‹ A. Boieldieu, sa vie et ses œuvresChapitre 2 sur 13 · L BOIELDIEU · texte numérisé non relu

L BOIELDIEU

Parmi les compositeurs français, il n'en esl guère dont la carrière ait été plus facile, plus calme, plus unie que celle de Boieldieu.

Ses débuts ne rencontrèrent aucun obstacle, car on ne saurait prendre pour un obstacle Thésitation passagère qui, en 1794, empêcha les théâtres où Ton jouait alors Topera comique d'accueillir h première vue un compositeur de dix-neuf ans qui leur arrivait .de Rouen avec une partition sous le bras. 11 n'eut point à subir les dédains d'un directeur, ni ses fausses promesses , plus meurtrières que ses dédains ; il n'eut pas , comme tant d'autres, à chercher un poëme : le poème vint le chercher, ou fit au moins la moitié du chemin. Quand ce poème et la musique dont il l'avait orné furent exécutés pour la première fois, il n'avait pas encore vingt et un ans. 11 ne perdit donc pas un seul jour de sa belle jeunesse. Dans le cours de sa vie d'artiste, il n'éprouva pas beaucoup de mécomptes sérieux : il eut des insuccès plutôt que des chutes; et, comme il ne lui est arrivé que quatre ou cinq fois de travailler sur une pièce qui, par elle-même, fût viable, il a toujours eu le droit de ne pas prendre l'échec à son compte, et de se dire : Je n'ai pas pu soutenir celle-ci, le fardeau était trop lourd; soyons plus sévère à

l'avenir et choisissons mieux. Ëlève d'un maître de chapelle de proyince, qui lui avait à peine enseigné la moitié de ce qu'on exige ici d'un élève du Conservatoire pour Tadmettre au concours de l'Institut, sorti de la maison paternelle avec trente francs dans sa poche, n'ayant à Paris ni un protecteur, ni un ami^ ni un camarade^ il connut à peine un moment les difficultés matérielles de l'existence, et n'eut peut-être pas même à traverser les a trois mois de misère x> que les ouvriers mettaient, en 1848, au service de la République. N'ayant, comme exécutant, qu'un talent a agréable, » il fut nommé, à vingt-cinq ans, professeur au Conservatoire. Quoi qu'il ait voulu faire, le chemin s'est toujours aplani devant lui comme par enchantement. Quand des chagrins domestiques, fruits amers d'un mariage trop légèrement contracté, lui firent désirer de quitter Paris, il se trouva qu'au même moment l'empereur de Russie désirait, de son côté, l'attirer à Saintp-Pétersbourg. Cette fois encore, il n'eut que la peine d'accepter. Quand il revint en France, après une absence de sept années, il devait s'attendre à trouver Feydeau, le seul théâtre pour lequel il pût travailler, occupé par des rivaux peu disposés à lui ouvrir leurs rangs sans résistance. Non, ces rivaux assez redoutables, car c'étaient Catei, Méhul, Cherubini, Rerton, quittaient d'eux-mêmes la lice, ou peu* 8*en faut, au moment précis où il revenait, comme s'ils eussent voulu lui faire place, et il n'eut devant lui que Nicole, qui, malgré sa merveilleuse facilité, ne pouvait tout faire. Boieldieu,. enfin, était un de ces prédestinés auxquels tout réussit, que la fortune semble conduire par la main, et au profit desquels les événements s'ar^ rangent comme d'eux-mêmes.

