‹ A chaque jourChapitre 15 sur 16 · ERRANTS · texte numérisé non relu

ERRANTS

Pitié pour les pauvres désirs traînant la jambe

De rue en rue, en ce long soir de juin qui llambe,

Pitié pour ces honteux, ces solitaires, pour

Tous les rôdeurs qui vont frôlant, flairant l'amour.

Des poussières flottent très bas, des vapeurs tremblent

En spirales, les murs, les lignes d'arbres semblent

Bouger dans une brume rousse, dans le sang

Et les cris, dirait-on, d'un combat finissant...

Tristes frères ! sans doute, en quelque chambre étroite,

Etouff'ante, ils tournaient, les yeux fous, la peau moite

De fièvre. Ils étaient seuls. Mais non, en chaque coin.

Retrouvaient d'anciennes douleurs et, dans la glace.

Toute leur vie avec ses rides, face à face.

A tâtons, par l'escalier sombre, ils ont fui loin

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D'eux-mêmes. Dans la rue on marche, on a la foule, Les lumières, les coups d'épaules où l'on roule Inconnu, les cafés, l'odeur, sur les trottoirs. Des alcools, les bruits, les vrilles, les boutoirs, Sur le crâne, des bruits, forant, cassant l'idée Fixe, et l'on marche, on marche, la tête vidée. Puis, dans la rue on croit à des hasards, on croit Raccrocher l'espérance à force d'aller droit Devant soi, loin... La rue est bourrue et rudoie... Tout de même, l'amour y passe, on le coudoie.

NUITS

NUITS

Le fiacre roule. En quelle rue, on ne sait trop. On sent battre en dedans, sous son crâne, le trot Du cheval. On se penche endormi vers la glace : Des becs de gaz éteints, des arbres, une place. Jusqu'à ce pont, en pleine lune, large et bleu. C'est là... Faut-il vraiment que l'âme s'exagère Ses peines, pour ainsi reposer si légère! Mais quel réveil, au coin du pont : un coup de feu A retenti. L'écho dans mon cœur vibre encore. C'était une nuit froide et pure, de ces nuits Lointaines, où l'espace calme est si sonore Qu'on entend finement trembler les moindres bruits.

Que pesait dans ce grand équilibre qui plane Le dernier soubresaut d'un homme? Ni son cri, Ni le sang qui s'étalait noir n'ont assombri La limpide beauté de ta face, ô Diane! La ville durement se taisait. Dans l'azur. Ses palais, au bord du (leuve, sur les deux rives, Élevaient d'ans et d'art chargés leur front obscur. Et toi, Pitié, blessée à leurs arêtes vives, Toi, bannie, et rôdant au pied de la terrasse De ces jardins où l'ordre règne et tant de grâce. Pitié, tu n'avais pas de gîte en la cité. Le malheureux! je souffre son martyre : il erre Depuis le soir. La main a longtemps hésité. Mais les trottoirs ont la sonorité du verre. L'éclat cruel. La rue est nette, unie, exacte Gomme une décision prise et comme un acte.

NUITS

Couple silencieux, ils vont, l'été, s'asseoir

Dans les coins d'ombre des jardins et, tout un soir,

Sentent, de l'un à l'autre, à travers leurs mains nues,

Couler leur vie... O sources profondes, venues

De si loin, d'une nappe dormante et cachée!

Un souille passe, il prend leur âme détachée,

La disperse, et l'odeur des pelouses c'est elle.

Reposée, attendrie, et ce cri d'hirondelle,

L'aigu cri de vos petits jeux, petites filles,

Elle! et ces poussières d'étoiles, elle encor!

Autour d'eux, une rumeur roule, des points d'or

Glissent entre les arbres noirs, le long des grilles.

Mais la calme vapeur de lune qui s'allonge

Sur les gazons isole et protège leur songe.

Puis, tout se tait, les clartés meurent, eux oublient

La ville et les soucis d'y vivre qui les lient.

