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A Constantinople

Une rumeur surgit de l'Isthme jusqu'au Phare. Regardez ce ciel noir, plus beau qu'un ciel serein; Le vieux colosse turc sur l'Orient retombe... Victor Hugo.

En ce moment, les yeux du monde entier sont fixés sur Gonstantinople. Il faut, pour retrouver dans le cours des temps révolus une pareille unanimité d'attention passionnée, remonter à plus de quatre siècles en arrière et revoir en imagination les scènes tragiques de cette journée du 29 mai 1453, où la ville de Constantin, l'ancienne capitale de l'empire chrétien d'Orient, fut prise d'assaut, mise à feu et à sang par les janissaires et par les bachibouzoucks du sultan Mahomet.

Nous assistons évidemment à des événements historiques dont l'importance est au moins égale à celle des révolutions dont nos aïeux, il y a quatre siècles, furent les témoins effrayés. 11 faut que les historiens se préparent à écrire. La matière ne leur manquera point. Il y a présentement des choses qui Unissent. Nous ne savons pas au juste ce qui nous attend demain. Mais ce qui s'accomplit aujourd'hui suflit à passionner nos curiosités habituellement accaparées ou détraquées par des spectacles frivoles.

Pendant un long espace de plus de quatre cents ans, la ville de Gonstantinople a été traitée à la turque. Les églises de l'orthodoxie byzantine ont été ruinées ou converties en mosquées. Quatre minarets dominent la basilique impériale de Sainte-Sophie. L'ambitieuse mosquée du Conquérant s'élève sur les décombres de cette noble église des Saints- Apôtres où l'on avait enseveli en des sarcophages de marbre une longue théorie d'empereurs et d'impératrices. La Croix, pendant

quatre siècles, s'est humiliée devant le Croissant. Tout le trésor de la civilisation antique, vingt siècles d'hellénisme et de latinité furent ensevelis au fond îles monastères byzantins et n'ont échappé que par miracle aux razzias de la barbarie d'Asie.

« Je rends grâces, s'écria Mahomet II en faisant piaffer son cheval sur le pavé ensanglanté de la ville saccagée, je rends grâces à notre Prophète de nous avoir donné cette belle victoire ; mais je le prie en même temps de m'accorder de vivre assez longtemps pour raincre et subjuguer l'ancienne Rome qui est le siège du christianisme. Alors seulement je mourrai heureux... »

Thomas Parenlucelli, ancien évèque de Bologne, devenu pape sous le nom de Sicolas V, avait fait depuis longtemps à l'empereur chrétien de Constantinople, quelques vagues promesses, qui ne furent pas suivies d'effet. Un archiviste italien, M. Picotti, en consultant le registre des délibérations du Sénat de Venise, a récemment démontré que presque tous les

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narrateurs de la prise de Constantinople se sont trompés lorsqu'ils ont parlé d'une flotte internationale vénitienne, papale, génoise, aragonaise qui aurait appareillé pour Constantinople, au printemps de l'année 14-53 et qui aurait viré de bord en recevant la nouvelle de l'irrémédiable catastrophe. La vérité, c'est que les registres de la Chambre apostolique montrent qu'aucune flotte pontificale n'a été armée avant le mois d'avril. A Gênes, en Aragon, rien de sérieux ne fut tenté en cette année fatale ni par le doge Pietro Fregoso, ni par le roi Alphonse, surnommé le Magnanime, pour le salut des chrétiens d'Orient. Seulement, à la dernière extrémité, et d'une façon excessivement tardive, le pape Nicolas offrit à la Sérénissime République de Venise d'armer aux frais du Saint- Siège cinq galères à peine, sous le commandement du légat Jacopo Venier, archevêque de Raguse et amiral à ses moments perdus.

Diverses difficultés financières s'élevèrent entre le légat et les Vénitiens, de telle sorte que cette escadrille était encore ancrée au fond du port

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de Venise lorsqu'on apprit dans cette ville la prise de Gonstantinople et la mort héroïque du dernier successeur de l'empereur Théodose. Il n'y avait donc plus rien à faire... Et la déplorable journée du 29 mai 1453 marqua un arrêt dans l'histoire de la civilisation.

Le peintre Benjamin Constant a donné, dans un ttbleau célèbre, une image émouvante des scènes qui ont répandu la terreur à travers la ville prise d'assaut et livrée pendant plusieurs jours au plus épouvantable pillage. Le sultan Mahomet II, escorté par une tourbe de bourreaux et de bouffons, entre à Stamboul par la porte Dorée. Au-dessus de sa tête enturbannée s'arrondit la voûte de l'arche triomphale. Un esclave nègre tient par la bride le cheval du padischah sanguinaire. Et le hautain cavalier, regardant d'un air dédaigneux et farouche les vaincus, les mourants et les blessés qu'il va fouler aux pieds de sa monture piaffante, semble enivré de sa conquête. Un rouge crépuscule fait à cette vision une auréole de pourpre sanglante. Des bouffées d'orgu .•■'!, montant au cerveau de

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Mahomet avec l'acre odeur du carnage, ont troublé la raison de ce conquérant à la fois baroque et terrible. Les historiens d'aujourd'hui ne peuvent attribuer qu'à un véritable accès de folie furieuse, l'horreur des représailles qui furent exercées sur la population de la pauvre ville incendiée. L'ancienne cité de Constantinople disparut presque tout entière dans une subversion brutale. Les voyageurs qui vinrent la voir après la grande catastrophe du 29 mai i453, cherchaient sa beauté antique, et M. d'Aramon, ne la reconnaissait déjà plus.

On n'aura pas à craindre le recommencement d'une pareille barbarie avec les conquérants prochains du Bosphore et de la Corne d'Or. Les Grecs, en faisant leur entrée triomphale à Salonique, où des acclamations enthousiastes saluèrent la venue du basileus et du diadoque, ont pris soin de proclamer d'abord leur ferme propos de veiller au maintien de l'ordre et à la sécurité des habitants de la Macédoine, sans distinction de culte ni d'origine. Ils ont déjà tenu leur promesse en faisant

venir d'Athènes un fort détachement de braves gendarmes crétois, dont la présence autour de l'Olympe sera tout à fait rassurante pour les Macédoniens délivrés.

Pareillement, si l'un ou l'autre des souverains alliés de la Confédération balkanique s'installe, quelque jour, dans la grande nef de Sainte-Sophie sur le trône vacant du césar byzantin, la population turque n'aura rien à redouter de ce prodigieux revirement des choses d'ici-bas... Quoi qu'il arrive, nous sommes assurés que l'année 1912 aura marqué dans l'histoire une date inoubliable. C'est la clôture de toute une époque. Nos arrière-neveux seront interrogés au baccalauréat sur ces événements inouïs et sur ce choc en retour — s'il y a encore, chez les races futures, un baccalauréat.

En détachant d'un carnet de voyage et d'un recueil de souvenirs récents les feuillets qu'on va lire, l'auteur de ce livre croit devoir prévenir loyalement le lecteur, afin d'éviter par avance toute déception et tout malentendu. On ne trouvera point dans ces pages les clichés habi-

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tuels que la plupart des voyageuns aux pays du Levant éprouvent le besoin d'extraire, comme un étrange bric-à-brac, du répertoire d'un orientalisme depuis longtemps périmé. 11 y a une certaine turquerie dont je ne suis point touché, précisément parce que je connais assez bien les Turcs d'Europe et d'Asie. J'ai vu de près les bons laboureurs d'Anatolie. J'ai pu apprécier, depuis les rivages de Smyrne et d'Halicarnasse, jusqu'aux parages lointains de la Phrygie et de la Cappadoce, tout ce qu'il y a de cordial et de simple dans leur hospitalité libéralement ouverte au pèlerin qui passe. Mais ce que je sais précisément des Turcs ne doit point me rendre injuste ni aveugle en ce qui concerne les tragiques problèmes qu'impose, en ce moment, à la conscience universelle ce système de despotisme oppresseur et massacreur, dont les sinistres méfaits ont donné, hélas! au nom même de la Turquie, en Asie et même en Europe, une si inquiétante signification. N'en déplaise aux esthètes volontiers décadents que rien n'émeut, hormis les satis-

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factions superficielles d'une sensibilité à fleur de peau, et que la polychromie des ciels teintés de safran, de carmin, de pourpre el de sinople par les crépuscules du Bosphore et de la Corne d'Or a rendus sourds aux râles des victimes assommées par les matraques ou égorgées par le coutelas des assassins officiels, je croirais avoir une incomplète vision de l'Orient, si je n'avais aperçu de ce décor que le mirage des rayons bariolés ou la fantasmagorie des ombres multicolores.

Certes, il faut avoir pitié des malheureux nizams et des infortunés rédifs que le gouvernement ottoman expédia en campagne, sans munitions, sans services sanitaires, sans pain, et dont plusieurs milliers, échappés en désordre aux désastres de Kirk-Kilissé et de Lulé- Bourgas, ont achevé de mourir, en proie aux affres du choléra, dans les marécages glacés de Tchorlou et de San-Stéfano. Mais je demande que cette pitié s'étende aux populations chrétiennes qui là-bas, de génération en génération, pendant cinq siècles de tyrannie, de spoliations

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et de tortures, ont souffert et pleuré jusqu'au jour où la mesure comble et les temps révolus ont enfin marqué l'heure de l'échéance inéluctable. Je veux qu'on n'oublie point que la guerre faite à la Turquie par les compatriotes grecs, bulgares, serbes et monténégrins de l'esclave balkanique ne fut pas une guerre de conquête, mais une guerre de libération. Ne laissons pas l'enfantillage de quelques touristes mal informés ou circonvenus par des agences de propagande mensongère intervertir les rôles dans ce drame séculaire. On ne donnera pas le change à l'opinion publique ni au sentiment des gens de bonne foi qui ne veulent pas être dupes d'un dilettantisme fermé obstinément à toute miséricorde humaine.

En ces derniers temps, quelques écrivains français, plus curieux de vérité que de paradoxe, moins soucieux d'obtenir des succès tapageurs, que de rendre à une cause juste des services désintéressés, sont allés recueillir là-bas, sur les frontières ensanglantées par une longue suite de carnages atroces, les documents dont

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ils avaient besoin pour faire comprendre aux diplomates la simplicité tragique de la question d'Orient. Les émouvants spectacles qu'ils ont eus sous les yeux au cours de cette enquête pathétique n'ont pas besoin de longs commentaires. Quel caprice de dilettante cruel pourrait être plus décisif et plus concluant que la relation pure et simple des faits constatés là-bas, sur place, par des témoins attentifs et véridiques"? En ce gigantesque procès, qui dure depuis plusieurs siècles, et qui s'est plaidé par la voix du canon, sur les champs de bataille de Kirk-Kilissé, de Lulé-Bourgas, de Scutari, de Koumanovo, de Sarantaporos, il faut écouter la plainte des victimes dont les récentes victoires du christianisme oriental ont vengé la querelle, recueillir les doléances de ceux qui, avant cette guerre, furent frappés dans leurs plus chères amours, menacés dans la possession de leurs biens, meurtris par la sauvagerie de leurs bourreaux, et qui traînent maintenant une misérable vie, n'ayant plus que tout juste assez de force pour faire entendre à l'Europe

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l'imprescriptible protestation de leur droit méconnu et le cri de leur épouvantable agonie. A moins d'être privé de raison ou de sentiment par la contagion de ce scepticisme imbécile qui oppose à tous les instincts généreux de la nature humaine ses objections brutales, et qui, n'étant pas français, ne saurait être parisien, comment, par exemple, pourrait-on lire sans émotion le témoignage écrit de ce jeune homme du bourg de Pitolska, en Macédoine, qui, la langue arrachée, un bras cassé, raconte en une page toute palpitante de désespoir, comment son père, ses sœurs, ses frères furent torturés sous ses yeux par les nizams et finalement brûlés dans les ruines fumantes de leur maison incendiée? Comment se dérober, par indifférence ou par égoïsme, à l'écho des poignantes rancœurs de ces paysans du district de Berana, qui, au mois d'août 1912, dans leurs villages ravagés, ramassaient des cadavres d'enfants affreusement mutilés, et les portaient aux frontières monténégrines, afin d'assurer à ces innocentes victimes une sépulture chrétienne?

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C'est de Constantinople que sont partis les ordres sinistres qui ont donné le signal des massacres d'Arménie et de Macédoine. On ne peut éviter l'obsédante hantise de ces funèbres images, lorsqu'on voit sortir des voiles argentés du matin, comme une apparition de rêve, cette cité malheureuse, encadrée d'un paysage merveilleux...

L'arrivée.

Le paquebot glissant sur l'eau miroitante, bleue et verte, saphir, émeraude et turquoise, vient de doubler la pointe du Sérail et s'avance lentement à l'entrée de la Corne d'Or. Les pittoresques passagers du pont, Dalmates, Arnautes, Zinzares, Tosques, Guègues, Mirdites, baragouinant avec volubilité dans tous les dialectes de la langue chkipe, ramassés à toutes les escales de l'Adriatique, depuis Cattaro jusqu'à Vallona, ont arboré leurs vestes les plus galonnées, leurs braies les plus blanches et les mieux soutachées, leurs calottes rouges

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les plus éclatantes et tout un arsenal de pistolets damasquinés. Quelques-uns de ces indigènes ont, aux pieds, des mocassins de corde, très souples et d'une flexible légèreté; cela fait penser à de longues courses en montagnes, dans l'àpreté des roches, à la poursuite du gibier sauvage, en quête d'une chasse difficile, ou peut-être de quelque autre aventure, moins innocente. Mettez donc les bottes de la gendarmerie au pourchas des grègues de pareils montagnards ! Ils échapperont longtemps à la prise des administrations régulières, à la sujétion d'une régie légale...

