Victà Gcrmaniâ habuit hoc bai'baricaî temeritatis
ut putaret imperatorem manu etiam suà seraper uti dcbere.
(Idem.)
Un journal donne « sous toutes réserves » la nouvelle que nous allons donner après lui, sous le même nombre de réserves, c'est-à-dire, sous toutes les réserves, sans en excepter aucune. Après que j'aurai constaté cette expression prudente et cauteleuse, fort usitée aujourd'hui dans les journaux — et qui a du bon, quand on n'en abuse pas — c'est le S. G. D. G. sans garantie du gouvernement ; c'est le ut ita dicam ou ut ita dixerim des latins ; — ça avertit le lecteur que la nouvelle qu'on lui donne pourrait bien être une invention sans fondement, apportée par un reporter anatifère — et qu'au fond, on lui conseille de ne pas s'y fier.
Cela a du bon, disais-je, si on n'en abuse pas,
— mais naturellement on en abuse.
Je dirai « sous toutes réserves » que M. A. a tué sa femme, trouvée en conversation criminelle avec M. B.
Nous reproduisons « sous toutes réserves »
le bruit qui court que M. C. — a' été surpris faisant « sauter la coupe » au cercle de **\
Après ça, si ça n'est pas vrai ; — si M. A., M. B., M. C. et même madame A. viennent se plaindre — on leur répond — j'ai dit : sous toutes réserves, je n'ai donc plus aucune responsabilité. — Je veux espérer que MM. A., B., C. et madame A. se tiendraient pour satisfaits; et, que, s'il s'agissait de politique, les procureurs impériaux de la république — c'est ainsi qu'on les appelle dans les départements du Var et des Alpes-Maritimes et très probablement ailleurs,
— ne se montreraient pas plus exigeants.
Voici donc la nouvelle que donne le journal
en question « sous toutes réserves » et que je répète avec encore plus de réserves, s'il est possible.
La publication prochaine d'un manifeste de M. le comte de Paris, déclaration « parallèle à celui de M. le comte de Chambord, » — mais conçue dans un esprit très différent — « sous,
A BAS LES MASQl'KS 1 Gl)
forme de lettre adressée à M.Estancelin ; cette petite comédie a été imaginée par Napoléon III, qui en a donné la première représentation par la fameuse « lettre à Edgard Ney ».
Ne semble-t-il pas voir entrer en scène — un prince de tragédie ; — le col et les bras nus, — la robe blanche, bordée d'une bande de pourpre, — le laticlave — et auprès de lui « le confident » en tunique brune.
Les exemples sont nombreux et aussi absurdes au théâtre que dans la vie politique.
Ce discours secret tenu à haute voix, pour être entendu du public, à un confident qui sait déjà tout ce qu'on va lui dire est une grosse puérilité.
J'aime mieux la franchise d'Aristophane, de Plaute, de Térence — qui mettaient en scène un personnage qui s'adressant directement au public, lui disait :
Aristophane, dans les Acharniens — parle de lui-même en face du public — et se défend: — «Le poète, dit-il, vous apprendra à être heureux, non par des adulations excessives, mais par des avis salutaires. »
Plaute, au début de Y Amphytrion — introduit Mercure, qui parle directement aux spectateurs.
« Je vais vous dire pourquoi je viens: — Juin
piter m'envoie ; la ville que vous voyez est Thèbes — dans cette maison demeure Amphytrion, mari d'Alcmène — et Jupiter est amoureux d'Alcmène. »
Térence, dans YAîidrierme, dans VEunuque, dans YHeautontimorumenoSy — s'adresse au public et fustige ses ennemis et ses rivaux.
Mais revenons au théâtre moderne :
Dans Pompée de Corneille, Ptolémée dit à Photin :
.... Nous venons d'entendre...
Et il lui répète ce qu'ils viennent d'entendre tous les deux.
Dans Théodore, de même, Placide apprend à son ami et confident Cléobule qui le sait aussi bien que lui, que son père est « gouverneur de toute la Syrie ».
Dans Héracllns, Phocus raconte à son gendre et confident Crispe une histoire que sait nécessairement tout l'Orient.
Dans le Britannicus de Racine, Agrippa narre à sa confidente Albine — ce que tout le monde sait au palais et dans Rome.
Dans Bérénice, le roi Antiochus vient explicmer le décor h son confident Arsace.
Ce cabinet \
Des secrets de Titus, est le dépositaire ;
De son appartement cette porte est prochaine, Et cette autre conduit dans celui de la Reine.
Acomat dans Bajazet, — instruit Osmin de tout ce qui se passe.
De même dans Mithridate, Xipharèsk Arbate.
Comme Agamemnon à Arcas dans Iphigénie, etc.
On voit souvent au théâtre, à la promenade, deux jeunes gens assis ou se promenant ensemble, — causer à haute voix — en jetant de temps en temps un œil oblique sur la galerie dont ils espèrent exciter l'admiration.
— Mon cher — j'étais hier à l'Opéra avec la comtesse de **\ Je vous le dis à vous — parce que je connais votre discrétion, mais je ne vous ai pas vu.
— Je n'y étais pas ; — j'ai passé une soirée délicieuse et prolongée chez la plus ravissante femme — mais ne le dites à personne.
— Comment va votre alezan?
— Je l'ai monté hier, — j'ai gagné 200 louis au vicomte, en lui faisant franchir une barrière devant laquelle sa fameuse jument a renâclé.
— Àvez-vous votre voiture ?
— Non ; je suis venu en fiacre comme un bourgeois.
Je voudrais bien que la république changeât quelque chose à n'importe quoi, et que ces petites finesses appliquées aux secrets de polichinelle de la politique fussent abandonnées par les gens sérieux. — Ah ! mais y a-t-il des gens sérieux ?
Les orateurs !
Tenez, voyez jusqu'à quel point de folie peuvent être entraînés des gens qui obtiennent à divers titres la confiance de leurs concitoyens — M. Marc-Dufraisse est député, — il a été préfet. — Eh bien ! voici ce qu'il écrivait — il n'y a pas, je crois, plus de deux ans.
Mettant l'art de la parole — ce qui si souvent n'est qu'un escamotage — au-dessus de la vérité et de la probité — avouant qu'il n'oserait condamner même un traître, s'il jasait agréablement à la tribune ;
Compères et pitres de Guignol et de Mangin, le marchand de crayons.
Je ne m'arrêterai pas à l'argot du palais employé par ce publiciste que le parti a voulu, dans le temps, ériger en écrivain.
« Il est des crimes, dit-il, dont le souverain ne peut octroyer F abolition. — Les lettres qui raccorderaient seraient réputées subreptices — et il est défendu aux juges d'en ordonner Y entérinement. — Manlius Capitolinus, quoiqu'il eût/mpéiré une première fois des lettres de relief, en fut débouté à un second tour de scrutin.
Voici ce qu'il dit de Mirabeau :
« Il exprime d'autant mieux un sentiment qu'il l'éprouve moins.
» Il rend une émotion avec d'autant plus de pathétique qu'il ne la ressent peut-être pas du tout.
» Il parle en termes presque divins de la pureté de son cœur, et l'on sait que, malgré le mauvais témoignage de sa conscience, loin que sa langue s'embarrasse, il n'a pas eu d'efforts à faire pour marquer jusqu'à l'insolence le dédain de la calomnie, garder la contenance de l'honnête homme, l'orgueil de son port de tête, et le maintien majestueux de l'orateur — il a posé le matin devant sa glace : M. le comte de Mirabeau vous répondra. »
Eh ! bien, M. Marc-Dufraisse — qui accepte, en outre, comme prouvées, les accusations de corruption et de vénalité, portées contre Mirabeau — après ces détails qui semblent s'appliquer à un méprisable histrion de talent, et nullement à l'orateur — l'homme de bien dire, vir bonus dicendi peritus — se figure avoir fait un éloge de Mirabeau et vous dit que s'il avait « à juger un orateur dont la parole aura illustré la tribune française, et défendu la liberté (même pour la trahir ensuite), aussi grave que fût l'accusation portée contre lui, il absoudrait ce grand coupable ».
« Quiconque, ajoute-t-il, dénigre l'art de dire a de mauvais desseins contre la liberté de son pays, tout peuple qui bafoue ses tribuns mérite d'être asservi et le sera. »
D'abord il faudrait ne pas accorder « l'art de dire » à des débagouleurs de phrases creuses, traînant partout depuis cent ans — pourvu qu'ils soient de votre parti — c'est-à-dire vos complices pour vous nommer à des places grassement rétribuées.
Mais je veux supposer MM. Pyat, Laurier, Vermesch, Gaillard père, Gambetta, Marc Dufraisse, Duportal, etc., ce qu'ils ne sont pas — c'est-à-dire éloquents — je veux même dire élo-
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quents au suprême degré, — cela ne les empêche pas d'être de faux amis du peuple, de faux républicains, des citoyens dangereux.
Et en supposant que ce fût en termes d'une admirable éloquence, que M. Marc-Dufraisse, à Nice où il était candidat par un monstrueux abus, se fût engagé — comme il Ta fait sans éloquence — à voter pour la paix ;
En supposant que ce fût après une Philippique, une Catilinaire, un magnifique discours enfin, qu'il eût ensuite voté, comme il Ta fait, pour la guerre à outrance — cela ne modifierait en rien mon opinion sur lui — et ne m'empêcherait pas de bafouer ces gaillards qui ont voté pour la guerre à outrance et auraient montré une autre attitude, s'ils n'avaient pas été certains d'avoir la majorité contre eux — ou si on avait exécuté ce que je demandais avant le vote,
A savoir :
Qu'il y eût sur le bureau du président un cahier d'enrôlement pour un régiment d'avantgarde auquel serait réservé l'honneur de marcher le premier à l'ennemi — et sur lequel chacun des membres, avant de voter pour la guerre, eût à inscrire son nom.
J'ai déjà dit comment M. Dufraisse s'était
désintéressé de la question non seulement pour lui-même, mais aussi pour son fils — qui, au lieu d'être en face des Prussiens, remplissait à la préfecture des Alpes-Maritimes des fonctions rétribuées.
Je voudrais qu'on me dît, sur les 107 qui ont voté pour la guerre à outrance, s'il en est sept qui s'étaient battus contre les Prussiens.
