UNE RESTRICTION
Sagesse divine que nous appelons la théoiophie, je ne saurai tirer de ses enseignements que de pauvres indications. Le désir qui me pousse est celui de porter aide à quelques-uns de mes frères ; si je ne réussis pas, que l’on ne s’en prenne qu’à moi et à mon ignorance, et non à la théosophie.
Vous tous qui souffrez, n’oubliez pas que vous n’êtes pas seuls à souffrir et, tout en portant douloureusement votre fardeau de misères, cherchez à alléger celui des autres ; ne vous renfermez pas dans une douleur égoïste et stérile. La souffrance n’est-elle pas le lot commun de rhumanité ? A chaque pas nous nous rencontrons avec cette souffrance, tantôt muette, cachée, tantôt s’exhalant en plaintes désespérées. Si vous prêtez l’oreille, vous entendrez, dans la rumeur dés grandes villes,, le gémissement de toutes les douleurs physiques et morales. Pauvre humanité ! pauvre et malheureuse humanité!... Mais, en même temps, glorieuse humanité ; car ses douleurs sont celles de l’enfantement,... car elle enfante la Divinité !...
Le moment n’est pas encore venu ici de parler du but de la souffrance. Et avant de la voir, cette souffrance, dans son ensemble, dans sa collectivité, écoutons d abord la litanie des douleurs individuelles.
O vous, mon frère, vous portez le poids de la pauvreté, de la misère ; vous n’avez point d’abri et de pain assuré ; vous ne connaissez point de jour qui n’ait son angoisse du lendemain. Les longues stations dans la pluie ou dans la neige, les nuits passées en plein air, les demandes formulées, de porte en porte, pour obtenir de l’ouvrage, les luttes matérielles, les privations de toutes sortes : voilà votre lot, et il est bien pénible !
Vous, mon frère, vous avez perdu tout ce qui faisait votre bonheur; celle que vous adoriez, un
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autre vous-même. L’existence ne vous est plus cpj un fardeau insupportable. Vous connaissez le vide des journées mornes, l’angoisse des longues insomnies, des appels déchirants auxquels le silence seul répond ; vous connaissez le réveil, encore plus amer, qui suit de brèves heures de sommeil... Et vous, pauvre mère, il y a quelques semaines encore, vous berciez un ange dans vos bras; vous baisiez follement les petits pieds nus de votre enfant. Et voici qu’une tombe s’est ouverte, puis refermée sur la chair de votre chair. Et la révolte gronde en vous; le sombre problème de la mort vous ronge incessamment le cerveau...
Vous, mon frère, une maladie chronique sans espoir vous rive à un lit de douleur, à un fauteuil d'invalide. Pas de jour que vous ne souffriez cruellement dans votre corps, que vous ne souffriez plus cruellement encore dans votre âme de la dépendance où vous vous trouvez, de votre impuissance, de votre inaction. En vérité, votre croix est lourde !
Vous, pauvre enfant, vous avez été trompée dans vos plus pures affections. Celui en qui vous placiez
votre confiance n’était qu un « sépulcre blanchi >>, et, en pénétrant un jour dans ce repaire, vous avez été frappée au cœur. De cette expérience cruelle il vous est resté une profonde amertume; tout ce qui en vous était amour, joie et chant est devenu haine, mépris et rancune. Et c’est une douleur qui fait de la vie un enfer.
Et vous, ma sœur, qui ne sembliez cependant le* mériter en aucune façon, la calomnie vous a poursuivie sans cesse, mettant obstacle à vos projets, à votre bonheur, vous enlevant des afTections, cherchant à souiller vos actions les plus pures. Cela aussi est une dure épreuve, épreuve qui vous révolte par son injustice.
Vous, mon frère, vous rêviez les ivresses de la gloire, de la célébrité; peut-être rêviez-vous un grand avenir artistique. Or, votre destinée, ironiquement, vous condamne à l’ombre, au silence, à de petits labeurs humiliants, à des devoirs mesquins. — Votre soif d’idéal ou d’héroïsme est raillée; à toute heure de nouveaux froissements vous attendent, une nouvelle contrainte pèse sur vous; à toute heure il vous
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faut VOUS courber devant cette destinée vulgaire, avec la révolte et le dégoût dans Tàme.