Comme toujours, notre navire, après la longue attente de la libre pratique, est assailli par la foule hurlante des bateliers à faces de corsaires, parmi lesquels il a de la peine à se frayer un passage. C'est une scène qui fait songer aux anciennes pirateries. Cohue, criailleries à tue-tête, vociférations à pleines gorges, piaillements suraigus, grincements d'avirons sur les tolets... Je n'ai jamais assisté à cette prise d'assaut sans songer au vaisseau de YAfri

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caine et à l'effrayante montée, le long du bord, des sauvage- sortis, faces grimaçantes, des pirogues en peau de requin. Si vous n'y mettez bon ordre, vous êtes la proie du drogman juif et du eaïkdji grec. Ces prodigieux manieurs d'hommes et de malles ont une façon de vous emballer qui tient du miracle. En un tour de main, vous êtes enlevé, entraîné, bousculé, tiré, poussé, dégringolé sur l'échelle de tribord ou de bâbord, au risque de faire un plongeon dans les flots bleus, et finalement installé bon gré mal gré, à l'arrière d'une barque peinturlurée, pêle-mêle avec vos bagages, parmi des gens que vous ne connaissez pas, en face d'un vigoureux gaillard qui fait force de rames, et d'un mercanti obséquieux qui vous promet oun boun hôtel, bon souper, bon gîte et le reste. Péra... Pavés pointus, terriblement cruels aux semelles minces, escaliers interminables, magasins européens. Chemin de fer funiculaire! Un Français qui ne sait ni le grec ni le turc n'est point trop dépaysé en ce pays levantin : on y parle partout notre langue, avec un

léger zézaiement qui a une sorte de charme exotique et de grâce enfantine. Mais, malgré les enseignes parisiennes et l'étalage des plus frivoles romans français et des plus récentes nouveautés montmartroises, l'aspect matériel du lieu ne rappelle point le décor de Paris. Gela fait songer plutôt à certaines villes méditerraréennes, à Gênes, à certains coins de Naples. Je rencontre des soldats de l'armée turque. Malgré l'importation récente du colback d astrakan, du dolman pincé à la taille, et du pantalon collant, bien peu parmi eux ont l'air dégagé et désinvolte de nos cavaliers d'Occident. La plupart ont gardé la lourde démarche et les formes épaisses de l'Asiatique. Les vêtements étroits du chasseur français ou du hussard hongrois ne conviennent point à leur allure pesante. Ils ne savent pas ajuster à la béliere d'un ceinturon le joli sabre d'acier, au fourreau droit et mince. Ils devraient porter encore les larges culottes bouffantes, les vestes aux manches flottantes, le yatagan recourbé en forme de croissant. En revanche, les ofiiciers

allemands au service de la Porte (on sait qu'ils sont très nombreux, venus à la suite de Von der Goltz-Pacha) sont trop strictement sanglés dans leur uniforme, trop étroitement bouclés dans leurs buflleteries. Malgré le fez écarlate qui couronne leur face large et sanguine, ils ont l'air iniformément poméranien.

Au pied de la tour de Galata, dans les environs de la Banque ottomane et de la Poste française, on traverse des ruelles suspectes, d'un caractère singulier et troublant. Le long des gradins abrupts d'une de ces grimpettes mal pavées et visqueuses, dont la vue transporte l'imagination vers les bouges du Transtévère, je remarque, le long de la rue, assises sur des seuils de portes mystérieuses, des femmes en déshabillé, bavardant et fumant. Quelquesunes sont assez belles, d'une carnation riche et souple, avec des formes opulentes sous leurs camisoles lâches, un déhanchement significatif, des yeux de feu, des lèvres très rouges. Plusieurs de ces inquiétantes créatures ont une rose sur l'oreille ou un œillet au coin de la

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bouche. Leurs faces fardées rient largement, en montrant des rangées de dents blanches. Est-ce déjà l'entrée de ce dangereux paradis de Mahomet que l'industrie des guides artificieux promet à la curiosité naïve des touristes émou^tillés d'avance par des mirages de harem? Un étrange personnage très obséquieux et très impudent, me poursuit de ses sollicitations :

— Moussiou, je te mènerai dans le sérail d'un pacha qui est parti pour la guerre. Toutes ses femmes sont là...

— Diable !

Celte simple exclamation, à laquelle je n'attachais point d'importance, et qui n'était nullement préméditée, fit l'effet d'un exorcisme et mit en fuite l'honnête courtier.

Quelques heures passées au Jardin des Petits-Champs ne sont pas trop ennuyeuses. Le Jardin des Petits-Champs est un square municipal qui épanouit sur le versant occidental de la colline de Péra, au-dessus du cimetière

turc de Koiuljouck-Mézaristan, ses verdures arrangées en manière de parc anglais. Le soir, des lampes électriques, apaisées par des globes en verre dépoli, brillent ainsi que des grappes de lunes, dans les bouquets d'arbres. Comme tout se paie en Turquie, on donne une piastre au guichet avant de pénétrer dans ce lieu de délices. On en a pour son argent. Un orchestre de musicantis tziganes joue avec une certaine justesse des morceaux choisis de Carmen. Des gens sont attablés et causent. Beaucoup ont des fez : ne les prenez point pour des Turcs; la plupart sont des Arméniens; ils viennent là avec leurs filles, de belles enfants au teint mat et aux yeux de jais, à l'air exotique malgré leurs toilettes ultra-parisiennes. Les Petits- Champs sont aussi le rendez-vous des élégants et des élégantes de Péra et de certaines personnes d'Occident, qu'on appelle encore ici des « cocottes » récemment abattues sur les rives de la Corne d'Or. Certaines têtes, furieusement moustachues, sont emprisonnées dans des faux-cols tellement hauts et tellement durs,

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qu'ils ressemblent à des gorgerins de cuirasses. Tout le monde parle français, à l'exception de quelques effendis qui s'obstinent à baragouiner l'argot de Montmartre. Près de moi, un consommateur de sorbets demande à son voisin s'il connaît l'air de Viens Poupoule.

Je constate que l'on boit beaucoup de cocktail, de whisky vert et de pommery brut chez les mahométans buveurs d'eau.

Je rentre par les ruelles sombres, dérangeant des groupes de chiens occupés à fouiller le ruisseau, apercevant des silhouettes de chevaux tenus en main par des calerdjis ensommeillés, entendant vaguement le bâton des bekdjïs frapper sur le pavé sonore. De ma chambre, je perçois des échos de conversations en français. Comme on est loin des Turcs, en cette capitale de la Turquie!

Premières impressions.

Décidément la riante Stamboul tient à me faire un accueil mouillé, nébuleux et maus-

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sade. Ce matin, à mon réveil, je vois à Iravers la vitre embuée un lambeau de ciel gris et sale. Le bout de mer lointaine que j'avais l'habitude de voir miroiter est perdu dans des brumes quasi londoniennes. Voilà une journée perdue pour les impressions pittoresques et qu'il faudra consacrer tout entière à l'expédition monotone d'un courrier en retard.

Il y a ici un certain nombre de postes étrangères, savoir les postes anglaise, autrichienne, française et russe. Les pachas turcs sont fort indignés de sentir ainsi chez eux ces établissements dont ils considèrent la présence comme injurieuse pour leur esprit d'ordre et de régularité, — qui l'est en effet, non sans quelque motif. Il est absolument impossible de compter sur la poste ottomane pour l'exacte distribution des correspondances. Pour ma part, je suis édifié; j'ai perdu assez de lettres en ce pays pour ne plus me fier au service nonchalant des bureaux indigènes. On me cite des faits très curieux, sur les fantaisies sublimes de la poste ottomane. A l'heure de l'arrivée du courrier,

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tout le monde accourt au guichet. Pour s'épargner la peine d'un dépouillement méthodique et d'un classement minutieux, les postiers osmanlis procèdent de la façon la plus expéditive : on met sous les yeux du premier arrivant un gros paquet de lettres en désordre, en lui disant : « Cherche là-dedans, s'il y a quelque chose pour toi. » Ainsi de suite pour le second, pour le troisième solliciteur et pour tous ceux qui veulent chercher dans le tas. On imagine aisément le nomhre des correspondances perdues. Mais, enfin, Allah est grand, et puisqu'il était écrit que ces lettres seraient perdues, il n'y a rien à dire. N'importe, les ministres du sultan font tout ce qu'ils peuvent pour se débarrasser des postes étrangères. Chaque année, ils menacent de faire fermer manu militari ces établissements institués par les giaours, ils n'y ont pas encore réussi et vraisemblablement ils n'y réussiront jamais.

Il y a ici plusieurs journaux rédigés entièrement en français, la Gazette médicale d'Orient, la Liberté, le Jeune-Turc, Stamboul.

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Le Journal de la Chambre de Commerce de Constant inople, donnant des renseignements commerciaux et (inanciers, est rédigé en français et en turc. Le Levant-Herald et le Moniteur Oriental (The oriental Advertiser) sont rédigés moitié en français, moitié en anglais; mais la partie anglaise est fort étriquée, réduite presque exclusivement aux informations d'affaires. Il y a huit périodiques arméniens, deux journaux juifs, dont un rédigé en espagnol, sept journaux grecs, un journal persan et un journal bulgare. La presse turque s'est beaucoup développée depuis l'avènement de la Jeune-Turquie. Mais, en dépit des programmes du comité Union et Progrès, la liberté de la presse est une nouveauté dont l'acclimatation est difficile en pays ottoman. Gomme on le pense, aucun de ces journaux, ancien ou nouveau, n'a le droit d'exprimer une opinion politique. Ils sont tous, sinon complètement officieux, du moins directement surveillés par la Sublime Porte. Le vizirat est un vaste cabinet de rédaction qui se charge de répandre

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abondamment les idées saines et de sabrer largement les articles indociles ou frondeurs. La censure parisienne d'autrefois était une personne bien discrète et bien timide, auprès de la gigantesque Anastasie qui surveille, derrière ses4 énormes lunettes, le mouvement intellectuel de l'empire ottoman. Les censeurs voient tout, soupçonnent tout, et leur ignorance est parlois sans limites. II y a quelque dix ans, un journaliste, dans un article sur la question bulgare, avait écrit que tout cela finirait en « queue de poisson » . Cette façon de parler peu cérémonieuse inquiète le censeur. Il croit flairer quelque chose d'injurieux et de subversif. Ordre de supprimer cette « queue de poisson ». Certains articles de flatterie envers le gouvernement sont imposés aux journaux. On les envoie tels quels des bureaux officiels. Vous n'imaginez pas les peurs effarouchées du Divan, sa facilité d'émotion, les mortelles angoisses que lui donne une ligne où il croit voir des tendances subversives. La Divine Comédie du Dante a été expulsée, par Abd-ul-Hamid, du

territoire de l'empire, parce qu'elle était irrévérente pour les religions! On a interdit, vers le même temps, les représentations de la Mascotte, parce que le rôle burlesque de Laurent XVII rabaissait la majesté d'un souverain peut-èlre ami et allié de la Porte ottomane. Le Manuel d'Histoire de M. Duruy, pour la classe de troisième, fut à l'index : on y enseignait que les Turcs n'ont pris Constantinople qu'en 1433, comme s'il n'était pas avéré qu'ils y sont établis de toute éternité! Dans la liste des professeurs du lycée impérial de Galata-Séraï, je lis ceci : « Abd-ul-Rhaman-efîendi, Histoire ottomane et histoire de V Islam. » J'ai la plus profonde estime pour l'honorable elïendi; mais je me demande comment un professeur ottoman peut concilier l'enseignement de l'histoire avec les exigences de la censure. Voici d'ailleurs le règlement qui, pendant longtemps, en Turquie, a limité la liberté de la presse :

Article premier. — Donner de préférence des nouvelles de la santé précieuse dû souverain et de la famille impériale, de l'état des récoltes quand elles

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sont bonnes, des progrès du commerce et de l'industrie

en Turquie.

Art. 2. — Ne publier aucun feuilleton qui n'ait été expressément approuvé, au point de vue de la moralité, par Son Excellence le ministre de l'Instruction publique et gardien des bonnes mœurs.

Art. 3. — Eviter ces mots : « A suivre s ou « La suite à demain », qui provoquent une fâcheuse tension d'e prit.

Art. 4. — Éviter soigneusement les blancs et les lignes de points dans un article, parce que ces procédés autorisent des suppositions fâcheuses et troublent la tranquillité des esprits, comme cela s'est vu en différentes circonstances.

Art. 5. — ; Eviter avec le plus grand soin toutes personnalités ; et si l'on entend dire que tel gouverneur ou sous-gouverneur a été convaincu de vol, concussion ou assassinat, ou autre action blâmable, tenir le fait pour non prouvé, et le taire soigneusement.

Art. G. — Défense absolue de reproduire des pétitions des particuliers et des communautés de province se plaignant des abus de l'autorité.

Art. 7. — Il est interdit de signaler les tentatives d'assassinat contre les souverains étrangers, sous quelque forme qu'elles soient produites, ou les manifestations séditieuses qui ont pu avoir lieu dans des pays étrangers; car il n'est pas bon que ces cboses-là soient connues des loyales et paisibles populations turques.

Art. 8. — Il est défendu de mentionner eu règlement dans des colonnes des journaux, parce qu'il

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pourrait provoquer des critiques ou des observations àéplacées de la part de quelques esprits mal faits *.

On pourrait croire que ce document a été inventé par quelque humoriste. Il est d'une savoureuse authenticité.

Ciel de Byzance.

