IM-MORALITE
La prédiction s'était accomplie: Théophraste avait mal tourné.
Le Tribun Populaire
n est toute la journée notaire, avocat, médecin, journaliste; le soir il est tribun à cinq piastres ou plus par discours.
n aime l'ouvrier, et, s'il ne peut pas dire qu'il l'est, il peut du moins assurer que son père en était un : comme vous, messieurs I
H connaît à peine le candidat pour qui il parle et est d'autant plus à l'aise pour
faire son éloge.
Le même discours, prononcé en faveur de M. Leblanc, pourrait servir pour M. Lenoir ; il n'y aurait que les noms à changer.
n a toujours ample provision d'audace, de "front de bœuf" et d'encens.
Il débute par quelques bons mots à l'adresse des "chers électeurs" et de leur "belle division", vante les qualités du foudre qui l'a précédé, anathématise l'adver-
saire et termine en portant aux nues le candidat qui le paie: cet ami du peuple,
Pour un salaire plus élevé il en ferait tout autant pour le candidat adverse.
Jusqu'au jour du scrutin il jure que son candidat sera élu par une forte majorité.
Le lendemain, quel que soit le résultat, imperturbable il assure qu'il l'avait dit.
Si c'est une défaite, il murmure à l'oreille : C'est cet imbécile d'Untel qui a gâté
la sauce.
Si c'est une victoire, il clame; Sans moi, vous savez. . , Mais au fond il s'en f . . . ; il sait que la parole est d'argent et se la fait payer en espèces sonnantes.
Les Morts qui Parlent
Ceci n'est pas, comme vous pourriez le croire, le titre d'un ouvrage de feu le vicomte Melchior de Vogue et encore moins celui d'un roman feuilleton de ^liehel Zévaco.
Non. "Les morts qui parlent", c'est tout simplement le nom d'une florissante association.
En ce siècle, où tout se syndique et se fédère, les "télégraphistes" ont cru bon de se former en corporation afin de se mieux protéger et contre les patrons et contre les "scabs", que les anglais appellent : renards.
Disons, pour éviter toute équivoque, que ces "télégraphistes" n'ont rien de commun avec les "opérateurs", qui, chaque jour, aux clic-clac d'une machine reçoivent et expédient dépêches, nouvelles, canards — surtout canards.
Les membres de "Les morts qui parlent" opèrent tout autrement. On ne les
voit qu'en temps d'élection et ils ne travaillent que le jour d» scrutin. Pour être bref, disons que leur rôle consiste à remplacer les morts au bureau de votation.
De là leur nom : "Les morts qui partent".
Devant l'accroissement du coût de la vie "Les morts qui parlent", ne voulant pas se laisser mourir, ont établi un tarif plus rémunérateur. Qui les blâmera? H faut bien que tout le monde vive.
Voici la liste des prix soumis par "Les morts qui parlent" à la "Fédération des Candidats", lesquels ont accepté sans discussion.
Enfin le Capital et le Travail fraternisent !
Tarif de "Les morts qui parlent" :
Voter pour un mort inconnu $5.00
Voter pour un mort populaire . . . 7.50 Voter pour un défunt imberbe . . . 5.00 Voter pour un défunt avec moustaches 8.00
Voter pour un défunt avec pleine
barbe 10.00
Voter pour un défunt avec favoris 7.25 Voter pour un défunt chauve .... 6.00
Se teindre la barbe ou les cheveux 11.75 Si le télégraphiste est surpris au "poil", pour se sauver, le mille . . 1.00
Si le télégraphiste est arrêté, le patron devra payer l'amende; s'il va en prison, le patron s'arrangera pour que le télégraphiste reçoive ses repas du Viger ou du Windsor (facultatif).
Un dépôt est exigé du patron avant le commencement des opérations. De leur côté, "Les morts qui parlent", s'engagent à donner de bons résultats.
(Signé) L'hon. Président.
La Démonstropathie
Etes- vous démonstropathique? Avezvous des démonstropathiques dans votre famille?
Telle est la question que votre médecin vous posera avant de vous faire montrer la langue, dorénavant.
