A bout portant
Rien, mieux qu'un cliché, ne saurait le peindre, lui qui en fait un usage si abondant.
D est bon garçon comme le roi d'Yvetôt, se couche tard, se lève tôt et arrive en retard.
Avec son tempérament de cigale, il trouve pourtant des fourmis qui lui prêtent à
cent pour cent.
B jongle tous les jours avec les certiordrt les quo warrcunto, les mandamus et trouve un huissier en rentrant chez lui.
Il méprise les biens périssables de ce monde; pour ne pas s'enrichir, il ne paie
pas ses dettes.
Comme Cyrano, il fait gras le vendredi en ne mangeant pas; il se reprend par l'abstinence, les autres jours de la semaine.
M. Jourdain faisait de la prose sans le
savoir; il en fait aussi sans le savoir, mais
il le sait.
Il parle science, cuisine, astronomie, médecine, industrie, et bénit Auge d'avoir fait l'encyclopédie Larousse.
Si ses comptes-rendus de conférence sont toujours très lus, c'est qu'il sommeille pendant la séance ou qu'il n'y va pas.
Souvent il raconte oiseau quand le conférencier a parlé poisson; le lecteur n'y a jamais rien perdu.
Combien d'orateurs lui doivent leur éloquence !
Il vante les œuvres humanitaires d'une main et donne les détails d'un meurtre de l'autre. La droite ignore toujours ce que
la gauche . . .
Il assiste au spectacle dans le cabaret d'en face; les acteurs disent qu'il est un critique impartial.
Dans les banquets il répond à la santé de la presse: "ce véhicule moderne de la pensée"! Et le lendemain il maudit Renaudot et ses successeurs.
L'été, il proclame les charmes d'une villégiature à la mode et rôtit sous les combles ; l'hiver il fait la chronique des fourrures et attrappe une bronchite aussi chronique.
Il fait de belles manchettes pour son journal, mais n'en porte jamais.
Il appelle un avocat: fils de Thémis, un médecin: disciple d'Hippocrate et quelques fois Rollet: un fripon.
Ce courage le conduit-il en prison, il s'en console en songeant que le journalisme mène à tout.
Son blason: Pot à colle croiseté de ciseaux sur fond d'engueulades de "city
editor".
Sa devise: "Ce que j'ignore ne vaut pas la peine d'être appris".
On le voit sur ses vieux jours, faire la poire à la porte d'un ministère en attendant
un fromage.
Il vit en espérant qu'un nouveau Christophe Colomb lui découvre un oncle d'Amérique, et meurt sans le sou.
H ira dans un monde meilleur; une nouvelle édition en sera tirée, amplement revue et corrigée par l'Auteur.
Ce Qu*on s* Amuse
Midi et demi. J'entre tout essoufflé au bureau pour faire de la copie. Je viens d'assister au procès du fameux Machin, qui a été condamné au maximum. J'ai à peine commencé, que la sonnerie d'alarme, au-dessus de ma tête, se met à carillonner: un, deux; un deux, trois, quatre; un, 241. Je consulte l'indicateur et constate que l'appel vient d'être donné à l'avertisseur coin des rues X Y Z, juste en face de la pharmacie Saldrog. Immédiatement je donne un coup de téléphone.
— ^Hello, hello, il y a un incendie par làf
— Oui, l'école S.-B. est en flammes.
— C'est bien.
Vivement j'endosse mon paletot, je dégringole l'escalier et saute dans le premier tramway, qui, bien lentement, me conduit à destination.
Une heure ! Enfin j'arrive, il faut se dépêcher on imprime à une heure trente. Une foule compacte est déjà rendue et à force de jouer des coudes, je parviens jusqu'à la
première rangée que je veux dépasser, mais un brave polieeman est là que me lance un "Get back". J'ouvre mon paletot, mon veston, mon gilet et enfin attaché à ma bretelle je lui montre mon insigne de reporter. Je passe, il n'y a pas à dire il me faut des renseignements. Je vais pour parler au chef des pompiers, mais vlan ! un jet mal dirigé m'inonde des pieds à la tête et tout mouillé je me sauve. Je m'adresse à une jeune fille, qui paraît bien avoir trente cinq printemps et autant d'hivers :
— Pardon, Mademoiselle, pourriez-vous me donner quelques détails ? il y a-t-il eu des accidents ?
— Oui, Monsieur, j'ai perdu Moustache.
— ^Moustache ?
— Oui, mon petit chien . . .
Je m'esquive plus loin, n'osant plus demander aucune information aux spectateurs. Enfin un mur s'écroule, une pierre en ricochant vient s'abattre à mes pieds, mais qu'importe, cela fait quelque chose à relater.