Ce soir, aux Petits-Champs, quelle minute de contemplation dorée et charmante! Le soleil descendait, dans le ciel, enflammé d'un large rayonnement de pourpre et tendu comme un baldaquin merveilleux, derrière la silhouette brune de Stamboul. Parmi les toits confondus,

J. ML Paul Demoulh, professeur d'histoire, sous-directeur de l'École française d'Andrinoplc, a publié dans le Figaro du 9 décembre 19 J 2, à propos de la récente guerre des Balkans, cette note suggestive : « A Constantinople, les journaux turcs, notamment le Stamboul et le Jeune Turc, annonçaient de grandes victoires ottomanes sous les murs d'Andrinople On lisait dans le Stamboul :

« Andrinople, 22 octobre. — Les troupes impériales ont attaqué à Marach un fort parti bulgare, composé d'environ 30.000 hommes. L'ennemi est en fuite. Nos soldats ont pris sept batteries d'artillerie à tir rapide. »

« J'ai su depuis, ajoute M. Demouth, qu'il en avait été ainsi pendant tout le cours de la guerre. Les journaux turcs n'ont cessé de s'attribuer la victoire. Manœuvre puérile qu'excuse à peine le désir de gagner du temps pour préparer l'opinion à l'acceptation de la défaite. »

une mosquée vaguement estompée arrondissait son dôme et dessinait le profil grêle de ses minarets sur l'ardeur du couchant. Un nimbe de clarté auréolait magnifiquement les arches colossales de l'aqueduc de Valens. Ce décor était fantastique, surnaturel. On eut dit une percée subite sur un monde mystérieux.* Plus bas, au delà des cyprès sombres et du recueillement du Koudjouck-Mézaristan, un coin de la Corne d'Or miroitait d'un éclat dur, comme un lac de métal en fusion. Ici l'heure du crépuscule est une heure ensorcelée. La métamorphose de l'azur dans le ciel vermeil, le jeu des rayons et des ombres, les teintes bleues, enluminant les blanches terrasses des maisons étagées en amphithéâtre, le va-et-vient des reflets sur le frisson des vagues donnent des impressions si rapides, si fuyantes, que l'œil du plus subtil paysagiste éprouve quelque peine à suivre la mobilité de ces couleurs et de ces nuances. L'indigo de l'eau marine passe au smalt, au bleu de cobalt, à la cendre bleue, au bleu céleste. L'éclairage crépusculaire des

montagnes de la Thrace et de Bithynie fait affleurer à la surface des pentes forestières ou des falaises rocheuses l'épanouissement fluide et furtif de la pourpre vaporeuse, du carmin alangui, de la mauve pâle et du lilas rosé, jusqu'à ce que la nuit tombante mette fin à cette délicieuse fantasmagorie en infligeant au décor assombri les teintes lugubres du plomb, de la fonte et de la sépia. On voudrait fixer la magie de cette heure divine par des frottis de pastel ou par des lavis d'aquarelle. C'est l'heure où la nature entière s'exalte, se purifie, se spiritualise dans l'irréalité d'une apothéose illusoire et sublime. Laissez-moi regarder tout cela que je ne reverrai plus... Quelqu'un a dit : « Je veux vivre et mourir les yeux ouverts. »

Aux Iles des Princes.

Journée infiniment douce, lumineuse. Fête des yeux. A certains moments, ce pays ressemble à un paradis étrange, pénétré d'enivrantes voluptés, exerçant une prise subtile

et insinuante sur tous les sens éveillés à la fois. Je me suis embarqué sur un de ces nombreux bateaux à vapeur, qui partent à chaque instant des pontons de Galata, et je suis allé, sans savoir pourquoi, à l'île de Prinkipo. C'est la plus grande des îles des Princes, dans la mer de Marmara. Ce petit archipel couleur de topaze, jeté comme un semis de pierres précieuses, à l'entrée du Bosphore de Thrace, rappelle les plus tragiques histoires de l'empire byzantin. Combien de porphyrogénètes, chaussés de bottines rouges, furent relégués, par ordre impérial, dans les monastères ou dans les ermitages de Prinkipo, de Proti, d'Antigoni, de Halki, d'Oxia, de Platia, de Pita, de Néandra, d'Anterobinthos ! C'était de la politique... De tout temps, les politiciens ont cherché le moyen d'éliminer leurs adversaires, de les « fructidoriser », comme disaient nos ancêtres de la Convention agonisante. Après tout, ce lieu de relégation aurait pu être fort acceptable : la mer de lapis-lazuli, toute brasillante de scintillements d'émeraude, avec des coulées d'or

fluide, la silhouette lointaine des montagnes de Bithynie, la légèreté de l'air, l'incomparable splendeur du ciel, faisaient douce et facile cette déportation princière. Ils auraient pu reprendre goût à la vie en admirant d'une ferveur passionnée la grâce brève du printemps, la merveille des floraisons éphémères, la fragilité du renouveau, le tendre et rapide éclat dos jardins épanouis, le bonheur ensoleillé de la terre, magnifiquement indifférente aux misères de l'humanité. Il y a des instants où la mer bleue devient violette comme de l'améthyste, sous la vaste coupole du firmament nacré... Aussi certains empereurs de Byzance prenaient-ils la précaution de faire crever d'abord les yeux à leurs victimes. Ces iles sont au nombre de neuf. Prinkipo est la plus grande. On y raconte encore l'histoire de l'impératrice Irène, veuve de Léon l'Iconoclaste, qui fut régente pendant la minorité de son fils Constantin V, et le détrôna, non sans lui avoir fait crever les yeux avec un sabre rougi au feu, selon la coutume, presque rituelle, qui réglait alors les révolu-

tions de Byzance. Après le concile de Nicée, cette femme d'État conçut le projet d'épouser Charlemagne, afin d'unir/par un mariage opportun, l'Empire d'Orient à l'Empire d'Occident. Elle ne put réussir en ce dessein. Le grand logothète Nicéphore, devenu empereur, la relégua d'abord à Prinkipo. L'impératrice Irène mourut à Lesbos, réduite à filer du lin pour gagner la maigre pitance de ses derniers jours.

Tandis que les hommes instruits racontent ces choses horrifiques, la nature souriante ne garde aucun souvenir de ces sinistres aventures. C'est à peine si de vagues ruines byzantines sortent de terre, misérables et effritées, pauvres constructions de briques, caduques et décrépites, vieillottes comme les gens qui les ont bâties. Seulement, la gaieté de la mer a réveillé ici la vie et la joie. Les verdures grimpent à l'assaut des pentes ; les villas s'épanouissent dans les bouquets d'arbres. Tous les survivants de Byzance, tous les gens riches de Péra, viennent s'abriter, comme autrefois, pendant la saison chaude en cette fraîche re-

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;raite. Aujourd'hui dimanche, l'affluence des promeneurs est particulièrement nombreuse. Â.u moment où le bateau à vapeur s'amarre iux pilotis de l'estacade, la messe finit et je puis assistera la sortie de l'église. Je m'installe au café près du débarcadère, et je contemple à loisir les nombreuses beautés de l'endroit, passant en file, leur livre sous le bras. Les belles madames de Péra ne rappellent point la romantique image de la blonde et douce Marguerite, lans l'instant où Faust la vit sortir de l'église de Salzbourg. Leur prestige est victorieux, triomphant, un peu inquiétant. Il y adel'étranjeté dans leur charme, trop bien calculé. Strictement corsetées, cuirassées dans des robes de couleurs claires ou de nuances tendres, ]roites comme des soldats sous le harnais, îlles se savent belles et ne cachent pas la satisfaction qu'elles éprouvent à jouir de leur riomphante beauté... On sent, surtoutici, que chaque femme se considère comme une œuvre l'art soignée, adorée, faite et parfaite à loisir. Le teint blanc et mat, qui fait ressortir l'éclat

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sombre des œillades, est évidemment travaillé par des préparations savantes, plâtré au blanc de céruse. Chaque torsade des cheveux de jais a été longuement méditée et amoureusement nouée. On devine en tout cela, trop de préméditation coquette, trop de science provocante et d'habileté séduisante. Où est le minois de la petite ménagère française charmante avec rien, la figure débarbouillée d'eau pure, et adorablement fraîche? Cette troupe de jolies femmes est un véritable bataillon qui part en conquête. L'élan de cette élégance fougueuse ressemble à une déclaration de guerre, à un furieux parti pris de vaincre la faiblesse du sexe fort. Et puis, on ne songe pas sans frémir à l'effroyable perte de temps que suppose un ajustement si compliqué. Apparemment, pour ces belles Pérotes, la toilette, le souci de briller, voilà l'unique occupation de la vie...

Un de mes amis, poète volontiers romantique et symboliste en ses heures de contemplation extasiée, me dit à ce propos :

— Regardez ces belles personnes. Elles

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semblent être l'incarnation de quelque beauté mplacable et superbement stérile, jetant ses nalélices sur l'homme faible, avec une calme sécurité et la ferme assurance de vaincre. Ce sont les déesses qu'on ne se ligure pas mamans... — Ah, bah! Sait-on jamais?...

Médise qui voudra de l'introduction, en pays

ixotique, du confort européen et des commo-

lités parisiennes. 11 n'en est pas moins vrai

u'on a plaisir à déjeuner, même à Prinkipo,

ans un hôtel bien aménagé, abondamment

ourvu de garçons corrects, qui vous offrent

^u moka, non seulement à la turque, mais

Iussi à la française. Gela ne m'empêche point n'admirer, du haut de la terrasse fleurie les plendeurs du site lumineux qui s'étale autour e ce reposoir imprévu. Pour peindre cette éerie de couleur et de clarté, pour décrire étendue moirée de la mer frissonnante, dédoyée comme une nappe d'étoffe précieuse, >our dessiner les découpures lointaines de Stamboul, suspendues entre l'eau transparente

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et le ciel de salin bleu, pour exprimer enfin cette caresse qui vous passe sur les yeux, ce ravissement qui vous épanouit l'âme, ce contentement de toutes choses, cette quiétude contemplative, ce besoin de ne plus rien faire, de regarder simplement la fuite mobile des couleurs et des formes, sans penser à rien, sans s'occuper de lier deux idées, sans nul souci que de voir et de regarder sans cesse, il faudrait posséder un répertoire de mots magiques et des ressources d'expression colorée, dont le langage humain n'est pas capable. On comprend la conception païenne du monde, la fascination des belles lignes et des couleurs éclatantes, la façon simple de prendre la vie, L'absence des rêves indécis et des fantômes indistincts, vaguement éclos dans les brumes du Nord. Ici, la vie intérieure ne peut pas être bien profonde. Quel besoin aurait l'àme de se replier sur elle-même, de songer à la misère de la vie et au néant de toutes choses ? La séduction des réalités vivantes nous appelle ; la grâce prévenante des objets matériels nous

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invite à la joie et à la sérénité. Et comme on conçoit chez les païens, le regret de la vie, la peur de la nuit, l'horreur du gouffre noir, ouvert au bout de ce paradis, les pleurs des yeux qui vont se clore à ce magnifique éblouissement ! La vie est si aisée, si légère à porter dans les mauvais moments, si bonne à savourer dans les heures de félicité ! Ce sont bien les fils des païens d'autrefois qui ont fait bâtir ces coquettes villas, peuplées de gracieux et insouciants visages. Ils ont moins de finesse, sans doute, plus d'inclination à la vulgarité et aux grosses jouissances que leurs ancêtres d'Athènes ou de Corinthe. Mais leur manière de vivre ne diffère pas sensiblement des habitudes antiques.

Au retour de Prinkipo, le bateau touche à llalki. Cette île est ainsi nommée, dit-on, à cause d'une mine de cuivre anciennement exploitée. Le fait est que Pierre Belon, qui visita le Levant par ordre de François Ier, y vit encore des scories de cuivre et de borax. On y

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a établi en 18G0 une Ecole navale ottomane. Mais la population de Halki est surtout grecque. La nation hellénique y possède une grande école théologique, installée en 1844. Un monastère dédié, la Panagia, par Jean Paléologue et par sa femme Marie Gomnène, fut restauré en 178G par les soins du prince Ypsilanti.

Un aimable compagnon de voyage m'explique, par un cours de théologie en plein air, sur quels points principaux l'Eglise grecque orthodoxe se sépare de l'Eglise catholique. Elle nie que le Saint-Esprit procède à la fois du Père et du Fils, elle admet la communion sous les deux espèces ; dans la liturgie rituelle, certains détails diffèrent des coutumes adoptées par la communauté latine : le Grec, par exemple, fait le signe de la croix de droite à gauche en réunissant le pouce et les deux premiers doigts de la main, de manière à figurer symboliquement la Trinité. On le voit, ce sont là de simples subtilités byzantines. On s'est entre-tué jadis, pour ces différences de geste. Le seul point capital qui sépare le culte ortho-

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doxe du culte romain, c'est la négation de la suprématie du pape. Léon XIII était un trop lin politique pour ne pas sentir tout ce que la chrétienté gagnerait à la réunion des deux Églises. Par son ordre, des négociations furent entamées avec le Patriarcat pour amener une entente cordiale. Elles n'aboutirent à aucun résultat. 11 semble cependant que l'on pourrait arriver à s'entendre aisément. Quelqu'un qui est au courant de ces affaires religieuses me dit que les Grecs consentiraient à céder sur les questions de dogme. Mais voici le point délicat : les orthodoxes refusent de reconnaître l'infaillibilité du pontife de Rome. Ils en sont toujours au schisme de Photius. C'est dommage. Les Grecs, ici comme partout, ont apporté dans la création de leurs établissements d'instruction publique un remarquable esprit d'organisation et de discipline. En dehors de leurs écoles élémentaires qui sont très nombreuses, ils ont fondé la nouvelle école du Phanar, qui a pris la place de l'ancienne école œcuménique du Patriarcat. C'est un véritable lycée français.

