‹ À bas les masquesChapitre 17 sur 20 · PORTRAIT DE LAPOMMERAYE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE LAPOMMERAYE

Plusieurs personnes s'étaient arrêtées et l'une disait : — Eh bien ! ça ne m'étonne pas, il eu a bien l'air.

Gatayes approche, regarde, se frotte les yeux,

— il n'y a pas moyen d'en douter, — c'est sa propre figure, à lui Gatayes, qu'il a devant lui dans la vitrine du libraire.

Il reconnaît une assez mauvaise photographie, dont il avait négligé de retirer les épreuves. — Le photographe ne sachant que faire de ce solde de Gatayes, comme disent les magasins de nouveautés, avait songé à en tirer parti en le vendant comme Lapommeraye. — S'A en est resté, il a pu écouler la fin sous le nom de Troppmann.

La plupart des impôts dits indirects reposent sur dès besoins vrais ou factices. Pourquoi ne pas imposer les vices et un certain nombre de ridicules, par exemple à chacun la carte du restaurant depuis 3 fr. pour le déjeuner, 1 fr. d'impôt également pour le dîner au-dessus de 5 fr., fermer les tripots, mais ouvrir les maisons de jeu sous la surveillance de la police.

Chacun en entrant, en déposant son chapeau, payera un impôt de cinq francs.

Pour chaque jurement ... 1 fr.

Pour chaque médisance dite . . 50 cent.

— Écrite (gare aux journaux). . S fr.

Pour chaque calomnie .... 100 fr.

Pour chaque promesse violée . . 5 »

Pour chaque mensonge. ... 1 »

Pour chaque fanfaronnade ou éloge franc ou détourné de soi-même 1 fr.

Pour chaque sottise dite ... 1 »

— écrite . . 2 »

Tout homme qui voudra avoir ses cheveux partagés par une raie droite du front à la nuque, payera 1 fr. par jour.

Toute femme qui portera la crinoline, ou plus de trois jupons 1 fr. par jour.

Pour les cheveux teints. . 30 fr. par mois.

Pour le maquillage. . . 30 fr. »

Toute femme mariée ou ayant un amant, laquelle néanmoins fera une coquetterie ou une provocation à un autre homme que son mari

ou son amant ' 1 fr.

payable par celui au bénéfice duquel est faite cette coquetterie.

Pour se décolleter : par centimètre de charmes, découverts au-dessous du col 1 fr.

Pour montrer la jambe :

par centimètre au-dessus delà cheville, §0 cent.

Pour se regarder dans une glace, hors des nécessités de la toilette :

Une femme, chez elle, par chaque fois 25 cent.

Chez une autre 50 »

Dans la rue 75 »

Un homme chez lui 1 fr.

Dans un café 1 fr. 50 c.

Dans la rue. . 2 fr.

Pour les faux titres, les fausses armoiries,

etc mémoire,

on demandera un travail à la chancellerie avant de fixer le taux.

Pour chaque infidélité de la part d'une femme :

Infidélité à son mari. . . - . . 1,000 fr.

payables parle bénéficiaire.

Infidélité à un amant .... 100 fr.

payables moitié par l'ancien, et moitié par le remplaçant.

Pour toute parole complètement vide et creuse et ne voulant rien dire. .... 25 cent.

Pour toute parole inutile. . . 10 cent.

Pour toute tromperie quelque minime qu'elle soit, en fait de commerce, de jeu, d'affaires. 5 fr.

Mauvaise humeur, bouderie. . . 1 »

Air de victime 2 »

Pour, causant dans un lieu public avec un ami, ne parler que pour exciter l'admiration des assistants qu'on ne connaît pas. ... 1 fr.

Pour se promener devant le restaurant à la

mode, avec un cure-dent, quand on a dîné ailleurs à trente-deux sous 25 cent.

Pour tout effet de nuque ou de croupe, exécuté sous prétexte de se prosterner humblement dans une église, mais en réalité à la damnation des fidèles de l'autre sexe 1 fr.

Pour toute parole différente de la pensée . 5 cent.

Contraire à la pensée 10 »

J'ai reçu une lettre qui commençait d'une façon inquiétante, c'est-à-dire par cette sorte d'éloges, miel aux bords de la coupe pleine d'une potion amère, que l'on comprend devoir être suivis d'un « mais » .

« Sans contredit, monsieur, vous êtes extrêmement ceci et cela, — on ne peut vous contester ceci,; — personne n'apprécie plus que moi le haut degré auquel vous possédez cela, » etc.

Et plus il y a de miel, plus vous devez redouter l'amertume.

Voici le « mais ».

