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Id. Id

rigoureusement dans la République, — de ne pas laisser la puissance au nombre * ; » — et Cicéron était un républicain, — il est mort pour la République ; — et dans le même ouvrage, il répond à un partisan de la royauté : « Sous un roi, il manque toujours quelque chose au peuple — et surtout la liberté ; — car la liberté ne consiste pas à avoir même un bon maître, mais à n'en point avoir du tout a . »

M. Thiers vient de se plaindre d'avoir plus de princes disponibles que de trônes vacants.

J'étais déjà de cette opinion en 1843.

« Certes, disais-je, dans les Guêpes de ce temps-là, jamais, à aucune époque, les hommes n'ont eu autant de chefs pour les conduire, — autant de philosophes pour les réformer, — autant de Rois disponibles pour les gouverner, — autant de Dieux et de prophètes pour recevoir leur encens ou leur moquerie.

» Ce qui manque aujourd'hui (mars 1843), ce sont des hommes qui veuillent bien être gouvernés, — c'est une place à prendre, une spécialité à occuper. »

1. Curavit, quod semper in republica tenendum est, ne plurimum valeant plu ri mi.

2. Desunt ei populo multa qui régent, in primisque libertas ; quae non in eo est ut justo utamur domino, sed ut aullo.

280 A BJLS LES MASQUES

Les Italiens ont imaginé une pantalonnade qui, sous une forme grotesque, peut avoir une influence sérieuse.

Partout, à Gènes, à Vérone, à Tri este, à Milan, à Venise, — an voit répandue à profusion et au prix de 10 ou de 15 centimes — une photographie qui représente le Pape et le roi Victor-Emmanuel se promenant familièrement bras dessus, bras dessous.

Une photographie ne se fait pas d'imagination, de mémoire ou de chic, — il faut donc que le roi et le saint-père aient posé devant l'objectif et qu'ils aient posé tels que la photographie les représente, bras dessus, bras dessous. — Qu'est-ce qu'on nous disait donc qu'ils étaient si mal ensemble ?

La vérité est qu'on a découpé, accouplé, ajusté, relié, retouché deux photographies, une du pape et une du roi — et qu'on a ensuite fait d'abord un cliché, puis des tirages innombrables.

Deux jolis systèmes d'impôts imaginés jadis par Caligula et qui ne seraient pas à dédaigner peut-être aujourd'hui *, — toujours en atten-

4. Nullo rerum aut hominura génère omisso cui non tributi aliquid îmj oneret. (Suétone.)

Rien, ni homme ni chose qui ne fût frappé d'un impôt

dant Timpôt sur le revenu, le seul qui ne soit pas une tyrannie, un gaspillage et une sottise.

Dans toute retendue de la République, quelle que soit l'importance des intérêts en litige, on prélèvera pour César la quarantième partie de cet intérêt. — Seront considérés comme criminels de lèse-majesté, les plaideurs qui oseraient s'accommoder avant le jugement *.

Un autre : les prostituées offriront chaque jour à César le produit d'une de leurs complaisances *. — On voit que te chiffre des affaires était déjà inventé.

On parle en ce moment de coups (TÉtat, — on en prête à M. Thiers, on en prête à Texmajorité.

Il y a d'autres gens à qui l'on n'en prête pas pour le moment, et qui en feraient au moins aussi volontiers, s'ils l'osaient ou croyaient le pouvoir.

Ces bruits me rappellent une phrase prophétique qui eut beaucoup de succès dans le Figaro de juillet 1830, au moment des fameuses ordonnances. — Je ne sais plus quel en était 'auteur, tout ce que je sais, c'est que ce n'est

i. Quadragesima summae de quâ litigaretur. (Suétone.) 2. Quantum quaeque uno concubitu mereret. (Id.)

pas moi, — j'entrais à peine au journal et n'y faisais pas de politique, — cependant je crois que c'est Michel Masson, un des plus rares survivants aujourd'hui de la rédaction du Figaro de ce temps-là, voici la phrase :

« On parle de coups d'Etat, — on pourrait bien recevoir, en échange, des tas de coups. »

Je reprochais dernièrement à nos députés et à nos hommes d'État, de se contenter d'expédients et d'atermoiements, comme s'ils se disaient : Après moi le pétrole.

Je trouve un vers grec cité ou chanté par Néron, qui dit absolument la même chose:

Ejxou OavovTOç, yata fxt^ÔTjTO) irupo.

Moi mort, peu m'importe que tout soit brûlé.

Pour le moment, il semble qu'il n'y ait qu'une seule question, — qu'un seul intérêt,

Dîner.

C'est revenir à l'état sauvage ; — seulement les sauvages se contentent de moins bons dîners, — et ne les racontent pas dans les journaux.

On lit dans les journaux, Partie politique :

« — Tel jour, M. Thiers a déjeuné chezM.d'Arnim ; — on a mangé ceci et bu cela. »

Le même soir, M. d'Arnim a assisté à un grand dîner à la présidence.

On a mangé tels et tel mets.

On a bu tels ou tels vins.

Sous prétexte du général Hoche et d'honorer sa mémoire, — M e Gambetta a mangé un potage aux bisques d'écrevisses, — un filet de bœuf au madère, etc.

Il a bu du vin du clos Vougeot et du vin de Champagne.

Ah ! aussi il a raconté que le général Hoche avait un profond mépris pour les phrases creuses, pour les discours vides, — qu'il se battait lui-même et mourait lui-même.

On lit dans les journaux :

« M. Charles Blanc, directeur perpétuel des musées, deux dîners : il a mangé trois fois, au second, d'une certaine crème à l'ananas, — sans se rappeler que son frère Louis, qui a subi des chances si variées depuis vingt ans, tandis que lui Charles était toujours directeur des beaux-arts, — à. dû son exil et sa dépopularité beaucoup plus au conte faux et absurde d'une certaine purée d'ananas mangée, disaiton, au Luxembourg, qu'aux théories dangereuses qu'il y développait. »

M. de Kératry, appelé à Paris, s'arrête à Lyon pour dîner chez le préfet.

Menu du dîner : — truites monstrueuses, envoyées de Genève, etc. Vins : château Yqaem, etc.

