SCÈNE TROISIÈME
ROBERT, revenant.
Voyons, maintenant, comptons le total de ces économies....
Tiens, où sont-ils donc ? [Il sort pour les chercher,)
L'auteur. — Il fait les trois saluts, puis il dit : Je demande la permission à l'honorable public d'imiter Plaute qui, à la fin de sa comédie de Casiria, s'adresse aux spectateurs en ces termes :
Spectateurs, il reste à vous dire ce qui se passe dans la maison
Spectatores, quod futurum est intus heic memorabi-
mus, etc.
Eh bien ! il pourrait bien se faire que Arthur de Pré-Joli .et l'aimable Adalgise rappellent un matin leur premier intendant qui les a à moitié ruinés, par haine du second qui les aura ruinés de l'autre moitié, ce qui est plus grave.
Car, n'espérons pas qu'ils aient jamais le bon sens de se passer d'intendant, — imitons à présent Térence qui, termine le Phormion par ces mots :
Adieu, allez-vous-en, après avoir applaudi.
Vos, valete, et plaudite.
— Où donc demeurez- vous ?
— Par là-bas, — vers l'ouest.
— Est-ce que ça ne s'appelle pas Saint-Ra phaël?
— Saint-Raphaël? c'est le nom d'un bourg qui n'est pas extrêmement loin de là, — mais l'endroit où je demeure, ça n'a pas de nom; — c'est dans les champs, au bord de la mer, sur une plage.
— Et vous restez là toujours ?
— Oh! non! — tantôt ici, tantôt là, je vais, je vienfe.
— Mais où couchez-vous ?
— Quelquefois sous un arbre, quelquefois dessus, quelquefois dans un lit ou dans mon canot.
— Et si on voulait vous aller voir?
— Ah ça ! c'est compliqué, — il faudrait m'écrire.
— Mais où?
— Chez moi, j'y vais souvent, je suis quelquefois aussi souvent sans y aller.
C'est le résumé d'une défense que, me trouvant à Nice un de ces jours derniers, — moi, l'homme le plus casanier du monde, — je pratiquai contre un monsieur qui me faisait tout à fait l'effet d'un « reporter » affamé. — Qu&rens quem traaeret. — La saison des stations d'hiver est finie, tout est éteint, tout est muet.
Bordighiera, Menton, Cannes, San-Remo, ni ce Jardin tout parfumé que Ton appelle Nice
n'ont plus un seul hôte ; et j'étais comme le moineau, qui, perché sur un arbre de la route, a le droit, sans présomption, de s'alarmer en voyant passer un chasseur revenant bredouille avec un carnier vide et plat, le plus lourd de tous,* à ce qu'on dit.
La voilà donc trouvée, grâce à cette nouvelle industrie des « reporters », cette maison de verre que désirait le Romain.
Mais, maison de verre grossissant, — de verre rouge ou bleu ou jaune, colorant, décolorant ; — de verre convexe, concave, allongeant, élargissant, déformant ; — comme ces boules odieuses que bien des bourgeois installent dans leur jardin, depuis plusieurs années, pour y regarder la caricature insolente et imbécile de leur femme, de leurs enfants, de leurs arbres, de leurs fleurs enlaidis, grotesques, difformes, ignobles.
Autrefois, quand on était suivi par un inconnu, on faisait rapidement un examen de conscience, et, d'après sa situation et le résultat de l'examen, on se disait : C'est un voleur ou c'est un mouchard ; — il faut ajouter aujourd'hui : ou c'est un « reporter » .
Telle actrice en renom se voit accompagnée en tous lieux par un jeune homme qui ne la perd pas de vue un instant, l'attend aux portes quand elle entre quelque part ; interroge les portiers ; entre après elle dans le magasin où elle fait des emplettes, dans le café où elle soupe accompagnée ; — il a parlé plusieurs fois à sa femme de chambre, il a fait cent questions à la concierge du théâtre. — « Allons, encore un amoureux, il est jeune, assez bien fait, vêtu à la dernière mode ; quelle patience ! il faut qu'il
soit bien épris, pauvre jeune homme ! allons, on verra, — mais qu'il parle. »
Il n'est nullement épris, et ne parle pas; il écrit, il écrit dans un journal. — Il raconte que « M ,le *** a acheté une robe de faille grise à tel magasin, et une fausse natte à tel autre ; qu'elle a soupe jeudi dernier à tel restaurant, dans tel cabinet, avec M. ****, — qu'ils ont mangé:
Bisque d'écre visses.
