‹ A bout portantChapitre 7 sur 9 · MALADIE A LA MODE · texte numérisé non relu

MALADIE A LA MODE

L'appendicite a vécu. Hier le Prince de Galles s'est fait traiter pour le charbon. Le charbon sera, prévoiton dans les cercles médicaux, la maladie à la mode cette année.

EXECUTION DE MAETIN.

Le shérif Lepire n'ayant pas réussi à trouver un exécuteur des hautes œuvres, a opéré lui-même ce matin, en pendant le bandit Martin, Martin, on s'en souvient, détourna du trésor municipal un plein tombereau de cendres.

Vieux Papiers

Toujours en feuilletant les archives poussiéreuses de notre Bibliothèque Nationale, je viens de découvrir un livre manuscrit fort curieux intitulé: Minutes du Conseil de Ville de la Cité de Geerusalem.

Pour vous éclairer il faut vous dire que cette ^àlle, située sur les bords d'un fleuve américain, aujourd'hui asséché, avait porté autrefois le nom très chrétien de Ville- Marie-de-Montréal.

Ceci dit, revenons au vieux bouquin, que je traduis, car il est écrit dans la langue des peuplades, qui habitent aujourd'hui le pays de Sion; pour vous ce serait de l'hébreux.

Je prends au hasard : —

Sur proposition de l'échevin Bloomâeld, appuyé par l'échevin Cohn, le bureau d'Hygiène municipal est aboli. Carried unanimouslv.

M A bout portant

Le greffier David-Ben-David fait rapport qu'il a choisi comme chant municipal l'œuvre de Goldberg: "Youpe, youpe sur la rivière".

Sur proposition de l'échevin Rosembliim, appuyé par tout le Conseil le service des incendies est aboli. Carried.

Sur l'ordre de la Ville, l'encanteur Lazarus a vendu hier les appareils d'incendie au Syndicat des Regrattiers.

Le commissaire Silverman recommande Qu'un impôt de $1,000 par année soit prélevé sur les baignoires.

Sur proposition de l'échevin Rosenthal appuyé par l'échevin Langloisky le nom du quartier Saint-Louis est changé en celui de 5 £.

Une commission a été chargée d'étudier la possibilité de réduire les taux d'assurance sur le feu.

Les avoeats de la Ville sont d'opinion qu'il serait opportun d'abroger, pour les marchands du moins, le règlement défendant l'usage de la gazoline.

Le chef du service des travaux publics fait rapport que le dernier bain public a été démoli hier.

Le maire Lazarus a signé ce matin, la proclamation: l'Ail manque!

Une fête intime réunissait hier les commissaires et les échevins dans les salons de Son Honneur. On célébrait sans pompes la fête nationale du 24 juin. Au nom de la ligue des Citoyennes, Mme Salomé Rosen a présenté à la Ville, sur un plateau d'-rgent, la tête du dernier Jean-Baptiste.

Cri du Coeur !

En oe siècle où la réclame est le nerf du commerce, eroiriez-vous qu'il est des marchands qui la fuient?

Cela pourtant est l'exacte vérité; l'histoire, que l'on vient de me narrer, le prouve.

Le héros est un Juif de la rue Craig. Je ne le nommerai point, puisqu'il adhorre l'annonce et, ensuite, parce que vous ne fréquentez point sa boutique.

Or donc, un certain jour, un agent d'une fabrique de timbres de caoutchouc se présente chez ce Salomon quelconque. Le Juif, flairant un client possible, s'avance avec des airs de félin prêt à dévorer sa victime. La bouche en cœur il demande:

— You want to puy?

Le Juif Darle — si on peut dire — de préférence la langue de Shakespeare, malgré "Le Marchand de Venise".

L'agent répond non. Tout de suite, le fils d'Israël change de masque et s'écrie, en levant les mains à la hauteur de ses oreilles :

— I don't want nothing!

L'homme aux timbres de caoutchouc ne se tient pas pour battu ; il commence à vanter sa marchandise.

Il en démontre Futilité.

— Tenez, dit-il avec ces timbres vous pouvez, à peu de frais, avec un tampon encreur, imprimer votre nom et votre adresse sur les paquets, lorsque vous faites une vente.

— ^Vat's the use, anjrvray?

— ^Vos clients retiennent votre adresse et reviennent faire des achats.

— Get outi Ven a customer buys hère, I want him to forget the place, (authentique).

Enfoncé le Midi!

H ne s'agit pas de celui de quatorze heures, mais bien de celui de la France; celui qui sans cesse bouge.

Or donc, l'autre jour, deux de nos cousins Méridionaux, l'un venu directement de la Cannebière, — il s'appelait Barbassou — et l'autre natif de Tarascon — il répondait au doux nom de Tartarin, naturellement — causaient entre eux dans un restaurant de . , . disons de Sorel.

L'un et l'autre vantaient avec force amplification les mérites respectifs des belles villes qui les virent naître.

Barbassou exaltait Marseille et son port incomparable; Tartarin le relançait, en disant, que nulle part ailleurs dans l'univers, même dans Neptune, on ne saurait trouver plus splendide Tarasque que celle qui fait la gloire de Tarascon.

Chacun, à qui mieux mieux, peignait sous les plus belles couleurs, Marseille et TarascoB. Et, cela ra dQ soi, on «xag^-

rait ... un peu, un tout petit peu mon hongl

Les deux enfants du Midi racontaient les plus colossales galejeades. On en vint à parler monument et les exagérations devinrent monumentales.