(Cette maladie est des plus curieuses. Tel, qui était hier simplement apoplectique, asthmatique ou même encéphalatique, est aujourd'hui atteint de la démonstropathie.
Si nous examinons le malade dès les premiers S3rmptômesj nous constatons d'étranges phénomènes: L'oeil paraît bon, cependant, le sujet voit de lumineuses lanternes où il n'y a que de vulgaires vessies; l'ouïe accepte les plus monumentales impostures pour des vérités incontestables:
enfin un besoin de frapper des mains et de trépigner des pieds s'empare du patient à chaque nouvelle sornette qu'on lui débite. Un fromage est le calmant le plus efficace.
N'hésitez pas, donnez généreusement.
Entre la poire et le fromage, il y a tou-
jours moyen d'arranger les choses, n'est-ce pas?
Mais ce n'est pas tout. Immédiatement après les premiers soins, glissez quelques menues monnaies, — pas moins d'un dollar cinquante, par exemple, — dans le gousset du malade; mettez dans sa main gauche — la plus proche du cœurl — un drapeau représentant un grand homme (Confucius, le général Oku, Rodolph Lemew, etc., sont très recommandés), dans l'autre main, mettez une torche et jetez l'homme dans la rue.
D partira en hurlant comme mille chiens, auxquels on aurait fait l'amputation de l'appendice terminal. Ne craignez rien, la guérison est proche.
Après avoir clamé, vociféré, braillé pendant une heure et plus, le malade sent naître en lui une soif inassouvissable. Prestement il va échanger sa menue monnaie, pour un tord-boyaux quelconque.
€'est la convalescence.
Le lendemain à son réveil, notre démons tropathique, aura un œil au beurre noir, le nez aura pris des proportions tomateuses
et sera d'une couleur entre l'écarlate et l'ultra violet, et enfin, une forte laryngite se sera déclarée.
Réjouissez- vous, le malade est guéri. . .. jusqu'à la prochaine démonstration.
Recensement
Enfin, nous savons combien nous sommes!
— "Exactement, dit M. Bleu, 7,081,869 habitants, bien comptés".
Oh! bien comptés!!!
Un de plus, un de moins, ... Ne nous chicanons pas et avouons que, pour une jeune famille, c'est déjà un nombre respectable. Il y a de l'étoffe dedans.
H ne nous reste plus qu'à faire connaissance les uns avec les autres; avec un peu de temps on y parviendra.
L'Ouest — pas celui que ces dames appellent: l'Ouest, ma chère — non, l'Ouest, grenier du mande, s'est distingué. Mais il faut dire que l'immigration a été son principal agent d'accroissement. Et, pour le moment, ce n'est pas dans le pays des plaines fertiles qu'on trouve les qualités prolifiques d'une race.
Pas plus, d'ailleurs, que chez nos voisins des Provinces Maritimes.
La Nouvelle-Ecosse et le Nouveau- Brunswick n'ont presque pas augmenté. De son côté, l'Ile du Prince Edouard arrive avec une diminution.
Le pays de sir Frederick Borden ne fait certes pas honneur au martial ex-ministre de la Milice.
Ontario, la prude, a mieux fait; elle mérite un bon point.
De mauvaises langues disent qu'elle a été aidée par les énumérateurs. Il ne faut jamais écouter les mauvaises langues.
De tous, c'est Baptiste qui est le coql Question de clocher, vous allez dire.
Erreur; les chiffres prouvent que dans tout le Dominion, (à l'exception de la nouvelle province de la Saskatchewan), c'est le vieux Québec qui a la plus grosse augmentation.
Baptiste s'est splendidement comporté.
La meilleure part des félicitations ne lui appartient cependant pas, et avec nous il admettra que, pour être juste, il faut crier bien haut:
Vive la Canadienne !. . .
Laplume se Corwertit
Laplame était socialiste.
H l'était devenu sans le savoir, comme ça, tout d'un coup. L'idée avait poussé dans sa caboche, comme les cheveux poussaient dessus, et le plus triste de l'histoire, c'est que Laplume était un socialiste socialisant.