Il y a eu de ces hommes-là dans tous les temps. Autrefois, les astrologues assuraient dW air mystérieusement capable qu'ils étaient venus au monde sous une favorable étoile, et les commères de leur quartier, qui ne portaient pas leurs regards si haut, se contentaient de dire qu'ils étaient nés coiffés. Aujourd'hui, les étmles ont perdu leur crédit, et l'on ne s'inquiète guère des acddrats qui

accompagnent la naissance d'un enfant. Mais il n'est pas nécessaire d'aller chercher si loin l'explication des succès faciles et du bonheur à peu près constant de Biâeldieu. Il avait une figure charmante, des manières naturellement distinguées, un caractère aimable, un esprit ingénieux et fin, un organe harmonieux et pénétrant; il n'avait donc qu'à se montrer pour plaire, et, partout où il se présentait, les femmes étaient immédiatement pour lui. On ya vite, dans le monde, quand on est poussé par les femmes. Doux, poli, bienveillant^ modeste, Boieldieu, probablement, n'a jamais blessé personne, malgré son mérite. On a retenu de lui quantité de mots spirituels et pas une épigramme. Je n'ai jamais oui dire qu'il ait eu un ennemi. La plupaii; des hommes auxquels il eut affaire le servirent donc volontiers, et bien peu cherchèrent à lui nuire.

D'ailleurs, l'histoire de ses premières années prouve qu'il ne redoutait pas les aventures, qu'également exempt de fausse honte et d'effronterie, il savait en toute occasion se produire avec convenance, qu'il avait du coup d'œil, de la présence d'esprit, de la décision. Si donc les circonstances le favorisèrent souvent, c'est surtout parce qu'il avait le talent de profiter des circonstances.

NAISSANCE DE BOIELDIEU. — SA FAMILLE. - SON ÉDUCATION ET SES PREMIEHS ESSAIS.

François-Adrien Boieldieu naquit à Rouen le 1 5 décembre 1775. Son père, secrétaire de rarchevèché, était un homme de mérite, très*instruit et fort intelligent. Un de ses oncles était avocat au parlement de Paris; un autre, l'abbé Boieldieu, s'était fait en Normandie une belle réputation de prédicateur, puis il était devenu curé d'AUouville, gros village du pays de Caux, lequel, aujourd'hui, fait partie du canton d'Tvetot. On est tenté de s'étonner qu'un prédicateur de talent n'eût pas été mieux traité par son archevêque ; mais le Dictionnaire géographique de l'abbé Vosgien fait observer que les cures du pays de Caux ont un revenu considérable, ce qui s'explique très-nalurellement par la richesse agricole de celte contrée. En ce temps-là, l'aisance du curé décimaleur était proportionnelle à celle de ses paroissiens. C'était d'ailleurs un digne prêtre et un saint homme que cet abbé Boieldieu. 11 vécut trèslongtemps; et, quand ses fonctions sacerdotales excédèrent ses forces, il se retira au Havre. Son neveu Adrien l'y trouva en 1826, lorsqu'il y alla monter la Dame Blanche^ après l'avoir montée à Rouen. Le bon abbé en pensa mourir de joie, et voulut dire en son honneur sa dernière messe. Il était si vieux qu'on fut obligé de le

soutenir plusd^une fois pendant la cérémonie. En reYenant, le compositeur ne put résister au désir de revoir Allouville, où il avait passé plus d un moment heureux pendant son enfance. Là, s'adressant aux vieillards qu'il rencontrait, il leur demandait s'ils se souvenaient encore de leur ancien curé, Tabbé Boieldieu; et il n'avait besoin que de prononcer ce nom chéri et vénéré pour faire couler leurs larmes.

Devenu veuf, M. Boieldieu le père avait épousé en secondes noces M"* Hortense MoUien, sœur de Thomme d'État qui fut, sous le premier Empire, ministre du Trésor, et dont le nom décore aujourd'hui un des pavillons du oemveau Louvre. Le comté Mollien témoigna toujours à Tartiste beaucoup de bienveillance et même d*affection. Mais rien n'autorise à penser qu'il lui ait été utile lora de ses débuts dans la carrière. En l'an 111 de la République, il était assez loin, selon toute apparence, de la haute position où il parvint plus tard.

Dès les premières années du petit Boiely — c'est ainsi qu'on appelait, en 1780, le futur auteur de la Dame Blanche^ — on s'aperçut qu'il était musicien-né ; et son père, loin de contrarier sur ce point la nature, eut le bon esprit de la seconder. Grâce à la position qu'il occupait, cela ne lui était pas difCcile. Le jeune Adrien eut donc de très-bonne heure une place à la maîtrise de Notre- Dame de Rouen, où il apprit à lire la mtisique et à chanter de sa voix enfantine les louanges du Seigneur ; puis il passa de la férule du maître de chapelle sous celle de l'organiste, qui plaça ses petits doigts sur le clavier.