Nous voici bien loin de ces banquets patriotiques qui me faisaient dire, il y a trente ans, — ce qui a été si souvent répété depuis :

« La patrie est en danger, mangeons du veau. »

De ces banquets qui, provoqués par les parleurs de l'opposition et où ils n'osèrent pas se montrer, — renversèrent le gouvernement de Juillet.

Les membres de l'opposition s'offrent aujourd'hui des dîners de conservateurs.

Nous n'en sommes pas encore aux festins des Romains, lorsque Caligula avalait des perles, — lorsque Vitellius se faisait servir deux mille poissons et sept mille oiseaux dans un dîner, qui coûtait soixante-dix-sept mille cinq cents francs.

Les lits des salles à manger d'Héliogobale étaient d'argent massif; on y mangeait des talons de chameau, des crêtes de coq arrachées aux coqs vivants, des langues de paons et de rossignols, des omelettes d'œufs de perdrix et de faisans, des cervelles de grives, de perroquets, de paons.

Le foie d'oies était servi sous la table et réservé aux chiens.

On mêlait aux pois verts d'autres pois en or, des topazes aux lentilles et des perles au riz '.

1, Solido argento triclinares — comedit sappius QjUttnei

.... Des trappes subitement ouvertes inondaient les convives d'une telle profusion de roses et de violettes que quelques-uns en furent étouffés.

On était plus timide en 1848, — les Athéniens d'alors n'auraient pas voulu, n'auraient pas osé se nourrir comme les Spartiates d'aujourd'hui.

Je déjeunais alors souvent chez le général Eugène Cavaignac au moment où il était maître de la France.

Une omelette, des côtelettes, du fromage, du vin ordinaire, — je ne crois pas y avoir vu une seule fois un repas plus splendide, — on criait « au festin » quand le fromage était de Brie.

J'allai un matin au ministère de l'instruction publique, voir Achille de Vaulabelle, — alors ministre.

Pas un soldat, pas un huissier, — de chambre en chambre je trouvai celle où il couchait.

Tous les matins sa femme de ménage, delà

camelorum, cristas vivis gallinaceis demptas, linguas pavo-

num et lusciniarnm cerebellis turduram et psittacorum et

pavonum canes jecinoribus anserum pavit..... pisum cum

aureis, lentem cum ceranniis, orizam cum albis oppressit

perasitos violis et rosis, sic ut animam aliqui effluverint.

(Eli us Lampride.)

rue Coquenard, lui apportait un faux col et un mouchoir à carreaux rouge et bleu, — plus une chemise le dimanche et le jeudi ; — son déjeuner était sur une table ; du jambon et une botte de radis. — « Déjeunez-vous avec moi, me dit-il? — alors sonnez fort, et s'il vient quelqu'un nous enverrons prendre un supplément chez le chaircuitier. »

On ne mettait pas ces menus-là dans les journaux.

C'est que ces gens-là étaient des républicains, tandis que la plupart de ceux d'aujourd'hui sont des gens qui jouent sur la rouge.

Donc en ce moment un grand bruit de casseroles se fait entendre, et une odeur de cuisine se répand dans toute la France, — et parvient jusqu'aux départements qui ont encore pour plusieurs années à nourrir les Prussiens.

De même que Napoléon à Fontainebleau, ne pouvant embrasser toute sa garde, embrassa le général Petit,

Si la France ne peut pas donner à dîner à sa population tout entière, elle se consolera en voyant que les représentants de cette population dîneront, boiront — et banquetteront, et toasteront.

Les armes de France, sur le drapeau, ont été

tour à tour des crapauds, des fers de lance, des fleurs de lys, — un aigle, un coq, un bonnet de liberté — des refleurs de lys, un recoq, un réaigle, etc., etc.

A l'avenir elles seront des fourchettes en croix, ou, pour parler le langage du blason, des fourchettes « sans nombre » .

Quelques-uns préféraient les lunettes de M. Thiers ou le monocle de M e Gambetta, représentant assez bien les besans des vieilles armoiries, mais les fourchettes remportent.

Il ne s'agit plus que de savoir si elles seront sur fond d'azur, de gueules, de sinople, où d 'argent, mais, quel que soit le fond, les fourchettes sont acceptées et consacrées; enfin, c'est toujours quelque chose de décidé.

Certes, je ne donnerai pas l'Angleterre pour la véritable patrie de la sobriété, et de la gratuité, et de la sincérité du vote, — je veux seulement montrer que les Anglais ont également fait du chemin, en empruntant quelques lignes à des mémoires très authentiques à propos d'un procès en interdiction intenté du temps de la reine Elisabeth à un sir Olivier Wilkie, qui s'était fait élire membre du Parlement pour la ville de Bristol ; — sa famille s'appuyant sur la profusion d'un dîner électoral qu'il avait donné,

lui ôta l'administration d'une partie de son bien.

Voici le menu de cette orgie.

Premier Service.

Au haut de la table, une soupe faite avec des pieds de veau,

Au milieu, un lapin rôti,

A la droite de sir Olivier, un plat de pétoncles,

A la gauche dudit sir, des œufs pochés avec du houblon,

A la droite, un plum-pudding.

Vis-à-vis, des champignons grillés.

Second Service.

Au haut de la table, des melettes frites.

Au milieu, un ragoût de tripes, cuites dang leur propre jus.

A la droite de sir Olivier, un plat de bigneto au riz.

Vis-à-vis, des œufs à la mode.

Item à droite, des huîtres à récaille.

A la gauche, des raiforts.

Du beurre.

Deux bouteilles de vin, bues avant et après le repas.

Tartines.

Pain.

Petite bière.

En donnant l'autre jour quelques idées et quelques avis aux restaurateurs et gargotiers de la politique française — j'ai oublié un mets gai — dû à l'empereur Commode.

Il se fit servir sur un plat d'argent deux bossus accommodés à la sauce moutarde.

Mais il ne les mangea pas — il les promut en dignités, et leur donna de l'argent *.

Cet exemple cependant n'est pas unique, — il fut imité à la fin de la Restauration ou au commencement du règne de Louis-Philippe.

A un dîner donné à des amis par un des « viveurs » d'alors, on servit un très grand plat couvert, — les domestiques sortis, l'amphitryon découvrit le plat et on vit sur le plat sa maîtresse, une assez jolie actrice de ce tempslà — toute nue, mais entourée et assaisonnée de persil, disposé de façon à ménager en partie sa pudeur.

i. Duos gibbos lance argentea bîM sinapi perfusos exhibuit, eosdemque statim promovitel ditavit.