Un jour, ou plutôt pour être exact, un soir, entre un nombre incalculable de petits verres notre réformateur sentit naître en lui l'âme d'un Babeuf, d'un Jaurès, voire d'un BebeL D donna un formidable coup de poing sur la table du cabaret et posa péremptoirement: Des patrons, en faut plus!
Cette explosion surprit ses amis: Comment, toi, Laplume, Placide, le bien nommé, le plus pacifique des hommes, tu prêches la révolution?
— Oui, citoyen, clama notre héros. Il ne faut plus de maîtres. Et, ce disant, il se fit passer dans l'œsophage un . . . ième verre de whisky.
Ces propos incendiaires avaient attiré tous les buveurs de l'estaminet autour de lui. Fier de son succès, Laplume monta sur un banc et harangua les "libres citoyens".
— "Les patrons ! On les connaît, ces détrousseurs du pauvre qui se font une couronne de son sang".
La tirade était osée, mais personne ne s'en aperçut.
Laplume était lancé; le whisky aidant, rien ne permit de croire qu'il pût tarir. Il ouvrit les écluses :
— Citoyens, nous en avons assez des despotes; secouons le joug de la servitude et éventrons les coffres de nos tyrans . . .
Une salve d'applaudissements grassouillets— ^parce qu'il étaient bien nourris probablement— ^partit des quatre coins de la salle. Laplume se versa un "schooner" et envoya le contenu de celui-ci rejoindre les petits verres dont il est question précédemment. H continua:
— ^L'heure est proche, libre homme, où nous aurons le libre airl Nous nous lève-
rons tous alors pour asseoir ces forbans, ces corsaires, qui se font un marchepied de nos sueurs. Ils ont fait leur lit sur un volcan ; gare aux ressorts 1 . . .
A ce moment un loustic s'écria: Sauve qui peut, v'ia la police I
La police! Ce nom n'émut nullement notre orateur.
— D'ia police, dit-il, en faut pu.
Cette crânerie valut à Laplume une •vation. Il prit un autre "schooner" et:
— 'La police, qu'on l'abolisse et il n'y aura plus de malfaiteurs. Plus de police, plus de tribunaux: plus de tribunaux, plus de juges et plus de plaideurs: la paix universelle, quoi ! . . . L'autorité, c'est nous, et It premier qui nous contredit nous le briserons comme un fétu . . .
A cet instant une lourde main s'appesantit sur Laplume qui piqua une tête vers le parquet; la même main saisit notre socialiste, si brutalement interrompu et !• mit sur pied :
Ah ! c'est toi, ivrogne, parresseux, sans cœur ! . . .
Laplume avait devant lui sa moitié, Mamme Laplume en personne.
Les auteurs ne nous parlent pas de la conversation qli'eurent ensemble, M. eb Mme Laplume, ce soir-là. Tout ce que nous savons, c'est que Laplume s'est converti au féminisme.
Bonheur Perdu
Je suis bien malheureux!
J'aimais d'un amour tendre une blonde enfant aux yeux bleus comme les couvertures des livres du même nom. Chez elle, j'étais reçu avec bienveillance et civilité tous les mardis, jeudis et dimanches.
Le jour dominical j'y allais deux fois: l'après-midi et le soir.
Son père, un homme des plus graves, et sa mère, une femme supérieure, m'accueillaient comme un fils et j'entretenais dans le coin le plus profond de mon cœur l'espoir de devenir leur beau-fils.
Je faisais mille rêves et des économies en vue de mon prochain mariage. Les jours de fête, je dépensais quelques sous pour ma doulce. Je lui achetais des marguerites que nous épétalions ensemble:
— ^EUe m'aime, un peu, beaucoup, passionnément, h. la folie, disait toujours la gentille pâquerette.
A l'occasion de l'anniversaire de naissance de ma future belle-mère, je me fen-
3S A bout portant
dis d'un bronze: c'était une horloge. Elle symbolisait les douces heures passées dans l'honorable foyer.