Après mille poussées, coups de poings, jurons et le reste, je traverse de nouveau
cette réunion de badauds et je m'élance au premier téléphone venu.
— Hello, Oity Editor, c'est moi, grosse nouvelle, prenez le titre: Epouvantable holocauste. Les braves pompiers . . . Comment ? Trop tard. . . le journal est sous presse; ah! vraiment, ça valait bien la peine.
Et déconfit, fourbu, encore tout grelotant du bain forcé que je viens de prendre, le désespoir dans l'âme, je me prépare à me retirer, mais le City Editor me rappelle.
— ^Dites donc, vous n'avez rien à faire ce soir, allez donc au banquet du Club des Vidangeurs, essayez de faire un beau compte-rendu des discours.
J'ai failli, oh ! failli seulement, m'évanouir.
So^ez Poète
Sauf votre respect, êtes-vous un assassin f
Je sais que cette question est indiscrète et que les criminels d'aujourd'hui sont des fervents du n'avouez jamais. Néanmoins, je persiste dans ma demande et prenant pour acquis que votre réponse est affirmative, je vous dis: "Si vous êtes assassin, soyez aussi poète !
Je comprends, par la tête que vous faites, combien est grand votre ahurissement.
C'est que vous ne connaissez pas l'histoire de Webb.
Permettez-moi de présenter le personnage à l'honorable société.
Webb était tout bonnement un meurtrier de rOregon qui avait eu le grand tort de se laisser prendre par la police. D avait, on ne sait trop pourquoi, tranché d'un coup de poignard ses relations avec un sien compagnon de travail. Celui-ci, blessé dans son amitié et dans le dos, en mourut
de chagrin; il avait le cœur littéralement percé.
Webb, fort peiné lui aussi sans doute, chercha la solitude. La justice lui donna celle de la prison, après qu'un juge l'eût condamné à une autre peine : la capitale.
Webb adressa alors supplique sur supplique au gouverneur de l'Etat, sans cependant toucher son cœur à celui-là. Le jour de l'exécution arrivait et Webb inquiet sur son sort allait perdre la tête quand une idée lui vint. Il invoqua les Muses, écrivit un long poème et le fit parvenir au gouverneur.
Le dispensateur des grâces de l'Etat lut, fut ému, puis commua la sentence.
Et pour une fois des vers firent vivre leur auteur ...
Le Policeman
Il serait le meilleur ami de l'homme, s'il en avait le flair; on l'appelle tout de même
limier.
C'est probablement pour cela qu'une chanson populaire dit qu'il rend les chiens
heureux.
Mais par contre, il déteste le cambrioleur et fuit sa compagnie.
Conscient de son utilité publique, il évite les rixes : un coup est si vite attrapé.
Les ruelles ont été faites pour lui servir
de refuge.
Des gens malveillants disent qu'il n'a pas inventé la poudre ; erreur : il est le père de celle d'escampette.
S'il voit un homme les mains couvertes de sang, tout de suite, sa perspicacité lui
fait dire: Cet homme a les mains ensanglantées.
H s'illustre en illustrant les journaux illustrés. Dans ces feuilles il est brave téméraire, intrépide, fougueux, voire chevaleresque— s'il est dans la police montéô — mais il ne l'est nulle part ailleurs. « • •
H est tellement modeste qu'il n'entre dans les buvettes que par la porte dérobée.
Il brille dans toutes les réceptions municipales de l'éclat de ses boutons jaunes.
Il bat la semelle sur le pavé et les pochards sur la nuque. H connaît cependant les égards dûs à un échevin en goguette.
Peu fier, il tutoie tout le monde, excepté le recorder qu'il appelle: A votre honneur!
Les étudiants, qui n'ont pas la bosse du génie, ont au moins celle qu'a fait pousser son bâton.
C'est le cicérone des Don Juan ou le Bottin des daines galantes.
Toujours content, hiver, été, automne, printemps, sans cesse il fredonne:
"L« temps est beau peur la saison."
Les servantes et les cuisinières assurent qu'il est beau comme un astre, Phœbé, probablement, puisque l'on dit la rousse.
Ce charme l'amène à connaître la qualité de vos cigares et de vos vins.
Son gros ventre étant vide de reeonnaiseanee, il arrête vos enfants s'il glissent
dans la rue.
Echappé d'une boîte antique, il a reçu le nom de Pandore.
Ailleurs il est policier, sergent de ville, gardien de la paix; ici, pays du beau parler fronçai, il est policemau.
Qalanterie Policière
La galanterie comme l'amour n'est point sujet qui prête à badinage.
