T5Ü^^ LXVIII
Notre horarae, qui de peur étoit quasi perclus,
A de si doux propos, si richement conçus,
Se dégourdit, se lève, et fait la révérence,
Promet du secret tant et plus A l’illustre animal qu’il traite tX Excellence ( Beaux titres de tout temps suivirent la finance); Et , devenu léger, de nouveau recourut Chercher du kaïmack pour sa chère femelle.
Savoir sur son retard ce qu’il dit à la belle.
Quelle fut sou excuse, et comme on le reçut.
Il n’en est point parlé : c’est pour moi lettre close. Mais de retour à son taudis ,
Aussitôt la première chose Fut , le corps contre terre et l’âme au paradis ,
De rendre grâce au ciel de sa bonne aventure ; Puis en digne patron des zélés osmanlis :
« Grand Mahomet, dit-il , pourvu que ceci dure Seulement cinq ans accomplis.
Je te jure d’aller à ces lieux ennoblis Par ta naissance et par ta sépulture.
Oh ! pour moi quelle joie inénarrable et pure Si je puis sur ce point contenter mes désirs!
Oui, la Mecque, Médine, objets de mes soupirs.
Dont au seul nom mon cœur tressaille d’alégresse , Je vous irai voir, j’en fais vœu ,
Si ce bon serpent du bon Dieu Durant cinq ans tient sa promesse. »
Et de fait, ce temps révolu.
Il étoit à partir déjà tout résolu , l.orsqu’en s’y préparant un article l’arrête :
Il songe qu’il va se priver D’un sequin chaque jour : la rente étoit honnête. Et méritoit bien d’y rêver.
Mais en fait d’intérêt, un manant, une bête.
Inventifs en moyens, savent mieux les trouver Qu’homme du monde et bonne tête.
A’oici le tour qu’il prit pour sortir d’embarras :
Il s’en fut au serpeut, comme un frère à la quête. Le col tors, l’œ-il baissé, marchant à petits pas. Lui fit d’un ton piteux une adroite requête Sur son vœu qui le trouble, et, demi-prosterné. Finit en le priant, avec très-humble instance.
De permettre qu’Osrain , de ses enfants l’aîné , Garçon de vingt ans, bien tourné.
Sage, discret, fidèle, et plein d'intelligence.
Eût l’honneur, pendant son absence ,
De lui porter le déjeuné.
Le reptile d’abord , par un air refrogné ,
Pour tout ce beau projet marqua sa répugnance, Et, loin d’y Consentir, au vieillard étonné Fit cette verte remontrance :
Il Pauvre homme! lui dit-il, quel désir effréné Te prend si follement de courir à ton âge?
.Sur quoi , pour ton salut , plus vif qu’illuminé , Fondes-tu le besoin de ce pèlerinage?
Mahomet , me dis-tu , l’a lui-méme ordonné :
Oui ; mais non pas à toi, par l’hymen enchaîné. Prends l’esprit du prophète , et lis bien ce passage ; Ni sa loi , ni ton voeu si mal imaginé.
Ne sauroient te contraindre à faire un tel voyage. Va, mon ami, crois-moi; des tiens environné, Crains Dieu, sers le prochain, et veille à ton ménage. Voilà l’essentiel ; le reste n’est qu’usage Bon ou mauvais, suivant qu’il est subordonné Aux principaux devoirs où ton état t’engage.
A l’égard de ton fils, que tu dis si bien né,
C’est de tous tes pareils l’ordinaire langage.
Chez eux l’amour-propre incarné Toujours dans un enfant offre une belle image;
Un père en lui s’admire, et, d’un œil fasciné Se contemplant dans son ouvrage.
Par ses propres défauts souvent le trouve orné.
Au reste, pourtant, je veux croire Qu’à toutes les vertus le tien discipliné Mérite l’éloge et la gloire Dont tu me l’as enluminé;
Mais, le tout bien examiné ,
H ne me convient pas, en saine politique,
De me livrer ainsi , moi serpent suranné ,
A jeune adolescent au menton cotonné :
Je veux un homme fait , et dont la barbe pique Tu m’entends, songes-y : bon soir, point de réplique, h
Mahmoud, de ce sermon, interdit, consterné, En petit béat obstiné ,
Jugea le premier point tout-à-fait hérétique , Et , comme père un peu berné ,
Trouva le second fort caustique.
Meiis il sait prudemment contenir son cheigrin. Car, s’il se fâche , adieu la rente du sequin ,
On le voyage de la Mecque.