Crevettes.
Perdreaux rôtis (prohibés en ce moment).
Punch à la Romaine.
Haricots de primeur.
Figues et abricots de Tannée prochaine.
Pas d'autre vin que le Champagne frappé.
» Elle avait prétexté une indisposition pour ne pas jouer ce soir-là; son protecteur s'était présenté chez elle et avait été éconduit par la soubrette ; elle dort, elle a tant souffert, il serait inhumain de la réveiller, etc.
» Tout le monde sait qu'elle se donne vingtdeux ans, mais nous avons fouillé les registres de la mairie ; elle est née le 7 octobre 1852, elle aura donc trente ans dans cinq mois. »
Un écrivain va se marier, — description de son bonheur, chiffre de la dot ; — la fiancée est
grande, — svelle, — pas jolie, — le nez fort, — gante sept, — la jambe maigre, — . a un signe très bizarrement situé, — le mari ne le connaîtra que dans quelques jours, mais qu'il soit tranquille, l'effet en est ravissant.
« Le maréchal Bazaine s'est promené de deux à quatre les mains derrière le dos ; — de quatre à cinq les bras croisés ; il a allumé un cigare probablement très mauvais, qu'il a jeté avec impatience. — La maréchale est venue : description de sa toilette, sa conversation avec son main, sans qu'il y manque un mot ; — le maréchal a dîné à sept heures ; — le rosbeef n'était pas assez cuit ; — il a repris deux fois des haricots verts ; — il a bu du vin de tel cru, de telle année, il a vidé une première bouteille et en a entamé une seconde.
» Après le café, il a bu trois petits verres de chartreuse verte. — Je sais bien que le reporter d'un autre journal a dit que c'était de la chartreuse jaune, — il a parlé au hasard ; je ne veux pas croire qu'il ait menti à dessein, — mais j'affirme que c'est de la chartreuse verte. On sait comme son journal est d'ordinaire mal renseigné .
» Quant à Marie Diblanc, l'empoisonneuse en jugement, elle a pris avant-hier une purgation.
» Où allait hier matin M me ***, femme du peintre — à huit heures un quart — un voile bien épais sur le visage — ce n'est pas à l'église, ce n'est pas au bain — sa paroisse est la Magdeleine — elle se baigne aux baincs turcs — elle est entrée brusquement dans telle rue — tel numéro — nous saurons demain à quel étage elle est montée — mais par discrétion et savoirvivre, nous cacherons sous une initiale le nom de l'heureux mortel qui a reçu cette visite matinale et mystérieuse.
» M. Thiers se promenant hier à Versailles, dans le parc, s'est arrêté un moment, a dit à ses
aides de camp : Continuez, Messieurs , et a
disparu quelques instants derrière les arbres. — Les arbres étaient des acacias.
» M. un tel, député et sa femme « font chambre à part » depuis telle date et pour telle raison.
» M me ***, femme du ministre, a renvoyé hier, sans lui accorder les huit jours d'usage, une jolie femme de chambre qu'elle avait depuis huit mois ; — il y a eu, à onze heures trois quarts, une scène assez vive entre les époux.
» Le coupé de M. ***, député, est resté hier de dix heures du soir à deux heures du matin, à
la porte de M lle ***, artiste des « Folies-Dramatiques ».
» Pendant ce temps, M. ***, collègue de M.***,
tenait compagnie à l'épouse délaissée et n'est sorti de chez elle qu'à une heure après minuit.