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Les Grecs d'ici font preuve d'une grande activité pour les choses intellectuelles. Le Syllogue littéraire de Gonstantinople publie des documents, rédige un bulletin périodique, surveille avec un zèle très louable les nouvelles éditions des auteurs anciens et contribue, comme l'Ecole évangélique de Smyrne, à la propagande pacilique et lente de l'hellénisme. Gela est fort bien. Mais à côté de ces symptômes heureux, la colonie grecque de Byzance n'est pas exempte de quelques légers défauts, dont elle se corrigera quand elle voudra.

Les Grecs de Gonstantinople sont trop banquiers, pas assez industriels. Ils brassent trop l'argent, et ne fabriquent pas assez. Cette inclination à faire travailler les piastres sur ellesmêmes sans produire d'objets de consommation, risque de devenir pour eux un principe de stérilité et une cause de faiblesse. Ce défaut, d'ailleurs, est commun aux races multiples qui donnent à Gonstantinople un aspect si bigarré et si cosmopolite. Les banques ici sont nombreuses et les usines rares. Aucun des objets

dont on se sert journellement n'est fabriqué sur place. Les étoffes viennent d'Angleterre et d'Allemagne. Les fez sont importés de Vienne! La manufacture de fez militaires établie à Defterdar-Iskelessi, au fond de la Corne d'Or, près du faubourg d'Eïvan-Séraï, l'ancien quartier byzantin des Blakhernes, ne suffit pas aux besoins de l'armée ottomane. La France envoie ici des chapeaux pour dames, de coquettes fanfreluches et de mignons objets d'ajustement, tout ce qui exige du goût et un tour de main. Ici, comme partout, nous exportons nos frivolités et nos élégances.

On me dit d'ailleurs des choses inquiétantes au sujet de l'influence française dans ce pays. Notre langue garde encore sa vieille suprématie ; mais elle est vivement et méthodiquement attaquée. L'influence allemande, encouragée tour à tour par la Vieille-Turquie et par les Jeunes-Turcs, peut nous faire beaucoup de tort. Grâce à la présence d'une mission militaire allemande et d'une colonie allemande très nombreuse et très unie, le germanisme

menace de s'étendre au delà des rives du Bosphore et de la Corne d'Or.

L'Alliance française a souvent signalé ce danger. Il faut, de toute nécessité, que la France subventionne dans le Levant des écoles et des maîtres. Nous ne manquons pas de diplômés sans emploi, et de gens désireux de voir l'Orient. Quelques sequins, consacrés à leur payer le voyage, ne seraient pas de l'argent perdu. Pourquoi le ministre de l'Instruction publique ne ferait-il pas appeler quelque jeune lauréat, recommandé par des qualités sérieuses, et ne lui tiendrait-il pas à peu près ce langage : « Mon ami, je vous garantis pour deux ou trois ans une subvention modeste, mais capable de vous soutenir contre les mauvaises chances de la vie. Allez faire un tour sur les rives du Bosphore. Emplissez-vous les yeux de couleur et de lumière ; mais surtout donnez des leçons, enseignez dans les écoles. Livrez aux jeunes Levantins les secrets de notre grammaire etles mystères de notre orthographe. Ne revenez pas avant d'avoir délié la langue à

beaucoup de petits Grecs, de petits Arméniens, de petits Turcs et de petits Juifs. » Certaines gens, — et non des moins avisés, — sont persuadés que M. de Bismarck ne dédaignait pas de haranguer ainsi plusieurs Ilermanns candides, récemment sortis du séminaire, et qui promènent aujourd'hui dans la grande rue de Péra, leurs barbes grisonnantes et leurs respectables lunettes d'or...

Pendant que je faisais ces réflexions, le bateau glissait sur l'eau caressante et câline. Le soleil déclinait, ses rayons obliques faisaient briller des splendeurs d'argent et d'or aux verrières en ogives du kiosque de Bagdad, à travers l'ombre des cyprès. Le Vieux-Sérail souriait encore. Stamboul, peu à peu envahie par l'ombre, « mettait lentement son yachmak ». Les feux obliques du ciel crépusculaire allumaient des braises d'incendie aux vitres des fenêtres lointaines. On voyait des paillettes scintillantes danser à la pointe des vagues, sur les eaux merveilleuses du golfe envermeillé

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par les dernières clartés du jour. Les eaux, dans l'enchantement du soir, semblaient égrener des colliers de pierres précieuses. La mer laquée, ocellée d'acier bleu et de cuivre rose, avait ces tons métalliques qu'elle prend à l'heure indécise du couchant. Kadi-Keui resplendissait. En face de moi, deux dames arméniennes très élégantes, chapeautées à la mode de Paris, les mains gantées de chevreau clair, eau -aient dans leur langue bizarre et nostalgique, auxsyllabes chantantes et mystérieuses. Leurs yeux de diamant noir étincelaient sous leurs voilettes; et leurs sourcils, harmonieusement arqués, semblaient dessinés au pinceau. Pourquoi ai-je pensé, en ce moment même, au sultan Selim qui, des balcons ajourés de son kiosque impérial, fit jeter, en une seule matinée, vingt esclaves arméniennes à la mer ?

A Péra.

Le voyageur Pierre Belon, qui vint ici par ordre du roi François Ier, et qui a laissé un

livre d' Observations de plusieurs singularités trouvées en Grèce, Asie, etc., disait en son vieux langage : « Avant de parler de Conslantinople, nous a semblé bon écrire premièrement de la ville de Péra, qui est à part soi séparée de Gonstantinople, du travers d'un canal comme sont plusieurs autres villes que nous voyons être vis-à-vis l'une de l'autre au rivage de quelque rivière ; comme pourrait être la cité de Carcassonne, Beaucaire et Tarascon ; tellement que pour aller de Constantinople en Péra, il faut passer le pont. C'est de là qu'elle a pris son nom, car Péra n'est à dire autre chose que oulire ou de là. Elle est située en pendant, dessus une colline... »

La grande rue de Péra est considérée comme la plus européenne de toutes les rues de Constantinople. Les gens du lieu en sont très liers. Il faut rabattre un peu de leur enthousiasme. Excepté à son extrémité septentrionale, où elle s'élargit et s'aplanit, c'est une âpre montée dure aux piétons, presque impraticable aux cavaliers. Je n'en énumère pas les

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obstacles de toute nature et les inconvénients de toutes sortes : les gamins qui se poursuivent, les gens qui vous heurtent, les hammals ou portefaix, porteurs de planches dont le moindre coup vous briserait la tète, les chevaux qui vous frôlent de leurs ébrouements ou de leurs ruades. Comptez encore les chiens, qui ont pris possession de la rue, s'y installent comme chez eux, dorment au soleil, nonchalamment couchés, et sans prendre le moins du monde le souci de se déranger, vaquent à leurs diverses occupations. Ces chiens de Gonstantinople, avec leur poil fauve, leur museau pointu et leurs oreilles droites, sont vraiment curieux à étudier. Ils sont organisés en république fédérale. Ils se sont partagé les quartiers et les villes. Gare à l'imprudent animal qui se hasarderait dans une communauté étrangère! Un chien d'Eyoub, qui se risquerait à Péra, sera immédiatement entouré, saisi, déchiré, dévoré... '

1. Un des premiers soins du gouvernement Jeune-Turc, en arrivant au pouvoir, fut de procéder à l'extermination

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Les échelons de la rue de Péra sont bordés de magasins à l'européenne et « à l'instar de Paris ». Des faux-cols, des manchettes, des paletots soigneusement plies, des bronzes d'art, des parfumeries, des pancartes indiquant des prix prétendus fixes, s'étalent derrière les larges vitrines. A l'exception de certains objets de parure, venus de Paris, tout cela sent un peu la pacotille. Les mêmes splendeurs reluisent dans les magasins illuminés de lampes électriques, à .Milan, cours Victor-Emmanuel, à Naples, rue Chiaia. En dépit des enseignes françaises, on retrouve un peu trop ici la fabrication hâtive, vulgaire, et à bon marché des manufactures anglaises ou la camelote des bazars allemands. Les belles dames du quartier franc viennent s'y approvisionner. Les hanoums turques elles-mêmes sortent du harem

de ces chiens. On les transporta dans une des il,es où l'on reléguait autrefois les princes byzantins. Ces malheureux animaux furent ainsi condamnés à mourir de faim. Beaucoup d'entre eux, avant de mourir, s'entre-dévorèrent... Malgré cette importante réforme de la Jeune-Turquie, l'auteur n'a pas cru devoir effacer de ses notes une impression inséparable de sa première vision de Constantinople.

pour venir acheter dans ces caravansérails, dépourvus i\^ pittoresque, les objets fabriqués à la grosse par l'industrie des giaours. Elles arrivent généralement en voiture, installées dans des coupés ou des calèches, et aussi bavardes que les gentilles acheteuses du Bon Marché et du Louvre. Je préfère ces dernières. Je crois qu'il ne faut pas se faire trop d'illusions au sujet des femmes turques. Ce qu'on dérobe avec tant de soin à notre vue doit la moitié de son prix à notre imagination. Oh! les lourdes chevilles, entrevues parfois sur le marchepied, à la descente du coupé ! Je vous en prie, n'allez pas affronter la colère des pachas jaloux, des mamelouks sauvages et des eunuques féroces, pour telle ou telle de ces pauvres petites captives, emmaillotées d'étoffes soyeuses !

Il est toujours amusant, en pays étranger, de regarder la vitrine des libraires, et de noter les titres des livres français qu'elles contiennent dans leur assortiment. Cela donne l'étiage

du goût étranger ; le choix que l'on fait de nos livres est souvent curieux à observer : ce ne sont certes pas les meilleurs qui passent les frontières. On dirait que nous gardons les bons pour nous et que le reste est spécialement une littérature d'exportation. Notre bourgeoisie ignore assurément bien des grivoiseries qu'on lit avidement à cette heure dans quelque boudoir de Péra, où dans mainte alcôve de Stamboul. Nos ouvrages les plus risqués semblent constituer la principale distraction intellectuelle dans le Levant. Ces livres lestes, sautent par-dessus les lignes douanières. Les diableries de nos plus notoires pornographes, figurent actuellement dans les principales librairies de Constantinople. Les Allemands se chargent d'ailleurs de fabriquer à bon compte, pour l'exportation cet « article de Paris ».

Les cafés sont nombreux, rue de Péra. Il y en a de différentes sortes, et rien n'est plus suggestifs, que de les étudier successivement. Il y a le café moitié turc, moitié grec, avec ses

cuivres bien fourbis, ses narghilés rangés en bal aille, ses verres à facettes, ses petites tasses pleines d'un café crémeux, son cafedji empressé, majestueux et grave. 11 y a la brasserie allemande : bière, jambon, consommateurs à barbe blonde, échos de conversations gutturales et d'éclats de rires teutoniques. Il y a le café parisien, rappelant à notre nostalgie les « terrasses » du boulevard Montmartre : mazagran à la franque, dans de grands verres, garçons corrects et glabres, et, sur de minces rouleaux, le Temps, le Figaro, les Débats.

Le défilé des gens, dans la rue n'est pas moins divertissant. De petites Grecques, auxyeuxétincelants, en toilettes fraîches, tenant dans leurs mains finement gantées des ombrelles claires, coudoient des Arméniennes et des Juives. Quelques chapeaux hauts de forme contrastent désagréablement par leur tristesse, avec l'éclat des fez, rouges comme des coquelicots.

Au bas de la rue, du côté des ruisseaux fétides de Galata, on entrevoit, ça et là, dans

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la série des logis neufs, récemment crépis, un bout de mur génois, croulant de vétusté, mangé de mousse, envahi par l'encombrement des maçonneries nouvelles. Sur le toit en terrasse des maisons grecques, on voit des femmes qui étendent le linge récemment lessivé. Une chapelle anglicane, d'un style prétentieusement gothique, surgit là comme un anachronisme. Plus haut, les lourds palais des ambassades s'étendent carrément au milieu des maisons basses qu'ils dépassent et dominent de leurs toitures hautaines. Enfin, dans la partie large de la rue, près de la place du Taxim, les façades blanches des maisons riches ont un bel éclat de fête, avec leurs larges fenêtres où apparaît parfois une jolie tète brune, sous la pourpre des rideaux rouges. Sur la place, autour de la fontaine où le jet d'eau babille, des calerdjis (loueurs de chevaux) tiennent leurs bêtes en main. D'un côté de la place, une construction turque allonge de petits bulbes pointus qui ressemblent à des flammes. De l'autre, voici l'église grecque de la Sainte-

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Trinité. Elle est neuve. Cette église blanche n'a pas encore reçu la patine que donne une vénérable vétusté; elle n'a pas le prestige des monuments qui viennent des temps lointains et qui nous racontent la vie des générations disparues. Mais elle ne manque pas d'une certaine grâce coquette, avec ses fenestrages ajourés d'une broderie de dentelles. J'entre dans le narthex ; impossible d'aller plus loin. Une grille me barre le passage. Mais à travers cette grille du sanctuaire, j'aperçois l'autel multicolore, où les cierges scintillent comme des étoiles, les images révérées, les piliers, à travers lesquels la lumière tombe à larges flots sur les dalles en mosaïque... Chose étrange, cette église toute neuve, un peu banale, me reporte plus loin dans le passé, que les mosquées turques les plus anciennes. Elle me parle du culte byzantin ; elle m'indique vaguement l'ornementation intérieure de Sainte-Sophie, la profusion des vases sacrés, des cierges flamboyants, des saintes images. Elle évoque les cérémonies séculaires de ce culte qui consiste

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surtout en pratiques extérieures, et en magnificences matérielles, chapes brodées d'or, cortèges de prêtres, musique triomphale des orgues, senteurs de l'encens. Ce culte reviendrat-il en vainqueur sur les rives du Bosphore? Cette église de la Trinité est-elle la sentinelle avancée d'une chrétienté qui reprendra possession de la cité impériale? Tous ces problèmes s'imposent avec une rigueur inquiétante. On ne se sent pas ici au milieu d'une société bien assise, sur un sol ferme, en face d'un avenir bien assuré. La cité impériale du césar byzantin sera-t-elle bientôt la capitale d'un tsar ou d'un nouveau basileus?