Gel organiste, appelé Broche, n'était pas im homme sans talent. Sa renommée avait franchi l'enceinte de la ville de Rouen, et même les limites delà province. Les joursde grande fête, on venait d'assez loin pour l'entendre, et plus d'un amateur parisien fit, dit-on, le voyage de Rouen, afin de comparer ses improvisations à celles du virtuose de Saint-Sulpice, Séjean le père, qui était le plus célèbre maître de ce temps-là. Le petit BoielÛt des progrès si rapides que Broche le prit

bientôt pour lieutenant, et souvent Télève jouait à la place du professeur sans que personne s'en aperçût. Une fois, entre autres, — c'était un jour de fête solennelle, — Broche, se trouvant malade ou se sentant mal disposé, envoya Boiel à Torgue et resta chez lui. L'enfant, peu efirayé de la lourde responsabilité qui pesait sur sa tête, — à cet âge on n'a pas encore le sentiment du danger, — s'installa tranquillement devant les claviers, puis s'anima peu à peu, et eut, enfin, des inspirations si heureuses, qu'après l'office, quelques dilettanti enth(»usiasmés allèrent chez Broche et lui exprimèrent leur admiration avec la plus grande chaleur. Broche reçut leurs compliments avec un sang-froid imperturbable, et garda pour lui toute la gloire. Il avait apparemment plus de talent que de conscience.

Cette anecdote prouve qu'après tout il n'avait pas beaucoup à se plaindre de son élève. Cependant il le traitait fort rudement. <x Dur avec ses élèves, dit M. Fétis, comme l'étaient autrefois presque tous les msdtres de musique d'église, Broche montrait plus de sévérité pour lepetit Boiel que pour tout autre, peut-être à cause de ses heureuses dispositions; car les hommes de la trempe de cet organiste se persuadaient alors qu'unô bonne éducation musicale est inséparable des mauvais traitements. » C'était là une étrange fantaisie, et les jeunes gens de notre époque auront sans doute quelque peine à croire que ce préjugé bizarre fût aussi généralement répandu. Qu'ils lisent, dans les œuvres d'Eugène Scribe, le vaudeville intitulé : les Deux Précepteursy et qu'ils se gardent bien de prendre M. Cinglant pour un type imaginaire! Les Cinglants étaient fort nombreux avant la Révolution. Le savant auteur de la Biographie universelle des Musiciens^ qui n'avait que sept ou huit ans de moins que Boieldieu, en a probablement rencontré plus d'un dans «( l'heureux temps de sa jeunesse. x>

Mon ami Manuel Garcia, le très-habile professeur que tout le monde connaît, au moins de réputation, m'a raconté comment s'était faite son éducation musicale et celle de sa sœur Marie, qui fut depuis

M*"' Malibran. On plantait au milieu de la chambre un pupitre à musique sur lequel s'étalait un solfège tout ouvert, objet de naïve terreur pour les deux enfants, qu'on plaçait là, debout, côte à côte, et auxquels on ne s'inquiétait guère de rendre l'art attrayant. M""* Garcia donnait la leçon, fixait le ton, battait la mesure; Garcia le père se tenait, immobile et silencieux, derrière les deux élèves, que ce voisinage redoutable jetait dans un indicible émoi, ils commençaient leur lecture d'une voix tremblante. Tout allait bien tant qu'elle était correcte ; mais, à la moindre erreur d'intonation ou de mesure, un soufflet arrivait aussitôt sur la joue du délinquant avec une précision mathématique. Ce soufflet reçu, le patient devait : r ne point pleurer, ce qui aurait eu pour lui des inconvénients plus graves; 2* corriger immédiatement la faute commise qui ne lui était indiquée que par la caresse paternelle ci-dessus décrite. Il fallait quil découvrit tout seul on quoi il s'était trompé, et qu'il trouvât sur-le-champ la rectification. S'il se trompait encore, nouveaux soufflets, dont la rudesse allait crescendo. Garcia avait des muscles d'acier, que ne lassa jamais aucun exercice.