— ^A Tarascon, disait Tartarin, le grand tueur de lions, le palais municipal — car c'est un palais — est tout en argent solide depuis le rez-de-chaussée jusqu'au grenier. Le soir la lune lui emprunte ses reflets, té!

— Pécaïre, répondit Barbassou en faisant la moue, à Marseille, la bicoque de mon savetier, elh est en or massif et le soleil,— car nous n'avons jamais de lune chez nous — prend son éclat doré de cette bicoque, té!

Le brave député de Richelieu qui était en train de prendre un apéritif, à une table voisine, avait entendu la conversation extravagante. Il se mit à sourire, puis s'approcha des deux méridionaux:

— ^Vous monsieur, qui avez un palais mirifique, dit-il, à Tartarin, et vous, monsieur, à la bicoque resplendissante, fit-il à Barbassou, venez voir quelque chose qui va vous épater.

Epater un Marseillais et un Taraseonnais cela ne s'est jamais vu; néanmoins les deux amis suivirent M. Lanctôt — oui, c'était M. Lanctôt, vous l'aviez sans doute deviné.

— Ouvrez vos yeux et regardez, fit tout à coup le brave député, en débouchant au coin d'une rue, ce n'est pas un palais, ce n'est pas une bicoque, c'est tout simplement ma Maison! H appuya sur ce dernier mot en se donnant un air d'importance.

Tartarin et Barbassou restèrent figés sur place: La splendeur de la résidence de M. Lanctôt les éblouissait.

— Té, s'exclama Tartarin, déconfit, c'est de l'argent pour de han\

— ^Autrement,, fit Barbassou en levant les bras au ciel, c'est de l'or authentique . . .

— ^Ni l'un ni l'autre, messieurs, reprit le député exubérant, c'est mieux que l'or et l'argent, et ça me coûte beaucoup moins cher. C'est de la peinture de gouvernement, tout simplement !

Pauvres Poissons

Un journal du soir vient de rapporter qu'une chose extraordinaire s'est produite à Pierreville. "Tous les poissons de la rivière Saint-François, dit cette feuille, semblent voués à la mort. L'eau est, en effet, couverte de leurs cadavres, car ils meurent par centaines."

Et le confrère ajoute : On ne sait à quelle cause attribuer ce fait!

Comme nous sommes toujours soucieux de bien renseigner nos lecteurs, nous avons chargé notre reporter du service maritime de faire une enquête. Il a interrogé une carpe du Saint^Laurent, mais il n'en a rien pu tirer : elle était muette . . , comme une carpe, naturellement.

Alors notre collaborateur s'est rendu à Pierreville et là, vêtu d'un scaphandre, il est descendu au sein de l'onde perfide (style la Presse). H a rencontré la fameux petit poisson de Lafontaine qui est devenu grand, et lui a tiré les vers du nez. Voici l'interview que nous oflErons EXCLU-

SIVEMENT à nos nombreux lecteurs (style: voir plus haut).

''L'autre jour, a dit ce poisson, un des nôtres trop curieux — c'était probablement une poisson — se rendit à Farnham pour entendre discourir un diplomate japonais dont la réputation était parvenue jusqu'à nous à la suite d'une aventure sur la rivière Modder.

"Ce camarade aquatique, voyant que l'orateur péchait en eau trouble, aurait dû se méfier, sachant par expérience que tous les pêcheurs sont nos ennemis. Néanmoins, il resta jusqu'à la fin et pour le malheur des siens retint, sans en oublier un mot, une virgule ni même une ligne — encore un instrument funeste à notre race — ^la pièce d'éloquence éjaculée par le loquace Nippon.

"Fier de lui et heureux comme un poisson dans l'eau, cela va sans dire, notre ami revint et convoqua une réunion générale de tous les perches, crapets, anguille, barbottes, maskinongés, flétans, brochets, esturgeons, goujons, et enfin, de tout le menu fretin des alentours.

"Lorsqu'ils furent assemblés, il leur fit le récit de son voyage, puis il répéta sans en rien oublier la harangue de Lemiew — ^Lemiew c'est le nom de l'orateur japonais.

"Devant ce déluge de paroles sonores, mais creuses, mes frères, qui n'ont pourtant jamais eu peur des flots, restèrent interloqués et littéralement .figés.

"Leurs nageoires devinrent paralysées et leurs queues s'immobilisèrent. Ainsi privés de leurs mouvements et dans l'incapacité de nager, tous coulèrent à pic et se noyèrent".

— ^Mais, vous, demanda notre reporter, vous vivez î . . .

— ^Ah! moi c'est différent; je suis habitué: j'ai déjà entendu D. A. Lafortune. . .

Et l'interview se termina en queue de Doisson.

Pauvres Chinois !

Tu- Tan-Fou, le célèbre fabricant de pantalons de Nankin, qui s'est illustré par sa brochure révolutionnaire intitulée :

"Coupons nos nattes!" est mort empoisonné.

Ce malheur a jeté le nouveau président de la république chinoise dans la consternation; le défunt était son meilleur ami et son plus précieux conseiller. Ses soupçons se portèrent aussitôt sur un conspirateur mandchou, qu'il fit électocuter, sur l'heure.

La décapitation et la pendaison, dernier vestige d'un régime arriéré, avaient été abolies la veille.

Une prompte enquête, instruite par le coroner Mac-Ma-Hong, révéla que le conspirateur n'était pas le meurtrier; la machine à désélectrocuter n'étant pas encore inventée, on inhuma le malheureux innocent.