Un réseau de ruelles enchevêtrées monte à l'assaut de la colline de Péra. Ce sont d'âpres montées, pavées en escalier, avec des pierres petites et luisantes. Les saletés les plus pittoresques miroitent dans le ruisseau. On glisse sur les aspérités de ce cailloutis. Des colporteurs montent péniblement ou dévalent d'un pas alerte le long des salites. Les uns portent

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sur la tète un grand plateau garni de « douceurs » multicolores, loukoums, sucreries, pâtes. D'autres camelots levantins vendent des ustensiles de cuivre pour faire le café turc. Du coté de l'hôpital français, il y a beaucoup de rôtisseries et de buvettes arméniennes. Le patron, accoudé à sa fenêtre, lit attentivement le journal de sa nation, quelque mystérieux grimoire. Dans le fond, des gens sont attablés, la plupart portent des habits européens et le fez rouge. Quelques-uns ont des accoutrements plus rustiques, moins vulgaires. Les maisons sont mystérieusement fermées. Les moucharabiehs sont munis d'une grille de fer renflée en bas, pour permettre aux yeux curieux de plonger dans la rue. On entrevoit, à travers ces barreaux de cage, des scènes d'intérieur, des groupes de femmes en camisoles blanches et aux cheveux très noirs. Des lambeaux de phrases grecques vous arrivent aux oreilles. Toutes ces maisons sont munies à l'étage supérieur, d'une loggia en saillie. C'est une sorte de guérite extérieure, prolon-

géant au dehors la vie domestique et permettant d'assister commodément au spectacle du dehors. Par endroits, des terrains vagues, peuplés de chiens, interrompent le zigzag des bâtisses. Parfois en débouchant d'un carrefour, dans une échappée, on voit le fond de la Corne d'Or, le miroitement de l'eau, les verdures moutonnantes de Stamboul. A mesure qu'on descend vers le port, les constructions sont moins solides. Là, de malheureuses cases de bois, toutes décrépites, ont l'air de mourir de vieillesse. Mais rien, dans ce quartier grec et arménien, ne fait songer à la Turquie. Si l'on n'apercevait pas au delà du golfe, la pointe innombrable des minarets blancs, parmi les cyprès noirs, on aurait peine à croire que l'on se trouve dans la capitale de l'Islam, et à deux pas du Commandeur des Croyants.

Sur le Grand-Pont.

Je me suis amusé, sur le pont de Galata, à regarder simplement les gens qui passaient. Le

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cri des bêtes et la diversité des gens font penser, en ce lieu, à l'arche de ?soé et à la tour de Babel. C'est un spectacle toujours nouveau. Sur ce pont, toujours grondant d'un roulement continu de véhicules légers ou lourds, une houle désordonnée de population emporte dans le va-et-vient de ses remous fourmillants une bousculade de boucaniers attirés en ce lieu par l'attrait de la flibuste licite et de la piraterie permise. J'étais assis dans un café turc, qu'un cafedgi philosophe avait installé de guinguois sur les pilotis vermoulus d'un ancien pont, et où des gens somnolaient en fumant le narghilé. De ce café, ouvert à tous les vents, la vue s'étendait à la fois sur la Pointe du Sérail et Scutari, sur la place de Balouk-Bazar et la mosquée de la Validé, sur l'escale de Top- Hané, sur les terrasses de Galata, dominées par la haute tour génoise, où veillent jour et nuit les thouloumbadgis chargés d'annoncer les incendies qui s'allument souvent dans cette ville de bois aisément combustible.

Sur la place de Balouk-Bazar (marché aux

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poissons) derrière la rangée des caïques alignés qui attendaient le long de la petite plage sablonneuse, autour des voitures fatiguées et des attelages poussifs, sous les dentelures des feuillages diaprés de rayons et d'ombres, c'était un étrange fourmillement de gens aux costumes variés, se croisant dans une confusion incessante, s'interpellant d'un bout de la place à l'autre. Et, de cette mêlée remuante sortait une sourde rumeur de langages divers... Sur le pont le défilé n'était pas moins bariolé. Khodjas en turban blanc et caftan brun, officiers en pèlerines à capuchon, femmes enveloppées de soie, tout cela formait un cortège infiniment riche en aspects versicolores.

Sur les rives fleuries du Bosphore et de la Corne d'Or va et vient une population extraordînairement bariolée, multicolore, ondoyante, diverse, amusante, cocasse, où les redingotes noires du triste Occident voisinent avec les vestes roses de l'Orient vermeil, et où les chapeaux hauts de forme, vulgairement appelés « tuyaux de poêle », servent de repoussoirs à

des turbans verts comme des choux, ù des fez rouges comme des coquelicots, à des bonnets persan^ pointus comme des pains de sucre. Quelques historiens, particulièrement attentifs au chapitre des chapeaux, se sont demandé pourquoi et comment un peuple qui, autrefois du moins, passait sa vie à cheval, a pu adopter l'usage d'une coiffure lourde, haute et chaude, telle que le turban.

Ce pays, semblable aux féeries des Mille et une Nuits, on croit le connaître parce qu'on a lu mille et une descriptions de bazars, de mosquées, de sérails, sans compter l'inévitable peinture des derviches qui dansent en rond ou qui hurlent en cadence, au rythme chevrotant de ki zourna...

On connaît mal ces contrées mystérieuses. L;i plupart de ceux qui en parlent ne les ont pas vues ou ne les ont visitées qu'en passant. Il faudrait en décrire à fond la vie si pittoresque, si complexe, si dramatique sous son aspect ensommeillé. L'histoire de l'Orient au Moyen âge est à peu près inconnue. 11 y a là

des trous, du noir pendant des siècles et des siècles. Et pourtant l'on distingue, dans cette ombre, de* mouvements de peuples, des conflits de civilisations et de races, des chevauchées de conquérants, de* piétinements de pèlerins, un va-et-vient d'escadrons et de caravanes, l'extraordinaire trafic des bazars, la fermentation des passions religieuses, les stupeurs et les épouvantes, et, malgré ce tumulte de surface, un fonds permanent de résignation fataliste, de patience assoupie, la recherche du bonheur par les voluptés tranquilles du sommeil et du rêve. Qui donc nous expliquera l'Orient?

Les femmes turques, masquées comme pour un bal fantastique et dolent, ont un attrait mystérieux de fantômes, un charme qui tient, sans nul doute, au soin qu'elles mettent à cacher leur beauté. On ne voit guère que le bout de leurs doigts et leurs ongles teints en jaune par la poudre du henné. Elles ont des effarouchements de gazelles, sous les grands féredjés de soie qui les enveloppent d'un frou-

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frou d'étoffe souple et lâche. Parfois elles mettent un certain art à rajeunir un peu cette mante surannée. J'en ai vu qui savaient indiquer discrètement de jolis contours avec un art savant qui ferait frémir les Vieux-Turcs. Au-dessus du yachmak soigneusement plissé, et d'une blancheur éblouissante, les yeux noirs, fendus en amande, avivés de khôl et d'antimoine, mis en valeur par les grands sourcils noirs, ont un lointain et attirant prestige. La chute du yachmak serait peut-être une désillusion.

Dans ce concert de couleurs joyeuses, dans cette symphonie orientale de nuances éclatantes, les Européens, les Francs en paletots noirs ou gris, mettent une note triste et sévère. N'importe. Regarder ce pont pendant une heure seulement, c'est se donner la jouissance de voir défiler devant soi les races les plus variées, les types de beauté les plus opposés, les genres de costumes les plus surprenants. Et au delà de ce chatoiement de couleurs, pardelà le bruit des pas pressés et le murmure des

conversations incessantes, on s'amuse à regarder un fond de paysage compliqué et bizarre : la mosquée d'Achmet, avec sa multitude de dômes et la haute silhouette de ses minarets minces, la rangée des maisons groupées le long du quai de la darse, le lacis des mâts et des cordages enchevêtrant leurs mailles embrouillées, sur l'entassement des bâtisses plus éloignées... On se tourne un peu et le spectacle change : c'est le grand port de commerce avec ses paquebots énormes. Il y en a de toutes les nations et de toutes les couleurs. Autour des hauts bastingages fourmille une multitude affairée de petites embarcations : calques effilés, fendant l'eau par souques rapides, comme de vrais poissons; charbonniers tout noirs, voiliers aux ailes blanches, felouques et mahonnes, petits vapeurs de Thérapia et de Bouyouk- Déré. Aux arrière-plans, dans la brume du matin, Scutari et son troupeau de maisons serrées escaladent les pentes du mont Boulgourlou. A gauche, Péra et ses hôtelleries banales. A droite, la pointe du Sérail, avec

ses beaux arbres, la basilique chrétienne de Sainte-Sophie, affligée de quatre minarets turcs qui ressemblent à quatre cierges veillant autour d'un grand catafalque, au milieu de la ville en deuil.

Au Phanar.

Le Phanar est le faubourg qu'habitait l'ancienne aristocratie byzantine. La légende veut que ce quartier ait été ainsi nommé parce qu'il fut, pendant les longs loisirs d'un blocus, au temps des premiers empereurs, fortifié à la lueur des lanternes. En grec, lanterne se dit en effet, tpavàpi. Cette étymologie ne me paraît pas bien concluante. J'en laisse la responsabilité à des philologues plus savants que moi. Je trouve plus naturel de penser que ce quartier fut appelé ainsi à cause d'une grosse lanterne paisible et permanente. De même, à Boston, Beacon Street... Toujours est-il qu'après la prise de Gonstantinople par les Turcs, beaucoup de familles grecques se groupèrent dans

ce quartier autour de l'église patriarcale. Longtemps ce faubourg fut le centre de la nation hellénique, llécemment encore, les évèques et archevêques, résidant à Constantinople pour assister aux séances régulières du Saint- Synode, y tenaient maison et menaient large vie, en compagnie d'un fort séduisant bataillon de sœurs, de belles-sœurs et de nièces, ce qui faisait dire plaisamment au poète Alexandre- Soutzos, homme d'esprit : « Est-ce que toutes les nièces d'évèques sont jolies? Ou bien est-ce que toutes les jolies jeunes filles sont nièces d'évèques ? » Mais, depuis les récents incendies qui ont brûlé comme paille les légères maisons de bois, du Moyen âge byzantin, beaucoup de familles grecques ont émigré vers les hauteurs de Péra.

Les rues du Phanar sont désertes et recueillies. Les pignons des logis de bois s'avancent en saillie sur la rue. Quelques maisons de pierre, très vieilles, restes de l'ancienne cité byzantine, sont encore debout. Derrière les vitrages, au coin d'un rideau discrètement

relevé, des jeunes filles et des femmes sont assises, travaillent. Quelques-unes sont très jolies. Elles sourient volontiers, avec une coquetterie gracieuse, gaie et innocente.

Le long de la rue, au rez-de-chaussée, on voit surtout des boutiques de bakals (épiciers), voici des cafés munis de tout ce qu'il faut pour coiffer et raser; car, en Turquie, tout cafedji est en même temps barbier. La rue est silencieuse. Dans tout ce paysage calme, on sent la présence du Vatican oriental, du Patriarcat œcuménique. 11 est là, en effet, près de la succursale du Saint-Sépulcre, et dominé par les constructions rouges de la grande école nationale du Phanar.

Dans la cour du Patriarcat, des prêtres causent. Le hasard veut que j'assiste à un enterrement orthodoxe. Trois petits enfants de chœur, parés de longues étoles rayées de jaune et de rouge, portent la croix et les ornements sacrés. On va chercher la morte à son humble logis, dans une petite ruelle montante. Le groupe des prêtres en habits sacerdotaux, avec

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leurs belles barbes soyeuses, leur air lin et doux, me donne, d'une manière saisissante, l'impression de l'époque byzantine. Ces gens ont L'air d'avoir vu Justinien et d'avoir parlé à Tribonien en personne. Le cortège descend. En tète, on porte, selon la coutume grecque, le couvercle de la bière, noire, avec des ferrures d'argent. Les prêtres viennent ensuite. Un évêque marche, étincelant d'ornements dorés, couvert d'un manteau violet, qu'un caudataire soutient. A la porte de l'église, on donne un cierge à ceux qui entrent. J'en prends un comme les autres. Au milieu de la nef, on dépose le cercueil. La pauvre morte est couchée dans son lit funèbre, à découvert. Le visage pâli a des tons de cire. Au delà du scintillement des lustres de verre à facettes, l'iconostase étincelle avec le bariolement infini des saintes images : bienheureux en extase, flagellations, personnages célestes en des attitudes orantes, angelots tendant leurs mains fluettes avec des gestes gauches et résignés. La flamme des cierges constelle de points d'or l'émail des

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icônes. L'évèque prend place, son sceptre à la main, sur le trône pontifical, et V acolouthie commence. La voix des chantres nasille un peu. Mais l'évèque psalmodie, avec de belles intonations douces et graves. Il tient un faisceau de trois cierges noués ensemble pour symboliser la Sainte-Trinité, et le secoue sur l'assistance. Les prêtres défilent un à un devant le cercueil, et bénissent la défunte. Puis, quand tout est fini, les parents viennent embrasser le visage pùle et glacé et pleurent à chaudes larmes. Cela est profondément touchant. Je ne connaissais pas ces pauvres affligés, et voilà que je me sens ému de leur douleur.