« Leur patriotisme, c'est le sang des autres. »
« Je vote donc la démolition de la tribune. »
Un jour, — j'ai appris et compris dans un quart d'heure la géographie de la France, — c'était dans les premières années du règne de Louis-Philippe, — je fus conduit hors de Paris, — je ne sais plus par quelle barrière, — chez un vieux professeur qui avait exécuté un ouvrage très admirable : sur un terrain assez vaste, — un hectare peut-être, — il avait représenté la Frcmce sur une échelle que je ne me rappelle pas.
Tout y était, les villes principales, les montagnes, les fleuves, les rivières, les forêts, les bois de quelque importance. — Tout était repré-
sente en très petit, mais au naturel, — les forêts et les bois par de petits arbustes, — on tournait un robinet, et fleuves et rivières se remplissaient d'eau et suivaient pendant un quart d'heure leur cours réel, — les rivières dans les fleuves, les fleuves vers l'Océan ou la Méditerranée, représentés par des mares d'une dimension proportionnée .
Je sus en un quart d'heure de la géographie et de la topographie de la France, beaucoup plus que je n'en avais appris pendant toutes mes études.
Comme je témoignais à l'auteur mon admiration pour ce travail. — Ah ! monsieur, me dit-il, ce que vous voyez n'est rien, — mais l'argent me manque pour exécuter mon plan tel que je l'ai conçu, — je suis au bout de mes ressources, — que le gouvernement me donne un terrain suffisant et quelques milliers de francs, — et on vera ! — je veux que chaque province présente un échantillon de ses principaux produits agricoles :
On vera, en Normandie, un pommier, du blé, du colza ; dans un bout de prairie des, petites figures de bœufs de chevaux.
Des céréales dans les plaines de la Beauce.
Un olivier, une vigne, un pied de garance.
un figuier, un jasmin, une touffe de violettes, — en Provence, etc., etc.
Dans chaque ville je voudrais représenter son principal monument.
Je voudrais qu'il n'y eût pas un ruisseau, pas un pont, pas un gué oublié.
Le tout exécuté comme, du reste, Test cette ébauche sur une échelle exacte qui donnât aux montagnes leur hauteur, aux fleuves leur largeur, aux forêts leur étendue relative.
Que Ton m'aide à exécuter ce projet, — et ensuite qu'on amène ici une fois par mois les élèves des écoles, des collèges des pensions, — au bout de l'année, ils posséderont tous la géographie et la topographie de la France, comme vous possédez votre chambre.
Toute personne venant de province passer quinze jours à Paris, s'en retournerait avec une connaissance parfaite et ineffaçable de notre pays.
Je racontai dans un journal ce que j'avais vu, — mais alors j'avais auprès des gens du pouvoir, encore moins de crédit, s'il est possible, qu'aujourd'hui ; — d'ailleurs, alors déjà on avait bien d'autres choses à faire, — le pays n'avait qu'une préoccupation :
Une douzaine d'hommes se disputaient le pouvoir et les places, — le reste pariait pour l'un
ou pour l'autre ; — déjà alors on se battait pour les premiers rôles, et la pièce, la vraie pièce ne se jouait pas.
Je ne puis affirmer que le vieux professeur
soit mort de faim, — mais je le suppose, et
môme je le crois.
Mais sou idée serait à ressusciter, à renouveler, à exécuter, — les résultats en seraient certains et d'une utilité incontestable.
Il arrivait bien souvent, qu'en réveillant les souvenirs de la terreur de 1793, on disait : «Mais aujourd'hui ce [serait impossible, on est plus éclairé — on ne se laisserait pas faire — et les chefs ne voudraient pas assumer la responsabilité de pareils forfaits, » etc.
La Commune a détruit cette illusion, — on n'est pas plus instruit ; on a seulement et au contraire meublé sa tête d'un plus grand nombre d'idées fausses ; — toute une population se laisse parfaitement faire par quelques douzaines de brigands, — et, quant aux chefs, les uns commandent le feu sur les otages, et les autres
se tiennent à l'écart sous les orangers d'Espagne.
L'autre jour, — c'était l'anniversaire du jour néfaste où on a mené dans une charrette à l'échafaud Marie- Antoinette, une femme qui a su racheter sa légèreté et des torts dont quelques-uns seulement sont prouvés, par la grandeur avec laquelle elle a soutenu toutes les misères, et par l'héroïsme de sa mort.
Eh bien ! les plus modérés d'entre les journaux ennemis de la République, — se prétendant républicains, — ont gardé le silence sur cet anniversaire rappelé par d'autres, et les plus avancés ont prétendu justifier l'exécution de la « veuve Capet ».
J'emprunte à l' Histoire de la Rose, dans tous les temps et chez tous les peuples, un livre que j'ai commencé, il y a bien longtemps — une lettre peu connue de la reine Marie-Antoinette ; — cette lettre fut écrite, à propos de l'histoire du collier, par la malheureuse reine à sa sœur l'archiduchesse Marie-Christine.
Madame de Lamothe, l'intrigante qui avait conduit l'escroquerie, était condamnée, mais le cardinal de Rohan était absous par le Parlement.
« Je n'ai pas besoin de vous dire, ma chère sœur, quelle est toute mon indignation du ju-
gement que vient de prononcer le Parlement, pour qui la loi du respect est trop lourde. C'est une insulte affreuse, et je suis noyée dans des larmes de désespoir. Quoi! un homme qui a pu avoir l'audace de se prêter à cette sotte et infâme scène du bosquet, qui a supposé qu'il avait eu un rendez-vous de la reine de France, de la femme de son roi ; que la reine avait reçu de lui une rose, et avait souffert qu'il se jetât à ses pieds, ne serait pas, quand il y a un trône, un criminel de lèse-majesté ? Ce serait seulement un homme qui s'est trompé! C'est odieux et révoltant. Plaignezmoi, ma chère sœur; je ne méritais pas cette injure, moi qui ai cherché à faire tant de bien à tout ce qui m'entoure, et qui ne me suis souvenue que j'étais fille de Marie-Thérèse que pour me montrer toujours ce qu'elle m'avait recommandé en m'embrassant à mon départ, Française jusqu'aufond du cœur. Etre sacrifiée à un prêtre parjure, à un intrigant impudique, quelle douleur ! Mais ne croyez pas que je me laisse aller à rien d'indigne de moi : j'ai déclaré que je ne me vengerais qu'en redoublant le bien que j'ai fait. »
C'est à un parti dont aucun des chefs ne pense ou du moins n'oserait dire que l'exécution de Marie-Antoinette fut un crime — qu'une fraction
de la nation veut en ce moment confier les destinées de la pauvre France.
C'est encore un des points sur lequels, si j'avais l'honneur de faire partie de l'Assemblée, j'obligerais les chefs du parti P. R. — de s'expliquer ou de ne pas s'expliquer, ce qui reviendrait absolument au même.
Le pays, dirais-je à la tribune, voit avec une juste inquiétude se diriger vers le pouvoir un parti dont les membres passent pour ne désapprouver ni la terreur de 1793, ni la Commune de 1871. — Nous sommons ce parti ou de lever résolument et honnêtement son drapeau et d'avouer que, pour lui, les scélérats, les incendiaires, les assassins de 93 sont ses ancêtres et ses patrons et ses saints, et que les scélérats, les assassins, les incendiaires, de 1871 sont son armée de réserve ;
Ou bien de flétrir hautement avec nous les forfaits qui ont ensanglanté et déshonoré ces deux phases néfastes de notre histoire. — Nous les avertissons que ne pas répondre sera une réponse suffisante ; et que nous comprendrons que notre devoir sera de les traiter en complices des crimes de la Commune et de ne rien négliger pour préserver notre malheureuse patrie du retour de pareilles destinées.
M. Thiers quand il est au pouvoir badine peu avec les prétendants : — en 1832, on se rappelle qu'il acheta la duchesse de Berri au juif Deutz et qu'il la fit accoucher dans la citadelle de Bla/e ; — mais quand il est hors du pouvoir co qu'il appelle être sur le pavé, c'est-à-dire dans l'opposition, — au pouvoir ou à l'assaut du pouvoir, — il est quelquefois moins sévère ; il ne déteste pas qu'on mêle un peu les cartes.
L'énergie qu'il montre aujourd'hui contre le prince Napoléon semble à tout le monde un peu de luxe, on pourrait lui dire que quoique prince le cousin de l'empereur doit être à la fois soumis
à la loi et protégé par elle. — En république, nous sommes tous égaux.
A moins qu'il n'ait à ce sujet des renseignements ignorés du public et de l'Assemblée de permanence qu'il serait convenable et prudent de ne pas trop tarder à publier.
Quoique dans la dernière séance de ladite commission, il ait àpeu près avoué qu'il destine à cette Assemblée le rôle qu'il imposait dans le temps à son maîtçe Louis-Philippe, — rôle qu'il n'accepte pas pour lui-même — régner et ne pas gouverner, — je voudrais voir de quelle façon il traiterait le Thiers qui prétendrait l'enfermer dans ce cercle tracé par lui-même.
Peut-être aussi se souvient-il.
Par ses écrits, il a entretenu et repeint la légende napoléonienne.
C'est lui qui, en rétablissant sur la colonne de la place Vendôme la statue de l'empereur, — a redoré cette même légende.
C'est lui qui, au moins pour une grande part, a fait nommer le prince Louis à la présidence.
Il pense qu'il a assez fait pour la famille Bonaparte.
Jusqu'à preuve du contraire, — je ne crois pas que le prince Napoléon soit jamais dangereux pour la France ; — certes, pour restaurer
l'empire, il y aurait eu un parti à tirer de sa grande ressemblance avec Napoléon I er , — tandis que son cousin ne le rappelait en rien ; — cependant, il faut dire que cette ressemblance péchait par un point, — ce n'était pas à Bonaparte, général et premier consul, que ressemblait le fils de Jérôme, — c'était à Bonaparte revenant de File d'Elbe, — c'est-à-dire à Bonaparte engraissé et diminué.
