Kana in paludem ex trhonô resilit aureo
Comme j'ouvrais la Bible, pour vérifier, non les paroles que j'ai dans la mémoire depuis longtemps, mais leur place dans le livre, — je tombe sur quelques versets qui semblent prophétiser l'histoire de ces grands amis du peuple qui l'envoient toujours en prison, au bagne, à la mort,
— et s'en font plus de mille écus de rente- Exemples :
« Un homme prendra son frère et lui dira :
— Tu as un habit, sois notre conducteur »
(Is., III. — 6).
« Je vous porterai, je me charge de vous, je vous délivrerai » (Isaïe,XLIII, — 4 — VI).
« On le porte sur les épaules, on le pose en place, où il se tient debout ; même on crie à lui, mais il ne répondra pas, il ne délivrera pas de leur détresse ceux qui crieront à lui »
(ls., XL, — 6).
Vous le savez, Cavelier dit Pipe-en-Bois. — Vous le savez, maire du Havre.
Voici maintenant l'allocution de M. Thiers, offrant la rémission et l'absolution des péchés rouges, si on est sage, modéré, si on vote de temps en temps avec lui, et si on fait son éloge dans quelques gueuletons.
« Quand vos péchés seraient comme le cra-
moisi, et rouges comme le vermillon, ils deviendront blancs comme la laine et la neige » (Isaïe, — 18).
Voici aussi les mouches, dont l'apparition a un moment inquiété Paris, elles sont annoncées par le prophète :
<. Et il arrivera qu'à ce jour-là, l'Eternel appellera les mouches et les guêpes » (Isaïe, VII, — 18).
Certains lecteurs des journaux se sont montrés surpris de voir le gouvernement suisse demander et accepter le remboursement des frais, immenses pour ce petit pays, causés par l'entrée imprévue de l'armée française de Bourbaki sur son territoire, et par le séjour qu'elle y a fait.
Ces lecteurs ont été gâtés par l'opéra-comique et surtout par la Dame Blanche :
Chez les montagnards écossais, L'hospitalité se donne, etc.
Mais certes, chez sa gentille commère, le souslieutenant Georges n'arriva pas avec quatrevingt-trois mille camarades.
Mais, ce que nous ne pourrons jamais payer, c'est la sympathie, l'empressement, l'amitié,
avec lesquels nos soldats ont été accueillis, recueillis, soignés, consolés, aimés.
C'est le courage viril, et digne d'un peuple libre, avec lequel les Suisses n'ont pas hésité un moment dans leur accueil fraternel, tout en sachant bien, — et un des chefs du gouvernement me le disait, — que la Prusse voyait cet empressement avec mauvaise humeur, et pourrait essayer de s'en venger.
On ne peut nier que l'objet de la plus grande admiration des hommes soit la gloire militaire, — les moissonneurs de lauriers, les cueilleurs de palmes, — les conquérants.
Un prince qui hésiterait à faire tuer de temps en temps quelques milliers de ses sujets prétendrait en vain au respect et à l'amour du pays qu'il gouverne, et n'aurait aucune chance d'être mis au nombre des grands rois et des grands hommes. — Ceux qui ont vu ou lu l'histoire du gouvernement de Juillet, ne nieront pas que Favarice du sang français était une de celles qu'on reprochait le plus à Louis-Philippe. Les jour-
naux du temps sont pleins de reproches, de sarcasmes et d'avanies adressées à ce prince, — qui, dans sa jeunesse, s'était battu pour la France avec une bravoure incontestable, — sur son éloignement pour la guerre.
Les conquérants sont pasteurs des peuples à la façon de ces pseudo-bergers, qui autour des villes vont faire paître sur les remparts et sur le bord des chemins des moutons qu'ils ramènent [le soir à la boucherie — et Homère les a appelés avec raison, — Zt\u.o$opoi — mangepeuples.
Je vous défie de rendre à un homme un service assez important, assez éclatant, pour qu il ait pour vous le culte et le fanatisme que vous avez vu afficher pour Napoléon I er , — non seulement par ses soldats mutilés, mais par des esprits supérieurs, des poètes célèbres, de grands écrivains comme Béranger, V. Hugo, etc.
Mais, par exemple, — cette admiration que les peuples éprouvent pour les guerriers est exigeante ; il faut qu'ils soient toujours vainqueurs, comme ces chevaliers protégés par les fées, dont la bravoure s'abritait sous des armes enchantées.
« Le public, dit madame de Sévigné, est impitoyable sur la réputation des guerriers. »
Ce n'est que plus de , cent ans après sa mort qu'on osa faire un mérite à Turenne d'avoir répondu à quelqu'un, qui lui disait : Comment avez-vous été battu en telle occasion? — Par ma faute.
Aussi a-t-on inventé les bulletins.
