‹ A. Boieldieu, sa vie et ses œuvresChapitre 13 sur 13 · OBSÈQUES · texte numérisé non relu

OBSÈQUES

Vers la fin du printemps, Boieldieu partit pour les Eaux-Bonnes. Quelques biographes ont cru que sa faiblesse ne lui avait pas permis d'aller plus loin que Bordeaux. Voici une lettre qui prouve le contraire. Elle est adressée à son fils, M. Adrien Boieldieu, qui a bien voulu me la communiquer. Elle fera voir combien les souffrances et les approches de la mort avaient peu de prise sur cette âme tendre et sereine et sur ce charmant esprit :

«Des Eaux-Bonnes^ le 19 Juillet 1834.

» J^ai beau embrasser ton petit portrait tous les matins , causer avec lui, lui dire combien je suis triste loin de toi, cela ne me suffit pas, il faut que je t'écrive pour avoir rempli ma tâche (T absent^ éloigné de ce que j'aime si tendrement. Bonjour, cher Adrien I causons un peu, tu me répondras, tandis que ton portrait, tout Qccupé de son Estelle (1), ne répond rien.

(i) Ce petit portrait n'était que la lithographie d'ane romance intitulée Estelle, laquelle représentait un Jeune homme le coude appuyé sur une tombe. Un Joar Boieldieu, en passant devant le magasin d'un éditeur de musique, avait ?u cette lithographie, et lui avait trouvé une si grande ressemblance avec son fils qu'il était entré aussitôt pour en acheter plusieurs exemplaires. L'éditeur s'était empressé de les lai offrir.

» J'ai toujours mes maux d'estomac ; j'ai même des crises assez fortes, mais elles se calment en me couchant et en buvant quelques boissons chaudes. Du reste, je dors bien, je mange avec appétil; mes digestions se font bien : tout cela prouve que ces 'douleurs sont nerveuses, et, depuis longtemps, j'ai le plus grand mépris pour les nerfs.

» Quanta mon larynx et à ma poitrine, il me semble que les eaux, que je bois encore en petites doses, leur font du bien; elles aident l'expectoration, et M. D..., avec ses gros yeux, m'assure que mes bronches ne broncheront plus quand j'aurai bu un mois. Je prends aussi quelques bains quand il fait chaud, ce qui n'arrive pas souvent ici. Aujourd'hui nous avons du feu, et ma robe de chambre d'hiver n'est pas de trop.

x> On s'amuse beaucoup ici, k ce qu'on dit. On a joué la comédie ; il y a eu un grand bal le lendemain de notre arrivée ; nous y avons été invités, mais tu penses bien que nous n'avons pas accepté, malgré le désir que nous avions de voir en toilette la belle madame L..., que nous avions aperçue le matin eu habit de cheval, et qui ne nous a pas fait tomber à la renverse comme on nous l'avait prédit.

if> Oui , mon ami , on joue la comédie dans le grand et nouveau salon de la maison de Taverne ; et lu ne sais pas qui met tout en

train ici, au grand déplaisir de M , qui boude un peu de se

voir supplanté? c'est Oscar P...., qui est ici tout seul, et qui^ au lieu de soigner sa si triste santé, joue des rôles chantants, danse jusqu'à minuit, et fait cent sottises pareilles.

» Nous avons en ce moment M. Fould , qui va très-bien , qui danse et monte à cheval , ce qui est un triomphe pour Tefficacilé

des Eaux-Bonnes. Nous avons aussi M. le marquis de M , qui

était maire de Rouen à l'époque de la médaille. Il faudra bien l'aller voir, c'est indispensable, mais ce sera tout, je te le promets.

» Tu penses bien que tout le monde, petits et grands , me demandent de tes nouvelles, et tous avec beaucoup de souvenirs et d'intérêt. Tu te donnes donc des airs de te faire aimer partout?...

eh bien I laisse-toi aimer, et, crois-moi, n'aime pas trop tout ce qui pourra t'exposer à des chagrins. A Tâge dans lequel tu vas entrer ils passent vite, mais c'est pour faire place à d'autres, et cela use le physique et le moral. Tâche d'atteindre sans trop de tourment de cœur le moment où tu prendras femme jeune et gentille, bien à ton goût. C'est alors que tu seras véritablement heureux, du caractère doux que je te connais. Tu seras un excellent mari, et je te prédis bonheur en ménage ; mais comme ce n'est pas encore demain qu'on publie les bans , amuse-toi d'ici là , tout en travaillant à ton talent, qui sera, sois-en sûr, l'objet de toutes tes pensées, lorsque les succès auront éveillé ton amour-propre, qui dort encore de ce premier sommeil qu'il ne faut pas troubler»