Les bureaux du Patriarcat sont bien simples et modestes. Le palais de la Sainte-Trinité ne rappelle en rien les splendeurs du Vatican. Voici un secrétaire du Saint-Synode : figure douce et Fine de prélat byzantin, encadrée par une barbe noire, soyeuse et clairsemée. Ses gestes sont onctueux et ecclésiastiques, dans l'ampleur de sa robe noire de pappas. Au reste ce jeune pappas a fait son droit à Paris, est

licencié et se souvient du boulevard Saint-Michel. 11 ne dédaigne pas de prendre un verre de raki avec moi, sans cérémonie, dans un joli café qui domine le débarcadère du Phanar. Nous causons du quartier latin et des distractions que le futur secrétaire du Saint-Synode y a trouvées quelquefois.

Aghia Sophia.

Je me suis arrêté devant Sainte-Sophie. J'ai regardé longtemps l'énorme masse. Vraiment cet entassement de constructions surajoutées, cette confusion de murs et de contreforts, cette superposition de l'art turc à l'art byzantin, me touchent moins que l'auguste simplicité, la grâce limpide, la force disciplinée du Parthénon, noblement exempt de toute emphase et de tout excès. Au reste, dans ce somptueux édifice, tout était sacrifié à la splendeur du dedans. Le temple grec, de dimensions restreintes, demeure exclusive du Dieu, reliquaire de l'idole divine, devait nécessairement plaire

aux yeux par ses formes extérieures. La basilique chrétienne, lieu d'assemblée pour les fidèles, sacrifia longtemps la figure extérieure à la magnificence d'un décor à la fois intime et vaste. L'empereur Justinien, en bâtissant Sainte-Sophie, a voulu laisser à ses descendants un monument éternel de sa puissance et de sa gloire. Pour contribuer au triomphe de l'église nouvelle, il voulut que le vieux monde envoyât à Gonstantinople, comme un suprême tribut, toutes les dépouilles du paganisme. Les sénateurs d'Ephèse, sur l'ordre du préteur Constantin, expédièrent huit colonnes de brèche verte, prises au temple d'xVrtémis. On fit venir de Rome huit colonnes enlevées par l'empereur Aurélien au temple du Soleil parmi les ruines d'IIéliopolis. Athènes, Délos, Cyzique, l'Egypte furent obligées de fournir une profusion de marbres et de porphyres. Deux architectes grecs, Anthémios de Tralles et Isidore de Milet, furent chargés de la direction des travaux de Sainte-Sophie. Mais des légendes se formèrent, dès le début de ce labeur colossal,

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sur les commencements de l'œuvre. On disait que l'empereur Justinien avait reçu d'un ange le plan mystérieux de la basilique et les richesses nécessaires pour en poursuivre la réalisation. L'empereur Justinien avait conçu cette entreprise inouïe, gigantesque : l'achèvement de l'idée impériale par l'idée chrétienne. Visiblement, le souvenir de Jérusalem et de Salomon le hantait. 11 avait résolu d'unir le génie de Rome au génie de l'Orient. Ce que l'empereur voulait c'est que le pèlerin, en entrant dans l'église, fût terrassé d'éblouissement, muet d'extase. Otez l'attirail turc, les nattes de paille où les fidèles se prosternent, le mihrab médiocre, le member où le khodja prêche d'une voix aiguë, surtout les disques verts, œuvres du célèbre calligraphe Bitchakjizadèh-Moustapha-tchélébi, auteur des fioritures de ce grimoire superflu. Imaginez l'étonnante profusion des vases précieux, des candélabres, des croix d'or massif, les vingt-quatre évangéliaires, dont chacun pesait deux quintaux, l'autel étincelant d'or, d'argent, de perles, de diamants, irradié d'une

rayonnante diaprure de pierreries, portant le ciborium dont les colonnes d'or et les arcs d'argent soutenaient une coupole d'or; représentez-vous les peintures murales, les revêtements d'onyx et de nacre, le pavement multicolore, le cortège des chérubins, des Vertus et des Trônes, s'étalant en processions sur les parois du temple ; ajoutez, dans l'enceinte du sanctuaire, l'ambon qui, à lui seul, coûta, une année des revenus du diocèse d'Egypte, le trône du patriarche, chapelain de l'Empire, les sièges des sept archiprètres, les reliquaires et les encensoirs. Ajoutez à cette prodigalité de magnilicence architecturale et décorative, l'étincellement des lustres, le luxe des chasubles, des étoles et des dalmatiques, le flamboiement des vitraux d'où la lumière tombe sur les dalles en splendeurs de rubis, d'améthystes et d'émeraudes, et mettez, par-dessus tout cela, dans les gloires d'or de .la coupole étoilée, autour de l'image démesurée du grand Christ byzantin, le chœur des élus, l'apparition des saints, des séraphins et des anges, qui semble, à la

hauteur où le fidèle le regarde, la vision radieuse d'un monde surnaturel. Et vous aurez l'image de la féerie merveilleuse qui s'offrit aux yeux des contemporains de Justinien, lorsque l'empereur des Romains d'Orient s'écria, contemplant son œuvre, tandis que l'Hosanna s'élevait au ciel dans la clameur des voix et dans le chant triomphal des orgues et des harpes : « Gloire à Dieu, qui m'a jugé digne d'accomplir une belle œuvre. 0 Salomon, je t'ai vaincu ! »

Dante, quia vécu les derniers temps de sa vie à llavenne, près de cette mémorable mosaïque de Saint- Vital où l'on voit encore l'image du grand empereur bâtisseur d'églises, prolongeait dans les vastes perspectives de son poème les reflets de l'illumination mystique de Sainte- Sophie, lorsqu'il écrivait la fameuse terzine :

Cesare fui, e son Giusliniano...

A Dio per grazia piacque di spirarmi

L'alto lavoro...

« J'ai été César et je suis Justinien... Il a plu à Dieu de m'inspirer dans ma grande œuvre. »

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Autour de Sainte-Sophie.

L'impératrice Théodora, encensée par les poètes officiels de la cour byzantine, quasiment canonisée par le clergé de l'Empire, a pu pendant longtemps reposer en paix dans la crypte des Saints-Apôtres, où son auguste époux la fit ensevelir, et qu'elle avait aménagée elle-même, avec un soin délicat, pour y dormir son dernier sommeil.

L'encens des louanges posthumes continua, pendant plusieurs siècles, de voiler d'une fumée décente les origines et les débuts de la pauvre fille qui fut figurante et mime dans les théâtres de Gonstantinople, avant de monter au trône de ce Palais-Sacré dont les sultans ont fait leur Vieux-Sérail.

Elle était la digne épouse de ce grand Justinien que les retentissantes flatteries des historiens ont proclamé très bon et très grand, supérieur à Thémistocle par le succès des armes, à Cyrus par la sagesse de l'administration,

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continuateur des césars de Rome, vainqueur des Barbares, restaurateur du droit, champion de l'orthodoxie, bâtisseur d'églises, rédacteur de codes, sauveur de l'empire et protecteur de la chrétienté.

Jean, évêque d'Ephèse, avait surnommé Théodora 1' « Impératrice fidèle », Y « Impératrice qui aime le Christ », la « Reine suscitée par Dieu pour défendre les affligés contre la rigueur des temps ».

Un autre Jean, surnommé Malalas, ou le Rhéteur, composa une histoire universelle où sont louées « toutes les bonnes actions » de la « pieuse Théodora ».

Les poètes byzantins ont fait bravement leur partie dans ce concert d'adulations. Paul le Silentiaire, en sa description de Sainte-Sophie, se hausse au ton du lyrisme le plus éperdu, pour célébrer les mérites de la basilissa. L'éloge de Théodora était devenu un genre littéraire où l'on vit exceller, successivement ou en même temps, Julien l'Egyptien, Constantin de Rhodes et Léonce le Scolastique.

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Un certain Corippus, gratte-papier à la question du Palais-Sacré, scanda des vers latins en l'honneur de Théodora.

Mais voici que survint la saison inclémente où la faveur de la postérité cessa de sourire à l'impératrice lointaine.

Son sarcophage, dans les cryptes des Saints- Apôtres, fut détruit par les Turcs qui dégradèrent la basilique et en firent, naturellement, une mosquée. Et sa mémoire embaumée dans les rouleaux de parchemin où les scribes ofiiciels avaient calligraphié avec un grand luxe de fioritures le témoignage de leur servilité, fut soudain déshabillée par la curiosité d'un bibliothécaire fureteur.

C'était en 16:23. Un prêtre d'origine grecque, Nicolas Alemanni, exerçait les fonctions de premier bibliothécaire du Vatican. Il étudiait par ordre (jussus) les manuscrits confiés à sa garde, aiin d'y trouver des textes dont la publication pourrait être utile à la propagande de la bonne doctrine et à la vraie défense de la foi. Son attention se fixa spécialement sur les

documents relatifs au règne de Justinien et de Théodora. 11 savait que ces deux souverains avaient engagé une lutte mémorable contre le Saint-Siège. N'est-ce pas Théodora qui accabla de menaces le pontife romain Agapet (minis cxagitavit Agapetum, romanum pontifîcemyi N'est-ce pas elle qui lit arrêter manu militari, déposer, exiler ce malheureux pape Silvère, qui mourut misérablement dans une île de la mer Tyrrhénienne, réduit « au pain de la tribulation et à l'eau de l'angoisse » ? Et quand, à la place du pape détrôné, cette femme énergique eut installé le nonce Vigile, dévoué à la politique impériale, ne l'a-t-on pas vue se tourner contre ce même Vigile, insuffisamment souple, retenir ce pape prisonnier dans la capitale de l'Empire, envoyer des soldats pour le saisir sur les marches de l'autel?... Quelle scène de désolation attrista l'âme des fidèles, lorsque les policiers du Palais envahirent la basilique de Saint-Pierre-d'IIormisda et tâchèrent de s'emparer du pontife récalcitrant, qui se cramponnait aux piliers du sanctuaire!...

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Le pape Vigile s'enfuit de Constantinople et se réfugia dans l'église de Sainte-Euphémie, à Ghalcédoine, de l'autre côté du Bosphore. Là, on entreprit encore de l'arrêter. Mais, comme ce saint-père résistait efficacement aux actes du pouvoir temporel, une négociation fut habilement menée pour avoir raison de sa puissance spirituelle. Le pape Vigile, isolé, fatigué, céda enfin aux exigences du Palais et consentit à incliner sa dignité sacerdotale devant une théologie qu'il considérait in petto, comme hérétique... Il ne put cependant retourner à Rome. Il mourut à Syracuse, le 5 juin 555. Son successeur, Pelage, non moins habile diplomate que pontife courageux, secoua le joug de l'impérialisme byzantin, construisit des églises sur les ruines des temples abandonnés, institua les pompes rituelles au lieu des fêtes et des triomphes d'autrefois, devint le maître de Rome et le directeur de conscience du monde chrétien. C'est ainsi que naquit, pour un antagonisme séculaire, la double puissance de l'Empire et de la Papauté.

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Dans cette lutte pour la primauté universelle, le génie autoritaire et la manie théologique de Théodora furent pendant longtemps un obstacle invincible. L'Eglise n'a pas oublié le péril byzantin. Il faut évoquer ces souvenirs si l'on veut comprendre, rétrospectivement, les raisons profondes des invectives que le révérendissime cardinal Baronius, en son latin courroucé, dirigea contre Théodora. Ce prélat perdait tout son sang-froid dès qu'il pensait à cette impératrice. Voici, par exemple, une page de ses Annales ecclésiastiques :

« Femme très méchante (pessi?na femina)\...

» Eve nouvelle, trop docile au serpent!...

» Dalila!...

» Hérodiade, assoiffée du sang des hommes les plus saints !...

» Femelle enragée ! C'est plutôt aux enfers à lui donner un nom, celui que la fable a infligé aux Furies! C'est Alecto qu'il faut l'appeler ! C'est Mégère ! C'est Tisiphone nourrie par les démons, agitée de l'esprit satanique, piquée de la mouche du diable, ennemie de la con-

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corde, adversaire de cette paix qui fut achetée par le sang des martyrs et engendrée par la sueur des confesseurs ! »

Hélas! Le pauvre cardinal Baronius est mort trop tôt pour connaître la prétendue Histoire secrète de Procope.

J'ai eu sous les yeux la preuve que le bibliothécaire Alemanni songeait à ces invectives, lorsqu'il compulsait, à la bibliothèque du Vatican, les historiens de Théodora.

Ces historiens sont nombreux et généralement favorables à la mémoire de l'impératrice.

Parmi ces bienveillants historiens, Procope tenait, jusqu'à l'année 1623, le premier rang. On connaissait de lui un Récit des guerres de Justinien, en huit livres et un Traité des édifices. Procope, natif de Césarée, en Palestine, avait commencé par être professeur de rhétorique à Constantinople. Lorsque le stratège Bélisaire prit le commandement des armées impériales pour guerroyer en Perse, Procope servit dans l'état-major en qualité de « parèdre », c'est-à-dire de commissaire civil, adjoint

au général en chef. On ne sait pas au juste en quoi consistaient ces fonctions. Mais il est certain qu'elles étaient importantes. Procope accompagna l'état-major de Bélisaire dans les mémorables campagnes d'Afrique, de Sicile, d'Italie. Il obtint officiellement, sous l'empereur Anastase, le titre d' « illustre », de nobilissime, et devint, plus tard, préfet de Constaniinople. Ce haut fonctionnaire était tout désigné pour rédiger le panégyrique du régime dont il avait si largement profité. L'illustre Procope n'a pas manqué à ce devoir. Son Traité des édifices, notamment est une interminable série de flagorneries à l'adresse de Justinien et de Théodora.Sous le prétexte de décrire Sainte-Sophie, l'église de Sainte-Irène, les chapelles de Sainte-Anne et de Sainte-Zoé, le reliquaire des Quarante-Soldats, les hôpitaux, les asiles, les forteresses de l'empire, il vante les vertus et les mérites de ses maîtres, qui ont consacré tant de peines et de soins à des fondations pieuses et à des établissements charitables. La piété de l'impératrice est louée,

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dans ce livre, avec une insistance très significative et une consciencieuse recherche de vocables flatteurs.