On surfait facilement un général vainqueur et on le déclare grand homme de guerre, sans absolument le savoir ; — de là, la fréquence et la facilité des désappointements, — de là cette critique « impitoyable ».
Je m'explique :
Frédéric le Grand disait : « Il y a longtemps que je fais la guerre, et tous les jours je me persuade davantage de la part qu'a le hasard dans les résultats. »
Et il écrivait à Voltaire, la veille d'une bataille : Nous saurons demain ce qu'aura décidé Sa Sacrée Majesté le hasard.
Le prince de Ligne a fait un , petit ouvrage sous ce titre :
« Histoire des batailles gagnées par une faute du vainqueur, ou parce qu'on n'avait pas exécuté ses ordres. » .
Voici deux généraux en présence, — prenez les deux plus ignorants, les deux plus sots, les deux plus lâches que vous pourrez trouver, —
inventez-en deux pour dépasser ceux que l'histoire pourrait vous fournir.
Mettez d'un côté Thersite, qu'Ulysse appelait axtrropuôoç, le fanfaron babillard, et qu'Achille tua d'un coup de poing.
Opposez-lui... Horace, qui avoue qu'à la première bataille où il se trouva, il s'enfuit abandonnant honteusement son bouclier, relictâ non bene parmulâ.
Imaginez si vous voulez des généraux plus incapables et moins braves encore, s'il est possible dépassez les limites de l'impossible et de l'absurde, — cependant, de nécessité, et quoi qu'ils fassent, un des deux sera vaincu et l'autre vainqueur .
Que l'armée du vaincu soit ramenée au combat, il y a toutes les chances pour qu'elle soit vaincue de nouveau — parce que l'affaire se passera alors entre la confiance qui décuple les forces, et le découragement et la panique qui les annihilent — car si tout le monde des deux parts se battait avec la même ardeur, la même résolution, — entre deux armées réunissant le même nombre de soldats, les deux armées seraient entièrement détruites, sauf cinq ou six hommes d'un côté qui seraient seuls survivants et vainqueurs.
A BAS LES MASQUES 3l9
Donc nécessairement un des deux généraux Horace ou Thersite sera vainqueur, sera couronné de lauriers, sera grand général — héros même, rentrera glorieux dans sa patrie et passera sous des arcs de triomphe et toute sa vie sera appelé — l'illustre général Thersite ; — on lui élèvera peut-être une statue sur une des places publiques de la capitale — et la nation sera fière et tranquille ou peut-être deviendra fanfaronne et agressive en se disant : que l'étranger bouge, nous avons là l'héroïque, Tin* vincible Thersite qui le mettra à la raison et n'en fera qu'une bouchée.
Cependant plus tard — la nation ennemie, reposée, rassurée, enthousiasmée parce qu'elle aura trois éléphants à sou avant-garde, ou parce que son chef aura inventé « les flèches résonnantes » ou parce qu'elle aura des piques plus longues, ou une épée d'une autre forme, revient à la charge — ainsi qu'aux jeux de hasard, le moindre avantage d'un côté décide la victoire ; — cette fois que ses éléphants ou le bruit de ses flèches étonnent ses vainqueurs, ou qu'un hasard imprévu ou un caprice « du Dieu des batailles » (les hommes ont eu l'insolence de donner cette épithète à Dieu) — vienne changer la face des choses — et que l'armée de Thersite soit vaincue
à son tour — les compatriotes de Thersite seront frappés (Tétonnement plus que de terreur — ils accuseront Thersite de les trahir et de s'être vendu à l'ennemi, ce n'est peut-être que la génération suivante, et encore ce n'est pas certain, qui s'avisera de dire: — Thersite n'était peut-être pas un grand général — il n'y a pas peut-être beaucoup de grands généraux — Sa Sacrée Majesté le hasard tient peut-être encore, dans la guerre, une place plus grande que ne le supposait le grand Frédéric.
Prenez, au contraire, deux peintres, deux écrivains.
Apelles et un barbouilleur d'enseignes, — V. Hugo et Belmontet, — que les uns et les autres traitent le même sujet. Suffira-t-il à Apelles et à V. Hugo d'avoir fait mieux ou moins mal que les deux barbouilleurs ? Est-ce parce que Racine a été supérieur à Pradon qu'il est resté un grand poète ?
Non, on comparera Hugo et Apelles aux grands poètes et aux grands peintres de leur temps et des temps antérieurs, et on exigera pour consacrer leur renommée, qu'ils aient été supérieurs, ou au moins égaux à ces grands artistes.
Pour un général, au contraire, vous n'exigez pas qu'il soit supérieur ou égal à Alexandre, à
César, au grand Condé, au grand Frédéric, à Napoléon I er , — il vous suffit qu'il ait battu son Belmontet.