« Mais vous avez émis un projet d'impôt sur

les vices et sur les ridicules ; — ce projet n'a pas le sens commun, — vous argumentez, contre les impôts de M. Pouyer-Quertier, de la difficulté de la perception, — vous tombez dans la même erreur que ce pseudo-financier qui a plus de filles que détalent, — vous aviez raison, il y a quatre mois, lorsque vous prédisiez ce que M. About constatait l'autre jour dans le XIX 9 Siècle. — « La consommation se restreint » sur certains articles surtaxés, et sur certains » autres, une contrebande effrénée confisque »> les revenus publics. »

» Vous aviez raison alors, — mais vous avez tort aujourd'hui.

» Outre les difficultés de la perception, vous rencontrerez également une contrebande acharnée, — la dissimulation des matières imposables ; des plaintes, des protestations, etc., et il vous arriverait ce qu'il arrive, dès aujourd'hui, des impôts de MM. Thiers et Pouyer, c'est qu'ils resteraient très au-dessous de vos prévisions ; — vous trouveriez des gens peu nombreux, je le crois, mais vous en trouveriez d'assez économes, assez courageux, ou assez pauvres pour se corriger des vices et des ridicules sur lesquels vous comptiez ; — comme vous voyez qu'on revient au briquet à pierre et

à l'amadou, — ou du moins vous amèneriez de notables perfectionnements dans l'hypocrisie. Peut-être réussiriez-vou s tout au plus à obtenir une dénonciation mutuelle sur les détenteurs des objets imposés, mais que d'erreurs, que de récriminations !

» Moi, je veux au contraire vous proposer un impôt que les contribuables vous aideront de toute leur puissance à percevoir, — qu'ils s'empresseront de dénoncer, — que personne ne dissimulera, — dont personne ne se plaindra, si ce n'est avec ces façons doucereuses dont certaines femmes se plaignent en disant : Mon Dieu ! que ces hommes sont donc ennuyeux ! on ne peut les décourager de nous adresser des compliments et de nous faire la cour.

» Imposez, monsieur, résolument les vertus, les qualités, les beautés, les agréments et vous obtiendrez un tout autre résultat que celui que vous donnerait votre plan, qu'avec tout le respect et la sympathie que je dois à votre... — et que je professe pour vos... — et vos... — je déclare être absurde, insensé, impraticable et digne d'un crétin.

» Imposez donc, proportionnellement, côté des hommes, — la probité, — idem méticuleuse, — idem excessive ;

» Le courage, la bravoure, l'intrépidité, — idem poussée jusqu'à l'imprudence, — l'héroïsme.

» L'esprit, — idem nature], — idem brillant, — idem étincelant, — idem fulgurant, — idem « justement redouté ».

»Le talent, — idem supérieur, — idem universel.

» Le génie.

» L'éloquence, — les belles moustaches, — les succès auprès des femmes, — l'aptitude à la politique, — la franchise, — idem du Danube,

— la fermeté de caractère, — idem de principes,

— l'invariabilité politique, — la générosité, — idem proverbiale, — idem jusqu'à la magnificence, — idem sans limites.

» Et, — côté des femmes, — la beauté, — la grâce, — la distinction, — l'élégance, — l'art de la toilette, — la jeunesse, —les belles dents,

— les chevelures épaisses.

» Imposez toutes les femmes au-dessous de trente ans.

» — Toutes celles qui sont ennuyées et fatiguées de la multiplicité des hommages et des déclarations.

» Toutes celles dont la ceinture n'a que cinquante centimètres de largeur.

» Toutes celles qui gantent au-dessous du numéro 6 1/4.

» Les petits pieds, — la vertu, — idem rigide, — idem allant jusqu'à la cruauté, — les petites bouches, — les grands yeux.

» Les physionomies spirituelles, — idem expressives, — idem imposantes et sévères.

» La chasteté, — l'esprit.

» Soumettez à un impôt toutes les « reines de » la mode ».

» Toutes celles qui font partie de « l'élite de la » société parisienne, » du « high life, » du « tout Paris » des journaux.

» Voilà un impôt productif, monsieur, et qui viendra s'offrir de lui-même.

» Agréez, etc. »

J'eus besoin de voir le général Herzog qui commandait en chef l'armée suisse, pour qu'il me donnât un papier qui m'était nécessaire pour sortir de Suisse par les Verrières, en ce moment de trouble causé par l'entrée de l'armée française, suivie de près par l'armée prussienne. — Là, je fus frappé par la simplicité des rouages d'un gouvernement réellement et sincèrement républicain.