Voilà par quelle méthode ce puissant acteur, ce merveilleux ténor, qui était aussi un compositeur de mérite, fi^ de son fils Manuel et de sa fille Marie de grands musiciens. C'était probablement celle qui lui avait été appliquée à lui-même, car il était contemporain de Boieldieu, et rien n'autorise à penser que les maîtrises espagnoles diflérassent beaucoup des françaises. La rouille du moyen âge couvrait encore tout Toccidenl de TEurope, et c'était bien pis dans l'Orient.

Adolphe Adam, qui fut élève de Boieldieu, a écrit sur son maître une courte notice dont quelques parties sont fort intéres^ santés. 11 y traite assez mal le père Broche. — Apparemment Boieldieu désignait ainsi son ancien professeur lorsqu'il parlait de lui dans l'intimité. — « M. Boieldieu, dit-il, avait conservé beaucoup de respect pour la mémoire de son premier maître, et n'en parlait jamais qu'avec vénération. Cependant, je suis porté à croire

que la reconnaissance lui fermait la bouche sur plus d^un détail peu favorable au vieil organiste : il passait généralement pour un homme brutal, assez médiocre musicien, mais en revanche trèsillustre buveur. Il maltraitait généralement ses élèves, et^ en particulier, le pauvre Boieldieu, en qui il n'avait pas su remarquer de dispositions pour la musique^ et qui montrait, au contraire, une aversion assez prononcée pour la boisson. Or, comme dans les idées du père Broche Tun n'allait pas sans l'autre, il en tira une conséquence toute naturelle : c'est qu'un homme qui ne savait pas boire ne saurait jamais composer. Âussinefonda-t-ilpasde grandes espérances sur son élève. »

Adam ne dit pas d'après quelle autorité il déprécie à ce point le talent an père Broche. M. Fétis est moins sévère. C'était, selon lui, • un artiste de quelque mérite. » Comment Ta-t-il su? Il en a parlé probablement d'après Boieldieu lui-môme. Je tiens ce que j'en ai dit plus haut du propre fils de Boieldieu, qui a bien voulu me répéter les récits de son illustre père. Ces récits confirment l'appréciation de M. Fétis, et contredisent celle d'Adolphe Adam (1). Si le père Broche n'eût pas su discerner l'aptitude musicale du petit Boiel^ il ne l'aurait pas envoyé à l'orgue à sa place, et n'aurait pas pris à son compte, avec autant d'aplomb, les improvisations de cet enfant. En supposant même qu'il méritât le titre de très-illustre buveur y qu'Adam lui décerne, peut-on admettre qu'il ait tenté de communiquer son talent bachique à un élève dont le père demeurait à deux pas, et devait surveiller de près son éducation ? Adam, qui était si heureusement doué pour la musique légère, a sans doute écrit cet endroit de sa notice de la même plume que V Auberge pleine et la Poupée de Nuremberg.

M. Fétis charge d'un autre méfait la mémoire de l'organiste

(1) Georges Bousquet (art. Boieldieu, dans la Biographie générale de Firroin Didot) affirme que Broche avait voyagé en Italie, et quMl avait travaillé quelque temps, à Bologne, sous la direction du savant P. Martini ; mais Bousquet ne dit pas où il a pris ce renseignement.

ûofmand . « On dit que Boieldieu était obligé de remplir auprès de son impitoyable maître Toffice de valet de chambre, comme antrefois Haydn avec le vieux Porpora. x> J'ai sous les yeux une protestation indignée de M. Boieldieu le fils contre cette imputation, qui me parait manquer de vraisemblance autant que Tautre. Quelque grossier que l'on suppose l'organiste de la cathédrale de Rouen ^ ce n'est pas envers le fils du secrétaire de l'archevêché qu'il aurait manqué d'égards.

