‹ A. Boieldieu, sa vie et ses œuvresChapitre 12 sur 13 · LES DEUX MUITS. -- DERNIÈRES ANNEES DE BOIELPIED · texte numérisé non relu

LES DEUX MUITS. -- DERNIÈRES ANNEES DE BOIELPIED

Ni le talent administratif de Guilbert de Pixérécourt, ni un million de francs accumulé en moins de deux années par les recettes de la Lame Blanche ne purent combler le gouffre qu'avaient creusé sous la société de rOpéra-Comique les fautes de diverse nature de M. le duc d'Aumont. Il fallut qu'elle y pérît. Elle fut dissoute^ et la direction de l'Opéra-Comique tomba aux mains de M. Ducis, neveu du poète célèbre alors^ et maintenant trop oublié peut-être^ dont il portait le nom. Boieldieu n'eut pas d'abord à s'en louer.

Les sociétaires avaient pensé que les travaux de ce grand artiste, ses succès éclatants, et Targent qu'il leur avait fait gagner, méritaient de leur part, en dehors des droits d'auteur qu'il avait tou^ chés, un gage de reconnaissance. Ils l'avaient inscrit à leur budget pour une pension de douze cents francs. L'entrepreneur nouveau venu trouva cette charge trop onéreuse, et supprima la pension^ Boieldieu ne se plaignit pas, et n'en travailla pas avec un soin

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mous consciencieux à la partition des Deuœ Nuits. Est-ce pour rindemniser que le roi Charles X lui accorda, vers la même époque^ une pension sur sa cassetle? Je ne saurais l'affirmer positivement, mais cette hypothèse, assurément, n'a rien d'invraisemblable.

La salle Feydeau était vieille, enfumée, assez mal construite, et menaçait ruine. Sa démolition était décidée depuis longtemps, et l'on élevait, pour la remplacer, le bel édifice où est aujourd'hui le Théâlre-Italien. I/Opéra-Comique fit son déménagement quelques mois après la prise de possession de M. Ducis, et la salle Ventadour fut inaugurée, le 5 septembre 1828, par Adolphe et Clara et la Dame Blanche.

Les Deux Nuits entrèrent en répétition dans le courant de l'hiver suivant. C'était un opéra en trois actes, œuvre d'un littérateur qgi touchait aux limites extrêmes de la vieillesse. Bouilly, en 1800, grâce au talent de Cherubini et aux idées qui régnaient alors, avait obtenu un succès éclatant avec les Deux Journées. La pensée avait dû naturellement lui venir de chercher de nouveau le succès sous un titre qui fût la contre-partie du premier. Il avait donc fait les Deux Nuits. Il n'étaitpas moins naturel que Cherubini, à son tour, en écrivit la musique. Je ne sais ni pourquoi, ni comment, nia quelle époque le manuscrit de Bouilly' arriva aux mains de Boieldieu. Celui-ci en aperçut probablement les côtés faibles ; il demanda la collaboration de Scribe. Mais, malgré son extrême habileté et les ressources de son imagination, Scribe ne put rendre intéressante une donnée vulgaire, cent fois traitée, et trop vieille d'un quart de siècle. Une fille, riche héritière, tenue en charte privée dans un vieux château par un tuteur, libertin ruiné, qui n'est amoureux que de sa fortune; un amant aimé qui pénètre jusqu'à elle à la faveur d'un déguisement, et ne réussit guère qu'à se faire prendre; un valet dont lemploi est d'avoir de l'esprit et des idées pour son maître, et qui ne trouve que ce qu'ont trouvé avant lui tous les Scapins, Crispins, Frontins, etc., de la vieille comédie;

enfin, une substitution amenant tant bien que mal le dénoûment, quelle froide contre-épreuve du Sicilien^ de On ne s'avise jamais de tout, du Barbier de Sévillej et de cent autres pièces d'intrigue qui encombraient le théâtre! Boieldieu s'était flatté sans doute de « réchaufier ces lieux communs des feux de sa musique, d II avait souvent opéré de semblables prodiges dans le cours de sa carrière. Mais le temps avait marché. Les opéras de Scribe, la Neige^ le Maçon, Léocadiej la Dame Blanche elle-même> plus nouveaux de forme, plus riches de situations, plus vifs d'allure, plus spirituellement dialogues, avaient rendu le public difficile. Le malheur de Boieldieu fut de ne pas tenir assez de compte d'un fait aussi important.