A mon anticipé beau-père, j'offris, le jcur qu'il reçut les palmes, une paire de pantoufles brodées en cachette et en soie par mademoiselle sa fille.
A mon petit beau-frère et à ma petite belle-sœur je donnais des jouets et des bonbons et je caressais Fédor, le chien de la maison.
Bref, j'avais su plaire à toute la famille et personne, je le croyais, ne pouvait me déloger de ma position.
Hier soir, comme d'habitude, je rendis visite à ma fiancée.
Ici, laissez-moi sécher un pleur en songeant à mon bonheur perdu.
Comme toujours, mon adorée était joyeuse et souriante, et ses dignes parents me firent fête.
Nous nous installâmes tous dans le coquet salon où trônait sur la cheminée, mon portrait, tout près du bronze de bellemaman, entre deux modestes pots en grès.
Par moment, Monsieur et Madame mes beaux-parents espérés échangeaient quelques mots à voix basse. J'en profitais pour pousser des oh ! amoureux à ma bienaimée qui me répondait par des ah ! langoureux.
C'était peu, mais c'était assez: nou* nous comprenions.
Tout à coup, maudit soit cet instant,, nous parlâmes des nouvelles du jour.
— Oui, fis-je bien naïvement, j'ai vu ça dans la Pressa.
Ma remarque jeta un froid; tous se regardèrent interloqués :
— ^Antoinette, Hector, s'exclama madame la mère de ma promise d'un ton sec,, en s'adressant à ses enfants, allez à la cuisine.
Les petits sortirent et beau-père, l'air courroucé, s'approcha de la cheminée et Bs mit à remonter l'horloge symbolique.
Ma fiancée était figée.
Je n'y comprenais rien ; le geste de beampèr« était-il une invitation à déguerpir?
Machinalement je prononçai un bout de phrase, je pris mon chapeau et je me sauvai comme un malfaiteur.
La nuit que je passai fut atroce; pas un instant, je ne fermai l'œil.
De bonne heure, ce matin, celui que je n'appellerai jamais plus beau-père m'a fait parvenir ce billet explicatif:
Monsieur,
"Veuillez cesser vos fréquentations.
Nous sommes des gens respectables, sachezle, et nous ne saurions donner notre enfant à un individu qui se délecte à la lecture de la Presse".
Je compris. Malheureusement il était trop tard.
Ah! je suis bien malheureux!
Demandes et Offres
Le Ministre — n'importe lequel — devint livide quand il vit entrer le facteur.
Le fonctionnaire, attaché au service des postes, avait pourtant l'air d'un brave homme avec son sac bourré de missives.
— Qu'est-ce que c'est que cela ? s'écria le Ministre.
— C'est encore des lettres, répondit le facteur, le bureau de votre secrétaire n'en peut plus contenir.
— ^Jetez-les là, fit le ministre dans un soupir de détresse.
H y avait de quoi aussi.
Depuis trois semaines qu'il avait reçu le portefeuille de . . . M. le Ministre n'avait cessé d'être obsédé par des quémandeurs. Des lettres, venues des quatre coins de son comté, encombraient les couloirs, l'antichambre, les bureaux, et, le flot, toujours grandissant, allait bientôt submerger le cabinet même du Ministre.
Des milliers de lettres restaient empilées sans que le destinataire eût le courage do
les ouvrir. Il en connaissait trop bien le contenu.
Et chaque courrier venait grossir la montagne d'enveloppes timbrées.
Il y avait aussi des télégrammes de gens, demandant anxieusement si leur application était arrivée.
Mais jusque là on avait évité les visites des quémandeurs. Pourtant la garde qui veille à la porte ... du cabinet s'endormit un beau matin et le Ministro vit tout-àcoup apparaître, devant lui, un bel et blond imberbe.
— Que voulez-vous? fit le dispensateur des grâces ministérielles.
— ^Une place. . .
Ces deux mots tombèrent comme un coup de foudre, le Ministre chancela:
— ^Mais mon pauvre ami, j'ai déjà des milliers de demandes.
— Tout juste; je vous offre mes services pour en faire le classement . . .
Le Ministre s'évanouit tout à fait.