I. — LES OBSERVATIONS FRANÇAISES
Les observations que nous publions ne répondent pas à un choix précis; elles comprennent celles que nous avons pu recueillir dans le service du Professeur AUBERTIN et celles dont nous avons eu connaissance dans la littérature française; ces dernières sont d’ailleurs peu nombreuses et nous les avons publiées in extenso, dans leur partie proprement psychiatrique tout au moins, car en voulant les
résumer, nous courions le risque de modifier le tableau +
(*) Afin d'éviter de fatigantes répétitions, nous utiliserons uniquement le terme de cortisone pour désigner à la fois celle-ci et l’A.C.T.H. qui ont d’ailleurs des effets à peu près identiques. Quand il sera nécessaire, nous préciserons s’il s’agit d’A. C.T.H. seul ou d’une propriété qui lui serait propre.
SSL A
La
clinique et de le déformer — chaque terme de la séméiologie psychiatrique ayant sa valeur —, et d’aller ainsi à l'encontre du but poursuivi. à
OBSERVATION I
M. Li. quarante-trois ans, entre le 5 décembre 1951 dans le service du Professeur AUBERTIN. Il s’agit d’un sujet atteint de la maladie d’ADDiISON, soignée depuis six ans, et qui revient pour la quinzième fois, pour examens biologiques et implantation d’un pellet de D. O. C. A. Il vient assez régulièrement, tous les cinq mois environ, se faire suivre à l’hôpital. On décide alors d’entreprendre un traitement à la cortisone.
Le 14 décembre 1951, le traitement est commencé avec 25 mg. de cortisone par jour. Le premier jour, dans les heures qui suivent la première piqûre, le malade ressent, dit-il, un violent mal de tête et sombre rapidement dans un état confusionnel avec hyperthermie à 38° et perdant tout contact avec la réalité. Il devient très agité et il faut le maintenir dans son lit avec une camisole, et cela pendant trois jours. En dehors de cette excitation gestuelle, il est très désorienté, logorrhéique, se croit dans un camp de prisonniers (il a été prisonnier de guerre pendant cinq ans) et se comporte comme un halluciné : il s'adresse à des camarades imaginaires, parle sans cesse de partir; à d’autres moments, il parle à sa femme, pensant habiter chez lui. Cet état se maintient ainsi environ pendant trois jours et s’atténue progressivement; la température revient à la normale; plus calme, il peut rester sans camisole au lit, mais il est encore agité, logorrhéique et présente’ encore quelques bouffées délirantes ‘sur: tes thémes précédents (camp de prisonniers, famille); il se plaint toujours de céphalées. Le traitement n’est pas interrompu (fond: d'œil normal; P. L. : rien à signaler).
Le 3 janvier 1952, la dose de cortisone utilisée est alors portée à 50 mg. L'état psychique est inchangé, sans aggravation décelable. Il est toujours agité, surtout le soir, logor-
(*) Nous nous sommes étendu sur cette observation, car c’est elle qui nous a suggéré ce travail; enfin, il nous a été donné d’observer ce malade pendant de longs mois.
pe ee
rhéique avec fuite des idées; il reste encore désorienté dans le temps et dans l’espace; ce comportement anormal tend à persister sans modifications. La cortisone est ramenée à 20 mg. par jour et on ajoute de la désoxycorticostérone (2 mg. par jour). On note quelques changements dans le sens d’une amélioration le 17 janvier 1952. On arrête la cortisone et le traitement antérieur à la D.O.C.A. est repris (5 mg. par jour). Le malade a reçu au total 1.040 mg. de cortisone en trente-quatre jours.
Le 20 janvier, nous examinons le malade. Il est alors très calme et répond parfaitement, quoique avec lenteur, aux questions posées. Le contact est facile, il s'exprime sans réticence et ne se fait pas prier pour raconter ce qui lui est arrivé, tout au moins ce qu'il en sait. Il n’extériorise aucune idée délirante ni aucun trouble des perceptions. On note seulement :
1° Une désorientation dans le temps (n’a aucune idée du jour et de la date où nous sommes); sait cependant quand il est entré et où il se trouve:
2° Une amnésie lacunaire incontestable portant sur la période : 14 décembre aux premiers jours de janvier; la mémoire est conservée pour les faits anciens et récents (nous dit exactement le jour où on a arrêté la cortisone);
3° Une bradypsychie très nette : lenteur à former des phrases, à les exprimer, à évoquer des souvenirs anciens. Ses possibilités intellectuelles paraissent limitées;
4° Un comportement un peu puéril, mélange d’euphorie et d’indifférence. Il rit souvent en parlant, sans raison précise, et trouve naturel de n’attacher aucun intérêt à ce qui l’entoure, LE camarades et même famille.
Revu huit jours plus tard, il nous reconnaît sans difficultés et paraît plus équilibré. Sa maladie d’AppisoN étant stabilisée, il se lève dans la salle; maïs il a toujours un comportement bizarre avec instabilité psycho-motrice; il est agité et parle sans arrêt de partir. C’est ainsi qu'il réussit, trompant la surveillance du personnel, à quitter l’hôpital pendant quelques heures.