(Elius Lampride.)

Le président de la République, grâce à M. Dufaure, vient de nous rappeler Louis XIV.

Un prédicateur s' étant laissé emporter jusqu'à dire devant lui :

« Nous sommes tous mortels », le roi fronça le Sourcil.

Le prédicateur s'empressa ' de corriger sa phrase et de se reprendre :

« C'est-à-dire, presque tous. »

Cette fois c'est M. Dufaure qui a froncé le sourcil — et a fait mettre en jugement l'auteur, l'éditeur et l'imprimeur d'une brochure ayant pour titre :

Si M. Thiers mourait.

Mais le tribunal a acquitté — l'imprimeur, l'éditeur et l'auteur.

D'autres acquittements dans des procès de presse ont occupé l'opinion publique.

Il s'agit de la responsabilité des imprimeurs ; cette responsabilité constituerait à la fois contre eux et en leur faveur un pouvoir absolu des plus dangereux.

Il suffirait d'un accord entre les imprimeurs pour supprimer non seulement un ouvrage, mais même un écrivain.

Je ne serais pas d'avis cependant de supprimer entièrement la responsabilité de l'imprimeur ; je la maintiendrais dans le cas seul où il imprimerait des écrits non signés de leurs auteurs. Dans l'intérêt de la morale publique et de la dignité des écrivains, on devrait faire exécuter avec la dernière rigueur la loi qui frappe les écrits anonymes ou pseudonymes.

Cette loi existe — mais personne ne l'exécute et personne ne s'occupe de la faire respecter.

J'ai dit vingt fois les raisons qui la rendent non seulement nécessaire — mais encore à peu près suffisante pour réglementer la presse, qu'on placerait en même temps sous l'empire du droit commun.

Chacun doit signer ce qu'il écrit; — me voilà — c'est moi l'auteur :

Me, me — adsum qui fôci.

Puis, la responsabilité pour la plume, comme pour l'épée, comme pour le bâton, comme pour les voitures, etc.

Mais ça, c'est encore trop simple.

En quarante-huit heures le gouvernement « découvert :

1° Que l'ouverture des cafés entre minuit et demi et une heure était une cause de trouble dans la ville de Paris et de dangers pour ses ha* bitants.

2° Que c'était une erreur de croire que cette demi-heure était aussi terrible qu'on l'avait supposé la veille, — et on a rapporté l'ordonnance de fermer ces lieux de réunion une demiheure plus tôt, qui avait été publiée vingt-quatre heures auparavant.

Je me permettrai de faire observer au gouvernement que ce n'est pas parce qu'il y a trop de monde dans les rues la nuit, qu'il est dangereux de les parcourir ; mais, au contraire, parce qu'il n'y en a pas assez.

J'étais encore, il y a quelques jours, à Venise, — il n'y a là aucune acception du jour et

de la nuit, — les cafés ne ferment jamais, — il y a double service de garçons ; — rien que sur la place Saint-Marc, les cafés Floriani, Quadri et un ou deux autres n'ont pas été fermés une demi-heure depuis plus de quatre-vingts ans ; — je ne garantis cependant que le café Floriani, parce que je ne sais pas si les autres existaient alors; — certes, si quelques malfaiteurs ont un coup à faire, ce n'est pas la place Saint-Marc qu'ils choisissent pour théâtre de leurs exploits. Contrairement aux idées dont héritent les diverses administrations qui se succèdent, et qui, toutes, dans l'intérêt de l'ordre, fixent l'heure de la fermeture des cafés, des théâtres, etc.

Il y aurait un moyen certain de rendre les rues de Paris aussi sûres la nuit que le jour.

Ce ne sont pas les cafés et les marchands de vin qui manquent dans Paris, — mais nous en reparlerons plus tard, et ce n'est pas sur leur nombre que je compte m'appuyer.

11 ne serait pas difficile de trouver un café ou un marchand de vin par chaque rue qui devrait être ouvert et éclairé toute la nuit, — ce serait à la fois un refuge pour un passant inquiet et une sourricière pour les coquins.

Mais laissons de côté les marchands de campêche et les marchands de chicorée.

Prenons pour type une rue d'une centaine de numéros, cinquante de chaque côté, — il s'agit d'une moyenne, nous ne choisirons donc pas la rue de Rivoli qui en a 244, ni la rue Saint- Honoré qui en possède 422, ni la rue du Puits- Qui-Parle qui n'en a que 9, ni la rue des Pèlerins-Saint-Jacques qui en a 4 ou 5.

Prenons une rue au hasard, comme la rue de Clichy qui en a 100 ou 102.

Dans cent maisons il demeure au moins quatre cents hommes valides ; — que chaque rue, ou qu'un groupe de plus petites rues constitue une sorte de garde urbaine, — c'est-à-dire que chaque nuit deux habitants de chaque rue en fumant ou en jasant, et avec un abri pour le cas de mauvais temps, se promènent avec des revolvers ou simplement des casse-têtes ou des bâtons — que les gardes des rues voisines puissent être avertis par un ou deux coups de sifflet qu'on a besoin de secours, ou qu'il faut barrer le chemin à des malfaiteurs en fuite.

Et tout danger a disparu dans les rues de Paris, et chaque habitant n'aura à remplir cet office que deux nuits par an. Des patrouilles surveilleront l'exécution de cette mesure.

Contrairement à la tradition mythologique qui veut qu'Apollon ait bâti une ville au son de sa lyre, en obligeant les pierres à se superposer et à se joindre elles-mêmes ;

Mais conformément à l'histoire de Josué qui démolit les murs de Jéricho au bruit des trompettes sacrées ;

Chacun de nos gouvernements a toujours été renversé par une chanson, par un air sur lequel on a ensuite installé son successeur.

On sait avec quel acharnement les orgues de barbarie et les gamins, plus barbares encore, en assourdissent les villes, en y ajoutant

traits de leur invention qui donnent aux mélodies cette désinvolture faubourienne, qui sou* vent leur manque dans l'origine. Cet air, de* venu une scie, ne tarde pas à agacer tellement les nerfs, que, pour ne plus l'entendre, les populations se résignent à tout gouvernement assez fort pour le réduire au silence ou du moins le remplacer par un autre.

La monarchie de droit divin est tombée sur Pair odieux de

Ça ira.