Voici comment Mac-Ma-Hong avait découvert la véritable cause du décès de Tu- Tan-Fou.

Il se rendit chez le défunt et interrogea ses serviteurs. Le cuisinier fournit la clé de l'énigme:

— ^Mon maître, dit-il, fêtait hier la proclamation de la nouvelle république; il se fit servir un plantureux repas.

— Ah! s'exclama le coroner, il aurait mangé un peu trop de tête de rats fromages.

— ^Non, il ne touchait plus aux rats.

— ^Alors, un chop suey aux sauterelles serait le coupable.

— ^n avait banni ce plat de sa table.

— ^Voyons, c'est peut-être un potage aux nids d'hirondelles trop copieux. . .

— ^11 le détestait depuis la réforme.

— ^Diable! Est-ce qu'il aurait trop consommé de confitures aux fourmis?

— Je les ai jetées à l'égoût avant-hier.

— ^Je m'y perds . . . qu'a-t-il donc dégusté?

— Le contenu de ceci, fit le cuisinier, en donnant au coroner Mac-iMa-Hong une boîte de conserves de Chicaeo.

— Je comprends enfin ! Puis, soupirant, le coroner ajouta, en jetant un regard plein d'amertume sur la boîte de conserve: Ceci a tué cela!

Le Ministre, l'Horloger et la Montre

(Véridique Histoire)

H y avait une fois un Ministre au front pileux, un Horloger au cœur d'argent et une Montre du même métal.

Le Ministre s'appelait Lemiew, l'Horloger était Suisse et la montre itou.

Le Ministre se rendit chez l'Horloger, à Genève; moyennant un billet de mille beaucoup plus franc que l'Horloger, il acheta la Montre.

Le Ministre partit pour Paris; rendu là, il s'arrêta. La Montre aussi.

Le Ministre visita Rome, puis Londres, et ensuite il leva le pied pour le Cap. Tout juste: de pied en Cap.

La Montre fit le voyage sans se beaucoup fatiguer: de tout le trajet elle ne marcha pas un seul instant.

On prétend, quoi qu'elle fût en argent, qu'elle avait les pieds nickelés. C'est faux, car ce n'était pas un cadran.

— Ah! disait Lemiew, si elle était en métal de fusil, je la ferais bien partir.

Le Ministre passait ses heures de loisir à travailler dans le boitier de la Montre;, tous ses efforts étaient inutiles : la petite Suissesse ne voulait pas marcher.

Les caresses, les promesses, la persuasion, la violence et même les discours n'y firent rien.

Toujours, après ces conférences, la petite Genevoise, plus toquée que tocquante^ restait muette et réintégrait son gousset la^ queue basse comme le renard de la fable.

Vraiment cet oignon était d'une obstination à faire pleurer.

■Le Ministre désespéré, confia son infortune à son secrétaire. Celui-ci sans balancier,— pardon sans balancer, — répondit que les chronomètres n'étaient pas de son ressort.

Pourtant une fois le Ministre et la Montre se mirent d'accord. C'était au passasre de la Modder.

Quelques instants auparavant, la petite Suissesse s'était subitement mise à faire

tic-tac. L'émotion, peut-être, de se trouver en pays Bœr avait fait battre son cœur.

Le Ministre était radieux! sa Montre marchait.

On s'engage sur la rivière. Tout à eoup^ v'ian! c'est une panne.

Le Ministre se trouve immobilisé; il regarde sa montre: elle aussi est arrêtée. . . et pour toujours.

Longuement Lemiew considère la perfide d'un œil mélancolique. Puis enfin, sans chercher de midi à quatorze heures, il se résigne: Le vin est versé, s'exclame-t-il> il faut le bœr . . .

Bouton Symbolique

Tokio, 1911.

Monsieur le Directeur.

Permettez-moi, Monsieur, avant d'aller plus loin, de vous faire faire ma connaissance.

Je suis un type dans le genre de la Presse: je ne sais pas le français. Mais, moi, j'ai une excuse: je suis Japonais.

Ceci dit, je vais sans plus de préambule, vous poser une question:

La souscription nationale Lemiew estelle fermée f

Ne répondez pas non, de grâce, si vous ne voulez pas jeter une honorable famille — la mienne, naturellement, — dans le deuil.

Une réponse négative entraînerait, à coup sûr, mon trépas. H faut vous expliquer que je suis un Rodolphile enragé, et, partant, si j'apprenais que la modeste contribution, destinée à faire la joie de mon Idole, est refusée, j'irais, sur l'heure> m'harikiriser.

Ici, j'ouvre une parenthèse pour m'ouvrir à vous et vous dire que l'opération consiste à s'ouvrir le ventre.

Que voulez- vous? C'est plus fort que moi: j'aime votre ministre des Poches à l'égal de Bouddha.

C'est sa faute aussi: il est trop beau!

Pour m'évincer, vous allez probablement me conseiller de faire parvenir mon offrande directement au Grand Homme.

C'est ce que j'aurais préféré, afin de Lui témoigner personnellement toute mon admiration; malheureusement un obstacle infranchissable nous sépare.

Je veux parler de la hiérarchie.

Lui^ Sire Rodolphe, c'est une Lune éclairant de ses reflets argentés ($50 le reflet, me dit-on), les diplomates de l'Occident, de l'Orient et de l'Ungava; moi, je ne suis qu'un enfant du Soleil Levant.

Vous voyez d'ici la distance qu'il y a entre Lui et votre serviteur.

Une autre raison me faisait aussi hésiter: c'est que mon cadeau est bien minime.