» On a dit grosse la jeune princesse épousée il y a quelques mois, par le roi de ***. — Nous sommes allés aux renseignements, il n'en est rien, nous avons pris nos mesures pour savoir cet événement probable aussitôt qu'il aura lieu et nous le communiquerons à nos lecteurs, qui le sauront au moins aussitôt que le Roi.
» La jolie M me de ***,■ femme de l'ambassadeur de ***, a fait une chute. . . décolletée, — hier dans son escalier ; elle en est quitte pour une révélation qui ne lui a fait aucun tort, et pour une contusion, — mais le bleu va si bien aux blondes.
» Tous les jours, de deux heures à trois, M mo ***, femme du préfet de ***, — momentanément à Paris, — rencontre aux Tuileries, sous les marronniers, près de la statue d'Hercule, M. ***, pianiste, qui n'est plus reçu à la préfecture.
» Hier, il l'a reconduite dans le fiacre n° 487. — Ils ont pris par le bois de Boulogne ; — il
faisait tant de vent et de poussière, qu'ils ont dû baisser les stores, etc., etc. »
Donc, pour toute personne qui a acquis la moindre notoriété par sa position, par son talent, par sa réputation — ou qui simplement a momentanément attiré l'attention par un accident, un agrément, etc., il n'est plus de vie privée.
Le Bocage est sans mystère
Et aussi l'alcôve .
On n'est plus certain d'être seul un instant el de ne pas voir imprimer les circonstances les plus futiles ou les plus secrètes de la vie ; — on ne déploie plus les journaux qu'avec terreur. — Les reporters sont une invention moralisatrice au plus haut degré, — et cette vie au grand jour ne peut manquer de rendre bientôt tous les Français vertueux. C'est aux « reporters » que l'honneur en reviendra.
Un de ces jours derniers on me présenta à remplir un de ces petits livres à la mode, où sont imprimées à l'avance les questions que Ton doit résoudre.
A celle-ci :
« Quel est l'arbre que vous préférez ? »
Je répondis :
Celui auquel on pendra le dernier avocat politique.
Un duc de Grammont supplia un jour Louis XIV de lui donner un petit écu.
Il eût fallu ne pas avoir un petit écu — dans
la poche de son peuple — pour repousser une pareille demande.
Le Roi donna le petit écu, et demanda ce que le duc en voulait faire.
« Je compte en faire ou plutôt en refaire ma fortune, dit le duc, — il n'y a que le premier bienfait qui coûte, — maintenant que Votre Majesté m'a donné quelque chose, cela me constitue des droits à d'autres faveurs, — un service qu'on rend est une dette qu'on contracte, — le bienfaiteur passe au service de l'obligé, — pour s'en convaincre, il n'y a qu'à refuser un cent et unième service à un homme auquel on en a déjà rendu cent.
» Non seulement ce refus passe l'éponge sur les précédents, mais vous établit débiteur, je ne dirai pas insolvable, c'est trop doux ; mais débiteur de mauvaise foi.
» En me rendant un premier, cent premiers services, vous avez pris vis-à-vis de moi le beau rôle de bienfaiteur, — moi j'ai accepté, j'ai bien voulu accepter le rôle humble et sacrifié d'obligé.
» Tant que je ne renonce pas à mon rôle, tant que je le joue en conscience, de quel droit cessez- vous de me donner la réplique ?
» Je suis toujours l'obligé, vous êtes toujours le bienfaiteur, Je suis toujours prêt à recevoir,
vous devez être toujours prêt à donner ; — à chaque bienfait nouveau, votre position s'est dessinée davantage, et mes droits se sont établis d'une façon plus solide, — aujourd'hui, il y a prescription.
» J'avais le droit de compter sur vous, et j'y ai compté, si vous n'aviez pas eu la fantaisie de jouer le beau rôle, le premier rôle, le rôle noble.
» Je n'aurais pas pu jouer tout seul le rôle, le mauvais rôle d'obligé. — J'aurais pris un autre parti, j'aurais trouvé un autre artiste pour votre rôle, — qui sait même, si encore jeune alors et û'ayant pas acquis la mauvaise habitude de vivre par autrui, je n'aurais pas pris le parti violent de travailler.