Or, en tournant et en retournant les manuscrits de Procope, le curieux bibliothécaire Alemanni tomba sur une page, en haut de laquelle on pouvait lire ce mot : Anecdota. C'est-à-dire « Choses inédites ». Quel est l'archiviste qui n'est pas friand de nouveautés graveleuses? Les yeux du docte Alemanni pétillèrent sous ses lunettes. Il se souvint d'un commérage du grammairien Suidas, rapportant que Procope, après avoir publié son panégyrique de l'empereur et de l'impératrice, avait écrit une palinodie clandestine. Il se reporta au grimoire de Suidas, qui est ainsi conçu :

« L'illustre Procope de Césarée en Palestine, rhéteur et sophiste, a écrit une Histoire romaine, c'est-à-dire les guerres de Bélisaire, les affaires de Rome et d'Afrique. Il fut, sous l'empereur Justinien, secrétaire de Bélisaire, suivit ce général dans toutes ses campagnes et assista aux événements qu'il raconte. Il écrivit aussi

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un autre livre, intitulé Anecdotes... Cet ouvrage contient des brocards et des moqueries non seulement contre Justinien et sa femme Théodora, mais aussi contre Bélisaire et sa femme Antonine. »

Ainsi le même personnage qui avait prodigué allègrement, en l'honneur de Justinien et du stratège Bélisaire, toutes les figures de sa rhétorique et toutes les virtuosités de sa sophistique, se serait dédommagé, platement, par la préparation sournoise d'un dossier secret. Le bon bibliothécaire Alemanni ne semble pas avoir vu ce qu'il y a de répugnant dans cette posture de domestique mécontent et calomniateur. Il ne remarqua même pas que le libelle ordurier qu'il avait entre les mains n'était point signé du nom de Procope ! Tout entier à sa trouvaille, le nez plongé dans ce fatras inédit, il se réjouissait de son aubaine et savourait le plaisir d'avoir enfin découvert un argument terrible contre l'hérétique Théodora. Alemanni s'occupa aussitôt de publier l'œuvre du diffamateur anonyme sous le masque duquel il

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avait cru voir le visage correct du fonctionnaire Procope, et dédia la première édition de l'Histoire secrète à l'illustrissime et révérendissime cardinal Louis Ludovisi, camérier de Sa Sainteté. L'épître dédicatoire de Nicolas Alemanni, écrite en un latin tout enjolivé de fioritures, me parait un monument de naïveté. L'excellent bibliothécaire déclare que jusqu'alors il n'avait pas compris comment un prince tel que Justinien, réputé pour sa droiture et pour sa piété, avait pu se laisser aller, dans ses conflits avec le Saint-Siège, à des extrémités si regrettables. Mais, puisqu'on sait maintenant par les racontars de l'Histoire secrète que Justinien et sa femme avaient une conduite abominable, tout s'explique...

J'ai eu la patience de lire jusqu'au bout l'Histoire secrète. Lorsqu'on n'apporte point de passion ni d'intérêt dans cette affaire, il est impossible d'aller jusqu'à la fin de cette lecture sans un haut-le-cœur. L'Histoire secrète est bien la plus rebutante immondice qu'on ait jamais dénichée dans les arcanes où se ca-

ehent les bouquins honteux. C'est bête. C'est sale. Et l'auteur de cette ignominie, qu'il soit Frocope ou non, est assurément le plus sot polisson que l'on puisse imaginer.

La niaiserie de ce Tacite-Jocrisse est incommensurable. Veuillez considérer quelques-unes de ses phrases que j'ai soulignées, ça et là :

« L'empereur Justinien n'était qu'un lourdaud, un âne bâté qui obéissait cà la bride, en remuant les oreilles.

» Justinien n'a pas été un homme mais un démon à face humaine... Dieu en haine de ce prince retira la protection qu'il avait conservée à l'empire romain.

» Justinien résolut de détruire l'honneur des avocats...

» lia contrefait la signature des tabellions...

» Il fit en sorte que les médecins et les professeurs de belles-lettres fussent réduits aux plus dures nécessités delà vie. Car il supprima toutes les pensions que les empereurs précédents avaient attachées à l'exercice de ces professions.

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» Il a établi sur les boulangers un impôt extrêmement dur...

» Les mauvaises actions de Justinien sont si nombreuses que je n'aurais jamais assez de temps pour en parler.

» Justinien voulait donner aux Barbares les richesses des Romains...

» Quant à Théodora, le cœur de cette femme n'était disposé qu'à la destruction de l'humanité... »

Et c'est d'après ce document suspect, saugrenu, invraisemblable, que les historiens ont la prétention de juger ou de peindre une femme évidemment supérieure, qui fut unie au plus sobre, au plus laborieux, au moins sensuel des empereurs d'Orient et qui, légitime épouse d'un prince législateur et conquérant, fut associée pendant vingt ans au maniement des grandes affaires et à la politique « mondiale » de l'Empire !

C'est sur une pièce unique, dénuée d'authenticité, singulièrement tardive, irrecevable

en bonne justice que l'on veut instituer le procès de l'impératrice Théodora !

De deux choses l'une. Ou c'est le préfet Procope qui a écrit V Histoire secrète, ou ce n'est pas lui. Si c'est lui, le témoin discrédite son propre témoignage par ses flagrantes contradictions. Si ce n'est pas lui, quelle valeur peut-on attribuer à un papier anonyme?

L'histoire est indulgente pour Catherine II qui, née dans une honnête famille allemande, afficha sur le trône un sans-gène d'écuyère. Pourquoi prodiguerait-elle ses rigueurs à la pauvre fille du théâtre, à Y « enfant de la balle », qui, jetée par le sort dans la promiscuité des coulisses, sut tenir son rang au plus haut sommet de la grandeur humaine, s'adaptant aux exigences du rôle impérial par une affectation de tenue et de protocole où se marquait le souvenir douloureux de son ancienne condition ?

Le mariage de Théodora ne fut pas une innovation dans la famille de Justinien. Les fondateurs de cette dynastie étaient coutumiers de ces sortes d'alliances imprévues. Ces

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rudes montagnards de Macédoine, qui étaient venus à la ville sans savoir qu'ils avaient un sceptre dans leur besace, méprisèrent souverainement l'aristocratie de Constantinople. Ils ne croyaient pas, apparemment qu'on trouvât plus de vertu dans les palais des patriciennes que' dans le bazar des esclaves-. Ce diadème impérial, si convoité, mendié de toutes parts, ils se plurent à en ceindre des fronts habituellement humiliés. L'autocrate Justinien Auguste, en la maturité de son âge, arrivé à ce moment de la vie où l'on est préservé des folies par la possession de soi-même et par le commencement de la désillusion, dédaigna les partis avantageux que lui offraient, à l'envi, les familles consulaires de Byzance. Il choisit une fille très humble. Il la releva d'une déchéance dont elle n'était pas responsable. Il en fit la compagne de ses entreprises, la confidente de ses pensées. 11 la fit asseoir à sa droite dans des splendeurs d'apothéose, et l'imposa au respect de l'univers entier. Ce geste, après tout, n'est pas vilain.

Très haut, par-dessus les tètes de la noblesse prosternée, des cubiculaires et des comtes palatins agenouillés, des logothètes et des protospathaires couchés à plat ventre, de tous ces puissants qui ne retrouvaient leur fierté que ■devant les petits et les faibles, le couple impérial a dû savourer sans mesure la volupté du mépris.

Et maintenant, si l'on consulte les imposants recueils de jurisprudence auxquels Justinien eut la gloire d'attacher son nom, et dont l'architecture domine si majestueusement l'édifice du Droit, on est surpris de sentir, sous ces textes d'allure impersonnelle, la palpitation d'un cœur de femme qui a subi l'empreinte d'un servage inoublié.

« Défense d'exhiber sur les planches d'un théâtre une esclave ou une affranchie non consentante... Quiconque aura tenté de retenir une femme dans un établissement de ce genre, en lui faisant contracter des dettes, sera puni d'une amende de dix livres d'or... » Et ainsi de suite.

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L'un des mieux renseignés d'entre les biographes de Théodora note qu'en l'an 535 l'empereur se félicitait publiquement de la collaboration législative de l'impératrice. Or, c'est précisément de cette année que date l'admirable Novelle 13, De Lenonibus.

En légiférant ainsi contre un odieux trafic, en essayant de guérir une plaie qui empoisonne les sociétés, en s 'efforçant de préserver les pauvres filles qui sont guettées par un affreux péril, et de racheter les malheureuses femmes qui sont tombées au fond de l'enfer social, la grande impératrice d'Orient, YAugusta toutepuissante se souvenait des maux qu'elle avait soufferts. Et, comme elle savait le latin, elle pouvait dire, comme la reine de Cartilage : Non ignara malt, ?niseris succurrere disco.

Autour du Vieux-S<Jrail.

On voudrait suivre, aux perspectives des siècles lointains, la longue série des impératrices qui ont régné, souffert, aimé, haï dans

[les profondeurs mystérieuses de ce Palais- Sacré, où le gynécée fut parfois inquiétant comme un harem.

Aujourd'hui, c'est vous, Agnès de France, fille de notre roi Louis le Jeune et de la reine Adèle de Champagne, petite poupée d'Occident prématurément exilée au milieu des orages du drame oriental, c'est vous que j'aime à suivre sur la route périlleuse qui vous mène aux étapes de votre étrange destinée. Comment avez-vous fait, si menue et si frêle, pour franchir sans peur l'énorme distance qui séparait Constantinople de votre Paris natal? A I peine aviez-vous commencé d'aimer les rives flexibles de la Seine, le palais de la Cité, l'église cathédrale de Notre-Dame, l'abbaye royale de Saint-Denis, le manoir neuf de Fontainebleau, que déjà il vous fallait quitter les lys du royaume de France pour habiter, aux bords du Bosphore et de la Corne d'Or, sous un ciel éblouissant, parmi des fleurs rares et merveilleuses, les palais formidables des empereurs romains d'Orient. Peut-être avez-vous

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regretté clans cette féerie la douceur de l'Ilede-France, la grâce avenante des paysages de chez nous, l'aspect guerrier des châteaux-forts qui protégeaient nos vallées et la figure paisihle des hons clochers dont la voix prolongeait, aux échos des campagnes familières, l'appel de l'angelus... Sœur de Philippe- Auguste, vous étiez une enfant de huit ans, lorsqu'un haut et puissant vassal du royaume de France, Philippe d'Alsace comte de Flandre, qui revenait d'un pèlerinage au Saint-Sépulcre, vous offrit, comme un jouet rapporté de son lointain voyage, la couronne d'impératrice des Romains. Ce seigneur, en passant à Constantinople, avait reçu de l'empereur Manuel Ier Comnène la mission de négocier les fiançailles du prince héritier de l'empire avec une princesse française. Le pape Alexandre III, soutenu par l'empereur d'Orient contre les prétentions de Frédéric Barberousse, était favorable à ce projet.

L'empereur d'Orient Manuel I" Comnène était un souverain épris de toutes les grâces

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occidentales. Des deux femmes qu'il avait successivement épousées, l'une était allemande et s'appelait Berthe de Sulzbach; l'autre était la fille d'un des seigneurs français de la Syrie latine et se nommait Marie, princesse d'Antioche. Celle-ci fut d'une si rare beauté qu'un historien n'hésite pas à la surnommer la « merveille de l'Orient latin ». En cela, cet historien est d'accord avec les chroniqueurs de Byzance. « Oh! qu'elle était belle! dit un de ces chroniqueurs. Elle était plus que belle, belle à tel point et d'une si resplendissante beauté, que sa gloire a dépassé tout ce qu'on a pu dire d'Aphrodite au doux sourire et aux cheveux dorés, de Héra aux bras blancs et aux grands yeux, d'Hélène au col souple et aux pieds charmants, et de toutes les belles dames que l'antiquité a mises, pour leur beauté insigne, au rang des déesses. » Lorsque Marie d'Antioche apparut le jour de ses noces, dans la tribune impériale, afin d'assister au tournoi donné en son honneur, tous les patriciens et les simples citoyens de Byzance, émus d'un

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enthousiasme unanime, tournèrent vers la nouvelle impératrice leurs visages émerveillés, et un chœur innombrable de voix, dominant le bruit des applaudissements, acclama cette beauté véritablement souveraine.

Je ne sais pas si Agnès de France fut aussi belle que Marie d'Antioche. Le vieux Nicétas, archevêque d'Athènes, qui a rédigé vingt et un livres d'histoire et un « Trésor d'Orthodoxie », affirme qu'en son adolescence elle avait des « doigts de rose » et que son haleine « exhalait les parfums de l'amour... »

Comme la France, au temps de Louis le Jeune, n'avait quasiment point de marine royale, c'est une flottille de dromons, démarrée du port de Gènes, qui convoya jusqu'à la capitale de l'empereur Manuel le vaisseau où s'en allait la petite Parisienne exilée. L'exil d'abord lui sembla doux. Byzance était l'endroit du monde où l'on s'amusait le plus. C'était une cité remplie de chanteurs, de musiciens, de danseurs et de mimes. Les théâtres y jouaient nuit et jour, et l'appréciation des

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comédies nouvelles était la seule occupation sérieuse à laquelle les Byzantins fussent capables de se livrer. A Byzance, on vivait gaiement, sans apparence de souci. On évitait de songer aux catastrophes imminentes, parce qu'on les sentait toutes proches. Il y avait, à Byzance, des politiciens étonnants, des cabotins admirables, des cuistres exquis et des pédants délicieusement pervers.