Ainsi, Fart et la science de la guerre ont été plus d'une fois révoqués en doute : en effet, — Alexandre remporte ses premières victoires à seize ans, — Scipion l'Africain à vingt-quatre ans, — Condé n'avait pas vingt-deux ans lorsqu'il gagna la bataille de Rocroy , — Charles XII, Vainqueur à quinze ans de. Frédéric de Danemark, n'en avait pas dix-huit, lorsqu'il battit les Russes à Narwa.
Il y a deux espèces différentes dans les grands homme de guerre.
Ceux qui, par l'audace, la confiance, la bravoure, la présomption, entraînent, enivrent leurs soldats et les magnétisent en même temps qu'ils magnétisent leurs adversaires dans un sens opposé.
Et ceux qui, par une habile administration , par des soins et une surveillance opiniâtres, s'arrangent pour avoir les atouts en mains, à ce jeu où il est permis de tricher pourvu qu'on gagne.
Ces derniers sont de beaucoup les moins célèbres, les moins admirés, les moins glorifiés.
Résumé : la guerre n'a jamais profité qu'à
ceux qui y mènent et y font tuer les autres, — les peuples feraient peut-être bien de ne pas s'y laisser conduire souvent.
Mais il est des cas où on ne peut s'en prendre ni au hasard, ni aux caprices du dieu des années.
C'est lorsque l'homme au pouvoir conduit une armée au combat, sans forces égales à celles de l'ennemi, sans préparatifs suffisants, sans munitions, sans armes ; — c'est les conduire non à la bataille, ce qui est déjà criminel, mais à la boucherie.
C'est le cas de l'empereur Napoléon III et de ses conseillers et ministres d'alors, comme vient de le prouver le rapport de M. d'Audiffret. — Il V a alors trahison, et ceux qui n'ont pas cherché en refuge dans la mort doivent être, — l'empereur en tête, — cités devant un conseil de guerre.
Combien ont cherché un refuge dans la mort?
— Pas un.
Voilà pour l'empire !
Mais, au tour maintenant des « fous furieux » qui, au bénéfice de leur vanité ou de leur ambition, ont continué cette guerre, — remplaçant les armes, les vêtements, les vivres, les munitions, par des phrases et des mensonges, qui ont livré nos soldats à des périls sans issue, dont
ils n'ont partagé aucun, après avoir dit et proclamé : — Nous jurons de mourir tous, — nous avons fait un pacte avec la mort, etc., etc.
Parmi ceux-là, comptons les morts, — absolument comme de l'autre côté, — pas un.
Au tour donc de M e Gambetta.
Quand on assume le pouvoir souverain, on assume la responsabilité, — quand on se fait dictateur, il faut réussir.
Deux scandales ont, ces jours derniers, alimenté la curiosité publique — à divers degrés. — N'y at-il pas de la part de M. de Girardin une habileté permise et beaucoup d'esprit à avoir lancé son affaire, juste au moment où l'affaire Dubourg devait nécessairement distraire et absorber les esprits, et rendre la sienne presque inaperçue.
De même qu'un amant qui veut s'introduire « chez sa belle » ,
Attend qu'il passe dans une rue voisine une voiture donc le bruit empêchera d'entendre celui qu'il fait en ouvrant la porte du jardin des Hespérides et du fruit défendu.
L'un, M. Dubourg, tue sa femme surprise en flagrant délit d'adultère. L'autre ce contente de se faire séparer judiciairement de la sienne, et de désavouer un enfant.
Cette seconde affaire démontre la raison de la sévérité des lois de tous les temps et de tous les pays contre l'adultère de la femme; — c'est l'introduction dans la famille d'enfants étrangers.
En effet, un peu plus d'adresse, ou un peu moins d'audace de la part de la femme séparée, et son mari se serait cru le père de l'enfant, ou du moins n'aurait pu être admis par les tribunaux à erl désavouer la paternité.
Dans le premier cas, il aurait caressé, élevé comme son fits le fruit de l'adultère ; dans le second, il l'aurait vu au moins profiter de sa fortune acquise, et en hériter après lui.
Mais, ne peut-on pas dire, en faveur des femmes, que, de ce temps-ci, plus que jamais, — les maris font d'elles et de leur beauté, quand elles en ont, ou du moins de leur parure, une exhibition indécente et périlleuse ; ne les mènent-ils pas dans les salons à moitié nues ; ne semblent-ils pas ne négliger rien pour exciter et provoquer la fantaisie des autres? — Ne les laissent-ils pas seules avec des enfants qui, hélas les garantissent rarement, et des domestiques
qui deviennent si facilement des complices; — aux bains de mer, aux stations d'hiver — et dans tous ces « pays de chasse », où elles sont up charmant gibier.