» Donc, vous êtes un homme de mauvaise foi, un hypocrite, un voleur et une canaille. »
Peut-être le duc de Grammont n'osa pas dire tout cela au grand Roi, mais c'est toujours le sens de ce qu'il lui dit.
U en est de même pour un homme qui a obtenu une place ou un emploi, — qu'il l'ait eu par faveur, par surprise, par violence même, — il est fonctionnaire, c'est acquis, c'est indélébile, c'est à perpétuité, le pays lui doit une place et des appointements.
Il se montre incapable, inepte, brouillon, cassant, injuste, désordonné, avide.
La chose arrive jusqu'au scandale, — le bruit perce et déchire le silence sanitaire qu'on fait autour du pouvoir, — la pudeur publique s'alarme, s'indigne, vous êtes obligé de destituer le fonctionnaire ignorant ou prévaricateur, — le renverrez-vous au métier peut-être honnête qui le faisait peut-être vivre auparavant ? à défaut, retournera-t-il à sa brasserie où sa pipe culottée a été respectueusement conservée au râtelier de l'établissement, — objet d'admiration et d'encouragement pour les habitués ?
Non, — il lui faut « une compensation, » — on lui cherche, on lui trouve une autre place, un autre emploi, — ça lui est égal pourvu qu'il y ait des appointements au moins égaux.
Et dans la nouvelle place, préfecture, souspréfecture, etc., — il restera jusqu'à ce qu'il ait manifesté, développé suffisamment son incapacité, son désordre, son ineptie, sa rapacité, pour que ses nouveaux administrés crient au secours et à la garde. Ce moment arrivé, on lui cherche une nouvelle « compensation, » une nouvelle place, un nouvel emploi, — quelquefois, il est vrai, sans avancement.
Il faut dire qu'un Roi ou un chef de nation,
gouvernant plus ou moins un pays, doit être souvent bien embarrassé pour faire son état qui consisté surtout dans la science du choix des hommes.
Il ne peut choisir que parmi des hommes qu'il connaît et qui l'entourent.
Or, ceux qui entourent les Rois ou les quasi- Rois ne sont pas les gens d'étude, les gens fiers, les gens désintéressés, les gens résolus, les gens à principes, les amis de la liberté et de la justice.
Ils auraient trop d'humiliations à subir, même de la part des meilleurs princes, — ils respireraient mal dans l'atmosphère des cours, — leur échine ankylosée par une longue indépendance, les ferait paraître roides et grossiers.
Ceux qui entourent les rois, princes, premiers ministres, etc., sont des courtisans , — ils ont bien soin de faire autour d'eux un cordon sanitaire bien serré, de façon qu'on n'en puisse approcher.
H faut donc choisir parmi eux, qui s'appellent eux-mêmes l'élite de la nation.
Le prince se dit : Ça n'est pas grand' chose, mais il n'y a pas mieux.
Voici donc un courtisan ministre, — on en trouvera facilement un qui ait assez d'intelli-
gence pour voir à peu près ce qu'il faudrait faire pour répondre aux besoins réels du peuple, à la prospérité du pays, — mais je défie, dit un vieux philosophe, qu'on en trouve un seul assez résolu, assez désintéressé, assez honnête pour risquer sa faveur et sa position en donnant des avis salutaires, mais désagréables.
Ce qui doit faire espérer que la France se relèvera, et que ses défauts ne sont pas, peut-être, des vices de décrépitude et de désorganisation, c'est qu'en lisant l'histoire, on voit cette pauvre France se perdre plusieurs fois par les mêmes fautes et se relever ensuite ; — ses défauts, en effet, comme ses vertus, sont une question de mode comme tout ce qui se passe en France ; n'at-on pas vu pendant la Terreur -*- il faut ajouter maintenant : de 1793, — la mort sur l'échafaud devenir à la mode,. ainsi que le courage passif et stoïque ; les talons rouges les plus efféminés, les femmes les plus frêles ne se distinguaient que par la résignation, le calme et parfois la bonne humeur.