Pour venir donc à bout de son pieux dessein,
Et conserver son hypothèque ,
Il retourne à la charge, et fait tant qu’à la fin ,
Par son importune prière,
Le serpent , malgré soi , consent que le blondin Exerce auprès de lui l’office de laitière.
Piavi de ce succès , il vous part de la main ,
Vient tout dire à son fils , lui montre la manière De servir en secret la béte familière Qu’ils vont voir dès le lendemain;
Et, pour être plus sûr qu’il saura son chemin ,
Et retrouvera bien le plane ,
Il l’y conduit encor trois jours à même fin;
Puis dans deux petits sacs mettant tout son fimsquin. S’en va joindre une caravane.
Bon voyage au vieux pèlerin.
Laissons-le à sa façon , monté sur son roussin , Courir à la béatitude ,
Et voyons à présent ce que va faire Osmin.
Le serpent soupçonneux et fin.
Pour se guérir de toute inquiétude,
Avoit en l’acceptant exigé par prélude
Que , s’il vouloit toujours être son bien-aimé ,
Il ne viendroit jamais armé.
Item, que sous sa solitude Son kaïmack seroit porté ,
Et que lui pourvoyeur se tiendroit écarté , Tandis que lui reptile , en pleine quiétude , Mangeroit à sa volonté.
Tout cela fut promis et fut exécuté ,
Pendant près d’une année, avec exactitude.
Mais le temps à la longue engendre l’habitude , L’habitude conduit à la sécurité ,
Et souvent celle-ci mène à l’ingratitude ,
Ainsi que l’animal , par son trop de bonté ,
En fit une épreuve bien rude ;
Car, s’étant démenti de sa rigidité En faveur de la mine prude Et de l’air de simplicité Dont l’hypocrite Osmin s’étoit fait une étude Pour masquer sa perversité,
Il lui donna la liberté
D’approcher, et fut même encore assez facile Pour s’en laisser toucher en toute privauté.
« Oui-dà, dit à part soi ce cœur de crocodile, Un jour qu’il l’avoit bien flatté,
Puisque vous êtes si docile.
Il faut mettre à profit votre docilité ,
Et nous verrons un peu, monseigneur du rejttile, Ce que tient votre coffre-fort.
Depuis plus de six ans, tons les jours il en sort Sequins d’un très-bon poids et meilleurs qu’à la ville; Mais comptez que demain vous serez mis à mort. Et qu’à vous succéder je serai fort habile.
C’est bien à vous , ma foi, béte rampante et vile ,
A jouir d’un si grand trésor.
L’or n’est fait que pour l'homme, et l’homme est fait pour l’or.
L’un sans l’autre en ce monde est un être inutile ;
Tant pis pour un père imbécile.
Si , pouvant s’enrichir, il est demeuré gueux. Foible d’esprit et scrupuleux Me sont que des mots synonymes. »
Osmin, ainsi frappé de ces belles maximes.
Forme déjà mille projets.
Il aimoit les grandeurs, les jouvenceaux, les daims. Et tous les plaisirs à l’excès.
« Je veux d’abord , dit-il , épouser quatre femmes , Avoir deux cents chevaux , au moins trente odaliks , Cent valets, six sérails, dix ou douze chiffiks.
Le reste à l’avenant; et je ferai de sorte Qu'on me verra peut-être un des premiers pachas ; Car avec de l’argent que ne devient-on pas! »
De ce dangereux fou l’idêe étoit si forte ,
Qu’il n’en dormit non plus, durant tonte la nuit, Que pucelle à vingt ans la veille de ses noces. Mais, sitôt que l’aurore luit,
Ses mains avides et féroces Brûlant déjà de s’assouvir Du sang qu’il croit verser, de l’or qu’il veut ravir, A sa ceinture il s’arme d’une hache,
Sous sa pelisse adroitement la cache ,
Porte au serpent du kaïmack Une fois plus qu’à l’ordinaire,
Et lui dit : <• Monseigneur, selon notre almanach , C’est aujourd’hui Bairam ; j’ai cru pouvoir vous plaire
En vous y faisant prendre part.
L’an passé, comme un sot, je n’osai pas le faire; Excusez si je sens ma faute un peu trop tard ;
Au surplus, je vondrois, en l’avouant sans fard, Pouvoir plus dignement vous témoigner mon zèle ; Mais que vous présenter? La nature ni l’art
Ne m’offrent rien à votre égard De plus exquis que cette bagatelle. »
Par ces mots emmiellés le doucereux cafard Enjôle de façon le reptile richard,
Que celui-ci, charmé, de tout le remercie.