Ne les mènent-ils pas, ne les envoient-ils pas se promener au bord des précipices, quittes à leur jeter des pierres d'en haut, quand elles ont roulé au fond. La plupart des hommes leur fontils bien un intérieur, une maison, un gynécée dont la femme doit être la reine, sans qu'elle aille chercher, demander' des plaisirs et des triomphes au dehors. — Ne passent-ils pas une partie de leurs journées et de leurs nuits dans leurs cercles?
— Certes, on serait fort porté à pardonner aux hommes mariés quelques fantaisies passagères, — mais, doit-on la même indulgence aux liaisons connues, avouées, presque régulières, aux seconds ménages, qu'ont la plupart d'entre eux — et alors n'ont-ils pas dépensé d'avance en menue monnaie de coups de canif, le coup de poignard que la loi excuse en certains cas — et que je n'excuserais, moi, que si la femme, reine aimée dans sa maison, — point ou peu exhibée au dehors, entourée des soins et de l'autorité d'un mari, guide doux et sévère, partageant sa>vie quotidienne, ses plaisirs, ses dis-
tractions et ses soucis ; — s'exposait à introduire des enfants étrangers dans cette maison, et trahissait non pas seulement l'orgueil, mais aussi la tendresse d'un mari.
Quant aux femmes qui prétendent mettre une parité exacte entre l'adultère de la femme et celui du mari, on répond par la question des enfants.
J'ajouterai qu'une femme peut pardonner et pardonner souvent une infidélité, et qu'un pardon pareil déshonorerait un homme. Qu'un homme n'est pas perdu, flétri, pour avoir passé quelques instants avec une jolie femme de chambre, et que je ne veux pas dire ce que serait une femme qui passerait ces mêmes instants avec son laquais.
Je dirai encore, que, lorsque vous épousez une jeune fille, il est sous-entendu qu'elle est vierge, et que le moindre doute à cet égard voua ferait reculer.
Représentez- vous un jeune homme proposé à une famille, pour épouser la fille de la maison. — La mère du prétendant dit à la mère de la prétendue :
— Je vous garantis la virginité de mon fils.
Celle-ci poufferait de rire, et penserait... très mal de son futur gendre.
De tout cela et de bien d'autres raisons, — il ressort que le divorce est devenu nécessaire. — La séparation est une sottise et une turpitude. La séparation d'un homme et d'une femme mariée entraîne nécessairement au moins quatre personnes à vivre dans le désordre.
Une chaîne pour être plus longue n'en est que plus lourde, telle est celle dont, en cas de séparation, la loi laisse enchaînés les forçats du mariage.
Mais, dans l'état de séparation, il reste un désavantage, une inégalité monstrueuses au détriment de l'homme.
Voici deux époux séparés, chacun va vivre à sa guise.
Si l'homme fait des sottises, des folies, des crimes ou des actes ridicules, — rien n'empêche la femme de quitter son nom.
Mais que la femme se vautre dans la fange, — qu'elle ajoute au vice le scandale le plus effronté, — elle traîne et vautre avec elle le nom de son mari — elle inscrit ce nom au livre d'or des courtisanes célèbres.
Lui ne peut quitter son nom, et doit continuer à le porter déshonoré, sali.
Ne serait il pas juste que la femme séparée fût remise en tutelle sous l'autorité de sa fa-
mille — et que, en tout cas, elle quittât le nom de son mari, et reprît son nom de fille, son nom de famille, en le faisant précéder du titre de Madame ?
N'est-ce pas une lacune dans la loi ?
La reine Amélie, mère et grand'mère des princes d'Orléans, a été le grand obstacle à la déclaration du divorce par les assemblées. Cette respectable femme qui ne se mêlait de la politique que par ses angoisses, — seulement sur ce point était ardente et j'ajouterai intrigante et inflexible. La plus honnête femme de France peut-être a été la cause par cette intervention obstinée de bien de scandales et de bien de désordres.
Les femmes ont cette force et cette faiblesse en même temps, de ne voir qu'un des côtés des choses à la fois, aussi je les redoute un peu partout, mais surtout en politique, et j-'avoue que je n'aime pas plus que de raison à voir madame Thiers et mademoiselle Félicie Dosne, paraître de loin en loin en reine et en sœur de la reine.
D'autant plus que, — en république, — les fonctions sont tout à fait individuelles, — un président de république n'a pas de famille officielle, — il n'y a pas de madame la présidente; ce n'est pas une famille princière, ce n'est pas une
dynastie, — c'est une fonction momentanée dans laquelle les femmes n'ont rien à faire et rien à voir, — de même que le fils d'un président de république n'est qu'un simple citoyen, sa femma ne doit exercer d'empire que dans le gynécée et dans la maison.
Une nuée de mouches est tombée, dit-on, sur Paris ; — on a essayé d'y voir un fléau ; — nous autres de la campagne nous savons une chose — ces mouches n'ont que deux ailes ; — or, toutes les mouches qui n'ont que deux ailes ne piquent pas.