Cette ressemblance me rappelle qu'au moment où Louis-Napoléon se faisait successeur de son oncle, lui, que sonpère le roi de Hollande ne reconnaissait pas toujours comme sien ;
Il y avait à Paris deux hommes qui étaient notoirement connus comme fils réels de l'empereur Napoléon :
Le comte Walewski, gentilhomme très distingué et très estimé;
Et un comte Léon, — je ne sais s'il existe encore, — qui s'était fait reconnaître judiciairement comme fils de l'empereur et de la femme d'un diplomate allemand.
En 1831, je le rencontrai un matin au Figaro, chez Nestor Roqueplan, qui était lié avec lui à un certain degré.
Nestor fit appeler le coiffeur Etienne, et lui dit : « Vous allez couper les cheveux à monsieur y
conformément au modèle que je vais vous donner et qui vous appartiendra si vous réussissez.»
Et il mit devant la glace une pièce de cinq francs à l'effigie de l'empereur.
Etienne se mita l'œuvre, et l'opération terminée, la ressemblance était frappante.
Il semble qu'aujourd'hui le destin de la France est de se disputer pour savoir par quels avocats elle doit être gouvernée et mangée.
Voyez les candidats aux sièges vacants dans l'Assemblée : à Alger, mon vieil ami l'avocat Crémieux.
Dans la Gironde, l'avocat Mie ; — je vous avais bien dit que nous ne tarderions pas à le voir candidat, l'avocat Caduc, l'avocat Dupouy.
Dans l'Indre-et-Loire, l'avocat Nioche, et partout comme ceJa.
« On me montra dans le sanctuaire de Notre-.
Dame-del-Pilar, à Sarragosse, un homme employé à allumer les lampes, qui y sont en nombre prodigieux, et Ton me dit qu'on l'y avait vu sept ans, à la porte de cette église, avec une seule jambe ; je l'y vis avec deux. Le doyen, avec tous les chanoines, m'assurèrent que toute la ville l'avait vu comme eux, et que si je voulais encore attendre deux jours, je parlerais à plus de vingt mille hommes du dehors qui l'avaient vu comme ceux de la ville. 11 avait recouvré la jambe, à ce qu'il disait, en se frottant d'huile de ses lampes. L'on célèbre tous les ans
la fête de ce prétendu miracle avec un concours incroyable, — et il est vrai qu'encore à une journée de Sarragosse, je trouvai les grands chemins couverts de gens de toutes- sortes de qualités qui y couraient. »
Quel est, me direz-vous, le réprouvé, le huguenot, le parpaillot qui ose parler de ce ton léger d'un miracle de la senora del Pilar et l'appeler un « prétendu miracle » .
C'est simplement un prêtre, un des hauts dignitaires de l'Église, — un cardinal, — le cardinal de Retz, dans les mémoires duquel je viens de copier littéralement les lignes qui précèdent. — Il n'a pas l'air de quelqu'un qui serait allé à Lourdes ni à la Salette.
J'ai connu, — sans intimité, — le comte de Salvandy, deux fois ministre sous le roi Louis-Philippe, — c'était un esprit libéral sans être républicain ; — nous avons vu et nous voyons souvent le contraire, qui est très laid ; — indépendant au plus haut degré, sa vie politique si on l'écrivait pourrait être divisée en démissions comme d'autres histoires en chapitres, et celle de M e Gambetta en crapauds.
Un peu de prétention et d'afféterie dans sa personne, son malheureux prénom de Narcisse,
— un style emphatique et quelquefois ampoulé
— l'école de Chateaubriand, — furent exploités contre lui par l'opposition et surtout par le petit journalisme du temps, — et se traduisirent pendant ses deux ministères par des sarcasmes quotidiens. — Aussi harcelé que Tétait encore, il y a quelques jours, M. Jules Simon, il ne retrouva un peu de popularité que dans l'intervalle des deux ministères : — il semble, d'un ministre démissionnaire, qu'il aurait déposé en entrant la probité, le talent, l'intelligence au vestiaire, comme on y laisse un manteau, — ou comme dans les anciennes maisons de jeu on vous enlevait votre chapeau, et qu'il retrouve et reprend tout cela en sortant du pouvoir.
Si M. de Salvandy n'a pas eu la fortune comme M. Jules Simon, qui fort heureusement a la démission moins facile, de frapper un coup d'éclat qui laissera une date dans l'histoire, — il a cependant rendu des services à l'instruction publique et s'est montré bienveillant pour les gens de lettres, dont il était fier de faire partie.
J'eus deux ou trois fois l'occasion de causer longuement avec lui, — et j'avais trouvé son esprit très ouvert à ces deux thèses que je soutenais alors dans les journaux et dans mes livres :
La première, qu'on donnait trop de temps à
l'étude des langues mortes et des temps morts, — que je me chargerais quand on voudrait de conduire en trois ans un enfant de quatorze ans. d'une intelligence ordinaire au bout du grec et du latin, — au lieu de le promener dans le grec et le latin pendant huit ou neuf ans, — c'était cette thèse trop hautement soutenue qui m'avait fait sortir de l'Université.
Je soutenais que sur soixante élèves dont se composait à peu près une division, dix à peine suivaient utilement le cours ; que les six derniers élèves de la classe de rhétorique ne seraient très certainement pas les six premiers élèves de la classe de sixième.
La seconde : — que l'Université divisait ridiculement la littérature en deux classes, — les morts et les vivants — n'accordant rien aux seconds, — ne reconnaissant même leur existence de temps en temps que pour les proscrire avec une haine réelle et un dédain affecté.
Qu'il était triste pour les écoliers d'être enfermés avec les morts dans des catacombes et une sorte de nécropole où il était défendu aux vivants de descendre, si ce n'est aux pi on s intolérants qui seuls s'attribuaient le rameau d'or, — qui rend facile la descente aux enfers.
. . . Facilis dcscensus averni . . .
Aureus et foliis et lento vinime ramus, Junoni inferni dictus sacer.
D'être promenés dans une sorte de salon de Curtius souterrain, au milieu des figures de cire inanimées, démontrées à la baguette par des professeurs à peu près empaillés.
Je faisais remarquer le danger d'être élevés sans contre-poids dans l'admiration de vertus dont la pratique, à ne prendre que les trente premières pages de Tite- Live, ferait condamner les pratiquants par la législation moderne, à cent vingt ans de travaux forcés et à six ou huit fois l'échafaud, — ce que je prouvais avec le texte dudit Tite-Live et, en regard, les articles du Code, appelé Code Napoléon.
A cet âge où la vie est si exubérante, être séparés de la vie !
Un des délits les plus graves était pour les écoliers de lire des livres vivants dont ils entendaient parler avec enthousiasme au dehors du collège (il y avait alors de l'enthousiasme pour la littérature et pour les arts).
Je prétendais, en outre, qu'il fallait meubler la tête des enfants, comme on meuble une maison neuve, — d'abord de l'indispensable, — puis du nécessaire, — puis du confort, — puis du luxe, — et je rappelais cet aphorisme d'A-
gésilas, je crois,' sans en être sûr : — « Que faut-il enseigner à l'enfant ? ce qu'il doit faire étant homme. »
Je me permettais ensuite d'attaquer les livres dits classiques, approuvés et protégés par l'Université, — et je lui lisais, sur épreuves, un article qui devait paraître et paraissait le lendemain dans le journal le Co?istitutionnel sous ce titre :
« Quelques-unes des fautes de français enseignées à la jeunesse française y avec privilège exclusif de l'Université y — par MM. Noël et Chapsal. »
Article où je relevais, en effet, une vingtaine de fautes grossières.
— Vous avouerez, monsieur le ministre, lui disais-je — qu'il y a en France, en ce moment, à l'Académie et hors de l'Académie, un certain nombre d'écrivains qui ont plus de titres que ces deux pions inconnus pour fixer les lois de la langue française, et ce privilège si sottement accordé donne à ces deux pions susnommés trente ou quarante mille livres de rentes.
Pourquoi toujours livrer la jeunesse aux morts et aux plus que morts, à ceux qui n'existent pas? Pourquoi ne demandez-vous pas une grammaire française à V. Hugo, par exemple ?
On devrait refaire tous les cinquante ans les livres classiques, — une grammaire bien faite par un homme sachant et ayant l'autorité suffisante à la fois, donnerait un état civil à quelques mots nouveaux, à quelques acceptions nouvelles, .en petit nombre ; et condamnerait les mots barbares et les acceptions fausses qui tendraient à se glisser dans le langage.
Soyez certain que la jeunesse suivrait plus volontiers l'homme de génie ou de talent, qu'elle va applaudir le soir au théâtre, dont les livres font les délices de ses parents et dont elle trouve encore le nom gravé au canif sur les bancs où elle s'assied, — que ces inconnus, dont l'existence est douteuse ou morte, qui lui représentent plutôt un pensum qu'un exemple.
Pourquoi, vous qui êtes bienveillant et sympathique, ne voyez-vous pas plus habituellement encore les écrivains ?
Je n'osai- pas lui dire « les vrais » parce qu'il ne savait pas ou ne voulait pas toujours distinguer la notoriété de la renommée.
Pourquoi ne pas chercher avec eux les livres qui manquent, — ceux qui doivent entraîner dans une voie heureuse et honnête ; ceux qui doivent détourner d'un chemin dangereux et, qui pis est, fangeux, — et ces livres
écrits, réussis, il faut les répandre sur le pays comme une pluie bienfaisante, — il faut les vendre un sou, et les donner pour rien à ceux pour qui le sou est une somme.
Il faut aussi qu'un de ces livres si importants pour le bonheur de la France fasse une modeste fortune à son auteur.
11 ne faut pas que les hommes de talent soient dans l'opposition qui les accueille àbras ouverts, — je ne dis pas seulement dans l'opposition au gouvernement, mais, ce qui est plus grave, dans l'opposition à la vérité, à la morale, au grand et au beau.
— Eh bien ! me dit-il, — faites quelque chose pour essayer.
Quelque temps après — j'avais écrit une brochure de cinquante pages, — sous ce titre : le Livre des cent vérités, — c'était une sorte de catéchisme par demandes et par réponses, — je prenais une à une toutes les idées fausses — en histoire naturelle, en politique, en morale — • et je les réfutais par quelques paroles vives, nettes, claires, entrant dans la mémoire comme des clous minces et pointus.