Devant moi, le général Herzog donna l'ordre

de licencier plusieurs corps" — l'entrée des Français se faisait régulièrement, les Prussiens avaient renoncé à inquiéter leur retraite. — Les troupes suisses, convoquées et mises complètement sur pied en quelques heures, furent licenciées en quelques minutes ; aussitôt que tel ou tel corps n'est plus indispensable, on le renvoie chez lui.

C'est que, en Suisse, tout le monde sans exception est soldat, et soldat exercé dès l'enfance et toujours tenu en haleine, — mais aussi personne n'est seulement soldat, personne n'est soldat de profession. — Tout citoyen est prêt à s'armer pour la défense du pays, mais pas un nest au service d'une ambition ou d'une vanité particulière. Chacun retourne à son métier, à ses loisirs, à l'instant même où son concours n'est plus indispensable.

On ne voit pas de soldats, désœuvrés pendant la paix, passer bêtement leur vie, selon le grade, au cabaret ou au café, où s'abrutissent nécessairement dans une oisiveté exaspérée par l'absinthe, les meilleurs naturels et les intelligences les plus distinguées.

A ce propos, je reviens sur un sujet que j'ai déjà traité sommairement, mais si le publiciste se bornait à parler une fois de chaque abus, de

chaque sottise, il ne ferait qu'une protestation le plus souvent inutile, — il faut, comme je le disais, ne pas lâcher prise, et frapper l'ennemi jusqu'à ce qu'il soit par terre. — La vérité, dit un philosophe, est un coin qu'il faut faire entrer dans les têtes par le gros côté, et il est besoin de frapper fort et longtemps.

De quel droit oblige-t-on des soldats innocents à exercer le métier de bourreau et fait-on fusiller par eux les condamnés de la Commune ?

C'est déjà assez, c'est déjà trop que les dures nécessités de la défense et de la répression aient armé un moment les citoyens les uns contre les autres, — les soldats contre les bourgeois, — mais la bataille finie, les soldats n'ont rien à faire dans les condamnations judiciaires. — Où serait l'avantage de les accoutumer à tuer des citoyens sans défense, en dehors de la chaleur et de la triste ivresse du combat. Ne serait-ce pas préparer des instruments aveugles et terribles à la tyrannie ?

N'est-ce pas dès aujourd'hui leur faire partager l'horreur légendaire qu'inspire le bourreau ? N'est-ce pas les rendre un objet de répulsion et de haine ?

Le soldat ne doit se servir de ses armes que contre les ennemis étrangers de son pays, —

quelquefois, hélas ! contre les ennemis inié. rieurs, — mais, la bataille finie, il doit poser son fusil désarmé au faisceau ou au râtelier. Son rôle est fini.

Passons à des questions de détail : — pourquoi applique-t-on à de misérables assassins, voleurs, incendiaires, cette forme de supplice qui, — ce n'est pas le lieu de discuter la question, — passe depuis longtemps pour plus honorable que Téchafaud, — lequel passe pour l'être plus que le gibet, à tel point que personne ne veut plus du gibet ?

Que signifie, aussi, ce « coup de grâce », qu'un sous-officier est si souvent obligé de donner, en appliquant son arme à l'oreille du patient mal tué ?

C'est que plusieurs soldats du peloton d'exécution tirent par obéissance, mais ne visent pas, et ne veulent pas tuer ; ce qui aggrave beaucoup le supplice du condamné, mais alors pourquoi ne commence-t-on pas par ce coup de grâce, et ne tue-t-on pas le patient à bout portant, par ce coup unique ?

C'est qu'on veut diviser l'horreur de l'action entre plusieurs, et laisser incertain qui a donné ou n'a pas donné la mort.

C'est que tel tire de loin, qui ne pourrait ou

ne voudrait pas frapper de près, — semblable au chasseur qui tue vingt perdreaux au vol, et ne consentirait pas à égorger un poulet" à la façon des cuisinières.

Mais alors pourquoi demander au sergent ce qu'on n'ose demander aux hommes du peloton?

Ça n'est pas tout à fait la même chose, — le plus souvent, le sergent ne sait pas si l'homme qu'il frappe est mort ou vivant, — et s'il est vivant, il ne le lue pas, il abrège ses souffrances.

Je le répète et je le répéterai jusqu'à ce que j'aie obtenu satisfaction, — il est immoral, il est injuste, il est cruel, il est dangereux, il est criminel — de faire faire par des soldats l'exécution des condamnés

Je lis dans plusieurs journaux, qu'à la réouverture du bal Mabille, on y a revu avec plaisir M e Gambetta.

Le cas est prévu par Publius Syrus.

« Mettez la grenouille sur un trône d'or, à la première occasion, elle ressautera dans son marécage \ »

Malheur, dit Isaïe, à ceux qui sont puissants à entonner la cervoise (la bière). (V. — 22.)

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