Pendant le dernier siège de Paris, il a été à
la mode de manger du cheval, du chien, du chat et du rat, — et tout le monde en prit son parti et s'en est tiré.
On s'indigne et on s'effraie en apprenant les bagages encombrants de certains généraux pendant la dernière guerre, et leur sollicitude pour ces bagages, et on se demande si cette race si guerrière des Gaulois n'est pas tout à fait éteinte.
Rappelez-vous les guerres de la révolution en 92 : — les hommes sans habits, sans souliers, sans armes, battant les meilleures armées de l'Europe . — Eh bien ! trente-cinq ans auparavant, pendant la si désastreuse guerre de Sept ans, on lit dans les mémoires de Mme d'Épinay, et dans dix autres lieux, que le luxe des équipages, alors à la mode, des officiers français fut une des causes principales de nos défaites.
« A la bataille de Rosbach, Frédéric prit au général en chef, prince de Soubise, ses canons, ses comédiens, ses cuisiniers, ses perruquiers, ses perroquets, ses parasols et ses caisses d'eau de lavande. »
En 1757, Frédéric fit élever, en souvenir de sa victoire, une colonne que l'armée française victorieuse à son tour alla renverser. Chez nous ce sont des Français qui ont renversé la colonne Vendôme.
Il m'arrive souvent de chercher dans l'histoire contemporaine et dans l'histoire ancienne des preuves que l'humanité est conduite en rond par trois ou quatre passions, toujours les mêmes, et par une immense crédulité qui ramènent sans cesse et les mêmes caractères et lesmêmes événements ; il y a bien longtemps que j'ai dit pour la première fois, à la suite d'une de ces études : Plus ça change, plus c'est la môme chose, — et cette phrase a été si souvent répétée, par des gens successivement convaincus, que je serais un homme riche si cette ligne m'avait été payée cinquante centimes chaque fois qu'elle a été imprimée.
Il y a si longtemps, dis-je, que j'ai écrit cette phrase pour la première fois, qu'un journaliste, qui a beaucoup de vrai esprit, et qui devait être très jeune à cette époque — se figure et disait dernièrement, que je l'ai traduite du sanscrit et trouvée dans le Rig-Veda.
Autre exemple :
Dans sa comédie des Chevaliers (nnretç) Aristophane nous montre un vieillard appelé A^oç. Démos, populus, peuple.
Ce vieillard est un vieil enfant crédule, irascible, rendu à moitié imbécile par les discours qu'il entend.
Il s'agit d'opposer un rival à C — Léon, le corroyeur qui a capté entièrement son maître, — on met en avant un chaircuitier (aXXavT07T(oS7jç).
Le chaircuitier hésite à jouer ce rôle : — Laissez-moi vendre mes saucisses — comment deviendrai-je un homme politique, moi, un simple chaircuitier?
Démosthène : — C'est pour cela même que tu seras grand, tu es un vaurien, de la lie du peuple et effronté.
Le Chaircuitier : — Je ne me crois pas digne d'un tel honneur.
Démosthène : — Qu'est-ce à dire ? Serais-tu,
par hasard, un honnête homme, né d'une famille honnête ?
Le Ghaircuitier : — J'en atteste les dieux, je suis de la canaille, et je ne sais pas lire.
Démosthène : — Mortel fortuné, comme tu as été doué pour les affaires publiques !
Le Ghaircuitier : — Comment pourrais-je mener Atjuoç (le peuple) ?
Démosthène : — Rien de si aisé ; brouille les affaires comme tu mêles les viandes que tu haches ; cajole Démos par des propos de table.
Les deux rivaux sont en présence.
Mais le chœur, qui est évidemment du parti du Chaircuitier, dit à Cléon :
— Scélérat, braillard, le pays entier retentit de ton audace, l'assemblée, les tribunaux, la ville, tu remplis tout de trouble, de confusion.
Le Chaircuitier : — Tu as donné aux paysans du cuir d'un bœuf malade ; tu avais taillé la peau des chaussures de façon à la faire paraître épaisse.
