trouver.
Notre guerrier se remet en voyage ,
Et le poursuit gai comme un papillon.
Lui , sa poupée , et tout son équipage ,
Arrivent sains au camp de Roussillon.
Aux Sarrazins l’empereur Charlemagne Et ses barons , faisant guerre en ce temps ,
Sous leurs drapeaux, aux frontières d’Esjiagne, Avoient conduit cent mille combattants.
Gens de valeur étoient lors de requête.
A la bonne heure Hipjwlyte est venu;
Roland l’accueille et Renaud lui fait fête ;
Par leur récit son mérite est connu.
Sur leur parole, on met sous sa conduite , Trois jours après, un gros détachement.
Devant ce chef l’ennemi prend la fuite,
Puis est forcé dans un retranchement.
Quatre châteaux, pourvus de bonnes rentes.
Par sa victoire aux chrétiens sont acquis.
Et l’empereur, par .ses lettres-patentes ,
Lui fait un don de ce qu’il a conquis.
Le voilà riche, et tout brillant de gloire;
Et , ce qui rend son bonheur achevé ,
Sou beau portrait, exempt de couleur noire , Offre à ses yeux un teint bien conservé.
Qu’il fit alors de châteaux en Espagne Touchant l’objet de ses affections!
Qu’il désira la fin de la campagne Pour l’amener dans ses possessions !
Mais la fortune , incessamment alerte Pour opprimer les gens au dépourvu ,
Le réduisit à deux doigts de sa perte,
J*ar un endroit qu’il u’avoit point prévu.
Comme il sortoit un matin de sa tente , S’acheminant vers le quartier du roi,
A son abord certain fat se présente , Caracolant sur un beau palefroi :
Franc étourdi qui se faisoit connoître.
Par ses grands airs, pour homme écervelé.
Et qu’à la cour on nommoit petit-maître ; Vieux sobriquet qui s’est renouvelé.
« Bonjour, baron; connois-tu bien Anseaumc De Riparol? Aux hommes de valeur Je suis acquis plus qu’autre du royaume.
Et je te veux servir vers l’empereur :
Compte sur moi ; j’y fais quelque figure... » Notre Ilippolyte, à ce plaisaut début ,
Vous l’envisage : il connoit l’encolure,
Et d’un air froid il lui rend son salut.
L’autre poursuit: « On dit que ton épouse Passe pour belle , et je suis étonné Qu’étant issu de nation jalouse.
Par toi le soin en soit abandonné.
Lorsque ton front, loin de son domicile.
Est de lauriers couvert par des exploits ,
Qui te répond qu’une femme fragile
Ne s’émancipe à le charger de bois?
Pareil souci, répartit Hippolyte,
Un seul moment ne peut m’inquiéter :
Ma femme est sage , et j’ai de sa conduite Plus d’une preuve à n’en pouvoir douter.
Bon ! dit Ânseaume, elle te paraît sage Dans un désert et loin de tout danger;
Mais résister aux gens de son village Est un effort d’un mérite léger.
Si courtisans essayoient l'aventure...
Moi, par exemple, en tirer bon parti.
Dans peu de jours seroit affaire sûre.
— Qui? vous ? — Oui, moi. — Vous en avez menti . » Flamberge au vent. On court, on les sépare.
A Charlemagne on fait , à son dîner.
Tout le détail d’un démêlé si rare.
En sa présence il les fait amener.
Plein de fureur dont l’excès le travaille ,
Vient Hippolyte en l’honneur outragé ,
Jette son gant, et, pour avoir bataille,
A l’empereur il demande congé.
Adonc Anseaume : « Avoir l’âme peureuse
Digif. ; y (ji
Kst un défaut qu’on ne m’impute point;
Pas ne croirois ma victoire douteuse Quand Hippolyte à Roland seroit joint.
Mais un combat tient la chose indécise :
Sauroit'on mieux , quand il m’ aurait battu , Si son épouse a sur sa foi promise Un si grand fonds d’invincible vertu?
La Vérité, d’autres soins occnpée,
 point nommé viendra-t-elle des deux Rendre un arrêt pour la meilleure épée?
Arrêt douteux ou faux. Mais faisons mieux :
J’ai de beaux fiefs aux bords de la Garonne ; Mal à propos si je me suis vanté,
Je veux les perdre , et je les abandonne •A lui , ses hoirs et leur postérité.
Contre mes biens je ne veux d’autre g^e Que mon plaisir, sa honte et son ennui ; Pourvu qn’avis , par lettre ou par message , De la gageure il ne donne chez lui. »
D’un tel marché fut content Hippolyte ,
Bien qu’il ne plût aux sévères humeurs ,
Et que Turpin , qui n’étoit qu’hypocrite.
Le prétendît contraire aux bonnes mœurs.
Dans ce temps-là, morale relâchée Des bons Gaulois régloit les actions.
Comme aujourd’hui. Copie est dépêchée •\ux contractants par les tabellions :
Terme,, trois mois, attendu la distance.