Mais — Tallemant des Réaux raconte que la reine mère, Anne d'Autriche, avait une grande peur de ces grosses mouches bleues qui bourdonnent et ne piquent pas non plus ; — elle croyait — Dieu sait oà elle avait pris cette lubie — que ces mouches entendaient ce qu'on disait et allaient le redire au cardinal ; — aussitôt
qu'elle en apercevait une elle cessait de parler et faisait signe aux autres personnes de se taire.
Nous en sommes encore là aujourd'hui, — à regarder avec anxiété les luttes des diver s comédiens qui se disputent les premiers rôles dans une pièce tantôt farce, tantôt tragédie, dont nous ne voyons jamais que les premières scènes, et qui se recommence toujours.
Il nous faut, au lieu de nous livrer tranquillement à nos travaux, à nos affaires, à nos délassements, à nos plaisirs, — nous préoccuper des moindres détails, des agissements plus ou moins suspects, des rivaux d'ambition qui font vivre la France dans l'agitation fiévreuse des révolutions.
Il nous faut savoir où dîne M. Thiers et où trinque M c Gambetta. M. Thiers dîne à Paris, il est vrai, mais il digère à Versailles ; mais a-t-il ou n'a-t-il pas mangé de perdreaux ? Question encore indécise. — M e Gambetta, lui, a positivement mangé du veau à Angers, et il a parlé avec un respect affectueux de M. Thiers. — Pourquoi ? Certes, M e Gambetta n'aime pas si tendrement qu'il le prétend M. Thiers, qui, en pleine Assemblée, l'a traité de fou furieux, et lui a reproché d'être l'auteur de la moitié des infortunes de la France.
Je veux aujourd'hui faire un peu trêve à la préoccupation des faits et gestes de ces messieurs, et parler d'une question importante, dans un intérêt sérieux du commerce et delà navigation, j'aurai soin défaire envoyer ce numéro au ministre de la marine et au ministre de Tintérieur, — mais je crains bien que ces messieurs, entièrement absorbés par la politique, —c'està-dire le soin de garder leurs portefeuilles, — n'aient pas le temps de s'en occuper.
Voici cependant de quoi il s'agit :
Tous les marins connaissent le golfe de Lion, et le redoutent.
Il n'y a pas d'années où il ne s'y perde, corps et biens, un nombre considérable de navires. — Le mauvais temps tombe sur le golfe de Lion sans avertissement ; si un bâtiment est surpris au milieu du golfe, il n'a que très peu de chances de se sauver, — parce qu'il n'y a pas de port d'abri et de refuge présentant quelque sécurité, entre Port-Vendres qui est excellent et où on entre par tous les temps, et Cette, dont l'entrée est moins sûre. — Agde n'est sûre que par le beau temps. — Quant à la Nouvelle, il n'y faut pas compter, les sables sont mouvants et l'on se jette sur eux, en cherchant la passe qui change de place à chaque instant.
Mon frère, qui me donne ces détails qu'il tient de plusieurs capitaines, un entre autres, naviguant depuis vingt -cinq ans dans le golfe de Lion, où il a fréquemment failli s'engloutir avec son équipage, me signale un bâtiment qui est depuis six semaines à Port-Vendres, et a dû y rentrer cinq ou six fois, faute de pouvoir s'aventurer au delà de Leucate ; — il a vu cette année un grand nombre de navires de Valence, Majorque, etc., chargés d'oranges en destination de Marseille, entrer à Port-Vendres, et, faute de pouvoir sortir après une longue attente, se décider à transborder leur chargement et à le confier, à leur grand détriment, au chemin de fer.
L'année dernière, un paquebot des Messageries roy.-imp.-nationales, faisant le voyage de Marseille à Montevideo, s'est jeté à la côte en face d'Aigues-Mortes.
Il y a trois ans, deux trois-mâts de fort tonnage furent jetés à la côte, à « la Nouvelle » avec plusieurs autres bâtiments moins forts, tous périrent corps et biens.
Il est cependant dans le golfe de Lion, sur la côte, entre Port-Vendres et Marseille, plusieurs points où on construirait facilement et à peu de frais, des ports-abris déjà ébauchés par la nature. — Une enquête ferait voir l'accord sur ce
siijet, des capitaines qui hantent ce terrible golfe.
Ces abris feraient quatre escales à égale distance Tune de l'autre, savoir : au cap de Leucate, à Brescou, à Sainte-Marie, à Bouc ou aux Martigues.
Je ne puis entrer ici dans tous les détails qui me sont envoyés ; je ne puis que signaler, à qui de droit, l'urgence de ces travaux, sans lesquels cette navigation sera prochainement abandonnée quand les chemins de fer auront prolongé leurs lignes de Port-Vendres à la frontière d'Espagne, et de la frontière d'Espagne à Barcelone.