Le premier empire faisait jouer par ses fifres, accompagnés du tambour, l'air grotesquement menaçant de

Ah ! que nous allons rire, On va leur percer le flanc, Plan, plan, rataplan*

La Restauration — célébra le départ de l'empereur avec plus de joie que de bon goût, en faisant jouer par ces mêmes fifres et petites flûtes l'air populaire :

Bon voyage, monsieur Dumollet,

qu'il me semble entendre encore alors que j'étais tout enfant, devant nos soldats vêtus de

blanc, à l'imitation des Autrichiens ; — comme on semble vouloir aujourd'hui imiter les Prussiens.

L'ennui d'entendre dans les théâtres et dans les fêtes publiques l'air :

Où peut-on être mieux Qu'au sein de sa famille

hâta les destins delà branche aînée.

C'est sur l'air de la Parisienne que l'on conduisit Charles X à Cherbourg — el que Ton faisait paraître au balcon des Tuileries le lieutenant général :

Soldat du drapeau tricolore, D'Orléans, toi qui l'a porté.

Au commencement ledit lieutenant ne dédaignait pas de mêler sa voix au refrain chanté en chœur par les gamins

En ayant, marchons Contre leurs canons, etc.

Cet air, du reste, monotone, peu distingué, fatigua tellement que la nation se divisa en trois camps : — ceux qui voulurent donner au lieutenant, avec le titre de roi, assez de pouvoir pour qu'il arrêtât la manivelle des orgues et leur donnât autre chose à moudre ;

Ceux qui préféraient, au risque de leur liberté et parfois de leur vie, chanter la Marseillaise et le Chant du Départ;

Et enfin ceux qui, dans le fond de leurs châteaux et de leurs salons fermés, se réunirent pour chanter en sourdine

Vive Henri IV ', — Charmante Gabrielle, etc.

La branche cadette s'en alla à son tour sur F air des Girondins :

Mourir pour la patrie' (bis) C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.

La république de 1848 — fut renversée par un chant qui ressemble plus au cri monotone de la taupe-grillon et au grincement de la cigale, qu'à toute autre musique.

Des lampions Des lampions ; Noua l'aurons Poléon.

L'abus de l'air de la reine Hortense,

Partant pour la Syrie,

Le jeune et beau Dunois, etc.

Et quelques autres abus, fautes, etc., ont fait partir Napoléon III pour Chislehurst y ce qui ne

pouvait guère se mettre en chanson, h cause de la rime.

Toujours est-il que le renversement du deuxième empire, l'installation ou la chute du 4 septembre, et l'intronisation de la république sans républicains, — attendent encore leur air, — ça ne peut pas aller comme cela ; et on assure que M. Barthélémy Saint-Hilaire a mandé ces jours-ci MM, Offenbach, Hervé et deux ou trois autres pour leur commander, en la mettant au concours, une mélodie sans laquelle on sent bien que Ton n'aura pas l'assentiment des gamins de Paris, dont l'importance politique va toujours croissant.

Un de ces messieurs, — je ne le nommerai pas pour ne pas le compromettre, — a bien voulu me communiquer le programme qui leur a été imposé.

I] s'agit d'un air qui exprime joyeusement et d'une façon un peu claire l'attitude de M. Thiers, c'est-à-dire un équilibre savant, la fusion des partis, des idées, etc.

« Vous prendrez tous les airs qui ont été politiquement populaires depuis 1789. »

Ça ira, — la Marseillaise, — le Chant du départ, — On va lui percer le flanc, — Où peut-on être mieux 9 — Vive Henri IV, — Charmante Qa-

brielle, — le Cantique si dansant de la Restauration :

Esprit saint comblez, nos vœux.

Remplissez nos Ames, Des plus vives flammes.

Bon voyage, M. Dumollet, — la Parisienne, — le Chant des Girondins, — Nous F aurons, Pole'on, — Partant pour la Syrie.

De tous ces airs, vous emprunterez une phrase de Fun, quinze notes de l'autre, et vous ferez un pot-pourri, une olla-podrida, une julienne, qui sera F air de Y essai loyal de la république sans républicains f — et ça durera... ce que ça durera.

On lit dans les journaux à propos de la dernière guerre d'Espagne que les carlistes mettront bas les armes, qu'il ne leur sera demandé aucun compte de leur rébellion, — qu'ils pourront à leur gré, et sans être aucunement inquiétés, ou rentrer paisiblement chez eux, ou s'en aller à l'étranger, etc.

Francisco Serrano, duc de la Torre.

Combien il est doux de voir un vainqueur user de sa victoire avec tant de mansuétude et de magnanimité I

Ah ! notre époque dont on médit a aussi ses vertus, et les contemporains, la génération de

1850 à 1880, sera à son tour donnée en thème et en version à la jeunesse de l'avenir, aussi bien que les Grecs qu'on exagère et les Romains qu'on surfait pour nous humilier.

Il y a, à la convention d'Amorovieta, deux petits articles secrets où cette générosité, presque sans exemple dans l'histoire, brille encore d'une plus complète splendeur. Ces deux articles n'ont pas été publiés, par un sentiment de modestie, parce que c'est vraiment trop beau, et puis, il y a des gens toujours prêts à clabauder, qui ne manqueraient pas d'interpréter ces deux petits articles d'une manière perfide.

Autrefois, dans les temps de barbarie, avanthier, par exemple, le vainqueur écrasait et ruinait le vaincu ; — il en exigeait des contributions de guerre exorbitantes, cinq milliards peut-être ; — mais, « la civilisation a fait des progrès », depuis quelques jours, on accable, on écrase les vaincus... par ses bienfaits.

Le premier article secret de la convention passée entre le duc de la Torre et M. Urquiza, délégué des rebelles, établit qu'une contribution de dix millions de réaux (2,500,000 francs), sera payée aux vaincus par les vainqueurs.

En effet, les vainqueurs n'ont-ils pas assez de

la gloire de leur triomphe, et ce triomphe ne sera-t-il pas augmenté par le sentiment de leur générosité.

Les carlistes, au contraire, déjà vaincus une fois par les armes et la vaillance des Amédéens, le sont une fois de plus par la magnanimité de leurs vainqueurs.

J'ai le regret de ne pouvoir donner les mêmes louanges au second article secret, — parce que le même procédé appliqué à deux personnes différentes, peut être obligeant pour Tune et blessant pour l'autre.