Que savent-ils? Longtemps ils ont dans la tristesse.

Côte à côte, longtemps cheminé... Quand était-ce?

vu

BANLIEUE

BANLIEUE

De hautes maisons neuves, de vagues espaces, Des masures, plus loin, en embuscade, basses.

Là des réseaux de rails luisent. Combien de fils Emmêlent sur le ciel leurs lignes! Où vont-ils?

Où va le crépuscule sournois sur la route? Gomme un escarpe il rôde, puis s'arrête, écoute...

Rien sur la route. Au loin la ville éteint ses cris Dans le brouillard où se dilue un dôme gris.

Le soir se penche au bord d'un crime... Oh! rentre vite De l'école. Si tu savais, pauvre petite!

BANLIEUE

Un jour de bise au ciel hérissé de souffrance

Hargneuse et sèche, un jour grisâtre en apparence

Quelconque, nous suivions cette route qui longe

Les espaces d'un champ de course au bord du bois.

Comme ce jour, depuis, a fleuri, comme il plonge

Ses racines avant dans mon cœur! Je revois

Ton lin visage rose de froid et ton air

Fragile dans ce nu paysage d'hiver.

Entre les prés gercés et les grilles rouillées

Des villas où craquaient ces branches dépouillées.

Notre tout jeune amour avait déjà des pleurs

De tendresse, une ardeur de sang dolente et sourde,

Un fond mystérieux de crainte, des pâleurs

Subites, et sa joie excessive était lourde.

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Tu marchais à mon bras, réfugiée et lasse,

Puis nous entrâmes dans un bouge nous asseoir.

Des hommes, dans un coin de la salle, à voix basse

Discutaient. Gomme ils t'ont regardée! Et le soir

Tombait. Le givre aigu griffait les vitres bleues.

Et l'étau meurtrier du gel, à des cents lieues

A la ronde, serrait, broyait les longs chemins.

Notre amour, comme l'arbre, aux douleurs de la terre

Se mêlait, cramponnait sa tige solitaire.

Nous restions sans parler, mes mains cherchaient tes mains.

BANLIEUE

Un dimanche de feuilles claires, de fleurs blanches,

Dans la foule d'un* parc de barrière, éventré

De trains sifflant sur des talus parmi les branches.

Un visage aperçu de gamin est entré

Dans mon âme, et, depuis, d'un blond de lin, la joue

Toute pâle, tachée étrangement de feu,

Quand je retrouve en moi ce pauvre enfant qui joue,

Comme il m'inquiète par son ardeur au jeu!

Nu-tête, le corps souple en ses grises guenilles,

Dans l'allée, au bord de l'étang, où les familles

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Meuvent leurs groupes bariolés, il s'ébat,

Jette, sur l'eau, du pain, et lorsqu'il voit sa proie,

Le cygne, bellement s'approcher, son cœur bat

Pour lui seul, son cœur ne partage point sa joie.

Le petit faune de faubourg, je le chéris,

Mais tout en lui, son bleu regard fixe, sa vraie

Aisance dans la foule déjà, tout m'ell'raie.

Et j'entends des clameurs si hautes dans ses cris.

Des clameurs! cela monte, un soir, du fond des rues.

Cela s'avance en bandes sombres vite accrues,

Gela chante dans la poussière irrésistible,

Kt c'est comme un autre printemps bien plus terrible..

POUR VERLAINE

POUR VERLAINE

Cour Saint-François

La cour n'a pas changé depuis toi. La marmaille Dans le ruisseau d'eau sale y joue et se chamaille. Des fûts vides, en tas, des charrettes à bras L'encombrent, et les trains l'ont la manœuvre au ras Des toits, et l'on entend, vers la g-are prochaine, Tourner un disque avec un tintement de chaîne. Tu vins là, seul, après dix ans, seul, comme un mort Reviendrait, oublié de tous, et ton bagage, Mince paquet qu'on jette, était lourd de remord Et de génie et de promesses d'être sage.