LU
On a joué, il y a quelques jours, au Théâtre- Français, une pièce à laquelle la critique a reproché Tinvraisemblance du caractère principal.
Une mère, jalouse de son fils et s'opposant à un mariage qui, selon elle, l'empêchera d'acquérir et du talent et de la gloire.
Je vais fournir une réponse assez triomphante aux auteurs de cette pièce et rappeler l'exemple d'une reine de France, Blanche de Castille.
« Blanche, dit Joinville,ne voulait pas souffrir que le roy hanstât ny fust en compagnie de sa femme ; et quand le roy chevauchait, aucunes fois par son royausme, et qu'il a voit la roy ne
Blanche sa mère et la royne Marguerite sa femme, la royne Blanche les faisoit séparer l'un de l'autre ; et n'étoient jamais logez ensemblement, et advint un jour qu'eux étant à Pontoise, le roy étoit logé au-dessus du logis de la royne sa femme, et avoit instruit ses huissiers en telle façon que quand il voulait aller la nuit près de la royne Marguerite et que la royne Blanche voulait venir en la chambre de son fils ou de sa belle-fille, ils battoientles chiens afin de les faire crier, et quand le roy Tentendoit, il se mussoit. Un jour, la royne Blanche, entrant chez sa bru, surprit son fils qui se mussa derrière sa femme, mais la royne Blanche le prit par la main, lui disant: — Venez-vous-en, car vous ne faites rien ici, —
» Et le sortit hors la chambre. »
lui
Quand on lit la liste de ceux qui meublent les antichambres et les salons d'un nouveau pouvoir, on trouve que c'est, pour la plus grande partie, ceux-là précisément qui encombraient les antichambres et les salons du pouvoir renversé. — La plupart obéissent à leur nature, ne s'en embarrassent pas eux-mêmes, ne s'en étonnent pas, et n3 supposent pas que les autres s'en étonnent. — Quelques-uns cependant veulent se justifier, expliquer, plaider « les atténuantes ». — Notez qu'ils ne donnent pas de raisons pour se montrer courtisans du pouvoir actuel et triomphant, il n'y en a pas besoin, c'est
si naturel, — ils ne pensent à se justifier que de leur obséquiosité à l'égard du pouvoir déchu.
Un de ceux qui ont des premiers abandonné le second empire, pour se donner à la république, avec ou sans républicains, disait : « Personne ne haïssait, ne méprisait autant que moi le pouvoir impérial — s'il s'est flatté que je le servais par sympathie, il s'est grossièrement trompé ; et s'il ne m'avait pas fichu vingt mille francs par an, il ne m'aurait jamais eu. »
Un autre qui a sollicité et reçu toutes les faveurs de ce pouvoir, qui a été rétribué, enrichi, décoré par lui, écrivait ces jours derniers : — « J'ai gardé mon indépendance, et quand je quittais l'empereur, je ne me suis jamais incliné que deux fois au lieu de trois comme faisaient les courtisans. »
Cela me rappelle un trait d'un poète du premier empire.
C'est un académicien, mort depuis quelques années. Lorsque vint la Restauration, il ne tarissait pas en invectives contre Napoléon.
Un de ses auditeurs, qui avait la naïveté de s'en étonner, lui dit :
— Mais pardon, monsieur B...., est-ce que vous n'aviez pas une pension de l'usurpateur?
— Eh ! sans doute, il en voulait à toutes les
supériorités ; il m'avait flétri d'une pension de six mille francs.
— Vous auriez pu ne pas l'accepter.
— Ne pas l'accepter ! vous ne le connaissez pas ! le premier de chaque mois il disait :
— Duroc !
— Sire ?
— B...., a-t-il touché sa pension?
— Oui, sire.
— A la bonne heure.
Et si je ne l'avais pas touchée, il m'aurait fait fusiller comme le duc d'Enghien. Ah ! vous ne le connaissez pas !
On sait avec quelle passion le père du grand Frédéric faisait rechercher et même enlever au besoin les hommes de grande taille, pour les enrôler dans ses grenadiers.
Contrairement à cet exemple, on vient d'abaisser de quelques centimètres la taille des gendarmes français.
La grande taille n'est pas en faveur en ce moment ; — ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on se modèle sur le souverain.
Régis ad exempter totus componitur or bis.
Quand Auguste buvait, la Pologne était ivre.
Sous Louis XIII, toute la cour fît semblant d'aimer passionnément le pain d'épices.
Le célèbre acteur Lekain, dans ses mémoires, donne un conseil qu'il n'entend que du physique et qui devrait surtout s'entendre au moral.