Les Deux Nuits étaient annoncées depuis longtemps, et la curiosité publique était singulièrement excitée. On en parlait sans cesse et partout; on comptait sur une seconde Dame Blanche, et les amis de l'auteur, imprudents et dangereux comme toujours, assuraient qu'on allait voir beaucoup mieux. L'éditeur de la Dame Blanche avait d'avance acheté la partition et en avait donné un prix énorme. La déception fut grande.

Déception relative, et qui ne venait que de ce qu'on avait trop espéré. Ce serait une grande erreur que de prendre la partition des Deux Nuits pour une œuvre médiocre. Il y a des morceaux charmants ; il y en a qui égalent tout ce que Boieldieu avait fait jusque-là dans le même genre ; par exemple, le duo du second acte entre Carill et Betty. Jamais Boieldieu n'avait été plus fin, plus spirituel, plus mélodique, plus élégant, plus distingué dans ses harmonies; jamais il n'avait conduit et développé une scène chantée d'une main plus ferme et avec un art plus ingénieux. Les couplets de sir Edouard Acton :

Il plalt a a cœar, il plaît aai yeax, Le beau pays de France,

valaient bien la romance du Petit Chaperon rouge. Ceux de Betty :

Prends garde à toi, me répète mon père»

sont une petite mélodie pleine de grâce, que termine la chute la plus piquante et la plus heureusement amenée, — un de ces bons mots, qui, au dire de l'auteur lui-même, étaient parfois si difficiles à trouver. Si une cantatrice spirituelle et lîue, telle que M"' Paure-Lefebvre ou M"** Girard, entreprenait aujourd'hui de les faire connaître au public, elle n'aurait pas à s'en repentir.

L'air de sir Edouard, au début du troisième acte, se recommande par un tour mélodique d'une élégance rare, un style élevé, une grande force d'expression. Je pourrais encore citer le morceau d'ensemble qui suit cet air, où l'interrogatoire auquel procède le constable Jobson est traité de la manière la plus comique, un trèsjoli quatuor intitulé, je ne sais trop pourquoi, le Carillon, le duo de sir Edouard et de son valet Victor, duo fort bien fait et trèschantant, quoiqu'il soit écrit beaucoup trop haut. Rien ne serait plus facile que de remédier à ce mal.

Un autre inconvénient plus grave, c'est la scène où il est placé :

a — Mon cher Victor, je n'espère qu'en toi, montre-moi ton esprit, cherche, invente, découvre la retraite où ma belle est confinée, trouve-moi un moyen ingénieux de pénétrer jusqu'à elle en trompant ses geôliers, n'épargne rien, ma bourse est à ta disposition, etc. » Cela ressemble un peu trop au duo du Barbier de Séville. Et, le pis de l'affaire, c'est que Victor, qui a l'esprit moins vif que Figaro, n'imagine rien séance tenante, répond seulement : a Je chercherai, » et, quand il est seul, appelle à son aide, dans un aîr interminable, tous les «héros de la grande livrée,» Scapin, Frontin, Hector, Sganârelle, et même Figaro. 11 eût été difficile d'indiquer du doigt plus maladroitement un des plus grands défauts de l'ouvrage.