Je ne suis, hélas! qu'un pauvre Nippon, et je ne saurais par conséquent donner plus qu'un mikado.

Ce que ge vous offre est tout simplement un bouton à quatre trous.

Mais quel bouton! Et quels trous!

Si le petit corps rond que je vous adresse pouvait parler il vous narrerait bien des choses.

Vous ne le croyez peut-être pas, mais chacun de ses trous contient, si on peut dire, un symbole.

Examinez un instant ce petit bouton et bientôt vous y verrez apparaître le portrait tout craché du célèbre Ambassadeur.

Voyez le premier trou. Ne représentet-il pas, par sa rondeur, le grassouillet Rodolphe et n'est-il pas vide comme Lui?

Le deuxième trou, n'offre-t-il pas l'image frappante de l'éloquence de l'ami du général Oku? C'est creux; c'est sans fond.

Jetez un œil dans le troisième trou et vous y verrez Rodolphe lyrique, Rodolphe poète. Ce trou, c'est toute une épopée: c'est Ajax, c'est Saint-Denis, en un mot, c'est le trou . . . badour.

Enfin, regardez le dernier trou. De tous il est le plus figuratif, car c'est le trou du rongeur dans le fromage, ou encore, c'est le trou permettant au poltron de prendre la fuite.

N'est-ce pas assez pour que mon bouton Boit ajouté à la liste de souscription?

En attendant une réponse, je me souscris,

Votre, etc., etc.

JAKO BU-RO.

Le Milieu Perdu

Le véhicule de la démocratie — ^je veux dire: le tramway — ^brusquement stoppa.

Une file d'hommes, de femmes et d'enfants, en se bousculant, sortirent par en awjmt pendant qu'une cohue d'enfants, de femmes et d'homme se ruèrent à l'entrée, par en arrière.

Les sièges inoccupés furent pris d'assaut; en un clin d'oeil la voiture fut littéralement bondée.

Un coup de cloche, puis elle se mit en mouvement.

Le conducteur, un canayen, cria en un français très pur: Step in front pleasel Les voyageurs qui, apparemment avaient compris, se poussèrent tant et si bien qu'ils firent un vide, un tout petit vide, en face de moi. Je levai les yeux, et sur le banc opposé, j'aperçus M. Rodolphe Lemieux en personne authentique.

C'était incroyable.

Lemieux en taxi, Lemieux en carrosse, Lemieux en char romain, Lemieux en palanquin, Lemieux en pousse-pousse japonais, Lemieux en brouette même — à la suite d'un pari électoral — possible! Mais Lemieux en tramway vulgaire et roturier que vous, moi et tout le monde prenons matin et soir? Jamais!

Pourtant, ii n'y avait pas d'erreur: c'était bien Lui.

Il avait l'air tout de même fort ennuyé.

A sa droite, une belle négresse, une Dondou, tenait sur ses genoux un marmot qui «riait en pointant l'ex-ministre : Na! N'ai peupeur du bonhomme sept heures!

Le bébé avait-il entendu parler de St- Hyacinthe ?

A gauche, un ouvrier, un plâtrier sans doute, car il portait l'uniforme blanc — pardon Rostand, — causait avec un ami et, de temps en temps, lançait par la fenêtre en se tournant du côté du Diplomate, le jus de sa chique.

Un ouvrier comme voisin! Quelle décadence!

En face de lui un gamin, commissaire chez une modiste, tenait deux immenses

cartons dont le contçniii fait la joie de Madame et le désespoir de Monsieur.

Des cartons comme horizon pour un homme qui a vu le Soleil Levant ! . . .

M. Rodolphe était visiblement dans des transes.

L'arrivée d'une dame lui fournit l'occasion d'offrir son siège et de se débarrasser de ses gênants voisins.

Etait-ce le jus de tabac qui avait fait déguerpir M. Lemieux? Etait-ce la Doudou avec son mioche ou le gamin avec ses cartons? Ou avait-il simplement fait le geste d'un galant homme ?

Je ne sais, mais ce que je puis dire, c'est que l'ex-ministre poussa un long soupir de soulagement, puis il s'accrocha à une courroie.

D parut alors oublier les gens qui le côtoyaient; son regard se perdit et il songea.

Un second : Push in front ! lancé vigoureusement, rappela M. Lemieux à la réalité. H jeta un coup d'oeil autour de lui et je l'entendis murmurer: J'ai perdu mon milieu ..."

Si c'était Rodolphe

Un jeu de société qui fait fureur en ce moment, c'est le: Qui sera ministre?

C'est passionnant comme le "puzzle", aanusant comme le "diabolo" et plaisant comme le "ping-pong". C'est plus qu'un casse-tête, c'est un case-tête.

M. Tout-le-Monde le joue à son bureau, au club, dans le tramway, dans la me et ailleurs; Madame a lâché le whist et à son "five o'cloek" on ne parle plus que ministère. Chacun a ses petits pronostics, ses petits potins et sans avertir le Gouverneur — ô lèse majesté — on forme un cabinet.

M. Untel est financier: il va aux finances; M. Chose, le journaliste, il fait dans les feuilles de chou, sa place est à l'Agriculture; le poète Machin, le lettré, va tout naturellement aux Postes , . . pour ses lettres ... et patati et patata.

Seul, un homme reste perplexe et c'est celui-là même qui doit former un ministère pour de bon. Qui mettre dedans, se demande-t-il, sans me faire mettre dedans on plutôt dehors T

Cet homme, — ^pour ne pas le nommer, disons qu'il s'appelle Borden, — veut faire plaisir à tous et ne mécontenter personne.