Deux agents de police, qui avaient probablement oublié leur Musset, viennent d'attraper, pour leur manque de mémoire, un savon conditionné de la part de leur chef.
L'aventure est toute récente.
Les deux Pandores, l'autre soir, entrant chez eux, prirent le tramway — les agents ne passent pas une journée sans prendre quelque chose. — C'était à l'heure où dans le véhicule "payez en entrant" les passagers prennent le nom de sardines. Les deux subalternes de M. Campeau avaient malgré la foule, on ne sait par quel hasard, réussi à s'installer commodément chacun sur un siège.
Pour leur malheur, comme dans la fable, deux poules survinrent, pardon: deux femmes, et allèrent se placer en face d'eux. Les policiers, même devant un cambrioleur n'auraient pas été plus impassibles; Us ne
bougèrent d'un pouce, et les deux dames restèrent debout.
Le lendemain, — comment expliquer ce miracle, puisque les femmes ne sont pas bavardes, — le chef Campeau apprenait la conduite peu galante de ses deux hommes.
Sur l'heure, il fit traduire les coupables devant lui, et après leur avoir lu une ou deux pages d'un traité de politesse, les condamna à quinze heures de travail supplémentaire. ( authentique ) .
A dater de ce jour, la police devint un corps d'élite; à côté d'elle, le Vert-galant eût été un grossier personnage.
Mais comme dit l'Anglais : Too much of a good thing, is good for nothing.
Peu de jours plus tard un autre agent était encore amené devant le chef.
— On me rapporte que vous vous êtes conduit comme un polisson.
— ^Ben, j'va vous dire, chef. J'étais dans les chars, y étaient ben paquetés; quand tout à coup, une criature se plante devant moé. J'étais pas capable de grouiller pour y donner ma place, quand j'ai vu ça, comme j'connais la discipline, j'y ai offert de s'asseoir su mes genoux. . .
Triste Fin
feorsque Théophraste naquit, sa famille célébra cet heureux événement par des fêtes, que les historiens du temps manquèrent d'enregistrer. Un incident cependant, méritait d'être relaté.
Théophraste avait une vieille tante, dont un mariage,manqué il y avait près de trente ans, avait aigri le cœur. Cette vieille fille qui, depuis des mois, faisait le rêve de porter son neveu sur les fonts baptismaux, fut oubliée ou évincée, toujours, est-il, que ses espérances ne se réalisèrent point. Elle en fut très fâchée et manifesta son mécontentement en jetant un "sort". Telle une sorcière des contes de Perreault, elle toucha Théophraste au front, en l'anathématisant: "Ce gibier-là, prédit-elle, tournera mal !"
Théophraste dès sa plus tendre enfance, montra les instincts les plus pervers; il ne manquait jamais l'occasion, si un bon monsieur ou une bonne dame le faisait
sautiller sur leurs genoux, de commettre des incongruités; plus d'une robe et plus d'un veston portèrent sa carte de visite.
A l'école, il fit mille tours à ses maîtres et ses compagnons ne pouvaient le souffrir. S'il jouait à la "poque", il ne manquait jamais de fendre le moine de son voisin. Il chipait les billes de ses camarades, et fit tant et si bien qu'on dût le flanquer à la porte. Ses professeurs déclarèrent qu'il avait un ''sale caractère". Ses parents désespéraient de lui, et pour le ramener dans le bon chemin, ils résolurent de le mettre dans le Droit. Il entra à l'Université et son irrespect des autorités le mena devant les tribunaux.
Un jour le malheureux insulta un agent de police dans l'exercice de ses fonctions: le brave gardien de la paix dormait, adossé à un poteau télégraphique, et Théophraste, pensant faire une bonne farce, l'éveilla. L'affaire causa tout un scandale et ce n'est que grâce là des influences, venues de haut, que notre héros put s'en tirer sans aller aux galères.
Sa famille était désespérée et maudis-
sait cette vieille fille de malheur qui avait voué Théophraste à une fin ignomineuse.
— ^Plus tard, après avoir échoué plusieurs fois devant les examinateurs, Théophraste fut enfin reçu dans l'honorable Confrérie du "Barreau". Ce succès fit croire que le mauvais sort était conjuré, mais il n'en était rien.
Théophraste gagna beaucoup d'argent et fréquenta toute sorte de gens, qui lui firent descendre les derniers dégrés cie sa décadence. Un jour, jour néfaste s'il en fut dans l'histoire de Théophraste, ils lui soufflèrent dans la "trompe d'Eustache", une idée qui devait le perdre.
— "Toi qui n'es bon à rien, lui direntils, tu devrais te présenter aux prochaines élections 1"
B accepta, et fut élu député ! . . .