Et je fis le plan de Clovis Gosselin, — où je démontrais que le maître d'école de campagne n'a pas pour devoir de faire sortir son élève du
village, mais de le rendre heureux, habile, instruit et utile dans le village, — puis le Fort en Thème où je m'eftorçais de montrer où cette éducation absurde conduisait la plupart de ceux auxquels les familles s'épuisent pour la donner ; — plus tard, Eugène Sue demanda à faire la préface de la seconde édition pour y dire que ce n'était qu'après Fort en Thème qu'il avait écrit Léonidas Requin qui fait la même guerre.
Quand le petit livre fut fini, M. de Salvandy n'était plus ministre.
Il est un autre abus insensé, cruel, absurde, criminel même, contre lequel je me suis élevé à plusieurs reprises — avec un peu de succès en apparence, mais sans grand résultat définitif.
Le plan de M. Jules Simon, peut-être un peu trop militaire, selon moi, — mais reconnaissant une éducation physique, doit par cela même détruire cel abus.
Je parle des pensums.
Une punition qui consiste à copier toujours des vers français ou latins pendant la récréation.
Le Récit de Thér amène, pour les maîtres sévères ; la Cigale et la Fourmi, pour les maîtres indulgents. — J'en ai connu un, au collège Bourbon, qui nous donnait en pensum — quinze cents vers d'Ovidre, taduits mot à mot, avec la
quantité marquée sur les mots latins, à écrire entre les deux classes ; c'est-à-dire le travail de trois jours à faire de 10 h. 1/2 à 1 h. 1/2, — outre les devoirs écrits et les leçons à réciter.
Il est vrai que, probablement calmé, il se contentait ensuite d'un poids suffisant de carrés de papier griffonnés, — ce qui avait fait admettre par les élèves — ses ennemis naturels — que ces pensums monstrueux avaient pour cause un trafic secret de vieux papiers.
On n'y a jamais gagné que l'écriture proverbialement illisible des élèves de latin et de grec.
Or, il est évident que le travail de la classe,
— travail immobile, assis, est tout à fait contraire aux instincts de l'enfant ; qu'il a autant bssoin pour le moins d'exercice que de thème,
— que d'un corps débile, rachitique, vous ferez peut-être ui\ latiniste, mais que vous ne ferez pas un homme.
J'ai connu des enfants qui pendant leurs huit années d'étude — n'avaient pas joué, couru, sauté — trois fois par mois.
Je voulais que, sous aucun prétexte, on ne privât les enfants d'exercice, pas plus que de nourriture, — que la punition fût un exercice monotone et ennuyeux, tirer de l'eau à un puits, transporter avec une brouette de la terre ou des
pierres, — fendre du bois, bêcher un carré de jardin, etc., etc., — mais un exercice, mais remuer, mais exercer, assouplir son corps et ses membres,
— tenir en équilibre les nerfs et les muscles. Le mens sana in corpore sano — esprit sain
dans un corps robuste, des anciens était une grande vérité.
On a objecté que beaucoup d'écrivains et d'artistes distingués et surtout très spirituels, étaient débiles, maladifs, nerveux — mais on avait négligé d'observer que — presque toujours
— ils avaient « l'esprit des bossus » c'est-à-dire un esprit malveillant, chagrin, aigre, acre, vindicatif, envieux, pointu, — esprit qui n'était presque jamais doublé d'un caractère.
Que ceux qui, — en très petit nombre, • — n'avaient eu ni jalousie, ni méchanceté, n'avaient fait que des œuvres légères, soufflées, fardées,
— que si l'on comparait les — esprits sains dans un corps sain — à des boulangers pétrissant un pain savoureux et nourrissant, il fallait comparer les meilleurs des autres à des pâtissiers fabricant des gâteaux sucrés, des brioches, des croquignoles, de la pâte feuilletée — et les moins bons à des confiseurs faisant des bonbons colorés, souvent avec des substances toxiques ou du moins malsaines.
Voici quel est le procédé de ces gens-là: et la naïveté des bourgeois.
Un homme de mauvaise mine se présente devant une maison. isolée; — il a F air de cacher des armes sous ses haillons ; — il frappe à la porte — les chiens grondent — toute la famille s'émeut, on demande qui est là ?
— Un voyageur.
— Ah mon Dieu ! il va nous assassiner, — nous voler.
— Que voulez-vous ?
— Un peu de soupe, et une botte de paille pour passer la nuit.
— Comme il ne faut pas se fier aux apparences, dit la femme — on le ferait pendre sur sa mauvaise mine — et il ne demande que de la soupe et un abri. — Entrez, mon brave homme.
Et le mari ouvre la porte : — Allons, Satan, taisez-vous — Cybèle à la niche.
— Entrez, mon ami — et asseyez- vous là.
Les chiens obéissent, mais de mauvaise grâce,
et continuent à grogner.
La soupe mangée,
L'étranger : — Vous ajouterez bien un verre de vin ?
Le maître : — Comment donc, à votre santé.
L'étranger : — A la vôtre et à celle de madame ; prend-on du café ici ?
La femme : — Pas tous les jours, — mais on en prendra aujourd'hui.
(A part) : Ce brave homme, quelle peur il m'avait faite !
L'étranger : — Je ne l'aime que très sucré.
La femme : — Il sera très sucré.
L'étranger: — Et avec de l'eau-de-vie.
Le maître: — Nous entamerons une bouteille de derrière les fagots.
(A part) : — L'honnête homme qui ne nous assassine pas !
L'étranger : — Maintenant, on va se coucher.
Le maître : — Voici de bonne paille fraîche dans l'écurie.
L'étranger: — Je suis bien fatigué ; j'aimerais mieux un lit.
La femme : — C'est que nous n'en avons que deux — le mien et celui de mon mari.
L'étranger : — C'est assez d'un — l'homme et la femme doivent dormir ensemble — en cas* de malheur je serai parrain et donnerai les dragées.
Le mari (bas à sa femme). — Après ça, il aurait pu nous assassiner.
On se couche et l'homme et la femme s'endorment tout de suite... ou plus tard.
La femme disant : — Quelle peur nous avions !
Le mari : — Quelle peur tu avais, car j'ai bien vu tout de suite que c'était un brave homme.
Le lendemain matin, l'étranger, demande du café au lait — des tartines rôties et du beurre — bien frais surtout.
Un petit verre de schnik ; — suivi de deux autres, — puis il remplit sa gourde.
Une bonne miche de pain dans sa besace ; — avec gros comme rien du tout de viande.
Allons, bon voyage.
Il s'en va — et revient le soir.
S'il n'avait pas commencé par faire peur —
on lui aurait donné peut-être un sou, peut-être un morceau de pain.
Mais la terreur qu'il a inspirée lui donne droit à tout ce qui n'est pas ce qu'on a redouté : — qu'il ne nous assassine pas !
Ce qui ne l'empêchera peut-être pas, une nuit, de vous couper le cou.
J'ai connu un homme qui avait trouvé un moyen de faire faire une forte corvée à un ami ;
— j'entends un ami comme on en a beaucoup ;
— je ne parle pas d'un ami... comme on n'en a pas.
Il arrivait le matin.
— Peste comme vous êtes matinal ; — disait l'ami à demi réveillé.
— Je suis fâché de vous déranger ; — mais la nécessité une tuile...
Par son air, son attitude, son langage, il ne négligeait rien pour faire croire à l'ami qu'il venait lui emprunter de l'argent.
L'autre réveillé tout à fait par la peur — exécutait une parade.
— Oh ! tout le monde a ses soucis ; — j'ai un fermier qui ne me paye pas.
— Mais vos locataires de la ville vous ont payé, le terme étant échu il y a huit jours ; — je me suis dit : — Il y a de la ressource quand
on a des amis, et moi j'en ai un ; — n'est-ce pas, mon bon, que vous êtes mon ami ?
— Certainement.
— Toujours prêt à me le prouver.
— Oui.
— Et à m'obliger en un besoin.
— Dans les choses possibles, car vous savez, la plus jolie fille du monde...
— On se contente de ce qu'elle a, surtout si elle est très jolie....
— Vous savez, il y a des moments...
Quand il a trompé toutes les parades ; —
quand l'ami est en échec ; — et qu'il ne faut plus qu'un coup pour le faire mat, quand il ne voit plus comment il feraitpourrefuser le prêt d'argent.
L'autre alors lui explique la corvée qu'il lui avait destinée, et quelque ennuyeuse, répugnante, compromettante, dangereuse même qu'elle soit, notre homme soulagé s'en acquitte avec plaisir ; — et reconnaissance.
La république rouge, M e Gambetta en tête ou en queue, il est plus volontiers en queue, va s'emparer du pouvoir, nous guillotiner, nous fusiller, nous ruiner, dit le bourgeois.
— Mais non, dit M e Gambetta, je me contenterai des places, de bons appointements, de quelques menus honneurs.
Ah ! le brave homme, le grand homme, l'illustre homme é ! mais entrez donc, mais asseyezvous.
Il recommande à ses hommes la modération, c'est-à-dire à sa troupe d'ôter ses souliers à clous pour ne pas faire du bruit en marchant ;
A ses matelots, d'envelopper les rames pour qu'on n'entende pas le corsaire entrer dans le port.
Ah ! qu'il est aimable, il a peur de nous réveiller.
Mais voilà que le chef, ayant un peu bu, laisse tomber un pistolet qui part.
C'est ce qui vient d'arriver.
peuple, cher petit peuple, S^u-axiStov, tu es né pour servir de public et de compère à tous les charlatans, à tous les escamoteurs, à tous les marchands d'orviétan, de crayons, dechaînesde sûreté et de lorgnettes, à tous les dentistes en plein air.
Je disais l'autre jour :
Le salut aujourd'hui est de contenir la génération actuelle et délever celle qui la suit.
M. Jules Simon vient d'accomplir en partie la seconde moitié de ce vœu.
Le plan de l'éducation universitaire avait été conçu pour une éducation exceptionnelle —
•éducation destinée à ceux qui se proposaient •d'être prêtres, magistrats, avocats, médecins et littérateurs.
