CHAPITRE m
Sommaire. — Une larme à la clef. — La retraite de Russie. — Une vocation. — La dernière cartouche de la Pologne. — Une représentation à bénéfice. — Nadège Fusil. — M. le Car dinal. — La double couronne. — Rigolboche et Guignol. — Le théâtre progresse. — Juvenalia.
Au dér.lin de l'Empire, une enfant naquit sur un affût de canon, au bruit de la mitraille, à l'ombre d'un drapeau 1
C'était une belle petite tille blonde et rose
dont le premier mot fut celui qu'elle entendait depuis sa naissance : Vive l'Empereur!
L'enfant de troupe rentra avec les débris de Tarmée de Moscow; elle grandit, travailla nuit et jour pour nourrir une pauvre grand'mère infirme.
L'amour la jeta dans les bras d'un roué qui la rendit mère, et l'abandonna à dix-sept ans !
Misérable, délaissée, elle se fit artiste dramatique.
Pauvre, mais courageux parti.
C'était en 1833, la Pologne vaincue venait de brûler sa dernière cartouche pour la défense de sa liberté.
La France accueillit ces frères malheureux et leur ouvrit ses portes et sa bourse.
La ville de Rouen organisa aussi sa sou-
scriplion; elle monta une représentation dramatique.
La jeune artiste, l'enfant du champ de bataille, faisait partie de latroupe dans l'emploi de jeune première; mais depuis longtemps elle languissait d'une de ces maladies qui ne pardonnent pas, et ce jour-là gardait le lit.
Au premier mot, elle se leva, et malgré les supplications de ses camarades dont elle était adorée, elle joua Victorine ou la nuit po^^te conseil.
La malheureuse enfant joua avec toute son àme, tout son cœur, toutes ses larmes.
Ah! c'est que c'était son histoire à elle, la pauvre amante abandonnée!
Au troisième acte, elle fut prise d'un frisson mortel ; elle continua néanmoins et fut sublime!
La salle croulait sous les bravos, la scène était encombrée de fleurs ; et l'artiste enivrée
de spsilorniers bravos, de son dernier triompbe, parut plus belle que jamais.
La toile tombasur la pièce, sur cette gloire agonisante.
Une heure après, Nadège Fusil était morte, car c'était elle.
Nadège Fusil avait vingt ans I
Eh bien, d'après un usage établi sous les Bourbons, un prince, ancien capitaine de dragons, primat de Normandie, cardinal ari-hevêquede Rouen, fit refuser l'entrée de l'église au corps qui naguère encore ne respirait qu'amour et fraternité
Quatre mille personnes accompagnèrent à sa dernière demeure la dépouille de l'artiste,
el effeuillèrent sur sa tombe prématurée couronnes de son dernier triomphe 1
Rigolboche une artiste ?
Mais les artistes s'appellent Georges, Mars, Malibran , Damoreau-Cinti , Dorval , Rachel — à côté de ces noms admirés placez donc, celui de Rigolboche un peu pour voir.
Une artiste !
Est-elle artiste la poupée de Guignol ?
Est-elle artiste la femme qui lève la jambe poiir soulever un peu plus les plis d'une jupe inutile déjà, et pour faire plonger un peu plus avant le rayon de lorgnettes de rebut ?
Est-elle artiste la sans-culolte de vice qui vient vous dire : « Je suis une drôlesse plus encore que les autres, car je ne cherche même pas à déguiser ma chute : j'ai coûté tant, le jour de mon premier marché ! »
Ce qui nous paraît une monstruosité inexplicable, c'est que le théâtre serve de marchepied pour lancer un tas de coquines décorées du nom d'actrices qui viennent là pour poser sans frais et sans carte, et pour se prélasser en portraitureà la vitrine des papetiers, entre le pape etGaribaldi.
Singulier trait d'union entre une décadence et un principe !
Ce qui fait dire que le théâtre progresse, puisque le talent n'y est plus nécessaire.
Actrices! Ces cages de l'art, ces impures, ces modernes Dubarry, qui apportent sur la scène l'idéal bête de l'espèce entretenue ; qui
ont beaucoup d'admirateurs, ùyant beaucoup d*acheteurs?
Ces femmes-là, des actrices? ah! ah ! ah! ah ! un coup de fouet rimé , ça fait bien et ça pose.
Allons y là, gaîment !
Allons , cataux , crétins, bo ! place à Rabelais ! Qu'on vous pousse à l'égoût ! En avant les balais! A la pelle! à la hotte ! enjôleuses de boue , Dont le cœur est fardé, de même que la joue! Qui faites , exploitant la banque d'Escobar , De l'autel un grabat, du temple un lupanar ! Crinolines, dans l'art des voluptés, savantes. Qui raccrochez en scène, et qu'on nomme : aga-
[çantes , Le ruisseau vous attend au bas du piédestal ! Votre place est marquée an pilori fatal! Noël! c'est fête en grève ! Ecoutez les huées, Dont sur votre chemin vous serez saluées !
— Grâce! — Non, point de grâce! à genoux! à
(genoià !
Fiépondez sous le fouet! Et vous, écoutez tous!...
Quel horrible réveil , froides enchanteresses ,
Gardez-vous à l'amant flétri par vos caresses !
F'illes au corps usé, que devient l'être humain
Lorsqu'il a bu le philtre offert par votre main?
Son avenir, son nom, sa jeunesse blémie,
Tout cela meurt, grouillant avec votre infamie!
Cet homme est un débris , un ferment empesté ,
Quelque chose d'informe au regard hébété!
Qu'avez- vous fait de l'art, célébrités menteuses?
Oh! ne nous montrez pas vos réclames pom-
(peuses;
A d'autres, de vous croire une auréole au front,
Gomme un reste de cœur dans vos corps de car-
(ton!
Vos réputations?... vous les avez volées,
Risibles vanités puantes et gonflées!
Trottoir de vos exploits, le théâtre n'est plus
Qu'un cloaque sans nom. Vrai poison de Nessus,
Le vice , ardent cancer aux infernales flammes ,
A dévoré vos corps , ne trouvant pas vos âmes !
Puis comme il faut payer vos appas frelatés, Allons! c'est un marché. — Femme à vendre!
(achetez !
Achetez, ô vieillards bourgeonnes de luxure , Vous, lions aux vieux os cariés de mercure ; Cette femme après qui vous courez, pauvres fous. On l'a pour un louis;— en marchandant : cent sous !
Crac l