Et barbote , en mangeant, quasi comme un canard. Alors ce déloyal, voyant qu’il officie.
Sans l’observer d’aucun regard ,
Lui décharge un fendant; mais, que ce soit hasard Ou céleste bonté des forfaits ennemie ,
Notre agile bête, avertie.
Voit le coup, et l’esquive en sautant à l’écart.
Pas si bien cependant que la hache qui part ,
En faisant son chemin , ne lui coupe la queue.
On dit quelle en parut de rage toute bleue.
Que cela soit ou non, ce n’est rien que cela;
Pour le conte il suffit que, jaune, bleue oubiune, Sautant au col d’Osmin, elle vous l’étrangla;
Et que , comme aux pachas cette fin est commune, Lui, qui vouloit tant l’être, au moins le fut |>ar-l.à. Le serpent le suçoit encore avec délices.
Quand plusieurs passagers , courant de çà , de là , Vinrent fort échauffés offrir de vains services.
Il n’en étoit plus temps; déjà de son étui L’âme du scélérat , qu’escortoient tous les vices ,
Au fond des enfers avoit fui.
Quelqu’un le reconnut; on l’emporta chez Ini,
Où tous les voisins se rendirent.
C’étoit de la maison l’espérance et l’appui.
On peut s’imaginer ce que dirent et firent Les parents désolés dans leur premier transport ;
Jamais douleur ne fut plus vive.
Mais , tandis qu’en hurlant ils déploroient son sort , Voici qu’à point nommé notre Mahmoud arrive.
Quel spectacle pour lui! quel retour! quel abord!
Il en tombe presque en foiblesse.
Du peu qu’on sait du cas on lui fait le rapport;
Et chaque mot qu’on dit le pénètre si fort ,
Qu’il s’arrache le poil et rugit de détresse.
<■ Vrai Dieu , quel bon papa ! Voyez quelle tendresse ! »
Se disoient les voisins. Ils n’étoient pas au fait :
Lui seul sait où le bât le blesse;
Vu que , saintement fou , par un zèle indiscret Qui fournira peu de copies,
Et comptant sur son fils qu’il croyoit si parfait,
Il ne lui restoit rien de tout son petit fait ,
L’ayant tout mis en œuvres pies;
De sorte qu’accablé de regrets iufinis ,
De ne voir dans ses sacs, si dodus à la mine ,
Que des colibcbets et des baillons bénis Qu’il avoit rapportés du tombeau de Médine ,
Il plaint bien moins le mort qu’il ne fait les vivants ; Car pour lui, pour sa femme, et neuf ou dix enfants. Tout cela mis au pot eût fait maigre cuisine.
Que devenir dorénavant Avec sa nombreuse famille.
Si son bienfaiteur le serpent Ne le nourrit et ne l’habille?
Après donc quelque temps passé dans les douleurs , A ses dépens plus sage, enfin il les surmonte.
Va devant l’animal répandre force pleurs.
Lui porte du laitage enjolivé de fleurs ,
Croyant y bien trouver son compte.
Il s’informe de tout : l'animal le lui conte Juste de point en point; puis, faisant le plongeon , Plante là mon pleureur avec sa courte honte.
Mahmoud , au désespoir d’un si dur abandon ,
En vain prie et gémit, tendrement le rappelle.
Traite son fils d’ingrat , de monstre , d’infidèle, Maudit sa mémoire et ses jours...
« Mais moi , pauvre innocent , qui t’honore , qui t’aime ,
Pourquoi , lui crioit-il , me fuis-tu comme un ours Nous étions tant amis, soyons- le encor de même, Et de notre marché renouvelons le cours. »
Le reptile, inflexible à tous ces beaux discours. Aussi soûl de le voir que dégoûté de crème ,
Par ce trait simple et vif s’en défit pour toujours : » Amis, soit, j’y consens; mais au moins d’une lieue;
Car pour de près, vois-tu, crois ce que je te dis ; Tant qu’il te souviendra que j’ai tué ton fils,
Et que je penserai qu’il m’a coupé la queue.
Nous ne pourrons jamais être de vrais amis. »
Dès que la confiance est une fois perdue ,
•Ne comptez plus de la ravoir.
On peut , par amitié réelle ou prétendue ,
En montrer le fantôme et le faire valoir;
Mais que du fond du cœur elle soit bien rendue. Cela passe l’humain pouvoir.