En ce temps-là c'était une minime partie de la population — et la Bible, les lois, les préceptes de médecine, les grands exemples littéraires étaient écrits en latin ou en grec — mais, depuis, les bourgeois ayant renversé les donjons et vaincu l'aristocratie — ayant non pas détruit, mais conquis les abus et les privilèges, se sont affublés des dépouilles des vaincus et ont prétendu avoir les mêmes loges à l'Opéra et les mêmes chaises à l'église — en même temps, ils ont voulu donner à leurs enfants la plus belle, la plus chère, la plus inutile éducation ; — car les modernes avaient exprimé l'antiquité : tout le grec et tout le latin étaient traduits ; les textes étaient devenus un intérêt de curiosité et d'étude seulement pour les littérateurs de profession, et, pour quelques-uns d'entre eux, un champ où on pouvait glaner quelques rares épis oubliés par plusieurs générations de moissonneurs.
Néanmoins on continua à faire consister l'éducation de tout un pays dans « Fétude des deux seules langues qui ne se parlent pas » ;de là trop de médecins, trop d'écrivains — trop
surtout de fruits secs, et d'hommes qui ayant épuisé les ressources de leur famille pour une éducation qui ne conduit qu'à ces professions encombrées, se trouvent sur le pavé, n'attendent la vie et la satisfaction de leurs besoins surexcités que des troubles et des révolutions.
Certes les inconvénients, disons mieux, les désastres de cette éducation avaient frappé les eàprits quelque peu justes et ils s'étaient efforcés de les mettre en lumière. — Pour ma part, dans les anciennes Guêpes — passim — dans deux romans, Clovis Gosse lin — et Un homme fort en Même, j'avais] déclaré une guerre sans pitié à cette absurdité.
Il est un aphorisme d'un ancien :
« Que doit-on enseigner à l'enfant ? — ce qu'il aura à faire étant homme. »
Grâce à une éducation contraire à ce principe — le latin et le grec absorbaient tout le temps et toute l'intelligence de la jeunesse, — de ceux surtout qui réussissaient le mieux dans cette étude. — Saint Augustin disait d'études analogues : — « Comme je réussissais dans ces choses creuses et inutiles, on m'avait déclaré un enfant de grande espérance. »
Pour mon compte — et c'est toujours sur soi-même qu'il faut étudier les autres, comme
les médecins étudient et apprennent le vivant sur le cadavre plus patient, — j'ai été un assez notable lauréat, pendant mes études au collège — certes j'aidû, je dois encore de grands plaisirs et de grandes ressources au latin et au grec — mais parce que je suis écrivain — et précisément parce que j'étais un peu « cueilleur de palmes universitaires », on me parquait strictement dans le latin et le grec.
Et je dois dire que le peu que je sais d'histoire, — le beaucoup moins que peu que je sais de géographie, — ce que je possède d'histoire naturelle et de deux ou trois autres sciences, je l'ai appris en dehors du collège et après le collège ; — quant aux exercices physiques, — à l'équitation, où j'ai acquis quelque solidité sans être jamais un grand écuyer, comme mon ami Gatayes — aux diverses escrimes, l'épée, le pistolet, le bâton, la lutte, la boxe, le chausson, etc., où j'ai mieux réussi, — à la natation où j'ai eu une certaine renommée, etc., je n'ai pu me livrer qu'en cachette, en faisant l'école buissonnière — et dans une situation réputée criminelle qui m'a attiré de fréquentes punitions.
Cette éducation faisait, répétons-le, trop d'avocats, trop de journalistes, trop de révolutionnaires — et pas assez d'hommes.
M. Jules Simon — vient de l'attaquer assez résolument — et de rendre un immense service à la France de l'avenir. Mais avec le système des coalitions, M. Simon ne sera plus ministre dans quelques mois et son successeur renversera tout ce qu'il a fait.
Du temps des guerres de religion, les catholiques avaient imaginé une sorte de monogramme pour désigner abréviativement les calvinistes, les huguenots — R. P. R. — Religion Prétendue Réformée. — J'imiterai cet exemple — et désignerai le parti qui se dit exclusivement républicain et dont il faut parler souvent — le * parti dont les actes sont si peu républicains et dont l'existence est le plus grand, peut-être, en ce moment, le seul obstacle à rétablissement de la république — par le même monogramme, très légèrement modifié : P. P. R. — Parti Prétendu Républicain.
Le plus grand tort, le plus grand chagrin qu'on puisse faire à ce parti, P. P. R. — ce serait que la France tout entière se déclarât républicaine — c'est aussi laplusgrandepeur de ceux qui le composent.
Ils voudraient être seuls républicains — comme aux colonies, un petit nombre de blancs au milieu des nègres — comme aux Indes les Brahmines, c'est-à-dire une caste s'arrogeant la suprématie, les places, les dignités, les honneurs et l'argent.
Déjà, en 1848, je reprochais à M e Ledru-Rollin et à ses amis d'entendre la république comme les femmes qui ne se croient bien faites que lorsque leur corset les serre douloureusement ; — ils voulaient que la France fût républicaine malgré elle ; c'est-à-dire se soumît au parti républicain, et qu'une caste, une coterie succédât à une dynastie,
Comme aux Mérovingiens succédèrent les Carlovingiens et successivement les Capétiens, les Valois et les Bourbons.
Mais du jour où la France est républicaine, c'est-à-dire accepte et adopte
Le gouvernement des meilleurs choisis par tous
Il arrive au P. P. R. — ce qui arriverait à
Henri V et aux d'Orléans, de se perdre, confondusdans la foule, et de n'en pouvoir être tirés que par de grands talents et de grands services.
C'est ce que ne veut pas le P. P. R.
Deux comparaisons :
Lorsque après avoir été pendant des siècles l'objet d'une répugnance peut-être exagérée, les cheveux rouges aimés du Titien — devinrent à la mode, il y a quelques années, les courtisanes jusque-là peu cotées, qui à leur grand chagrin avaient reçu de la nature cette crinière orange ou capucine, se dirent : le jour de la justice et du bon goût est enfin venu — notre fortune est faite — nous sommes une dizaine à tignasse rouge, — on va se disputer à des prix fous le droit de passer des doigts amoureux dans leurs ondes de feu ; — il n'y a plus besoin d'être les plus belles, les plus jolies, les mieux faites, — il suffit d'être rousses.
Tout d'abord leur nombre s'accrut de celles qui avaient été retenues dans une vertu relative, précisément à cause de ces cheveux rutilants qui leur paraissaient, la mode n'en étant pas venue, un obstacle à l'exploitation avantageuse de leurs charmes.
Mais bientôt Fart vint au secours de la Vénus vénale, — et un mois après que la mode se fut
tout à fait déclarée, toutes ces demoiselles avaient les cheveux rouges, — en toutes nuances ; — jaunes, orange, capucine, feu, écarlate, amaranthe, etc.
Caustica Teutonicos accendit spuma eapillos
(Martial.)
« Ces cosmétiques allumant les cheveux leur donnent la couleur des cheveux Teutons. »
Et les vraies rouges ne furent plus que comme tout le monde.
Et les hommages et l'argent revinrent aux plus belles, aux plus jolies, aux mieux faites.
C'est ainsi que les membres du parti P. P. R. y — si la France subit la république et se la laisse imposer, — n'ont besoin, pour être les maîtres, que d'appartenir à ce parti, comme disait une chanson du temps delà Ligue :
Si parfait ligueur tu veux être, De serviteur tu seras maître.
Mais si la France se fait républicaine, ils se confondent, se perdent dans la foule, — il ne leur suffira plus d'être rouge, capucine, orange ou écarlate, — il faudra montrer des talents, du dévouement à la patrie, des capacités, de l'énergie, du savoir ; — enfin, être :
Les meilleurs choisis par tous,
Ce qui est plus difficile que de réciter trois douzaines de phrases en buvant l'absinthe.
Oijjloi xxxoSaïuuov, <oç a7toXa>Xa SeiXatoç xat Tptaxaxo- 8ai(£Q>v, xai TtevTaxiç, y<x\ 8u)8sxaxiç, xat u.opiaxtç, iov, tov.
Hélas ! je suis perdu, trois fois malheureux, quatre fois, cinq fois, douze fois, dix mille fois malheureux.
(Aristophane.)
Certes, je ne conseille à personne de se déguiser en républicain.
« Si tu es pour le vert ou pour le bleu, ne prends pas la couleur rouge, tu aurais l'air d'un transfuge. »
Si veneto prasinove faves, quid coccina sumis
Ne fias ista transfuga sorte vide. (Martial)
Mais voyez bien la situation de la France, — supposez une royauté quelconque établie,
Henri V, — Louis-Philippe II, — NapoléonlV, V ou VI, —Adolphe I" ;
A l'instant même, les autres partis monarchiques d'une part,
Et toutes les nuances du parti républicain se ressoudant pour un temps ; — car, si nous manquons de quelque chose, ça n'est pas de recolleurs de mensonges
ÇuyxoXX-rjT7)ç ^su8(ov ;
Et alors, — tous les vingt ans, — tous les ans peut-être, ou toutes les semaines, — vous aurez une révolution, une anarchie, — fomentée par ceux qui, n'ayant pu faire « sauter la coupe» ont perdu l'espérance de gagner avec des cartes neuves ou honnêtes, — disent qu'il y a mal donn et qu'il faut remêler les cartes.
Il faut le reconnaître, comme le disait une autre chanson de la ligue :
Le printemps commence, Les Rois sont passés.
Que les partisans sérieux de la monarchie ramassent soigneusement tout ce qu'ils trouvent de bon dans cette institution, de bon, non pour eux-mêmes, mais pour le pays, — tout cela peut entrer dans une république qui ne serait pas l'œuvre et la chose d'un parti.
Pour les monarchistes, — ils n'ont à renoncer qu'au monarque, — et sans parti pris d'avance, pensez-y un moment sérieusement, — et voyez si je me trompe, en disant :
Le Monarque, c'est la partie faible et dangereuse de la Monarchie.
grand Dieu ! — tu avais traité la France en enfant gâté.
Tu lui avais prodigué les vraies richesses, — un sol fertile, un climat tempéré, — de nombreux cours d'eau, enrichissant leurs rives, — des côtes qui auraient fait inventer la marine et le commerce — des habitants intelligents et braves, se plaçant presque sans travail, toujours aux premiers rangs dans la guerre, dans les arts, dans les lettres, — ayant le sentiment inné du beau, de l'élégance, de la distinction.