» Que je voudrais être à ce moment du concours I Je serai heureux si tu as bonne chance, et très-peu contrarié, je te jure, si l'on ne te donne pas de prix ; ce qui me prouverait seulement que tu t'es troublé. Notre conscience nous consolerait de ce petit échec ; mais cela ira bien, j'en suis sûr. Sois calme; aie du sang-froid quand viendra ce jour du concours; attache-toi bien à ta réponse, à ton contre- sujet, à tes quatre entrées. Repose- toi ensuite, et revois ce commencement d'un œil calme avant de continuer. Allons, allons, tu iras bien, j'en suis sûr!...

» Le facteur nous arrive; pas de lettre de toil cela ne peut tarder, car sûrement tu n'oublies pas qu'un mot de toi me fera battre le cœur de plaisir et de joie. Adieu, mon bon Adrien, mon bon ange, mon trésor! Il faut te quitter, cher enfant, mais je vais continuer de causer avec toi tout en me promenant, car je quitte la plume, mais toi je ne te quitte jamais.

» Je t'embrasse de cœur et d'âme.

» Ton tendre père,

n BOIELDIEU. »

On voit, par cette lettre, que l'illustre malade ne connaissait pas encore toute la gravité de son éflat. Le médecin des eaux, probable-

ment , avait mis tous ses soins à lui cacher le dénoûment inévîts^ble et prochain.

Boieldieu revint à Jarcy (1), soit à la fin d'août, soit au commencement de septembre, et y languit un mois encore, entouré d'amis éplorés et d'une famille au désespoir. Le mal qui le consumait devenait chaque jour plus terrible. Au commencement d'octobre il était parvenu à son dernier période. Boieldieu passa la journée du 7 dans une sorte de demi-délire, où sa bouche murmura plusieurs fois le nom d'Hérold, qui l'avait précédé dans la tombe. Il s'éteignit le lendemain 8 octobre, les yeux fixés sur son fils désolé, dont il tenait la main dans sa main glacée.

La nouvelle de celte mort , aussitôt répandue, fut le signal d'un deuil universel. Ses restes inanimés furent ramenés à Paris, où l'on tint à honneur de lui faire des obsèques dignes de son génie et de sa gloire. Tout ce qu'il y avait , dans cette grande capitale, d'artistes et d'amateurs, se firent un devoir d'y concourir. On jugea convenable d'exécuter, pendant la cérémonie religieuse, la messe de Requiem composée par Cherubini pour l'anniversaire de la mort de Louis XVI ; mais on se trouva tout à coup en face d'un obstacle inattendu. Cet admirable ouvrage est écrit à quatre voix (soprano, contralto, ténor et basse), et M. de Quélen, archevêque de Paris, alléguait les règlements qui s'opposaient à ce qu'on entendît retentir des voix de femmes dans les églises de son diocèse. Heureusement, l'église de l'hôtel royal des Invalides n'était point soumise à la juridiction archiépiscopale, et le chef-d'œuvre de Cherubini put être exécuté sous ces nobles voûtes et sous ce dôme majestueux, chefd'œuvre de Bruant et de Mansart.

Tout cela avait pris du temps. La cérémonie des obsèques ne put avoir lieu que le 13 octobre, cinq jours, par conséquent, après

(1) Petit Heu voisin de Bronoy, sur U lisière de la forêt de Sénart. Boieldiea y avait acheté une maison de campagne en 182Ô, ou 1828. On voit qu'il n'avait pas gardé longtemps celle de Villeoeuve-Saint-Georges.

la mort du grand artiste que pleurait la France. Elle fut aussi touchante que solennelle. Voici le récit qu'en publia le Jowmal des Débats ^ et que j^abrége seulement de quelques détails :

« Le convoi est parti du domicile mortuaire à onze heures et demie.

Il était ouvert par la musique de Tune des légions de la garde nationale; la haie était formée par des détachements de la garde nationale et de la troupe de ligne. Deux épées croisées , la décoration de la Légion d'honneur, et des épaulettes de chasseur de la garde nationale étaient posées sur le cercueil. Les coins du poêle étaient portés par MM. Gros et Auber, membres de l'Académie des Beaux-Arts, M. Emmanuel Dupaty et M. Ad. Nourrit.