Par le second article, il est dit que Charles VII, redevenu Don Carlos, recevra du trésor public une pension annuelle de un million de francs.

Eh quoi ! Don Carlos n'est-il pas déjà assez malheureux de n'avoir pu, comme il l'avait annoncé, « mourir au milieu de ses partisans », n'est-il pas assez à plaindre d'être vaincu? fautil encore qu'il soit obligé d'être reconnaissant envers son vainqueur, de l'estimer, de l'aimer même.

11 y a là un véritable abus de la victoire.

En effet, le gros des insurgés, entraînés dans une guerre où ils n'avaient à recevoir que des coups, sont redevenus ce qu'ils étaient : les su-

jets ou mieux les enfants de Don Amedeo ; — on tue le veau gras pour le retour des « enfants prodigues » par Don Carlos ; — mais lui, qui les a poussés à la rébellion, lui qui en a fait tuer et blesser un certain nombre, lui, le plus coupable ! à quel titre lui fait-on des rentes si ce n'est pour l'humilier ?

— Amédée ! vous êtes trop grand !

Quand Auguste dit à Cinna :

Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler ; Je t'en avais comblé: je t'en veux accabler,

c'est dans une tragédie, et aux applaudissements d'un public enthousiasmé, tandis que c'est dans la vie réelle, et par un article secret, qui cherche à éviter les louanges, que Don Amedeo accable Don Carlos de ses bienfaits.

Quand Alexandre demande à Porus vaincu :

— Comment veux-tu être traité ?

— Eu roi ! répond celui-ci.

Et Alexandre lui rend ses États considérablement augmentés.

Mais, outre que ça n'est peut-être pas vrai, parce que Quinle-Curce, l'historien d'Alexandre, a beaucoup grandi et grossi son héros, — le procédé d' Amédée est bien autrement grand et généreux.

En effet, qu'est-ce qu'être roi aujourd'hui?

ça n'est plus un état ! voyez chez nous ce qu'ils durent: Louis XVI, Napoléon I er , Louis XV11I, Charles X, Louis-Philippe, Napoléon III, M c Gambetta, Pipe-en-Bois, etc.

En Espagne, Don Carlos lui-même, la reinemère, aujourd'hui femme Ranciarez, la reine Isabelle, et demain peut-être Don Amedeo.

Mais à cette question de Don Amedeo vainqueur à Don Carlos vaincu :

— Comment veux-tu être traité?

Don Carlos, qui est de son temps, a répondu sans hésiter et avec cette fierté qui sied bien à un vaincu, et le rend l'égal de son vainqueur :

— En bon rentier, ayant ses revenus inscrits au grand-livre de la dette espagnole, et pour hypothèque la paix publique et l'Espagne ellemême.

Don Amedeo lui donne une pension de un million de francs.

On a bien fait, du reste, de vouloir garderces deux articles secrets, parce que, dans une armée victorieuse, tout le monde n'a pas l'esprit également juste et bienfait, — et que les soldats vainqueurs pourraient regretter de n'avoir pas été du côté de la révolte, et se réserver

pour la première occasion ; — parce que aussi, si ces articles étaient connus, il ne manque pas d'esprits dénigrants qui auraient demandé : A quoi reconnaît-on les vaiqueurs ?

Qui auraient vu là un encouragement à la guerre civile, puisqu'en cas de défaite, on gagne moins, il est vrai, mais on fait cependant encore un joli bénéfice ;

Que ce système une fois institué, il s'établira entre les divers prétendants à la couronne et à la liste civile d'un pays quelconque, un contrat d'assurance mutuelle, — qu'on « se sauvera la mise », comme disent les hommes politiques de brasseries.

lime souvient que vers 1826 ou 1827, lorsque j'étais censé entrer dans le monde, — la mode était pour les hommes de se serrer le col dans un carreau de soie ou de velours noir en apparence, mais de toile, de crin et de baleines en réalité ; ça montait jusque sous les oreilles, et ça s'attachait solidement derrière la tête avec une boucle, — cela donnait la roideur et l'air militaire très recherchés à cette époque, — où le « libéralisme, » religion politique du temps, était un mélange très incohérent et très dangereux comme on Ta vu plus tard, — d'idées républicaines, d'enthousiasme bonapartiste et de vieille garde . *

A BAS LBS MASQUES 279

Elevé à la campagne, accoutumé aux exercices violents qui exigent une grande liberté de mouvements, je ne pus me faire à cette cravate, et, après quelques essais qui me laissèrent pendant longtemps un tic de la face, j'y renonçai complètement et la remplaçai pour toujours par une cravate lâche et légère, à peu près comme celle que Ton porte aujourd'hui.

Cette révolte contre la mode fut très mal vue, surtout chez une tante à moi, femme d'un capitaine retraité qui voyait un peu de « société ». — Un jour de soirée, que j'étais arrivé de bonne heure et que ma tante, déjà sous les armes cependant, était encore seule, elle me demanda sévèrement pourquoi je ne m'habillais pas comme tout le monde et pourquoi surtout je me cravatais d'une façon « inconvenante et ridicule ».

— Àh ! ma tante.

— Voyez votre oncle.

— Mais mon oncle en est quelquefois suffoqué et tout rouge après dîner,

— Voyez le colonel *** et le lieutenant ***.

— Ils sont violets.

— Assez plaisanté ; vous voudrez bien désormais ne vous présenter dans mon salon que vêtu décemment.

— Décemment ! ma tante, quoi ! il est indécent d'avoir uue cravate qui laisse voir un peu le haut du col, tandis que les femmes...

Et j'abaissai les yeux sur une assez belle gorge très découverte et soutenue très haut, — mode d'alors, — que ma tante exhibait très généreusement.

Elle me mit à la porte.

J'ouvre ici une parenthèse pour faire remarquer qu'une femme qui recevait, disait alors, comme à toutes les époques où on a parlé français en France, « mon salon » *et non « mes salons, » comme on dit aujourd'hui, surtout dans les journaux, locution qui autrefois ne s'appliquait qu'aux restaurants.

Mais on a voulu avoir l'air riche, à la façon de ce romancier qui, voulant peindre un très grand navire, se dit : « On parle toujours de trois mâts, » je vais faire mieux, et écrivit : On vit entrer dans le port un magnifique six-mâts. »

Qu'une femme ouvre « son salon », qu'on soit admis dans tel ou tel salon, — cela ne s'entend pas matériellement de telle ou telle chambre, mais de telle ou telle société, de telles ou telles relations — on doit dire les salons de la Maison d'Or, — et le salon de madame Thiers. — Passons.