Mais, hélas ! à ce peuple si richement, si parternellement doté, qu'on eût cru que, comme les papes, tu appelais la France ta fille aînée»
Tu as refusé deux seuls dons, — deux seuls, il est vrai, mais dont l'absence trop souvent annule ou corrompt tous les autres :
La mémoire et le bon sens.
Grâce à ce défaut de mémoire, il retombe toujours dans les mêmes trous et dans les mêmes pièges.
Il me rappelle ces jolies mésanges, qui viennent l'hiver égayer de leur riche plumage, de leur sautillement et de leur ramage querelleur, qu on traduirait en harmonie imitativo par chuchotement, — nos vergers dépouillés — en se pendant par les pattes aux branches nues, et balançant leurs tètes noires ou bleues renversées.
Dans mon enfance, j'en prenais avec des trébuchets et je les relâchais ensuite ; — le plus souvent après leur avoir attaché un petit ruban bleu ou rose à la patte, pour reconnaître mes oiseaux ; — eh bien ! j'ai souvent repris le même huit et dix fois — avec la même graine de chènevisjdans le même trébuche t.
Les vacances d'Adolphe. — Le président s'amuse.
J'écrivais il y a plus d'un an 1 :
« Un grand défaut du caractère français, c'est de ne savoir ni admirer, ni mépriser.
» Le peuple français ne contracte jamais un mariage de raison, ni un mariage d'amour, il n'aime que les « passades ».
» Défions-nous de notre propension à l'engouement qui finit toujours par le dénigrement et l'ostracisme : le rôle de M. Thiers est très
i. Plw> ça change, plus c'est la même chose (page 6J).
beau. — Quoique personne plus que lui n'ait donné des gages d'opinions et de sentiments antirépublicains, je le crois de bonne foi, — il peut penser que l'établissement delà république couronnerait noblement sa longue carrière, — il est d'ailleurs facile d'aimer une république dont on est le président.
» Eh bien ! je suis convaincu qu'il y a des gens qui se disent : S'il arrive à fonder la république, nous le récompenserons en le faisant Roi.
» Sauf à demander un peu plus tard qu'on le pende. »
Je ne m'étais pas assez trompé :
Aujourd'hui M. Thiers, d'abord Roi d'un interrègne, a eu de l'avancement, — il est Roi de la république.
Reaucoup de gens n'acceptent la république que parce qu'ils pensent que c'est une nouvelle façon à la mode de prononcer monarchie, — ce que ne pouvaitfaire Napoléon III qui disait ripiplique — et y avait renoncé.
Tandis qu'il faudrait, au contraire, bien comprendre ceci, qui paraît simple et net au premier abord, — mais qui aime le simple et le net ?
« Une république doit être une république, — un président doit être un président, — et n'être qu'un président, »
Je ne m'étais pas assez trompé non plus lorsque, m'adressant au gouvernement alors à Bordeaux, j'écrivais ;
« Disons le gros mot: de quoi avez- vous peur?
» Vous avez peur d'une émeute qui envahirait et violenterait l'Assemblée ; — j'aurais bien plus peur d'une émeute qui prendrait votre place laissée vacante, et s'installerait sur vos sièges, et s'intitulerait : gouvernement de paris.
«Tandis que vous seriez le gouvernement de Bordeaux ou de Versailles.
» Un gouvernement de province ou de banlieue. »
Je ne me trompe pas non plus quand je répète sur tous les tons : — en république, comme en gouvernement constitutionnel, l'Assemblée des représentants doit être permanente, — ne prendre que des congés individuels, — se recruter par fractions.
« Ni un roi constitutionnel, ni un président de république ne doivent avoir dans toute leur vie cinq minutes où ils puissent user sans contrôle d'un pouvoir arbitraire. »
Mais aujourd'hui certaines gens seraient portées à dire :
Art. 1". — Désormais la monarchie s'appellera république.
Art. 2. — Roi se prononcera président.
Et dans les écoles primaires, on fera épeler M — — pré — n — A — r — si — q — u — E — dent — PRÉSIDENT.
M. Thiers a ses Dangeau ; — il n'est pas un des actes les plus insignifiants, les plus intimes de sa vie qui ne soit épié, raconté, commenté, jusqu'à l'indécence.
En ce moment le président s'amuse.
Il joue à son jeu favori.
Il joue au « petit caporal » .
Je rêvais cette nuit que Ingres exécutait sur son violon, — sa marotte et sa toquade à lui, — ce grand peinlre, — le fameux r air de la Mère Michel qui a perdu son chat, — et qu'il répétait obstinément ce passage :
Avec un pistolet de paille Et un sabre de bois.
Et je me réveillai comme je lui expliquais que c'est avec de vrais canons que le président s'amuse àTrouville. — « Des canons pour vrai ; » les enfants d'aujourd'hui ne se contentent plus des joujous qui faisaient autrefois nos délices. — M. Thiers avait pensé au képi, — mais Hugo l'a un peu gâté.
Pereant qui ante nos nostra fecerunt.
« Tout prit un aspect belliqueux, » dit un des familiers subalternes de M. Thiers dans ses mémoires, tome iv, page 203, en parlant du ministère de 1840 ».
. « M. Thiers, dit Véron, devint de fait le ministre de la guerre, il créa des régiments, — inventa des uniformes, etc. »
Et les Guêpes à la même époque disaient :
« Voici M. Thiers au ministère — les petits soldats de plomb vont être hors de prix. »
« Mais pendant que le président s'amuse » — les soi-disant républicains, eux, ne s'amusent pas — et vont employer leurs vacances à un double travail.
La campagne qu'ils entreprennent a deux buts:
Provoquer, hâter, amener la dissolution de l'Assemblée.
Verser à grands flots l'absinthe de leur éloquence sophistiquée et malsaine aux électeurs ; — piper les dés, biseauter les cartes.
Le président et l'Assemblée essayeront de maintenir l'Assemblée actuelle le plus longtemps possible.
Les pouvoirs du président devant durer aussi longtemps que l'Assemblée; l'Assemblée devant seule elle-même décider de l'expiration de ses pouvoirs.
Cependant il faudra y venir.
Eh bien ! — c'était tout de suite après l'élection, c'était hier; — c'est au moins aujourd'hui faute d'hier qu'il faudrait s'occuper d'une question qui, s'il reste du bon sens en France, — devrait primer toutes les autres questions.
C'est la réforme électorale.
Il est impossible de se résigner aux hasards, aux entraînements, aux folies déchaînées du suffrage universel direct par scrutin de liste ; — qui nous a donné la présidence de Louis Bonaparte ; — qui a absous et glorifié le crime du 2 décembre ; — qui a voté, approuvé, toutes les sottises, toutes les insanités, qu'on lui a soumises, — auquel nous devons l'empire et la guerre contre la Prusse ; — qui a envoyé ensuite à l'Assemblée nationale — une majorité monarchique.
Qui demain — nous donnera une majorité et peut-être plus qu'une majorité — rouge et communiste.
Il est impossible qu'une grande nation se laisse ainsi jouer à un jeu de hasard ; — surtout quand elle sait les dés pipés, les cartes biseautées; — quand elle a pris le préfet Cotte et d'autres la main dans le sac.
Si vous vous confiez au hasard — vous pas-
serez par l'anarchie et la terreur — pour revenir peut-être à l'empire — peut-être au démembrement de la France — et je l'ai déjà dit :
« S'il nous est réservé de traverser encore une fois la république et la liberté ; — nous serons surtout aux yeux des contemporains et de l'histoire, un peuple de gamins ; — il faudra reconnaître que nous ne sommes pas et n'avons jamais été des « esclaves aspirant à briser leurs fers, ' » Mais des domestiques capricieux aimant à changer de maître.»
Si j'avais l'honneur d'être le moins du monde — un homme politique en ce moment, — non pas seulement un des soi-disant patriotes et un des soi-faisant dictateurs ou ministres, — mais encore le moindre préfet, le moindre maire de village, le moindre conseiller municipal, le moindre garde champêtre, il me semble que je vivrais dans des anxiétés et des transes inexprimables.
La Chambre est en vacances, — le président de la République est en vacances, — les ministres se reposent, — le grand monde, le high
life, comme on dit aujourd'hui en français, est ou à la mer ou aux eaux.
x Les journaux ont à remplir deux colonnes consacrées d'ordinaire au compte rendu des séances de l'Assemblée nationale.
Plus, une colonne de petits faits, cancans, potins, racontars, disettes et ramages, sur les députés.
Plus, trois bons quarts de colonne, peut-être une colonne consacrée quotidiennement h une tartine, — où le rédacteur en chef, un premier sujet, ou un acteur en représentation étale, paraphrase, étend, délaie, une idée ou un quart d'idée, ou, au besoin, une fraction plus minime,
— dont le sujet a coutume d'être fourni par la séance précédente de l'Assemblée nationale.
C'est ce qu'on appelle en argot de journal : le premier Paris, le premier Versailles, ce qu'on appellerait le premier Saint-Raphaël, si nous étions dotés d'un journal, — mais nous n'en sommes pas dotés.
C'est au sujet de ce « premier Paris » que Châtelain, un rédacteur célèbre du Courrier français, sous la Restauration, dit en mourant :
— Je meurs non sans gloire ; — j'ai fait pendant vingt années consécutives, tous les jours, le même article avec le même succès.
Eh bien ! — si nous comptons exactement, il y a donc chez chaque journal en ce moment; — quatre gueules béantes qu'il faut remplir chaque jour en ces temps de famine, — une de plus que n'en avait Cerbère, — les reporters partent le matin, qui avec son panier sous le bras, — qui avec son carnier et son fusil, — qui avec sa ligne et ses asticots, — qui avec son filet à papillons et sa boîte de fer- blanc meublée de bouchons et d'épingles, — plusieurs reviennent bredouille, — d'autres apportent des bribes insuffisantes et presque dérisoires pour la voracité du monstre.
On le triche bien un peu sur la qualité des mets, quant à la quantité, il n'y a pas moyen de le tromper.