Quant à la rudesse de son enseignement, elle n'est ni contestée ni contestable, et elle s'explique par les habitudes de ce temps-là. Il parait cependant que le futur auteur des Voitures versées ne put s'y accoutumer. Il avait reçu de la nature une âme trop délicate et trop fière pour prendre aisément son parti de certaines humiliations. Un jour donc qu'il avait laissé tomber par mégarde une goutte d'encre, — une grosse goutte, j'imagine, — sur le clavier de l'instrument qui servait à ses études, les conséquences probables de sa maladresse lui apparurent si terribles, qu'au lieu de les attendre, il sortit de la maison, puis de la rue, puis de la ville même, et s'enfuit, de son pied léger, jusqu'à Paris.

On ne sait combien de temps dura ce voyage ni avec quelles ressources il le fit. a Rendu à sa famille, dit M. Fétis, il reprit le cours de ses études, et Broche consentit à mettre moins de sévérité dans ses leçons. »

Il avait alors quatorze ans. Que fit^-il pendant les trois années qui suivirent? Il travaillait son piano, sans doute, et il étudiait tant bien que mal la composition. Gomme aucun incident n'a mar^ que cette époque de sa vie, et que, plus tard, on Ta toujours trouvé au niveau de toutes les positions où ses succès l'ont élevé, homme d'esprit, homme du monde, comprenant à merveille les exigences de la scène, donnant parfois d'excellents conseils à ses collaborateurs littéraires, et leur suggérant des idées très-heureuses, on est fondé à croire que les leçons du père Broche no l'absorbèrent pas tout entier, et que d'autres travaux agrandirent l'horizon de sa

jeuAe întelligence. H. Fétis, qui Ta vu de très-près un peu plus tard, et qu'on doit regarder comme le plus sérieux de ses biogra* phes, ne lui accorde, à Tâge de seize ans, « qu'un talent agréable d'exécution sur le piano, d'heureuses idées mélodiques et quelques légères notions d'harmonie. » Il n'avait donc pas donné à l'étude de son instrument tout le temps nécessaire pour acquérir le brillant mécanisme des musiciens qui ne sont que virtuoses. Il n'avait cul* tivé qu'avec un zèle très-modéré le contrepoint rigoureux, le ren* versable, Tautienne à huit parties réelles, le canon à la quinte et le canon rétrograde. La fugue n'était pas sa préoccupation la plus constante et la plus vivd. Mais s'il ne s'était chargé que très-légèrement, — un peu trop légèrement peut-être, — du bagage scolastique, il avait fait du moins tout ce qu'il fallait pour développer en lui la finesse, la grâce, le goût exquis, le tour d'esprit ingénieux et charmant qui ont constitué son individualité, et dont l'empreinte a marqué toute son œuvre.

La musique dramatique était déjà l'objet de sa plus ardente passion. Dès qu'il avait un peu d'argent à sa disposition, il courait entendre quelque opéra comique de Honsigny ou de Grétry, dont les œuvres étaient alors le pain quotidien des théâtres de province, puis aussi de Dalayrac, de Berton, de Méhul, qui, entrés plus récemment dans la carrière, commençaient à s'y faire un nom. Quelquefois même, dit-on, n'ayant pas de quoi payer sa place, il lui arriva de se glisser dans la salle pendant la répétition, et de s'y cacher dans un coin obscur jusqu'à l'heure de la représentation, dont le charme le dédommageait des longues souffrances de l'attente.

Frappé de ces symptêmes et de l'irrésistible instinct qui poussait son fils vers le théâtre, M. Boieldieu le père eut l'esprit de comprendre que la nature ne fait rien en vain, et se dit probablement comme Dorine :

Voyons ce qoi pourra de ceci réasur.