J'ai toujours été surpris, et l'habitude n'a pu corriger ma surprise, de voir les femmes, — réputées chastes et qui ont tant à gagner à la chasteté, — se découvrir pour obéir à la mode, — la moitié de la gorge, et entrer résolument dans un salon, habillées ou plutôt déshabillées d'une façon qu elles rougiraient d'adopter dans leur maison, sous les yeux de leur mari et de leurs enfants.

Notez que telle femme, qui exhibe et étale aux yeux la moitié de sa gorge, — jette des cris de paon effarouché à l'aspect d'une femme qui en montre un centimètre de plus qu'elle, — et fait des discours sur l'impudeur de madame une telle, — tandis qu'elle accuserait une femme qui, par impossible, viendrait dans le monde avec la gorge couverte de maigreur, de cicatrices, d'écrouelles et de prétentions ridicules.

Une des causes de mon étonnementestle respect des nuances et des degrés dans une mode de ce genre, — je ne puis comprendre en quoi la seconde moitié de la gorge est plus indécente à montrer que la première moitié, convaincu que je suis qu'une femme entièrement nue est dans une situation moins inconvenante qu'une femme à moitié déshabillée.

Et les modèles des peintres et des sculpteurs

le savent bien, elles qui « posant » sans hésiter complètement nues dans les ateliers pendant quatre heures, vont se cacher derrière un paravent ou un rideau, pour se déshabiller et pour se rhabiller.

C'était aussi l'avis des Athéniens et des Lacédémoniens.

Lycurgue voulut, dans sa république, borner l'amour à l'amour conjugal, — et pensa que le moyen le plus certain d'enlever à la beauté des femmes une partie de sa puissance, était de proscrire presque entièrement les vêtements qui ornent et surtout qui cachent, c'est-à-dire, sont le plus vif aiguillon des désirs.

Les filles Spartiates n'avaient pour costume « qu'un vêtement léger et sans manches, qui s'attachait aux épaules avec des agrafes, et que leur ceinture tenait relevé au-dessus des genoux : la partie inférieure de ce vêtement était ouverte de chaque côté, de sorte que la moitié du corps restait à découvert f . »

Dans certaines fêtes, elles luttaient nues avec les garçons ; mais une fois mariée, la femme Spartiate ne sortait plus que voilée et avec des vêtements longs.

i. Plutarque, — Euripide, Sophocle, — Clément d'Alexandrie.

Et les femmes et les filles de Lacédémone étaient célèbres dans toute la Grèce pour la pureté de leurs mœurs.

Chez les Athéniens, au contraire, il s'agissait, à une certaine époque, de lutter contre l'éloignement monstrueux et hideux que les jeunes hommes montraient pour le mariage et pour les femmes, — le législateur, pour y remédier, ordonna aux filles et aux femmes de porter des vêtements longs et scrupuleusement fermés depuis le col jusqu'aux pieds, au lieu de ceux qui, auparavant, découvraient la gorge et un peu plus de la moitié de la jambe.

La décence, la modestie, la chasteté, sont un charme toujours victorieux ; et celles qui y renoncent, croyant exciter les désirs, se trompent d'une manière très fâcheuse.

L'imagination d'un homme amoureux sera presque toujours plus généreuse que la nature, — et je suis convaincu que si les hommes et les femmes vivaient nus, — l'amour se bornerait à faire un petit au printemps, ainsi que font les animaux.

Beaucoup de femmes suivent innocemment et — j'oserai dire, sottement les modes, sans savoir pourquoi ; — mais les vêtements féminins ont de tout temps été considérés comme de

puissantes armes de guerre, et ont donné lieu à bien des recherches, des méditations et des industries.

Les femmes, — celles qui savent ce qu'elles font, — s'habillent surtout pour donner envie de les déshabiller.

On ne fera croire à personne que ce soit uniquement pour se couvrir ou se cacher que Ton s'affuble de vêtements qui changent la place ou exagèrent l'ampleur de certaines formes.

Quant à l'habitude de se décolleter, — tellement répandue, à peu près dans le monde entier, — cette exhibition est loin d'atteindre le but qu'on se propose, et je déclare que, pour ma part, je choisirai toujours une jolie quakeresse scrupuleusement enveloppée, au milieu d'éclatantes ladys et de blanches misses, à moitié nues, comme on les voit habituellement dans le monde.

Je comprends à la rigueur l'erreur des jeunes filles anglaises et américaines qui se décollètent beaucoup plus que les jeunes filles françaises — et qui, en quête d'un mari, pensent devoir exhiber et produire des échantillons des trésors qu'elles veulent placer. — Ces trésors sont à elles jusqu'à ce qu'elles en aient trouvé l'heureux destinataire, — et si elles les déprécient

un peu en les prodiguant, ça ne fait de tort qu'à elles et ça les regarde : cependant, je crois devoir les avertir qu'elles se trompent, comme cette jeune fille pauvre et n'ayant pas de bijoux, et qui répondit à sa mère, qui voulait lui faire mettre un fichu : « Alors, maman, avec quoi voulez-vous que je me pare? »

Mais, pourquoi les femmes mariées étalentelles aux regards de tous ce qu'elles ont donné à un seul ? Pourquoi chercher à exciter cette curiosité et cet appétit des plaisirs d'autrui? Pourquoi provoquer les. voleurs, comme les changeurs qui exhibent dans leurs vitrines des .sébilles pleines d'or?

Pour moi, qui me ferais scrupule de regarder une femme ou une fille au visage de façon à l'embarrasser, je ne m'en fais aucun de m'arrêter devant une femme décolletée et de contempler, de détailler tous les appas qu'elle offre volontairement à mon admiration ou à ma curiosité. — Il est évident que cette exhibition de sa gorge que rien ne l'oblige à faire, a pour but d'attirer, de charmer les regards ; et si j'avais le bonheur d'être myope, ce serait de très près et le lorgnon à l'œil que je me rendrais à "cette gracieuse invitation.

Il est encore une erreur qu'on peut s'expli-

quer, c'est celle des femmes qui ont la confiance ou la croyance que ce qu'elles montrent est beau, ravissant, enivrant.