« Un grand défaut des journaux quotidiens, disait l'ex-préfet Romieu du temps qu'il était journaliste et homme d'esprit, c'est qu'il faut les faire tous les jours. »
En ces jours de disette tout est de bonne prise, tout est exposé à être déclaré gibier, — quand les moineaux juchés sur les toits, les pinsons perchés sur les arbres de la route, les mésanges cherchant à travers les buissons les baies de corail de l'aubépine, aperçoivent de loin un chasseur revenant avec un de ces carniers plats
et vides que disent être si lourds ceux qui ont passé par cette épreuve : — moineaux, pinsons, mésanges, savent qu'en l'absence de la grosse bête et de tout autre gibier, ils peuvent devenir l'objet de la convoitise du malheureux et s'enfuient à tire-d'aile.
Donc, — les reporters sont en campagne : — tel minime fonctionnaire que son humilité rend d'ordinaire inviolable ; tel bourgeois inoffensif qui ne tient que de très loin à la finance, — tel commis en nouveauté, endimanché, qui ne sait pas faire partie du high life quand il est à pied, et du sport s'il a loué un cheval au manège, — telle actrice de neuvième rang connue seulement de son régisseur, sont exposés à devenir la proie des reporters d'abord, et ensuite du monstre aux quatre gueules affamées.
Qu'un ministre, qu'un député s'attarde à Paris, ou vienne y faire des commissions pour sa femme, il est perdu.
11 a passé par la rue Vivienne, — pourquoi?
Où allait-il? D'où venait-il ?
Il avait un chapeau neuf, se serait-il laissé corrompre ?
Ses bottes étaient mal cirées. — Où avait-il passé la nuit ?
Il a salué M no ***. — Est-ce un exemple à donner à ses électeurs ?
11 allait vite, — il allait doucement, — il a déjeûné à tel endroit et mangé du melon.
C'est ce qui a fait le malheur du pauvre ministre Jules Simon — et de son discours à la distribution des prix du Conservatoire.
M. Simon n'est pas si méchant qu'il en a eu l'air — et je ne lui suppose aucune mauvaise intention ; — mais les quatre colonnes des journaux ont faim, — les quatre gueules de Cerbère demandent leur pâture ; — on avait du Jules Simon, — onleuraservidu Jules Simon ; — au naturel, bouilli, frit, grillé, — sauce aux câpres — au beure d'anchoix — en hachis — en fricassée ; — si bien que le monstre en est saturé, gavé, indigéré et qu il crie : Je ne veux plus du Jules Simon, c'estdu pâté d'anguilles; — donnez-moi plutôt des fausses nouvelles et des démentis ; parlez-moi encore un peu de Livingstone et de Plantamour — parlez-moi d'Adolphe.
En effet — examinons le cas de M. le ministre des cultes et de l'instruction publique et des beaux-arts : — Jules Simon est écrivain de talent ; c'est ce qui l'a perdu.
Il vous est arrivé, sans aucun doute, quelquefois de chercher quelqu'un dans Paris,
A BAS LES MASQUES 23i
Quand on est loin — ou quand on n'a pas besoin de l'adresse immédiatement, on se satisfait aisément sur l'exactitude et on se passe des détails ; — j'ai la rue — pas le numéro ; — mais c'est égal — je trouverai bien ; — si vous étiez à l'étranger vous vous croiriez suffisamment renseigné de savoir que c'est au faubourg Saint- Germain ou dans le quartier Montmartre.
Et il m'est souvent arrivé à moi qui ai eu le bonheur de passer à peu.près toute ma vie aux champs, qu'on me disait: « Ètes-vous jamais allé à Paris, monsieur? — Oui, monsieur, j'y ai même demeuré. — Alors vous connaissez M. Anastase Rifolard — eh bien ! c'est mon cousin. »
Et quand, pressé de questions auxquelles il m'était impossible de répondre, j'avouais que je ne connaissais pas M. Anastase Rifolard, — on disait d'un air soupçonneux : « C'est drôle tout de même, que ayant demeuré, soi-disant, à Paris, vous ne connaissiez pas M. Anastase Rifolard. » — Et mon interlocuteur me quittait persuadé, sans me le dire tout à fait, que j'étais un vaniteux qui se vantait indûment d'avoir demeuré à Paris.
Il vous est donc arrivé comme à moi de chercher quelqu'un dans Paris — et de demander de porte en porte. ,
La dernière fois que ça m'est arrivé — c'est à une de mes dernières apparitions à Paris, — il y a longtemps — je me mis à la recherche de mon vieil ami Alexandre Dumas : — je savais le quartier, mais Dumas n'était pas de ces gens qui habitent une rue, ni un quartier, ni une ville incognito ; — son talent, sa renommée, son nom, sa personne, ses habitudes, tout me rendait certain d'obtenir immédiatement des renseignements ; — cependant je fus trompé dans mon attente. — Dumas peut-être ne demeurait pas depuis longtemps dans ce quartier — et il était déjà malade et ne sortait guère ; toujours est-il que je demandais de porte en porte sans aucun succès ; — entre autres à une portière qui me dit :
— M. Alexandre Dumas ? nous n'avons pas ça ici.
— Mais vous savez sans doute s'il demeure dans une maison voisine — dans la rue .
— Qu'est-ce qu'il fait.
Je fus stupéfait de cette question ; — en effet, dans la rue d'Alexandre Dumas, d'un des maîtres de la littérature contemporaine, à quatre maisons de sa demeure — cela je ne le sus que le lendemain, — une personnalité aussi bruyante, aussi éclatante que celle de Dumas ; un homme
dont la renommée avait pendant quarante ans répété le nom sous tant de formes ; qui avait enchanté, attendri, égayé deux ou trois générations, dans toutes les classes de la société ; on me demandait ce que faisait Alexandre Dumas ! Dans mon étonnement, mêlé de mauvaise humeur, il me revint, je ne sais comment, une charge d'atelier et je répondis froidement à la portière :
— Il est fabricant de perruques d'osier pour les chevaux de l'empereur.
Elle avait Tétonnement plus paresseux que moi — elle ne manifesta aucune surprise — loin de là ; — ces mots — fabricant — empereur, lui inspirèrent un certain respect, — et elle me répondit avec déférence : — Monsieur, connais pas, j'en suis fâchée.
Or, dans cette situation, où vous vous êtes trouvé comme moi, il vous est arrivé également de vous surprendre à vouloir varier dans la forme votre demande aux portiers que vous aviez à questionner, — de modifier plus ou moins votre phrase — sans penser que cette phrase était nouvelle pour chaque concierge auquel vous l'adressiez.
Et bien ! M. J. Simon ! ^- comme littérateur, ne s'est pas contenté défaire le discours officiel,
banal et poncif du « ministre présidant la séance de distribution des prix du Conservatoire de musique » placé sous le n° 176 des discours de ministres.
Il a voulu dire quelque chose qui n'eût pas encore été dit ; — .il a cherché son petit paradoxe — affaire de littérature un peu légère peut-être — mais pas autre chose ; — l'éloge d'Auber, ça n'aurait fait aucun effet — M. Simon a voulu faire un discours « à sensation », il y a eu sensation.
J'ai raconté ailleurs l'histoire de « l'immense pianiste » Léopold de Meyer — d'un prince allemand ; — je crois bien me rappeler que c'était le roi de Prusse, je la redirai maintenant ici à cause de M. Jules Simon — parce que d'après les théories émises par lui, M. Léopold de Meyer doit être son pianiste de prédilection — un homme qui se donne du mal celui-là.
M. de Meyer — a pour spécialité les tours de force, la rapidité vertigineuse et une foule d'autres qualités qui n'appartiennent que très indirectement k la musique. — Il s'agite, il frappe, il rosse le piano ; — il semble vouloir le briser et y arrive quelquefois. — On pense bien que des exercices aussi violents ne s'exécutent pas sans que notre homme, qui est replet, soit tout en eau.
Il venait de jouer devant le potentat en question, celui-ci lui fit signe d'approcher, et lui dit :
— Monsieur de Meyer, j'ai entendu le vieux Gossec. — M. de Meyer s'incline en s'essuyantle front. — J'ai entendu Kalkbrenner. — M. de Meyer s'incline encore en continuant à s'éponger. — J'ai entendu Chopin, Emile Prudent, Jacques et Henry Herz, Henri Karr, Thalberg. — Même jeu de M. de Meyer. — J'ai entendu Frantz Listz. — M. de Meyer, s'incline jusqu'à terre et laisse tomber son mouchoir. — Eh bien ! M. de Meyer, je le dis, parce que c'est la vérité, — aucun, sans exception — ne suait autant que vous.
De la brochure de A. Dumas — et de celle de M. d'Ideville — et de celle de M. de Girardin, — je n'ai lu, jusqu'ici, que quelques extraits dans les journaux. — Pour ma part, j'avais déjà donné mes idées sur le même sujet, à propos de l'affaire de M. Dubourg, dans le numéro des Guêpes du 5 mai 1872.
On y trouverait cette phrase qui répond à ce qu'il y a d'excessivement absolu dans la conclusion de Dumas, qui fait du mari trompé non plus Othello, mais Samson ou Roch.
« Pour prétendre au droit de tuer, il faudrait que le mari n'eût pas dépensé d'avance le
couteau en menue monnaie de coups de canif. »
Un procès récent aurait pu faire supposer que M. de Girardin ne se trouverait ni assez de sangfroid, ni assez de désintéressement dans la question, pour oser la traiter d'ici à longtemps ; — il est difficile, hardi et dangereux d'être juge et partie dans le même procès, — et on ne s'attendait pas à voir prendre la parole, sur ce sujet scabreux, un homme, devant lequel les gens bien élevés auraient évité d'en parler, — mais on doit savoir gré à un publiciste de ne s'arrêter devant aucune considération personnelle, lorsqu'il croit avoir une grande vérité à révéler, — une solution intéressante à donner.
D'ailleurs, s'il est un vieux proverbe qui dit :
« Il ne faut pas parler de cordes dans la maison d'un pendu. »
Il n'en est aucun qui défende aux pendus d'en parler eux-mêmes.
D'après un article que j'ai lu hier, il me semble que la solution proposée par M. de Girardin est simplement l'abolition du mariage.
Cette solution se peut placer à la suite d'un conseil que j'ai donné autrefois.
« N'ayez pas de voisins, si vous voulez vivre en paix avec eux. »
Alexandre Dumas et M. cTIdeville donnent chacun une solution qui, pour être moins radicale que celle de M. de Girardin, n'en est pas moins nette.