La tâche est ingrate et il va falloir employer beaucoup de diplomatie pour la mener à bonne fin.

— "Si je demandais des conseils à notre diplomate national, pense M. Borden, il pourrait peut-être me tirer d'embarras."

Et aussitôt il appelle en conférence extraordinaire notre Talleyrand Canadien, l'inimitable Rodolphe.

— J'ai besoin de vos lumières, dit M.

Borden, nous sommes divisés en politique, mais ce que j'ai à vous demander, c'est pour le bien du pays.

Rodolphe, en entendant ces mots, remplit ses soutes d'air et devient tout bouffi.

— Quand le pays réclame un Lemieux, répond l'ami du Mikado, il est toujours prêt à se mettre à son service.

— ^Voilà, continue M. Borden, je voulais savoir d'un homme qui, comme vous, a fréquenté toutes les cours d'Europe, d'Asie et d'Afrique comment il ferait un ministère . . .

— Si ce n'est que cela, fait Rodolphe d'un geste dédaignexix, c'est un rien ... Si j'étais à votre place, je choisirais comme premier ministre l'homme le plus capable : Moi. Aux finances, je mettrais mon frère, le Shérif; à la Marine, mon frère Auguste; aux Douanes, mon père; à l'Intérieur, mon beau-père, Louis; à la Justice, mon beaufrère, Pouliot; à l'Agriculture, mon frère Gustave; aux Travaux Publics, mon frère Arthur, et je donnerais les autres portefeuilles, à mes cousins Gédéon, Hercule, Siméon et Hector. C'est pas plus malin que ça . . .

— Je comprends, répond M. Borden, mais je n'ai pas comme vous une aussi nombreuse famille . . .

Ironie des Mots

What's in a name, disait Cambronne ennuyé en se pinçant le nez. Si le mot est du célèbre général de Napoléon, la phrase est de Shakespeare.

Quoi qu'il en soit, la perplexité de l'un et l'autre était parfaitement justifiable, car, en effet, qui pourra jamais dire ce que contient un nomî

Citons des exemples au hasard.

Prenons le mot: peinture. Ces huit lettres éveillent tout de suite en votre esprit le nom d'un art qui a fait l'illustration des Raphaël, des Rubens, des Van Dyek, des Rembrandt, des Millet et des Puvis de Chavanne.

Ajoutez à la peinture le nom: Lanctôt, et déjà la féerie de tableaux que vous avez vu défiler, disparaît pour faire r^lace à une maisonnette, gentille, il est vrai, mais sur laquelle vous pouvez voir cette tache indélébile : Peinture rouge du Gouvernement.

Le nom de l'agneau devenu adolescent est: mouton, si je ne me trompe. Cepen-

dant cette désignation d'un animal très doux et très apprécié, surtout pour ses côtelettes, perd tout son charme si vous y ajoutez le mot: ministériel.

Mouton ministériel! Réunissez ces deux mots et vous apercevrez toute la horde des éternels tondus, toujours prêts sur le signe de leur chef, à sauter la clôture des droits de leurs compatriotes.

Dites d'un homme public : Il a une bonnô presse, et tout le monde comprendra que les journaux lui sont favorables. Prenez les mêmes mots et dites d'une femme publique: Cette femme est une bonne Presse^ et vous proférerez contre elle une accusation infamante.

Les mots: dégénérés, crétins, hystériques, ratés, demi-fous, etc., vous semblent des énormités que vous ne voudriez même pas adresser à votre belle-mère.

Placez ces mots tous à la suite et ajoutez-y au bout le nom : Nationalistes. Mettez le tout dans la bouche d'un Ministre qui le lancera à tous les échos, ensuite examinez le Ministre, et vous verrez, que dans son effort, il s'est couvert de salive. La bave est sortie, mais elle est retombée sur

lui. Si vous continuez vos recherches, vous constaterez toutefois que les Nationalistes ne s'en portent pas plus mal.

Ainsi, moi qui vous parle, je suis victime du: What's in a name. Mon aïeul, un brave habitant — les habitants sont tous braves — était un peu plus fortuné que ses concitoyens. H possédait, dit la légende, plus de bêtes que ses voisins — (le lecteur voudra bien me pardonner si je lui parle de ma famille) — et comme les sobriquets étaient de mode dans sa paroisse on le surnomma: la fortune.

Ses fils prirent ce nom, je fis comme eux, et depuis mes camarades ne cessent de m'appeler: Mon petit D. A.

Je vous laisse juge de mon infortune.

Un Patriote

"Si Untel eût vécu en 37, me disait Laplmne, il serait mort au bout d'une corde de chanvre, tellement il est patriote."

Ce début m'intéressa. J'avais plus d'une fois, il est vrai, entendu prononcer le nom d'Untel, mais j'étais loin de me douter qu'il fût bâti de chair à se faire pendre pour l'amour de son pays; aussi je levai les épaules avec im air d'incrédulité.

— ^Ah! reprit-il, tu ne me parais pas bien convaincu. C'est parce que tu ne connais pas assez Untel.

— ^J'avoue . . .

— ^Pourtant sa renommée court le monde.

C'est un personnage que l'on voit un peu partout, tous les jours, enfin c'est une célébrité.

— Mais qu*a-t-il donc fait de si extraordinaire?