Lorsqu’Hippolyte, au logis retiré.
De son contrat eut pesé l’importance ,
Il le trouva fort inconsidéré.
« Qu’as-tu donc fait, disoit-il en lui-même.
Vil chevalier? A quoi t’es-tu soumis?
Et cet honneur, dont le prix est extrême , Est-ce un trésor à mettre en compromis?
S’il est parfois de légères cervelles Parmi les gens qui chaussent éperons , .\nseaume en est. Mais ils plaisent aux belles. Ces emportés, ces fous, ces fanfarons.
Des damoiseaux la nation timide Quand il s’agit d’affronter bataillons,
A du courage et paroit intrépide Lorsqu’il ne faut qu’insulter cotillons.
Tels étourdis ne manquent pas d’audace Pour s’établir dans un poste avancé ,
Et font d’abord , pour forcer une place , Leur logement sur le bord du fossé...
Si de ses airs Camille étoit charmée , Comme il se peut, par ma convention Je deviendrois la fable de l’armée,
Et le jonet de mon ambition.
A mon secours , ma gentille figure , Ajoutoit-il en ouvrant son étui ; '
Reste toujours aussi blanche , aussi pure Qu’à mes regards tu parois aujourd’hui. »
Pendant qu’ainsi la crainte et l’espérance Chez Hippolyle agissent tour-à-tour.
Pour son voyage Anseaume en diligence Fait ses apprêts et part au point du jour.
Rien qu’il comptât sur ses minauderies ,
Et se crût beau comme défunt Médor, Point n’oublia le coffre aux pierreries , Bijoux de prix, ni bourses pleines d’or.
Assez savoit le raffiné manœuvre Que, des ressorts que l’amour fait jouer, Celui des dons, s’il est bien mis eu œuvre , A rarement le malheur d’échouer.
Tandis qu’il marche à petites journées , Pour arriver avec un teint plus frais.
Faisons un saut du pied des Pyrénées Sur l’Apennin. Ce sont là de nos traits :
Le bon Pégase , excellente monture ,
Ne fait qu’un bond du Tibre au Tanaïs.
Gens usités à pareille voiture
En peu de temps battent bien du pays.
Dans son château , Camille , plus fleurie Que le printemps, vivoit paisiblement :
Son chien , ses fleurs et sa tapisserie , Étoient l’objet de sou amusement :
Chaste pudeur, piquante modestie ,
Avec leur sœur timide honnêteté ,
Et de vertus une troupe assortie , Assidûment lui pressoient le côté.
Pour /les amours pas seulement une ombre, Hors le permis, qui , par bonne amitié.
Seul la suivoit, si décharné, si sombre.
Si mal nourri qu’il en faisoit pitié.
Tel qu’un moineau qui de tendre pucelle Fait les ébats, tantôt sous le jupon ,
Tantôt fourré dans le sein de la belle;
L’aile et la queue elle arrache au fripon , Pour empêcher que l’ardeur printanière Ne fasse faire à son oiseau lascif Un beau matin l’école buissonnière.
Eu peloton il se met tout pensif,
Se plonge en l’eau , se vautre sur l’arène ,
Ou dans sa cage est couché tristement ,
En attendant que le temps loi ramène Gaieté, vigueur, et premier ornement.
Comme Camille un soir sur la terrasse Prenoit le frais , attentive à rêver,
Âu cabaret du fauboui^ , sur la place ,
Grand équipage elle voit arriver.
■ Cours l’Éveillé; va-t’en voir au plus vite Si ces gens-là ne viendraient point du camp , Et s’ils sauraient nouvelles d’Hippolyte. »
L’Éveillé trotte et revient sur-le-champ.
Un écuyer à sa suite s’avance;
Il la salue, et pour un inconnu Venant du camp il demande audience.
Camille alors : •• Qu’il soit le bien-venu. »
LU
Bientôt après le téméraire Anseaume ( Car c’étoit lui ) , paré comme un époux ,
En linge blanc et flairant comme baume , Plein de lui-même arrive au reudez-vous.
Premier début , louanges d’Hippoly te :
« C'est un héros , c'est un Mars qui du roi Est distingué parmi ses chefs d’élite.
Des Sarrazins son nom seul est l’effroi. <>
Puis il ajoute : « Avec toute sa gloire ,
Loin de vos yeux malheureux je le tiens.
Douce est fortune et pompeuse est victoire ; Mais rien n’est tel que vivre en vos liens.
J'ai quelque rang dans la cour, dans l’armée ; Sans vanité , j’y fais force jaloux ;
Mais , au récit de votre renommée ,
J’ai tout quitté pour m’attacher à vous.
Qu’il m’a trompé ce récit peu fidèle Qui me vantoit le charme de vos yeux !
Bien ai-je cru de vous trouver fort belle ,
Mais non de voir un chef-d’œuvre des cieux. » A la fleurette il joint d’autres machines , Roulements d'yeux, gesticulations,
Propos tronqués de soupirs et de raines ,