L'un dit : Tuez — toujours.
L'autre dit : Pardonnez — toujours.
C'est une de ces questions sur lesquelles il est imprudent, — et disons le mot, peu sensé de vouloir édicter UNE loi. — Le fait en luimême est trop multiple, trop prismatique, trop susceptible de nuances infinies, auxquelles des nuances nouvelles et inconnues viennent s'ajouter tous les jours, — pour qu'une seule règle, — une seule loi puisse les prévoir toutes, et la législation cette fois s'est montrée très intelligente, très philosophique en laissant une grande, une immense marge à l'appréciation du fait, des nuances, des circonstances, des caractères, des causes, des excuses, des aggravations, des antécédents, etc.
Ces nuances sont si nombreuses, si diverses que, pour s'en rendre un compte exact, il faut y apporter quelques idées de calcul et d'appréciations mathématiques.
Représentons le mari et sa femme par deux dés, — ce sera n'admettre que bien peu de tempéraments, de caractères, de diversités, que de
se contenter des six faces des dés ; — cependant ces deux dés produisent déjà, jetés au hasard, trente-six combinaisons différentes.
Mais ajoutons un troisième dé pour le complice de l'adultère, — vous avez deux cent seize combinaisons, — si un quatrième dé vient représenter l'existence d'un enfant, — qui peut modifier la question en bien ou en mal, — vous arrivez à douze cent quatre-vingt-seize combinaisons.
Faisons maintenant entrer en ligne décompte quelques circonstances : vous aimez la femme, un dé de plus vous donne sept mille sept cent soixante-seize combinaisons.
Le complice était votre ami, un huitième dé, — et un million six cent cinquante-trois mille trois cent trente combinaisons.
Là est la difficulté, l'impossibilité d'une loi impassible, inexorable, une, — contre des faits produits par des causes si multiples, si diverses, si mobiles, si miroitantes, si chatoyantes.
La plupart de dos actions ont plusieurs mobiles, — mais aucune n'approche, sous ce rapport, des causes qui nous font commettre l'adultère ou le ressentir.
Ozanam cite un vers latin composé de huit mots :
Tôt tibi sunt dotes virgo, quot sidéra cœlo.
Ces huit mots peuvent recevoir quarante mille trois cent vingt permutations.
Il suppose ensuite que les douze apôtres, venant de recevoir de Jésus-Christ une leçon d'humilité, font, entre eux, des façons pour se mettre à table, pour s'offrir les uns aux autres les meilleures places, — ils pourraient changer de situation, dit-il, et se ranger en quatre cent soixante dix-neuf millions six cents manières différentes.
Je répondrai à Dumas qui veut qu'on tue toujours, et à M. d'Ideville qui veut qu'on pardonne toujours :
Madame de Maintenon disait à une de ses nièces, à Saint-Cyr, accusée de ricaner souvent : « 11 ne faut jamais rire. »
— Mais, ma tante, quand on ne peut pas s'empêcher.
— Alors, on rit.
De même il ne faut pas tuer, — il ne faut pas pardonner, — excepté quand on ne peut pas s'en empêcher.
J'ajouterai pour M. d'Ideville qui veut qu'on pardonne : — Votre idée n'est pas une invention ; — le Christ a pardonné à la femme adultère, — Sganarelle a pardonné à sa propre femme, et encore un point infirme la décision
de Jésus-Christ, c'est qu'il a pardonné à la femme d'un autre, -— ce qui est toujours un peu plus facile.
Depuis 1839, — j'ai plus d'une fois traité cette question dans les Guêpes, — récemment encore à propos de l'affaire Dubourg.
Il faudra bien en venir au divorce ; — il n'est d'ailleurs aucune des objections faites au divorce, qui ne s'applique en même temps à là séparation aujourd'hui pratiquée.
Une femme divorcée, avec un enfant, peut se remarier ; — si elle n'est que séparée, il est plus que probable qu'elle aura un du plusieurs amants.
Le divorce permet à l'enfant de respecter sa mère.
Mais, dans ces questions, l'important est de démarrer, comme nous disons nous autres gens de bateaux.
Il y a longtemps que je demande une modification à la loi de la séparation ; — c'est que la femme séparée n'ait plus le droit de traîner où elle voudra le nom d'un honnête homme, auquel la loi défend de la diriger, — et qui ne peut quitter un nom que ses pères et lui ont passé plusieurs existences à rendre honorable.
Qu'objectera-t-on à ceci ?
La femme séparée reprend son nom de fille, — en le faisant précéder de madame.
Arrachons, pour commencer, une pierre de la ^forteresse du préjugé, et ça ira vite ensuite.
xxxvin
Nous venons d'assister à un triste et étrange procès.
Je veux parler de l'exécution sans jugement de Tépicier Arbinet, pendant la guerre, exécution ordonnée par M. Cremer et M. Wierlinski.
U ressort clairement des débats que Arbinet n'était nullement espion, — que c'était un esprit vaniteux, léger, — qui voulait se donner une fausse importance au moment où tant de gens en usurpaient une réelle, une terrible.
Quant à la circonstance des laissez-passer prussiens, dont les avocats ont obstinément argué contre lui, — tous ceux qui devaient
franchir les lignes prussiennes étaient bien obligés d'en avoir, — et moi-même, lorsque je fouillai le département du Doubs, à la recherche d'un ami prisonnier, j'en avais trois ou quatre, dont un signé précisément du général Werder, comme celui d'Arbinet. J'ai failli, il est vrai, être fusillé, — mais comme espion français, grâce à la lâche dénonciation du juge de paix Landoz de Byans.
L'avocat de M. Cremer a dit : « Mon client, comme soldat, devait obéir à son supérieur M. Wierlinski, dit de Serres. — Il aurait luimême mérité d'être fusillé s'il n'avait pas obéi. — M. Wierlinski-de-Serres avait exhibé une dépêche de l'avocat Gambetta, ministre de la guerre, qui disait : « M. de Serres est mon délégué ; les instructions qu'il vous apporte sont les miennes propres ; exécutez-les sans retard et avec la plus active promptitude. » — Or, M. de Serres, lui donnant Tordre de prendre Arbinet et de le fusiller aujowdhui, il est clair qu'il ne devait pas le faire juger, puisqu'il avait à peine, dans l'espace de temps prescrit, le temps de le fusiller.
Donc M. Cremer n'est qu'un instrument irresponsable ; — toute la responsabilité remonte à M. de Serres qui a donné l'ordre.
C'est juste, c'est la faute de de Serres, — alors acquittons Cremer.
Alors l'avocat de M. de Serres a dit : « Mon client est tout à fait innocent ; — toute la faute est à M. Cremer ; celui-ci n'était pas tenu d'obéir à un homme qui n'avait aucun titre légal à son obéissance. — M. de Serres était ingénieur, chargé spécialement du transport des troupes, n'avait aucun commandement dans l'armée. — M. Freycinet vous dit lui-même qu'il lui était défendu de s'ingérer en rien dans les opérations militaires. — Un ordre de M. de Serres ne de" vait pas être considéré comme un ordre, ni pris au sérieux. — M. Cremer ne devait pas lui obéir, plus qu'il n'eût fait à un garçon du café Goby, où il prenait l'absinthe ; d'ailleurs, — M. Freycinet vous l'a dit encore, — M. de Serres, ayant vécu trop longtemps à Vienne, — quoiqu'en apparence parlant le français comme vous et moi, « trouvait rarement le mot propre, » ainsi, quand il écrivait: « Fusillez Arbinet aujourd'hui, » — M. Cremer aurait dû comprendre que ça ne voulait pas dire de fusiller Arbinet ; quand il disait : «Arbinet est un espion,» ça voulait dire qu'il fallait voir si Arbinet ne serait pas par hasard un espion ; — quand il disait aujourd'hui, ça ne voulait pas dire aujourd'hui,
ça voulait dire : Après que vous aurez fait une instruction rigoureuse et qu'il aura été jugé par un conseil de guerre.
C'est juste, c'est la faute de Cremer, alors acquittons de Serres.
Cependant, comme il est réellement imprudent, — quand on ne veut pas tuer un homme, de le mettre sur une chaise à six pas de douze soldats qui tirent sur lui à balles,
MM. de Serres et Cremer sont condamnés, pour cette imprudence, à un mois de prison chacun.
On pouvait ajouter qu'il n'est pas moins imprudent de confier des fonctions aussi terribles, d'où peut dépendre la vie d'un homme, à quelqu'un qui est sujet à i< ne pas trouver le mot propre ».
La justice légale a parlé, —je n'ai qu'àm'incl'ner et à me taire, et je m'incline et je me tais.
Mais il ressort, — en dehors du jugement, — - certaines circonstances singulières qu'il m'est permis de relever:
D'abord, un homme, un républicain, chargé de fonctions importantes, sous la République, se compose laborieusement et avec l'approbation de M* Gambetta, un nom d'apparence aristocratique.
M. Wierlinski trouve son nom difficile à prononcer, il ne l'est pas plus que celui de Walewski, Pridgieski et cent autres, il prend celui de sa mère ; peut-être pourrait-on dire que c'est faire assez bon marché du nom et de la mémoire de son père, — mais il y a un précédent.
Un musicien de l'Opéra, qui, en outre, a écrit quelques compositions estimables, Schœnenseffer, — avait l'habitude de mettre après son nom entre parenthèses :
Prononcez : Guillaume.
Le nom fait par M. Wierlinski est plus compliqué, — il renonce au nom de son père, mais en en gardant une particule qu'il ajoute au nom de sa mère, et cela avec l'approbation de M 6 Gambetta, l'avocat génois et républicain.
Passons.
L'exécution sans jugement d'Àrbinet a été ordonnée et faite par deux républicains partisans, sans aucun doute, — de l'abolition de la peine de mort.
11 y avait à Corinthe des impôts sur les célibataires, les veuves et les mariés sans enfants *.
A Rome — les riches seuls payaient les impôts, du moins dans les premiers temps ; — on les appelait assidui, ab œre dando — imposés — mot formé en latin de deux mots qui signifient donneur d'argent s .
Je trouve dans le même chapitre — que Servius Tullius entre autres choses raisonnables — « eut bien soin — règle qu'il faut observer