— Ton ignorance est pitoyable. Tu ne sais donc pas quIJntel, est l'inventeur de la machine carbofrigorifique pour le rajeunissement des éponges usagées t

— J'ignorais. Cependant permets-moi de te dire que je ne comprends pas bien le rapprochement entre le patriotisme d'Untel et les éponges.

— ^Ecoute un instant. J'ai dit: si Untel eût vécu en 37. Comme nous sommes en 1911, son civisme ne peut se manifester de la même manière.

— C'est juste.

— ^Done, autre époque, autres mœurs.

—Oui, mais les éponges?

: — Tu vas voir. Avec sa machine carbofiigorique,Untel a fait une fortune colossale, gigantesque. Grâce aux éponges rajeunies, il peut aujourd'hui dépenser des sommes folles à l'achat d'une foule de choses, et il en profite.

— Le veinard î

— Il encourage, en faisant circuler son argent, les industries nationales et fait vivre ainsi des milliers de commis, de fabricants, de marchands, d'agents, et que saisie?

—C'est très noble.

— ^Jamais tu ne verras sur lui ou chez lui, dans sa somptueuse demeure, le moindre objet de fabrication étrangère. Tout, depuis l'humble et modeste bouton de fauxcol jusqu'au luxueux et opulent paletot fourré, porte la marque: "Made in Canada".

— Voilà au moins une étiquette qui n'est pas du terroir.

Qu'importe le mot, pourvu qu'on aie l'article ? Encourager son pays, voilà le vrai patriotisme ou je ne m'y connais pas.

Je ne répliquai point, car je songeais en rougissant in petto — si l'on peut dire — que je manquais moi-même de patriotisme : mes chaussures avaient été faites avec la peau d'un veau américain et mes chemises étaient empesées à l'empois chinois. Mon ami, heureusement, ne s'aperçut de rien et il continua:

— Tiens, dit-il, veux-tu des exemples entre mille. Deshabillons un peu Untel, ou plutôt habillons-le.

Je fis un geste d'acquiescement.

— Sais-tu où il achète ses habits? Chez le fashionable tailleur Moses Rosenbloom.

92 A bout portaid

Son chapeau, son beau huit reflets des grandes circonstances, vient de chez le chapelier du Boulevard, Abraham Cohen. Tout son mobilier sort des grands magasins Jacob Ruttenberg and Son. Tiens, pas plus tard qu'hier, je le vis faire l'emplette d'un magnifique collier pour sa femme, chez les bijoutiers de renom Salomon Aronson.

— ^Mais, m'exclamai-je ébahi, sont-ce là des Canadiens?

— ^Parfaitement. Ce sont nos compatriotes, des citoyens on ne peut plus du pays, par droit de naturalisation. Naturellement.

— Ahl c'est trop fort! Tu veux te payer ma tête. Ton Untel est un . . . Iscariote I

Te te reconnais bien à cette explosion. Vous êtes tous les mêmes avec vos "cris de race". ; ■ ^1

L'Orange Bouge

L#a loge des Citrons d'Orangeville bouge!

Une nouvelle, parue hier soir, a jeté ses membres dans une grande consternation qui s'est vite changée en une colère jaune.

D y avait de quoi. Le télégraphe, en effet,annonçait que le prince de Galles partait pour Paris où il allait se perfectionner dans la langue française.

Quelle abomination! Un prince anglais apprendre le français! Mais, c'était tout simplement vouloir la fin des Orangistes.

Les armes de l'Angleterre avec leur "Honni soit qui mal y pense" et le "Dieu et mon droit" était déjà intolérables et, si ces mots, écrits dans la langue de Racine, n'avaient pas été là depuis des siècles, ce qu'on les aurait vite effacés! On ne voulait pas aller plus loin dans le domaine des concessions.

La Loge délibéra longuement. Le vénérable expliqua que le roi avait probablement été suggestionné par Bourassa. Enfin

l'on décida à l'unanimité d'envoyer un cablogramme de protestation à Georges V:

"Pas d'école bilingue; pas de prince bilingue I Down with the damned frenchmenl

"(Signé) CITRONS.

Puis, après avoir pris un cordial consolateur, les braves Orangistes, sachant qu'ils venaient encore une fois de sauver l'Empire, s'en allèrent dormir, sinon dans la paix, du moins dans la vigne du Seigneur.

Ils dormaient les braves gens, ne se doutant pas qu'à la même heure un immense danger menaçait Albion: Là-bas, à Windsor, le prince héritier était en train, tout comme un "habitant" de Québec, de se délecter d'une excellente soupe aux pois . . .

M..... Bleus !

Santa Claus frappa légèrement, la porte s'ouvrit et un bel imberbe à la chevelure brune et bouclée parut:

— M. Grain do rgeî

— Oui, c'est moi.

— ^Voici, à votre adresse, un colis recommandé; veuillez signer ce reçu.

Santa Claus en l'occurence s'était mia dans la peau d'un brave facteur. Graindorge était tout joyeux. D signa puis bien vite s'en fut dans son cabinet directorial.

— ^Un cadeau de Noël; qui a bien pu m'envoyer celât pensa Graindorge en dénouant nerveusement les faveurs rouges — ïuie délicate allusion — qui entouraient le colis recommandé.

— C'est un cadeau d'une jolie dimen^on, si j'en juge par la boîte qui le contient, pensa Graindorge haletant et défaisant l'emballage.

— Tiens, s'exclama-t-il enfin, c'est une statuette! Mais elle est jolie comme tout!

Qui a bien pu? Il regarda dans le fond de la boîte et y trouva un bristol:

— ^Ah 1 c'est ce généreux ami Milo . . .