» Après la famille du défunt venait une députation de douze membres de rinstitut; ensuite TOpéra-Comique, le Conservatoire, l'Opéra, les auteurs, et enûn les nombreux amis de Boieldieu. Dans ce cortège, composé de toutes les notabilités artistiques de la capitale, on remarquait , parmi les compositeurs, MM. Lesueur, Gherubini, Auber, Paër, Meyerbeer, Rossini, Carafa, Adam, Halévy, Panseron, Despréaux, Gide, etc.; parmi les artistes dramatiques, MM. Nourrit, Lablache, Martin, Ponchard, etc., etc.; parmi les sculpteurs, M. Pradier et les frères Dantan; enfin, un grand nombre d'hommes de lettres.

)> Partout, sur le passage du convoi, une foule considérable s'assemblait avec un silence religieux. L'église des Invalides était déjà occupée, en grande partie, par des artistes et des personnes munies de billets... Les artistes de l'Opéra et de l' Opéra-Comique et les élèves du Conservatoire ont exécuté une admirable messe des morts de Cberubini. Les masses de chant et d'instruments produisaient sous ces belles voûtes un effet prodigieux... Le chant était dirigé par M. Kuhn, l'orchestre par M. Habeneck. M. Baillot tenait le premier violon.

y> ... A deux heures, le convoi est sorti de l'hôtel des Invalides, et a pris le chemin du cimetière du Përe-Lacbaise.

> Là, M. Garnier, membre de l'Académie des Beaux-Arts, au nom de l'Institut, M. Henri, au nom des artistes de l'Opéra-Comlque, ont prononcé un discours sur la tombe de Boieldieu. H. Halévy a dit ensuite, pour M. Cberubini , quelques paroles touchantes. Un autre discours a été prononcé en outre au nom de M. Berton. L'assemblée s'est séparée pro* fondement émue... »

Une souscription était déjà ouverte pour l'érection d'un monument au cimetière du Père-Lachaise. Le ministre de l'intérieur

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oontinua, comme on pouvait s'y attendre, à Boieldieu mort rinlérèt qu'il avait témoigné à Boieldieu vivant. Il souscrivit, sur les fonds de TÉtat, pour f ,000 francs. De plus, il acheta pour 2,000 francs, et donna à rAcadémie des Beaux-Arts le buste, sculpté par Dantao de rillustre compositeur.

Pendant que se discutait la question de savoir si le Requiem de Gherubini serait ou ne serait point exécuté, la ville de Rouen avait envoyé une députation chargée de demander la dépouille mortelle du défunt à sa famille. Rouen voulait faire à l'artiste qu'elle était si fière d'avoir produit de magnifiques funérailles. La députation réussit à moitié : Paris garda le corps, mais Rouen obtint le cœur. Ce cœur, embaumé et renfermé dans une boîte en argent , fut transporté dans la vieille capitale de la Normandie, qui se mit en deuil pour le recevoir. Toutes les affaires furent suspendues. Toutes les boutiques se fermèrent. La vaste cathédrale aux cinq nefs fut pavoisée et tendue de noir. Après le service religieux, le cortège, suivi d'une foule immense et recueillie, prit le chemin du cime-* lièi'e monumental y car les Rouennais ont un cimetière spécial pour ceux de leurs concitoyens qui, de manière ou d'autre, ont joué, pendant leur vie, un rôle considérable. Le cœur de Boieldieu était porté sur une civière richement décorée, avec la partition des Deux Nuits j qu'il avait dédiée à sa ville natale. Jusque-là, tout s'était passé dans le plus grand ordre, mais, au moment où l'on allait déposer le cœur dans le monument qui devait provisoirement le recevoir, la masse du peuple se pressa avec une certaine violence autour des personnes qui conduisaient la cérémonie, criant qu'elle voulait voir de près l'illustre relique. Une de ces personnes, M. Méreaux, l'habile professeur, le savant musicien dont le nom est connu de toute la France, après avoir calmé cette effervescence par une courte harangue, prit la boîte dans ses deux mains , et la présenta à l'assistance comme le prêtre, à l'autel, présente l'ostensoir. L'ordre se rétablit aussitôt, et la foule apaisée défila devant lui chapeaux bas et en silence. ^

Rouen n'avait pas encore dit son dernier mot. Cinq ans plus tard la statue du grand artiste fut solennellement inaugurée sur un des quais de cette ville, lequel, depuis ce temps, s'appelle cours Boieldieu. A Paris, en 1852, Tadministration municipale a donné le nom de Boieldieu à la place qui s'étend devant la façade de TOpéra- Comique. Hais, de tous ces honneurs et de tous ces monuments le moins périssable est assurément la Dame Blanche.

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