Le 24 mars 1952, il rentre dans sa famille; il était, dit-il, très bien, mais au cours d’un interrogatoire il nous confia qu'un jour il a vu, ou plus exactement entendu Dieu qui « lui a fortifié le don qu’il a reçu de sa mère ». Il ne voudra pas s'expliquer davantage, car les paroles qu’il a entendues sont absolument confidentielles, «c’est une affaire entre Lui et moi ». Il revient alors à l’hôpital, dans le service du Professeur DELMAS-MARSALET, le 8 mai 1952.
«Je suis rentré à l’hôpital, car M. DELMAS-MARSALET, qui est de mon pays, voulait me voir.» L’interrogatoire est facile, il répond correctement aux questions qu’on lui pose, mais répète souvent quand on l’interroge sur ce qu’il pense : « Vous le savez bien, vous le savez comme moi». En insistant, il extériorise quelques idées délirantes, il les expose pêle-mêle au hasard des questions posées. En voici quelques-unes : on a mis de la poudre dans son lit pour faire baisser sa tension et il s’en est rendu compte dès le premier jour de son hospitalisation, car il a eu la peau des pieds brûlée, mais on a réussi à la Colorer par la suite. Aussi sa tension est à plat « Je suis à fond, j'ai un de tension ». Comment le savez-vous ? «Je l’ai vu écrit sur la porte, aussi dois-je partir salle 16 (où il était soigné auparavant) pour me faire soigner ». Il y a de la poudre dans la cuisine pour le faire mourir : «Je ne mange plus, j’ai de l’albumine et mes globules rouges s’en vont». Il a encore des microbes dans la surrénale, bien que M. C... en ait gardé la plupart sur des lames de sang et qu’un externe de la salle 20 ait pu lui en enlever avec une seringue. Enfin, il est toujours prêt à partir, car il entend des voix qui l’appellent : c’est la police ou ce sont les Russes qui gardent l'hôpital et qui veulent l’amener chez eux.
Interrogé sur le don que Dieu lui aurait donné au cours d’une entrevue, quand il était chez lui, voilà ce qu'il déclare : « Il y a des gens qui, toutes les nuits, partaient dans le ciel sous l'influence d’une piqûre; j'ai la possibilité de les faire revenir sur terre, en écartant les mains, et (joignant le geste à la parole) n’entendez-vous pas, dit-il, les gens qui tombent par milliers dans la rue, sur les toits et qui pleurent, car ils sont restés jusqu’à deux mille ans dans le ciel et ils en ont assez ». Ainsi les rois qui sont à Paris, « ceux qui n’ont pas
de tombes sur terre », sont revenus grâce à lui. Il a aussi un pouvoir sur le feu et les avions et, plusieurs fois, on le trouvera dans la salle à genoux, les bras en l’air, empêchant le feu de tomber, soutenant les avions ou arrêtant les nuages.
Enfin, il nous affirme qu’un incendie a détruit le plafond de la salle 19 et que ce sont les Russes et la troupe qui sont venus l’éteindre; sa femme, d'autre part, est hospitalisée Salle 7, car son meiïlleur copain, qui était caché dans un placard de l’hôpital, l’a blessée de soixante coups de couteau.
Ces idées délirantes, dont nous n’avons noté que les principales, sont pauvres, non systématisées et ne peuvent être reliées dans un système délirant cohérent. Le thème essentiel reste un thème de persécution, mais il ne sait pas qui lui veut du mal, ni pourquoi, et ne s’en préoccupe d’ailleurs pas. Plus tard, il fixera son délire sur le personnel infirmier, la sœur et nous-même, mais sans jamais d’agressivité. Ses convictions délirantes sont fortement ancrées et, devant l’illogisme de ses affirmations, le malade ne sait que répondre : « Je n’en sais rien, je ne sais pas ». Aucun trouble, aucune manifestation d’angoisse, il vous dit cela sur un ton bonhomme, le sourire aux lèvres et, par la suite, il se fera fort bien à sa nouvelle situation de persécuté au milieu de ses persécuienrs, pendant un certain temps tout au moins.
Notons à ce moment un état général satisfaisant, sa maladie d’AppisoN étant stabilisée avec du Syncortil.
On ne note pas de changement notoire jusqu’au début de juin 1952. Il présente alors un subictère avec adynamie et amaigrissement important, qui laisse prévoir la pire des éventualités. Il refuse tout soin, car on veut l’empoisonner, et il accuse la sœur de vouloir le tuer, le personnel infirmier d’être là pour le brimer. On décide alors, devant ce mauvais état général, de reprendre la cortisone (20 mg.). Syncortil (10 mg.) - Laroscorbine - pénicilline. L'amélioration de l’état général est immédiate et son état somatique revient progressivement comme à son entrée dans le service. La cortisone est alors arrêtée le 20 juin, seul le Syncortil est continué. Les troubles psychiques se sont peu à peu atténués; 1l supporte sans difficultés les piqûres de Syncortil, ne refuse plus Îles soins de la sœur, mais son système délirant continue, les idées