« Ma petite taille, dit-il, m'a fait commettre des injustices dont je me repens. — Je me suis toujours opposé à l'admission, au théâtre, d'acteurs plus grands que moi. — Défiez- vous des petits hommes, ajoute-t-il, car ce sera leur préoccupation constante d'éloigner tous ceux qui seront plus grands qu'eux. »
Au lieu d'abaisser d'un nombre de centimètres exact la hauteur des soldats, — il serait mieux de renoncer complètement à cette puérilité delà taille.
Ceux qui se sont occupés de gymnastique savent que c'est dans la taille moyenne de la contrée ou ils sont nés qu'il faut chercher les hommes les plus forts.
Presque toujours, les hommes beaucoup plus grands que les autres hommes de leur pays, doivent leur haute taille à la longueur excessive et disproportionnée de leurs jambes. Ceux qui ont voyagé à pied, et toute l'infanterie savent que les hommes de petite taille ou de taille moyenne, supportent plus longtemps et mieux les fatigues de la marche que les autres.
Mais la toise réglementaire disparaîtra natu-
relieraient si on arrive à « l'obligation pour tous» du service militaire ; la seule loi qui soit juste, sensée, protectrice de la liberté au dedans et au dehors — et contre laquelle la sottise et la routine seule ont des objections. — j'ajouterai le despotisme, qui a toujours intérêt à diviser la nation en soldats et en bourgeois.
Je lis dans plusieurs journaux que quatre secrétaires dépouillent tous les journaux de Paris et de la province, marquent au crayon rouge les passages qui leur paraissent importants — puis que M. Barthélémy Saint-Hilaire fait dans ces citations un choix qu'il marque au crayon bleu.
Et puis après — ?
Après, c'est fini — on recommence le lendemain.
A quoi ça sert-il ?
A occuper quatre secrétaires et à distraire M. Barthélémy Saint-Hilaire.
Ilest un homme qui connaissait bien M. Thiers, pour avoir été à son service longtemps, c'est le docteur Véron ; il acheta dans le temps le Constitutionnel pour avoir ses entrées à la place Saint Georges où onl' appelait « le père auxécus »
comme on y appelait Louis-Philippe «papa <TOliban ».
Voici ce que dit à ce sujet le docteur Véron : « M. Thiers ne lit rien de ce qui se publie ; — il se contente d'apprendre au jour le jour ce qu'il a besoin de savoir. Ce qui s'imprime contre lui, on le lui cache ; on ne laisse respirer à ses nerfs délicats que le parfum de l'éloge et de la flatterie . »
Une légende : — un amant dont la maîtresse était en danger de mort, se met à la recherche d'un médecin — dans sa course il rencontre une vieille femme qui lui demande l'aumône, il lui jette une pièce d'or — et lui dit : priez pour elle.
La vieille femme se métamorphose en une fée « plus belle que le jour » et lui dit : Tu as été bon, je veux te rendre service.
— Alors indiquez-moi un bon médecin.
— Mets cet anneau à ton doigt — et tu pourras juger toi-même — il y en a un qui demeure en face d'ici, et c'est le plus fameux de la ville.
Le jeune homme ayant mis l'anneau à son doigt, sa vue acquiert une puissance magique :
— Grand Dieu ! qu'est-ce que ces figures vaporeuses qui voltigent devant la porte.
— Ce sont les âmes des malades qu'il a tués.
Et la fée disparaît.
L'amant s'enfuit — et voit avec désespoir un essaim semblable, plus ou moins nombreux, à la porte de chaque médecin :
Enfin, dans un quartier éloigné, il trouve une porte devant laquelle ne gambadait qu'une seule petite âme.
Il entre précipitamment.
— Ah! venez vite, savant docteur.
En route pour aller trouver la malade, le médecin lui demande comment il l'avait découvert.
— Parbleu, dit l'amant, votre science, votre talent, votre réputation
— Ma réputation ! ce n'est que depuis huit jours que je suis ici, et je n'ai encore vu qu'un malade.
Une vieille histoire sur le pouvoir temporel de l'Église : «
Un archevêque de Cologne passait, je ne sais plus par où, entouré d'une troupe d'hommes armés, — un paysan qui passait en sens inverse s'arrêta, regarda le cortège avec curiosité et se prit à rire.
L'archevêque, qui avait déjà levé les deux doigts pour le bénir, suspendit la bénédiction et se fit amener le rustre auquel on ne ménagea pas les bourrades.
— Pourquoi ri s- tu ?
— Je ris de voir un prêtre, un apôtre de Jésus, armé et escorté de gens de guerre.
— Ne sais-tu pas que je suis prince en même temps qu'archevêque.
— Je le sais, dit le paysan ; mais dites-moi, je vous prie, quand le prince ira chez le diable que deviendra l'archevêque ?