Il résolut d'éprouver immédiatement ce que cette effervescence et

cette fermentation pouvaient produire. En conséquence, il flt luimême le livret d'un opéra comique en deux actes qu'il intitula la Fille coupable ^ et le mit à la dispowtion du jeune artiste dont la vocation se manifestait si énergiquement. La Fille coupable fut représentée au théâtre de Rouen, qui, je crois, s'appelait dès lors, comme aujourd'hui, théâtre des Arts. Il n'y avait point, à cette époque, de directeurs nommés par le gouvernement et se croyant des personnages. Les théâtres, n'étant ni privilégiés ni subventionnés, ne négligeaient aucun moyen de piquer la curiosité publique, et c'en était un, évidemment, que l'exécution d'un ouvrage nouveau écrit par deux Rouennais, l'un père, et l'autre fils, — d'un opéra de famille. En dépit du proverbe juif, Boieldieu fut prophète en son pays. Son œuvre obtint un grand succès, et tout le monde lui dit qu'il ne devait pas s'en tenir là.

La plupart des biographes de Boieldieu ont manqué de rensei- , gnemenls sur ce premier essai d'un génie adolescent. M. Fétis rapporte que Tauteur lavait condamné à l'oubli, que, lorsqu'on lui en parlait, il répondait qu'il ne s'en rappelait même pas le titre. J'en crois M. Fétis, et j'ajoute qu'Ad. Adam ne fut pas mieux informé. Avec eux, et, sans doute, avec; bien d'autres, Boieldieu a évidemment dissimulé. La vérité est que cette partition n'a point péri, et M. Boieldieu le fils en possède le manuscrit, dont la première page est ornée d'une note où l'auteur s'excuse modestement de l'avoir conservé. M. Boieldieu le fils se souvient même que son illustre père parlait quelquefois, dans l'intimité, de la Fille coupable^ et qu'il avait coutume de conclure par cette phrase : « En cette affaire, il n'y eut de coupables que les auteurs. »

11 avait environ dix-sept ans lorsqu'il fit ce premier pas dans la carrière. C'était donc avant ou après les journées du 20 juin et du 10 août 1792. On a quelque peine à croire qu'à une époque aussi sombre, aussi violemment troublée, il se trouvât encore en France un public pour écouter et applaudir des opéras comiques. On en sera moins étonné peut-être quand j'aurai dit qu'à Paris, dans

celle fournaise brûlante où la Révolution se dévorait elle-même, le répertoire de T Opéra-Comique porte, pour 1792 , dix opéras comiques nouveaux, douze pour 1793, et quinze pour 1794. Il est vrai qu'on y voit figurer quelques ouvrages de circonstance : le Siège de Lille, le Réveil du Peuple^ la Frise de Toulon^ Joseph Barrai Encore une Victoire; mais j'y trouve aussi, et en plus grand nombre, des œuvres importantes, très-sérieusement travaillées, et tout à fait étrangères aux événements contemporains : Urgande et Merlin^ Ambroise ou Voilà ma Journée^ de Dalayrac, la Caverne et Paul et Virginie, de Lesueur, Roméo et Juliette, de Steibelt, Stratonice^ Mélidor et Phrosine^ de Méhul. Ce fut justement dans ce temps de tourmente, au bruit de Forage et à la lueur des éclairs, que Fart français se signala par l'activité la plus féconde et la plus audacieuse initiative.

— Il faut porter votre ouvrage à Paris et Fy faire jouer. — Voilà ce que disaient à Boieldieu les amis que son succès lui avait faits, et le père Broche lui-même. L'auteur applaudi, plein d'espoir et d'ardeur, ne demandait pas mieux; mais ce projet, qui souriait à l^es rêves, présentait des difficultés sérieuses. Ce n'était pas tout que d'aller à Paris, il fallait y vivre. Son père ne pouvait plus l'aider. La place de secrétaire de l'archevêché avait été nécessairement emportée, comme tant d'autres, par Fouragan révolutionnaire. Une fois à Paris, Boieldieu ne devait plus compter que sur lui-même. Il prit bravement son parti, se mit en route avec trente francs dans sa poche, et fit le voyage à pied comme la première fois. La diligence, alors, parcourait le trajet de Rouen à Paris en deux jours. M. Fétis affirme que Boieldieu marcha aussi vite que la diligence.

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