Mais, que dire de celles qui, naïvement, se croyant forcées d'obéir à la mode, laissent voir une peau de parchemin tendue sur des os qui semblent prêts à la percer ; de celles qui trahissent des ruines péniblement soutenues et étagées; de celles qui laissent jaillir et s'étaler d'énormes choses sur la nature desquelles on peut se tromper et font dire : Madame *** croit être décolletée, elle a plutôt Tair d'être déculottée.

Je m'arrête ici un moment, — je suis convaincu que plus d'une femme, en lisant ces lignes, va maccuser d'impertinence, d'incongruité, d'inconvenance ; et pourtant, je n'ai fait que nommer ce qu'elles montrent, — que raconter ce qu'elles font.

Résumons : — femmes ! soyez économes, soyez avares de vous-mêmes, ne gaspillez pas en menue monnaie d'indécente, et croyez-le, de réfrigérante nudité, des trésors qui appartiennent à l'amour et qu'il faut lui réserver.

Fiez-vous à notre imagination, — et croyez que la pudeur, la décence, la chasteté vous parent mille fois plus que les plus audacieuses et,

je veux même supposer, les plus triomphantes confidences ou révélations.

D'ailleurs, pour celles qui s'avouent à ellesmêmes — qu'elles veulent simplement allumer des incendies, — et chasser aux cœurs rôtis, — qu'elles remarquent que certaines habiles savent couvrir leur gorge de façon à ce qu'un hiatus, paraissant l'effet du hasard, découvre quelquefois, et pendant le temps d'un clin d'œil, ce qu'elles paraissent vouloir cacher. — Cette apparition incomplète, dérobée, cet éclair de peau blanche vient frapper en réalité l'imagination, et on se surprend parfois à épier les mouvements qui peuvent procurer la réapparition de cette bonne fortune ; — il est des femmes qui font semblant de s'apercevoir de l'hiatus et le ferment d'un air effarouché ; c'est plus grossier, mais cependant ça fait plus d'effet aux médiocrement délicats ; mais celles-ci et celleslà, ce sont les fortes, les habiles — et j'aime toujours mieux la quakeresse.

J'en vois une, cependant, qui, sans le faire exprès, et en ne montrant que son col, arrive à un résultat ravissant et terrible, — elle porte toujours un collier de très belles perles, elle ne les quitte, dit-on, ni jour ni nuit, dans l'intérêt de la santé des perles qui perdraient de leur

orient et de leur eau si on les laissait dans un écrin.

Ce collier, qui est à la base du col, s'enfonce sous la robe, et comme les perles sont très grosses, on voit, à travers l'étoffe, jusqu'où ellesdescendent.

Eh bien ! il est extrêmement dangereux de regarder les trois ou quatre rangs qui entourent le col ; — la pensée s'y accroche, et comme la foudre sur un fil aimanté, suit invinciblement le collier jusqu'au bout.

Il semble qu'il y ait en France une caste aussi séparée, aussi sacrée que celle des brahmanes dans les Indes, — c'est-à-dire un certain nombre d'hommes politiques, d'hommes d'Etat qui seuls doivent être à la tête des affaires ; — sortes de pilotes qui prennent d'autorité le commandement du navire, — soit pour entrer dans le port, soit pour en sortir, — qu'on aille en Angleterre ou en Chine, en Hollande ou aux Etats-Unis, — à la république ou à la monarchie.

En vain la marche des affaires est opposée, contraire aux théories, aux doctrines, aux prin-

cipes qu'ils ont professés ; — vous croyez qu'ils vont se tenir à l'écart : — nullement, ils adoptent les nouveaux principes et le nouveau but.

Ils me rappellent un homme de nos amis, très spirituel, doué d'une verve inépuisable, — surtout à la fin d'un souper.

Il prenait alors la parole et ne la lâchait plus, développant les idées les plus amusantes et les paradoxes les plus monstrueux.

Et lorsque quelque convive voulait lui répondre, il l'interrompait et disait :

« Je sais ce que vous voulez m'objecter, — je le sais aussi bien que vous, mais je le dirai mieux que vous; taisez-vous donc et laissez-moi parler. » — Et il faisait et prononçait le discours présumé de son adversaire, avec le même feu et la même verve, après quoi il réfutait ce discours, puis prononçait la réplique, etc t

Mais, mon brave homme, nous n'allons plus par là, dit-on en vain à ces hommes politiques, — la marche actuelle est en sens inverse de celle que vous avez toujours suivie, — et proclamée la voie du salut.

— Peu importe, je vous conduirai tout aussi bien de l'autre côté, — au ciel ou en enfer, pourvu que je vous conduise.

C'est un jeu d'escarpolette ; un autre monte,

je descends, — mais je reste cramponné sur l'autre extrémité de la poutre, et quand l'autre descendra, c'est moi qui remonterai.

De même, au moment d'une révolution, on voit se disperser comme des oiseaux effarouchés, les partisans, les favoris, les courtisans du pouvoir renversé, — on les perd de vue, on ne sait dans quels trous, dans quelles crevasses ils se sont réfugiés.

Mais, attendez quelques jours, et vous les verrez, comme des papillons de nuit, revenir obstinément à la lumière, au risque d'y brûler leurs ailes, — mais il n'y a pas de danger, ils seront bien accueillis, — dans les sphères du pouvoir comme au ciel, « il y a plus de joie pour un pécheur qui se repent que pour dix justes, » ils reprennent leur place, — ils ne tiennent pas à tel ou tel prince, à tel ou tel ministre, — princes et ministres peuvent changer, ça ne les regarde pas, ils sont, eux, de la maison et rentrent chez eux.

On cherche quelquefois pourquoi l'opinion si sévère pour certaines personnes ne leur passe rien, ne leur pardonne pas le plus petit écart, la plus passagère faiblesse.

Tandis que pour d'autres, elle réserve toutes ses indulgences, toutes ses immunités.

Après une révolution, que les premiers aient une fois rendu le salut au prince déchu, eu vain ils se sont montrés invariables dans leurs principes, désintéressés, farouches même; n'importe, ils sont honnis, repoussés, perdus à tout jamais, — mais que les autres au contraire aient été les courtisans du pouvoir tombé, ses commensaux, qu'ils en aient sollicité et reçu les faveurs, les places, les croix, les pensions; — on ne leur en fera pas même un reproche, et Ton dira d'eux comme devant « ce bon un tel », cet « excellent trois étoiles ».