Madame ***, une jolie bourgeoise médiocrement aisée, faisait miroiter au théâtre de riches pendants d'oreille ; — elle pratiquait tous les mouvements de tète, qui, en agitant les pendeloques, augmentaient leur éclat et leur feu ; — un ami de son mari entre dans la loge, elle se tourne, se remue, — exagère son manège, — il ne dit rien ; — enfin, elle perd patience et lui dit :
— Vous ne parlez pas de mes boucles d'oreille.
— Madame, dit-il, j'aime trop votre mari et je vous estime trop vous-même pour ne pas croire que vos diamants sont faux.
Je parlais tout à l'heure de la vieillesse, —
cette pensée nous conduit naturellement à celle de la mort. — Eh bien, je n'ai aucune objection contre la mort ; — puisque le Créateur nous a condamnés à la vieillesse, il serait trop cruel et trop implacable que ce fût à perpétuité, et que contre l'injure de la décrépitude, nous n'eussions pas le bénéfice et le refuge de la mort.
Ne parlons qu'en passant de l'affaiblissement des forces, des infirmités, des maladies, — supposons, si vous le voulez, le vieillard sain, relativement vigoureux ; supposons qu'il n'ait
pas eu F horrible douleur de voir ses enfants le précéder dans la tombe.
Vous m'accorderez que le vieillard sans infirmités, sans grand affaiblissement, est un homme privilégié, une exception, une sorte de phénomène,
Conséquemment presque tous ses contemporains s'en sont allés un à un avant lui, les camarades de son enfance, les compagnons de sa jeunesse, les amis de son âge mûr l'ont laissé seul, — il ne peut plus se souvenir avec personne, — il n'a plus personne pour se promener avec [lui du même pas lent et mesuré dans les chemins autrefois parcourus.
Tout est changé autour de lui, — ce qui était vertu dans son temps est devenu préjugé et
ridicule, — ce qu'il appelait ridicules et vices est devenu à la mode, — le langage s'est modifié, des mots nouveaux se sont introduits, d'autres ont vu leur sens et leur acception se modifier.
Il semble un naufragé dans une île peuplée par des sauvages,
Ou un endormi dans une île dont les habitants se sont civilisés.
Il ne comprend plus et ne se fait plus comprendre — dans le premier cas, il a de l'or dans sa poche-, mais la monnaie ayant cours se compose dfe coquillages, — et, dans le second cas, il a des coquillages, mais les sauvages civilisés ne croient plus qu'au papier.
Il ne peut rien vendre, rien acheter, rien échanger; son chapeau, ses souliers, ses idées, ses opinions, la forme de sa politesse n'ont pas plus cours que son argent.
Il a l'air de venir au marché avec la monnaie de fer des Spartiates, ou la monnaie d'amandes amères du Mogol, ou le corail du Thibet.
Et s'il veut la donner en échange d'une botte de radis, la fruitière crie au voleur.
Il n'y a plus de place pour le vieillard qui dépasse la durée ordinaire de la vie humaine, il gène, il encombre ; on le coudoie, on le bouscule
11 dirait comme Arnai dans un vaudeville : — « je demande à m'en aller. »
Nous nous décousons point à point de la vie, et il vient un moment où nous n'y tenons plus que par un fil qui ne tarde pas à se rompre et se rompt facilement.
Et les vieillards, qui sont sages, doivent se retirer du monde et se donner enfin le bonheur charmant de consacrer leurs dernières années aux trois ou quatre amitiés consacrées par le temps et par des liens étroits.
Autrefois on n'avait pas le droit de répéter dans un salon ce qu'on avait entendu dans un autre salon — on n'aurait pas pensé surtout à le faire imprimer.
Quand je commençai les Guêpes en 1839 — je me crus obligé de me retirer du monde, j'aurais dû renoncer à me servir de renseignements que j'y aurais surpris et que je m'arrangeai pour savoir d'ailleurs.
Ce bavardage, cette indiscrétion, détruisent toute la sécurité et presque tout l'agrément des relations sociales.
« Je hais, dit Plutàrque, le convive qui a trop de mémoire. »
Je ne sais plus dans quelle circonstance l'amour donna à Harpocrate une rose pour
récompense du silence dont il est le Dieu. On prétend que c'est en souvenir de ce présent qu'on peignait une rose au-dessus de la table V
Newton, dans F Herbier de la Bible, dit :
« Quand d'aimables et gais compagnons se réunissent pour faire bonne chère — ils conviennent qu'aucun des propos tenus ne sera divulgué — et ils expriment ainsi cette convention — « ça soit dit sous la rose » ; en effet on suspend une rose au-dessus de la table. »
Il en est de même en Allemagne.
Peacham, dans son ouvrage — The truth of our times — 1638 — rapporte qu'en divers endroits de l'Angleterre et des Pays Bas on voyait une belle rose peinte au milieu du plafond de la salle à manger.
L'ornement d'architecture appelé rosace doit son origine à cet usage antique.