Quoi qu'il en soit, on a vu souvent applaudir et porter aux nues des parlilions beaucoup moins riches. Celle-ci n'avait pas seulement le malheur de s'appliquer à des situations usées, à une action dramatique peu intéressante. Boieldieu n'avait pas retrouvé pour sa musique les habiles interprètes qui avaient donné tant d'éclat à

rexécution de la Dame Blanche. Ponchard avait quitté le théâtre, et Moreau-Sainti, qui l'avait remplacé, n'avait pas, à beaucoup près, son talent. Lemonnier (lord Fingar) n'était qu'une élégante médiocrité. M'* Pradher (Betty), jolie femme et piquante actrice, avait une voix peu étendue et peu sonore. Féréol jouait un rôle très-peu important et ne chantait qu'un duo. La magnifique voix de M""' Ca* simir, le chant brillant et audacieux de Chollet, qui, après tout, ne remplissait là qu'un rôle subalterne, ne furent pas pour le public une compensation suffisante. II s'était attendu à des merveilles, et sa froideur, — malgré la vive sympathie que le compositeur lui inspirait, — donna la mesure de son désappointement.

Boieldieu fut très-sensible à cet échec. 11 avait cinquante-quatre ans, et sa santé, comme on Ta vu, était déjà profondément altérée. Le chagrin qu'il éprouva n'était pas propre à la rétablir. Le mal fil des prc^rès rapides : c'était une phthisie laryngée, affection trèsgrave, que l'art médical combat rarement avec succès. Sa faiblesse augmentant de jour en jour, et la parole lui étant devenue nonseulement une fatigue, mais une douleur, il avait demandé, vers la fin de 1827, sa retraite de professeur de composition au Conservatoire. Sa pension avait été fixée à 1,274 fr. 58 c, qui, joints à sa pension sur la cassette du roi, aux émoluments de ses charges de cour et à ses droits d'auteur, lui assuraient une situation convenable, ce que le grand orateur romain appelle si heureusement otium cum dignitate. Mais la révolution de 1830 renversa tout à coup cet abri tranquille et modeste qu'il avait espéré pour ses vieux jours. Plus de charges de cour. Plus de cassette du roi. La liste civile de Louis-Philippe était beaucoup moins riche que celle de son prédécesseur, et Boieldieu s'en ressentit.

L'état du grand artiste allait empirant d'année en année, de mois en mois. En 1832, son médecin, à bout d'expédients, lui conseilla de demander du soulagement à un climat plus doux que le nôtre. Il passa rhiver à Hyères, et, l'année suivante, il alla à Pise; mais il n'y gagna rien. Ses ressources pécuniaires diminuaient, la gène

commençait à attrister son foyer domestique. 11 revint à Paris, et demanda une audience au ministre de Tintérieur, dont il avait reçu déjà quelques marques d'intérêt. Ce ministre était M. Thiers. M. Thiers comprit qu'il y allait de Thonneur de la France de ne point laisser dans une situation si pénible un homme dont les travaux l'avaient illustrée. Il s'adressa au ministre de l'instruction publique, et lui demanda pour Boieldieu une place de conservateur à la Bibliothèque royale. Les règlements du conservatoire de la Bibliothèque s'opposaient à cet arrangement. Alors M. Thiers rendit au compositeur sa place de professeur, qu'il n'avait plus la force de remplir. Aux émolumenls de celle place, qui n'était plus qu'une sinécure, il ajouta une pension de 3,000 francs sur les fonds des Beaux-Arts. C'était un revenu de 6,000 francs qu'il assurait ainsi à l'auteur de la Dame Blanche (1).

(1) Je lis dans Ii Biographie Universelle des Musiciens qa'après la réfolatlon de 1830, « dans QQ tra?ail de révision sur les pensions de TOpéra et do Conservatoire, il setroaTS qae quelques mois lui manquaient pour avoir droit à la sienne, et qu'une partie de son revenu lui fat enlevée.» L'auteur, évidemment, a été mal informé. Il résulte de renseignements officiels qui m'ont été communiqués que la pension de 1,376 fr. 58 c. a été suspendue le 1*' Janvier 1834, par suite de la rentrée du titulaire comme professeur. Après sa mort, sa veuve (M** Jeanne-Desoyres Pbilis) est portée sur les état^ du ministère de l'intérieur potu* une pension de 625 fr. 86 c, Uers de la pension de son mari. Ces deux faits établissent suffisamment que la pension de retraite de Boieldieu n'avait pas été supprimée en 18d«.

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