Quant à vous, ma sœur, vous pleurez dans la solitude. Vous vous connaissez des trésors de tendresse, et vous êtes obligée de les renfermer en vous-même. Vous n’avez point de mère pour vous bercer sur son cœur, point de mari pour vous envelopper d un amour tendre et fort, point d’enfants pour leur tendre des bras maternels. Vous avez soif d’affection, et cette soif vous dévore nuit et jour; nuit et jour votre isolement vous semble plus lourd à supporter...
A vous, mon frère... Pourquoi cette attitude de désespoir? Ah! je comprends! Vous pensiez avoir enterré un passé plein de défaillances, de fautes; vous pensiez avoir réussi, après des luttes pénibles, a dominer les emportements de la nature inférieure ; vous croyiez avoir trouvé la paix; votre âme était pleine de joie, de chants et d’aspirations spirituelles. Et voici qu’à l’occasion d une tentation ^soudaine ce passé mort ressuscite, les ennemis vaincus se redressent, plus forts et plus puissants; la nature inférieure réclame ses droits, Vous ne vous êtes élevé que
pour tomber de plus haut. La honte vous écrase ; vous êtes là, vaincu, accablé, n’osant songer à l’avenir, qui vous prépare peut-être de nouvelles chutes...
Vous, ma sœur c’est dans votre foi que vous souffrez. Cette foi n’était point l^âlie sur le roc, et « la Lettre qui tue » les dogmes étroits, étouffants de Torthodoxie, l’hypocrisie de votre entourage ont tôt fait de la renverser. En vain vous tâchez de vous y rattacher. En vain vous regrettez le Dieu de votre enfance; vous ne savez plus prier, vous ne pouvez plus prier; le ciel déserta perdu pour vous toute sa beauté, toute sa grandeur. En vain vous frappez à toutes les portes, demandant la vérité; vous ne trouvez partout que doutes et que ténèbres.
Quant à yous, mon frère, plus noble encore est votre douleur, car elle est impersonnelle. Vous souffrez pour l’humanité. Vous la voyez si malade, cette
pauvre humanité !... Vouscreusezdouloureusement le problème décourageant du paupérisme; vous étudiez, le cœur serré, les crises sociales et morales dans lesquelles nous nous débattons, sans issue apparente; vous songez à toutes les misères qu’il est impossible
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de soulager, à tous les crimes qui se commetlenl dans l’ombre, à celle soif de jouissances qui fait de l’égoïste une bête féroce ; vous songez à tous les excès qui pourraient être évités, aux catastrophes futures qui pourraient être prévenues si la pureté, la droiture et la justice étaient mieux représentées parmi nous. Votre impuissance vous accable et l’angoisse étreint votre cœur. Volontiers vous feriez le sacrifice de votre vie pour cette humanité, esclave de ses passions, ignorante et malheureuse. Et ce cri vous échappe : « Pourquoi le mal? pourquoi l’injustice? pourquoi la souffrance ? »
Dans cette litanie des douleurs terrestres, combien en ai-je oubliées, combien en ai-je omises? douleurs d’agonie lancinantes, douleurs torturantes et secrètes ^ qui se cachent dans l’ombre... Combien d’entre vous, ô mes frères souffrants, se diront en me lisant : a Elle n’a pas deviné; elle ne se doute pas de telleou telle douleur, de telle épreuve plus cruelle encore, de telle croix plus pesante que toutes celles qui sont décrites ici. » N’oubliez cependant pas que, presque toujours, notre
croix nous paraît plus lourde que celle des autres ; telle affliction, qui est le lot de notre prochain, nous semblerait plus légère à porter, et nous ne sommes que trop enclins à rapetisser les épreuves d’autrui en comparaison des nôtres. Cela est profondément humain.
Et remarquez le choix que nous faisons dans les souffrances de nos frères. Celles avec lesquelles nous sympathisons le plus vivement sont toujours celles qui ressemblent aux nôtres... Cela aussi est profondément humain.
Mais je ne suis pas venue à vous, mes frères et mes sœurs, pour faire de la pyschologie, pour analyser les divers aspects de la souffrance en vous. 11 me la faut prendre, ici, à un point de vue purement théosophique. Je vous dirai donc quelle en est, selon nous, la cause et quelle en est l’utilité, et finalement je vous parlerai de son but. Je serai naturellement obligée de traiter, en passant, quelques points de renseignement théosophique. Puissent-ils vous éclairer comme ils m'ont éclairée !