Graindcrge resta en extase devant la statuette, puis, tout à coup, son front se Tilissa et son visage prit un air de courroux:

— ^Ah ! ces m . . , bleus ! Il n'y a qu'eux Dour mal servir le public. Je vais leur conter ça à l'administration des postes. . .

Tout en maugréant, Graindorge saisit son chapeau, son pardessus, la boîte contenant le cadeau de son ami Milo, et, d'un saut, se rendit au bureau de poste. Deux secondes plus tard il entrait chez le chef du service de livraison.

— C'est odieux, c'est épouvantable, votre service est pourri . , .

— ^Mais qu'y a-t-il? demanda le fonctionnaire, ahuri.

— On n'a jamais vu chose pareille sous le régime Laurier. Regardez. — Graindorge exhiba la statuette — et dites-moi si c'est ainsi que vous distribuez les colis?

— ^Mais je ne comprends pas. . .

— ^Non, vous ne comprenez plus, s . . .

bleus; quand M. Lemieux était ministre des postes vous étiez plus intelligents . . .

— ^Enfin, Monsieur, expliquez-vous . . .

— Ne voyez-vous pas que cette statuette a été brisée en route; regardez, elle n'a plus de bras . . .

Soyons Pratiques !

Quand donc enfin serons-nous prati.

ques\

Je lis à l'instant une nouvelle qui me jette dans la désolation: On fêtait l'autre soir, dit un journal, le deux cent cinquantième anniversaire de la mort de Lambert Closse.

ClosseT qui ça, Closse?

**De tous les héros de la Nouvelle-France et particulièrement de Ville-Marie, continue le journal, il n'en est pas un qui soit plus digne de notre souvenir que Lambert Closse."

Héros! encore et toujours les grands mots des rêveurs: Closse ne devait être en sonune qu'un raté, un dégénéré ou plutôt un hystérique, car, dit la feuille, qui le glorifie :

"Closse sauva au prix de sa vie, les sœurs Marie et Elizabeth Moyen, après qm combat féroce avec les Iroquois ..."

Et s'il y avait laissé sa peauT Voilà qui l'aurait bien payél

Sa folie d'abnégation devait le perdre:

"Closse mourut, termine le journal, face à ces ennemis les PeauxRouges et seul contre tous. Il avait exigé le départ de son serviteur et était resté seul à lutter. Il tomba mais en brave!"

Quelle démence! Il était seul, la minorité par conséquent, alors il n'avait qu'à se rendre et attendre que les Peaux-Rouges lui fissent des concessions. Au besoin il n'avait qu'à se mettre Indien. Les transfuges vivent vieux et meurent gras.

Mais c'était un brave et on en est encore à les citer, lui et ses pareils, comme modèles.

Je le répète : de grâce, soyons pratiques 1 Fêtons, non pas les morts, mais les vivants. Glorifions ceux qui peuvent nous payer place du gouvernement sous l'ongle. Brûlons -leur l'encens au nez et fièrement donnons-les comme exemple à nos fils! Ils leur apprendront à ne pas faire les braves pour des petites questions de droits et de justice.

Closse? Pouah I il n'était même pas député . . .

Fait Unique

Combien de fois, lorsque le conducteur était distrait, n'avons-nous pas évité de solder le prix de passage sur les boîtes à sardines de la compagnie des tramways T

Trop souvent, malheureusement. Nous agissions sans réflexion et si notre conscience voulait nous faire entendre sa voix, nous la faisions bien vite taire en disant: Bahl la compagnie est riche et son service est si mauvais!

Jamais, cependant, il ne nous est venu à l'idée de voler le véhicule. D'abord l'^objet" est très encombrant, puis difficile à dissimuler, et enfin, il nous est parfaitement inutile. Ces motifs honnêtes viennent pourtant d'être méconnus par deux jeunes hommes de Toronto — oui, Toronto, la ville purel

Les "bandits", fait sans précédent dans l'histoire de la Ville -Reine, étaient pompettes. Us résolurent de prendre un tramway et se dirigèrent tout droit ( î ) sur le garage où pas moins de trente-six voitu-

Tes électriques — ^ils avaient l'esprit enfumé— semblaient ouvrir leurs portes toutes grandes pour les recevoir. Us s'installèrent l'un comme garde-moteur et l'autre comme conducteur, puis fouette, cocotte — pardon: marche, moteur.

Ce fut une randonnée à travers les rues de Toronto à une allure vertigineuse. Le tramway brûlait littéralement les rails, passait les coins de rues comme un éclair, filant toujours tout croche vers l'inconnu.. .

L'inconnu se manifesta sous la forme d'un "policeman" qui, après une poursuite en automobile, parvint à mettre le grappin, si on peut dire, sur les deux voleurs.

On les amena au poste et là, le plus sérieusement du monde, un fonctionnaire de la compagnie déposa sa plainte: J'accuse Untel et Untel d'avoir volé un tramway d'une valeur de tant de mille piastres et d'avoir volé le prix de leur passage d'une valeur de "dix cents" chacun.

On n'est pas plus facétieux.

Moi, si j'étais la compagnie, je prendrais les deux braves jeunes hommes et je leur

donnerais une place d'honneur parmi mes employés. Ce sont deux hommes rares qui ont accompli une action unique et extraordinaire: Ds ont mené un tramway, dans les rues d'une ville, et n'ont pas écrt&é une seule personne.

Nommez-moi le "wattman" qui en a fait autant.

Sa Voie

Mon fils a trouvé sa voie.