O vagabond qu'on loge à la nuit, l'œil de l'hôte

Te suit ! Quel criminel es-tu ? de quelle faute

Encore rentres-tu si las, le jour fini?

Ainsi ta vie : un numéro dans un garni.

Va, prends ta clé pendue au clou, prends ta chandelle,

Et monte. Ces souliers aux portes, eux aussi

Se sont traînés par quelle route jusqu'ici?

Pauvre mansarde, avec cette ville, autour d'elle.

Monstrueuse, effrénée, et ces soirs où tu grilles

Du désir d'aller vers le fou rire des filles !

Et quels sanglots, alors, dans le silence, à fendre

L'âme, que le voisin écoute sans comprendre.

POUR VERLAINE

Passant du soir, viens avec moi, fendons le flot

Des voitures, suis-moi, prends garde à cette roue,

Arrête, demeurons sur ce refuge, îlot

Perdu dans le torrent de lumière et de boue.

Et maintenant, sois tout oreilles. Entends-tu

Ces cris, ce tourbillon de désespoir qui rôde

Autour de nous, partout où la mêlée est chaude.

Monte, couvre le ciel et, brusque, rabattu

Sur la rue, aux carreaux se cogne et flotte en châles

De brouillard et de pluie aux devantures pâles...

Quel besoin de soufl'rir encore pousse hors

De leur repos et mêle à nos lièvres les morts?

Qui sait? dans quelque vague enclos de banlieue

Ils dormaient. Chaque soir, au dessus des talus,

La ville déployait sa folle lueur bleue.

Quoi! dormir là, près d'elle, aux portes, jamais plus

Ne franchir ses octrois encombrés, où les routes

Viennent de loin avec amour se jeter toutes.

Ils rêvaient : quel grand feu de passion là-bas

Flambe? La foule noire des vivants circule,

La terre jusqu'à nous trépide sous leurs pas

Multipliés... Vers les clameurs du crépuscule

Ils se sont évadés, peut-être. Que de fois.

Vous, mes morts, par la ville ai-je entendu vos voix î

Jardins où, seul errant, je respire ta bouche,

O disparue ! Et vous, cette ombre qui me touche

Comme une main l'épaule, et douce me conduit,

O maître, n'est-ce pas votre âme dans la nuit ?

POUR VERLAINE

C'est un soir, aux heures de lièvre, quand les rues

Sont des enfers de cris et d'épaules bourrues

Qui vous heurtent en courant vite, dieu sait où...

La ville, elle chavire en un tournoiement fou

De lumière et de foule sombre qui s'écoule.

Sur l'asphalte, la pluie est bleue, où meurt le jour,

Et, par delà les brises du fleuve et la tour.

Au couchant, tant d'espoir dans les flammes s'écroule î

L'air ondule, comme en un songe d'alcool ;

Je vois double. Des escaliers, au ras du sol,

M'éventent d'un vacarme sourd, d'odeurs de gares.

Les carrefours, j'y plonge et nage, en la bagarre

Des fiacres. Les trottoirs, j'y rêve, en les halos Des boutiques, les yeux éblouis et mi-clos. Un omnibus ébranle un pont. Le reflet rouge D'un bec de gaz dans l'eau grise s'allonge et bouge. Et voici, j'ignore comment... oui, c'est bien toi, Qui passes en traînant ta jambe près de moi. C'est bien toi, faune las, parmi les maigres arbres De la cité, toi qui, naguères, sur les marbres Des cafés accoudant ta divine langueur, Écoutais, sage et fol, chanter, pleurer ton cœur ! Que veux-tu? dans le ciel nocturne, vois, ta gloire Se lève ! Que veux-tu ? souffrir encore et boire Encore dans ta ville? et le séjour des bons Fait-il donc regretter la rue aux vagabonds ? Mais tu fuis... dans le vent flotte ton foulard rouge. Plus rien, que ce reflet dans l'eau grise qui bouge...

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