C'est que ce qu'on pardonne le moins c'est « le caractère ».

Le caractère, chose si rare toujours, et plus rare encore peut-être de ce temps-ci, est un reproche perpétuel, une comparaison inflexible et humiliante, une sorte de « témoin », comme disent les terrassiers, qui montre de combien le sol a été abaissé, « l'étiage » qui constate de combien les eaux sont descendues.

Aux hommes doués ou affligés d'un caractère, on ne leur en veut pas d'avoir fait ceci ou cela, mais on leur en veut de ce qu'ils existent, — ils gênent.

Je n'ai certes pas été des derniers à demander l'instruction obligatoire, en tirant cette conséquence que, pour qu'elle soit obligatoire, il est indispensable qu'elle soit gratuite.

Non que je croie que ce sera une panacée qui fera disparaître tous nos maux et tous nos dangers, c'est une arme, ce n'est pas la victoire.

Loin de moi l'idée d'en faire une sorte de farine de lentilles sous le nom de « douce revalescière, » qui guérit toutes les maladies. — D'ailleurs, ce qui guérit tout, en. ce moment, c'est Y eucalyptus, du moins dans nos contrées.

— Je me rappelle ce mot d'un médecin, sur je ne sais quel remède à la mode : Dépêchez-vous de le prendre pendant qu'il guérit.

L'instruction doit être obligatoire comme le lait donné par la mère, et le pain donné ensuite par le père. — L'homme qui ne sait pas lire et écrire est un infirme — mais l'homme qui sait lire et écrire n'est pas, par cela seul, un homme intelligent et honnête.

Certes, s'il s'agit simplement d'accroître le nombre des abonnés et des lecteurs des journaux, — mieux vaudrait l'ignorance que la bibliothèque d'idées fausses qu'ils ne tarderaient pas à entasser dans leur tête.

L'égalité ne consiste pas à être tous la même chose ; — mais à atteindre, chacun sur sa route et dans sa sphère, une supériorité égale, avec des droits et des devoirs égaux.

Un bon agriculteur est très supérieur à un écrivain ou à un homme d'Etat médiocres ; — il l'emporte même encore sur le grand écrivain et l'homme d'Etat éminent — à cause de sa plus grande utilité.

J'espère, sans l'espérer beaucoup, que l'instruction obligatoire n'aura pas pour résultats d'augmenter l'encombrement des professions dites libérales, sur ces routes où toute la jeu-

nesse française bifurquant — se décide pour la profession de médecin ou pour celle d'avocat.

A l'exception des fruits secs, des incapables, des impuissants qui s'arrêtent essoufflés au carrefour, n'ayant acquis que des besoins, des appétits et des soifs, et sont le plus grand fléau de notre malheureux pays.

Il est une question que je me suis posée quelquefois sans l'avoir résolue jusqu'ici..

La moitié des français étant médecins, l'autre moitié étant avocats,

Pourquoi les avocats sont-ils considérés comme propres à tout — et les médecins comme bons à rien, si ce n'est tout au plus à faire de la médecine ?

Les médecins se livrent cependant à des études plus sérieuses, qui conduisent les grandes intelligences à la connaissance réelle de l'esprit et du cœur humains et à une véritable philosophie ; tandis que les avocats n'apprennent qu'à parler.

Combien de médecins voyez-vous députés, ministres, hauts fonctionnaires?

Tandis que ces places et ces fonctions sont presque exclusivement occupées, envahies par les avocats — et par certains publicistes qui sont en réalité des avocats à plume.

Et notez que le plus souvent ces avocats, aptes à tout ce qu'ils n'ont ni appris, ni étudié : aux finances, à la politique, à la guerre, à la marine, — ce ne sont presque jamais les hommes supérieurs de la profession. — M e Dufaure lui-même est un avocat de second rang ; M e Picard de quatrième ligne comme M e Laurier ; M e Gambetta, .hors des balcons et des banquets, serait tout au plus en sixième ou septième ligne parmi ses confrères.

Bacon disait : « Les Français sont au fond plus sages qu'ils ne le paraissent, les Espagnols au contraire. »

Hélas ! Bacon est mort en 1626.

Nous avons fait depuis ce temps bien des folies qu'il ne pouvait deviner.

On assure pourtant que M. Ferry est enfin envoyé quelque part ; on rappelle, en relatant les gages donnés par M. Ferry à la Commune, un mot de M. Thiers lors de son ministère de 1840. — On lui reprochait de ne pas renvoyer un personnage très compromettant.

— Que voulez-vous, disait-il, je ne pourrais le renvoyer qu'aux galères.

De même, dans un autre ordre de faits, il fallait envoyer M. Ferry à Athènes ou au fort Boyard.

Le grand historien, — puisse sa partialité pour Napoléon I er ne pas trop peser sur sa conscience et sur sa mémoire ! — s'est sans doute inspiré, dans la mission donnée à M. Ferry, d'un souvenir de l'autre historien Suétone.

« Un chevalier romain ennuyait Caligula en faisant du bruit au théâtre. — L'empereur lui envoya, par un centurion, l'ordre de partir immédiatement pour Ostie, et de porter de sa part des dépêches au roi Ptolémée en Mauritanie. Le chevalier remercia et partit. — Ces dépêches qu'il porta à Ptolémée en toute hâte, contenaient ces mots :

« Ne faites ni bien ni mal à l'homme qui vous porte cette lettre l . »

Un photographe vient d'être condamné à des dommages-intérêts pour avoir vendu à grand nombre, comme portrait d'un des membres de la Commune, celui d'un pacifique et innocent pianiste qui porte le même nom.

Cela me rappelle que Léon Gatayes était en voyage en Normandie, je crois, lorsque eut lieu l'affaire du médecin empoisonneur Lapomme-

1. Equiti Romano tumultuanti per centurionem, denuntiavit, abiret sine morà Ostiam ; perferret, ad Ptoleraœum regem in Mauritaniam codicillos snos. Quorum exemplum crat : Ei quem istùc mi si, nequo boni quidquam neque mali, feceris.

raye, — il avait lu le procès, dans les journaux,

— et son attention fut attirée, en passant devant la vitrine d'un libraire, par une inscription eu gros caractères :

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