Démosthène : — Je n'étais pas encore à Perçasse que mes souliers ne tenaient plus à mes pieds *.
1. Textuel, qu'on n'aille pas croire que cela est inventé pour faire allusion aux chaussures fournies à nos pauvres soldats. — Comme si on croyait qu'on a imaginé ce qui suit
Cléon : — Quand j'ai bien bu et bien mangé, je me moque de tous les généraux de Pylos.
Et plus loin :
Je suis allé à Pylos et j'ai supplanté les généraux.
Le Chaircuitier : — Je vous invoque, dieux de la bassesse et de l'imposture, de la sottise et de la ruse, donnez-moi de l'audace, une langue agile et une voix bruyante.
Cléon: — Jeté traînerai devant Démos (Atjjjloç le peuple).
Le Chaircuitier : — C'est devant lui que je te dénoncerai.
Cléon : — Il ne te croira pas ; je lui fais accroire ce que je veux.
Le Chaircuitier : — Tu te crois donc bien sûr d'avoir Démos à toi.
Cléon : — C'est que je sais de quels mets il est friand.
Entre Démos.
Cléon court à lui en criant : « Au secours, on me bat, on m'assassine, parce que je t'aime, ô Démos, parce que je suis amoureux de toi (epaanjç
Le Chaircuitier, à part : — Chez lui ce vieil-
pour rappeler les généraux destitués, insultés, d'Àurelles de Paladines, etc.
lard est un homme parfaitement bon et sensé, mais une fois dans Rassemblées, sur les bancs, il est imbécile (a>s/7)iev).
Cléon : — Si je ne suis pas le plus grand ami de Démos (le peuple), je veux qu'on me scie en deux et qu'on découpe ma peau en courroies
Le Chaircuitier : — Si je ne t'aime, ô Démos, qu'on me hache avec du fromage pour faire de moi un pâté.
Cléon : — Je te donnerai les pains que je volerai aux autres 1 .
Mais une preuve, ô Démos, que ce bavard ne t'aime pas ; c'est que toi, qui as combattu vaillamment, ce qui nous a donné l'occasion de nous vanter nous-même, il te laisse assis sur ces bancs de pierre si dure ; — tiens, je t'apporte un coussin que j'ai cousu moi-même, — repose ces... qui ont fatigué sur les bancs de rameurs
à Salami ne (tva [atj rp^ç ev SaXa^ive).
Démos : — Voilà un soin tout à fait gracieux, et je reconnais un ami du Démos (cpiXoST^ov).
Le Chaircuitier à Cléon : — Tu repousses les
1. Citons encore, pour n'avoir pas l'air d'imaginer une allusion au communisme, ao7ua£cov Y a P T0U S «çtouç aoi tou «XXoipiouç 7rapa87](o.
ambassadeurs qui proposent la paix 1 , afin que, par suite de la guerre, Démos ne voie pas tes actions et tes injustices.
Tu ressembles aux pêcheurs d'anguilles (ô7)<pa>(ji.£voi t<xç Êf/eXeiç) si l'eau est limpide, transparente, ils ne prennent rien ; mais, en remuant la vase, ils troublent l'eau, et font une pêche abondante, — et toi aussi ton rôle est de troubler la république ; c'est alors que tu fais tes affaires
(yjv Tapamrjç ttjv voXiv),
Mais as-tu jamais donné à Démos une semelle pour ses chaussures 2 ? toi qui prétends l'aimer si tendrement (<pa<j[Aa>v cptàeiv).
Démos (le peuple) : — Non certes, par Apollon.
Le Chaircuitier : — Alors tu connais ; — eh bien ! moi je t'ai acheté de mon argent cette paire de souliers, et je te la donne.
Démos : — Je déclare que tu es un excellent homme, très dévoué à la patrie et à mes orteils (SaxTuXotdiv) ; lui n'a que des inventions de Pyrrhandre 3 .
Le Chaircuitier : — As-tu seulement pensé à donner à Démos une robe à deux manches pendant les rigueurs de l'hiver 4 .