Ca lui est venu à l'heure où le rossignol du cambrioleur se met à chanter.

C'est dire qu'il était plutôt tard ; au fait, il était minuit.

Depuis plusieurs mois mon rejeton me donnait de l'inquiétude. Le brigand me donnait, chose curieuse, ce qu'il n'avait pas lui-même, car toujours il remettait au lendemain le choix d'une carrière.

Son insouciance me désespérait.

— iPuisque tu n'es bon à rien, lui dis- je, nn jour, fais- toi journaliste.

— Non, répondit l'espoir de mes cheveux blancs, la loi sur le libelle est bien trop mal faite, et ensuite, je ne suis ni médecin ni notaire, ni même avocat.

— Mon fils tu es un drôle de pistolet ; tu finiras par rater ta vocation.

— Je serais raté tout entier, répliqua mon fils, si j'accédais à ton désir.

Nous en restâmes là.

Hier soir — ^je crois vous avoir dit qu'il était tard — ^mon bâton de vieillesse (il s'agit toujours de mon héritier, n'est-ce pas?) me tira des bras de Morphée par des coups de sonnette répétés.

— En voilà une heure, fis- je, courroucé en lui tirant le cordon.

— ^Ne t'emporte pas, papa; j'ai trouvé ma vo®ation et des boutons de culottes.

— Quelle est cette fumisterie?

Mon fils, pour me calmer, m'expliqua en détail qufl venait de l'Hôtel de Ville où il avait assisté à une réception magnifique.

— ^J'ai remarqué, dit-il, qu'après chaque présentation suivie d'une révérence, Messieurs les invités, vivement, portaient leurs mains à leur bretelle. Un soupçon me traversa l'esprit et après la soirée, je retrouvai sur le parquet des milliers de ces petites rondelles métalliques qui sont le traitd'union entre la culotte et la bretelle.

— Où veux-tu en venir? demandai- je.

— Voyons papa, ne oonçois-tu pas que l'industrie du bouton doit être florissante.

Tous ces messieurs qui, en se courbaturani;, ont perdu leurs boutons devront. . . — Les remplacer. Mais je ne vois pas bien ta vocation là-dedans.

— Vieux papa, c'est là qu'est la fortune; je me ferai fabricant de boutons.

Je me suis laissé convaincre. Maintenant si les réceptions peuvent marcher, les boutons marcheront.

A Propos de Sport

Je vais, avec votre permission, vous parler un peu de sport. Ne craignez ni le mot ni la chose. Le mot est d'origine française, il ^-ient de "desport", de "desporter" qui veut dire : exercer ; la chose est des plus agréables et des plus salutaires.

■Le dictionnaire la définit ainsi: "Culture, pratique de certaines occupations ayant le caractère d'un divertissement en même temps que celui d'un exercice de nature à développer à la fois la puissance physique de l'homme et certaines de ses qualités intellectuelles".

Voilà qui est bien, mais qui n'est pas complet. H faudrait ajouter à la définition : "Moyen sûr et commode pour les banquistes (fakers) d'ex]?loiter leurs eontemporains".

Dans ce domaine, comme dans tous les autres, il y a une foule de gens dits "pratiques", qui réussissent à faire prévaloir leur principe du '^biziness is biziness".

Chez les Canadiens de langue française, ils lont mousser le patriotisme en criant

avec le plus pur a&cent du terroir: Allons, avec les ''nôtres"! Bravo les Canayensl et toute la kyrielle.

Chez les Canadiens de langue anglaise, les mêmes faiseurs clament en cockney : Down with the Frenchmen; w*will lick the pea soups ! etc.

Et les écus français et anglais tombent dans une seule tirelire.

On chuchotte bien un peu partout: C'est une affaire arrangée! C'est du bluff! mais on n'en continue pas moins à les encourager.

« Il serait pourtant si facile de tout jeter l'échafaudage à bas par une abstention en bloe.

J'avoue, cependant, qu'il est des spectacles ok, même si nous gommes les tondus, il est très agréable de pouvoir dire: J'y étais.

Tout le premier, je donnerais bien cinquante sous pour voir une course de tau-reaux, à Maisonneuve.

Plus nous en aurons de ces aventures, mieux ce sera: nous finirons peut-être par ouvrir les yeux.

Perrîn Dandin PREMIER ACTE

D» nos jours. — La scène représente un tribunal malpropre et mal aéré, une foule de curieux encombre la salle.

Perrin (voix grave). — Qu'on amène le prisonnier et les témoins!

Vagabond (du banc de l'infamie). — Présent à vot* honneur.

Perrin (à l'agent dans la boîte aux témoins).— Qu'avez -vous à dire?

Agent (solennel).— Cet indiWdu s'est couché de tout son long et a dormi pendant une nuit entière près de la voie de la Compagnie du Petit Tronc.

Perrin (intéressé). — ^Près de la voie de cette puissante compagnie de chemin de fer? Quelle audace!

Agent. — Oui, votre Seigneurie, et pendant que Taccusé dormait les wagons ont pris feu.

Perrin (courroucé).— C'est épouvantable (à Inculpé). Qu'avez- vous à dire misérable, bandit?

Vagabond (timide). — C'est vrai j'ai dormi.. . mais je n'ai pas mis le feu . . .

Agent. — On n'a pas de preuve quant au feu, mais . . .

Perrin .(geste d'intelligence). — On va le condamner pour "trespass". ( Inexorable ). Vagabond, vous êtes condamné à six mois de travaux forcés.

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