Quelle différence avec cette austère cour de France, où les visages étaient si graves, les paroles si mesurées, les gestes si décents et si discrets ! Là-bas, entre les quatre murs d'un palais qui était gardé comme une forteresse, révéré comme un couvent et redouté comme un tribunal, on ne voyait que des magistrats intègres, des prêtres croyants, des soldats iidèles, des damoiseaux gentils, des damoiselles chastes, des époux exemplaires et des épouses parfaites. Le roi, étant l'objet de tous les respects, s'efforçait naturellement d'être le modèle de toutes les vertus. Le premier ministre, monseigneur Suger, abbé de Saint-

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Denis, était un homme simple et sobre, un administrateur laborieux, qui couchait sur la paille, s'abstenait de vin et de viande et collectionnait les œuvres d'art uniquement pour enrichir les monuments publics et le trésor de l'Etat. Agnès de France, dans son nouvel empire, devait connaître la plaisante humeur des ministres fêtards, l'impayable drôlerie des pontifes noceurs, la fantaisie imprévue d'un aréopage en goguette, un concile en escapade, une aristocratie en délire, toute une nation en décadence. Etant si jeune, la petite princesse déracinée trouva peut-être que tout cela était très amusant.

Son fiancé, le petit Alexis, prince impérial, était âgé de onze ans. Ces deux enfants étaient jolis à voir, lorsqu'ils figuraient, se tenant par la main, dans les cérémonies officielles. Mais comment pouvaient-ils supporter le faix des dignités qui pesaient sur leur fragile destinée? C'était bien lourd, hélas ! tout ce qu'on leur mettait sur la tète, sur les épaules et dans les mains ! La couronne à cabochons qui fut le

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couvre-chef de Justinien, le diadème à pendeloques qui a chargé le front étroit de Théodora, les broderies du manteau impérial, tout raide et scintillant d'or, d'argent, de perles et de pierres précieuses, le sceptre, emblème de la justice, le globe, symbole du monde, quel fardeau pour cet empereur en raccourci, pour cette impératrice en miniature, pour ces pauvres petits fiancés, qui, à eux deux, avaient tout juste vingt ans!...

Cette idylle enfantine dura ce que durent les roses quand le vent du Nord souffle sur les jardins de l'Orient. Seuls tous deux, en 1180, après la mort prématurée de l'empereur Manuel, isolés sur le premier trône de l'univers comme sur un sommet exposé à toutes les tempêtes, ils furent épouvantés par leur solitude. Nul appui, nul recours. L'impératricemère Marie d'Antioche, tutrice légale de ces deux enfants, était une jeune femme trop séduisante et trop coquette pour s'occuper efficacement des affaires de l'Etat. (Je ne sais pas pourquoi Marie d'Antioche me fait penser à

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Marie-Antoinette.) Elle commit, par simple légèreté, de graves imprudences. Son amabilité, ses caprices, son goût de la conversation mondaine, les caprices de sa fantaisie sentimentale, son inclination à fleureter avec les galants seigneurs de la cour, toutes les qualités qui auraient pu faire de Marie d'Antioche, dans la vie privée, une femme très heureuse, ont précipité aux pires infortunes cette impératrice malheureuse. Comme la reine Marie- Antoinette, elle fut surnommée «l'Etrangère» par le même peuple qui naguère encore accueillait à grands cris de joie sa beauté, sa bonne grâce et sa triomphante jeunesse. Un de ses cousins germains, Andronic Gomnène, duc de Belgrade et de Branitzova, voyant dans ces conjonctures le moyen de conquérir le pouvoir, cultiva soigneusement- cette impopularité. Andronic avait alors soixante ans. Ce n'est pas d'ordinaire l'âge où l'on entreprend des révolutions politiques. Mais Andronic Comnène était un personnage exceptionnel. Ses aventures seraient dignes d'être contées par un

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Nietzsche romancier. Car il était à sa façon un * surhomme >. Il mena une vie exaspérée ; et s'il réalisa tardivement son rêve Je domination universelle, il s'efforça du moins d'en épuiser furieusement tontes les - : : - léli Borgia, Malatesta, Don Juan et Al. de Gamors reconnaîtraient leur parenté dans les traits de ce viveur élégant et terrible. Il fut, au temps de sa jeunesse, l'arbitre de la mode et l'oracle du goût. Ayant eu un jour la fantaisie d'adopter un chapeau pointu et une chlamyde violette, il prit plaisir à voir, le lendemain, tous les jeunes gens de Constantinople en chlamyde violette et chapeau pointu. Habile à tous les sports., il étonna par ses exploits équestres tous le* jockeys de l'Hippodrome. Professeur d'énergie., il émerveilla par ses réussites, à la se et à la guerre, ses amis et ses ennemis. Dilettante raftiné, il aimait les bibelots rares : nul n'était plus ardent à rechercher ni plus prompt à reconnaître les faïences de Rhodes, les marbres de Paros, les soies de Syrie, les tapîss - - de Perse, les aciers de

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Damas, les verreries de Venise. Sa collection d'ivoires ciselés, de grès flammés, de gemmes gravées et de pierres précieuses serties d'or où d'argent, était célèbre dans le monde des amateurs. Andronic fréquentait les ateliers des peintres et des sculpteurs. Bibliophile délicat, il estimait les parchemins coloriés d'azur, de pourpre et de sinople par la calligraphie des copistes et des enlumineurs. Assidu aux premières représentations des théâtres et aux « vernissages » des expositions artistiques, il ne négligeait pas les divertissements des grammairiens. Il s'amusait à disserter sur l'existence d'Homère avec le philologue Tzetzès, qu'il appelait familièrement Zizi. Dans l'intervalle de ces récréations, il donnait son temps aux nombreuses maîtresses que son humeur volage attirait et congédiait tour à tour. Plein d'esprit, tout à fait dépourvu de sens moral, il brillait par cette absence de cœur que l'on remarque si souvent chez les hommes à bonnes fortunes. Sa belle cousine Eudoxie Commue, la princesse Philippa d'Antioche, puis la jeune

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reine de Jérusalem Théodora, et beaucoup d'autres, dont la liste serait trop longue, furent les amantes d'Andronic le Mauvais Sujet. Tel était l'homme qui en i 180, déjà parvenu au seuil de la vieillesse, ayant longtemps attendu le terme de ses ambitions, trouva l'occasion de s'emparer d'un pouvoir qui était mal défendu par les mains débiles d'une jeune veuve et de deux enfants.

L'impatience quasi « nietzschéenne » de dominer le troupeau des simples mortels, un furieux désir de vengeance, l'appétit d'une sensation nouvelle et suprême, et d'autres passions dont quelques-unes étaient déjà

j séniles, eurent une part égale dans l'effroyable

! avènement de cet Andronic qui, avant d'être usurpateur, fut traître, conspirateur et parjure. Il avait déjà commandé en Cilicie contre les Arméniens, en Esclavonie contre les Hongrois,

, intriguant partout contre l'empereur son maître, qui lui avait confié ces commandements. Il

, aspirait maintenant à gouverner contre tout le monde ; car c'était surtout un homme d'oppo-

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sition. Nulle entreprise ne lui semblait intéressante si elle n'était contraire à toutes les lois divines et humaines. Sa fougue de révolte et quelques tentatives d'assassinat ou de vol lui avaient valu, sous le règne de l'empereur défunt, plusieurs années de bastille, les fers aux pieds. On lui avait laissé la vie sauve en raison de son cousinage avec l'empereur. 11 s'était évadé, comme Latude. Finalement, amnistié, pourvu même d'un pachalick sur la mer Noire, il méditait tout de même une épouvantable vendetta. Sous le coup des passions dévastatrices dont son àme était agitée, il a manqué l'occasion qui s'offrait à lui d'imposer à ses contemporains et à la postérité l'oubli de ses fredaines et l'absolution de ses méfaits. Il pouvait s'assagir, déjà blanchi par l'âge, négliger ses ressentiments personnels, proclamer une amnistie dont il eût été le premier à bénéficier, protéger de sa tutelle un pouvoir tombé en quenouille, apparaître, lui, l'homme fort, comme le sauveur du grand empire et du petit empereur.

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« Lorsqu'une déplorable faiblesse, a dit Napoléon, se manifeste dans les conseils du pouvoir; lorsque, cédant tour à tour à l'influence des partis contraires, et vivant au jour le jour, sans plan lixe ni marche assurée, il a donné la mesure de son insuffisance, et que les citoyens les plus modérés sont forcés de convenir que l'Etat n'est plus gouverné, lorsqu'enfin, à sa nullité au dedans, l'administration joint le tort le plus grave qu'elle puisse avoir aux yeux d'un peuple fier, je veux dire l'avilissement au dehors, alors une inquiétude vague se répand dans la société ; le besoin de sa conservation l'agite et, promenant sur ellemême ses regards, elle semble chercher un homme qui puisse la sauver. »

Faute de mieux, les Byzantins en désarroi tournèrent leurs regards, d'un mouvement unanime, vers Andronic. C'est l'erreur des nations désemparées de croire que l'on peut restaurer l'ordre avec des hommes de désordre, et que l'on peut faire de la bonne politique sans droiture, sans courage et sans bonté. La

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politique d'Andronic consista tout d'abord à prendre des airs de bon apôtre. Cet anarchiste très distingué se donna comme l'ennemi personnel de l'anarchie, et prononça de beaux discours en l'honneur du principe d'autorité. Ce prince décadent parla de revenir à l'austérité des anciennes mœurs. Il composa des traités de théologie. On le vit se rendre au tombeau de l'empereur Manuel, dans l'église des Saints-Apôtres, qui s'appelle aujourd'hui la mosquée de Mahomet le Conquérant, près du grand bazar, — s'agenouiller sur le dallage de mosaïque et verser ostensiblement des larmes abondantes, — des larmes de crocodile, car intérieurement il disait : « Toi que je tiens, maintenant, tu es là, sous la pierre du sépulcre. Tu ne sortiras pas de ce caveau. Et moi, je vais assouvir sur ta race toute la haine que je t'ai vouée. Ta femme, ta fille, ton gendre, ton lils, ta belle-fille sont à moi ! »

Pauvre Marie d'Antioche ! Pauvre Alexis Comnène! Pauvre Agnès de France! Un homme de proie les guette, mais c'est aussi un homme

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de théâtre qui excelle dans tous les rôles. Il est supérieur, notamment dans le rôle de libérateur. Sous prétexte qu'il veut soustraire l'impératrice Marie à des influences funestes, il fait arrêter un important personnage de la cour, le « protosébaste » Alexis, et ordonne, isans autre forme de procès, qu'on lui crève îles yeux. Puis, afin de satisfaire la populace | de Byzance par une opération de police bien 'byzantine, il commande à ses janissaires un ' massacre général des Français, Génois ou Vénitiens qui s'étaient établis avec leurs familles, dans les quartiers européens de Péra et de i Galata, et se reposaient sur la foi des traités. C'est toujours une grave imprudence que d'éveiller le goût du sang dans l'âme féroce des multitudes. Mais pour le moment, Andronic profite de cette diversion sanguinaire, et cela t lui suffit. Après cet intermède, il peut, avec l'inconsciente complicité d'une plèbe qu'il associe à ses crimes, tuer ou emprisonner tous ceux, toutes celles qui le séparent du trône impérial. Sur le chemin du pouvoir, il n'admet

pas d'obstacles ni de délais. Il brûle, littéralement, les étapes. Quelqu'un le gène, il le supprime. On meurt beaucoup autour d'Andronic, on meurt surtout de mort subite. Sa nièce, la fille ainée de l'empereur défunt, disparaît, la première ; elle est bientôt suivie par le jeune césar Renier de Montferrat, sans doute empoisonné. Quant à l'impératrice Marie, Andronic la traduit devant une espèce de tribunal révolutionnaire qui, préalablement stylé par un précurseur lointain de Fouquier-Tinville, condamne cette malheureuse femme à être étranglée. Avant l'exécution de cette sentence abominable, le dominateur Andronic oblige le petit empereur Alexis à ratifier la condamnation de sa mère en apposant sur l'arrêt sa signature impériale, à l'encre rouge « comme une goutte de sang ». Tel on verra, six cents ans plus tard, au temps de la Terreur, le citoyen Hébert solliciter contre Marie- Antoinette, le témoignage du petitLouisCapet... Au mois de novembre 1183, le jeune empereur Alexis est étranglé à son tour.

On vint jeter le petit cadavre aux genoux d'Andronic ; il le repoussa d'un coup de pied, avec une insulte : « Ton père était un parjure, ta mère était une femme perdue. » Et il ordonna qu'on jetât le corps de l'enfant au Bosphore. Après quoi, avec un beau mépris de l'opinion publique, il épousa la fiancée du mort, Agnès de France, la fille de Louis VII...

Cet effroyable mariage fut célébré à Sainte- Sophie.

On ne sait comment la petite impératrice a pu vivre au milieu de ces tragédies byzantines. Il ne semble pas qu'elle ait eu particulièrement | horreur d'Andronic. Ayant vu, sans doute, la mort de très près, elle se résigna peut-être sans trop de répugnance, à sa condition nouvelle. On la voit figurer avec un plaisir enfantin dans les cérémonies publiques, en habit impérial, à côté de ce vieux sultan dont elle n'est d'ailleurs pas la dernière conquête. Au cours de son règne de trois ans, Andronic se procure un nombreux harem, si bien que les beaux esprits de Byzance, tout farcis de cita-

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tions classiques, le comparent à « Dionysos avec son cortège de Thyades, de Ménades et de Bacchantes ». Toujours farceur, il fait accrocher aux portiques du Forum les cornes des cerfs qu'il a tués à la chasse, « en apparence, dit Nicétas, comme un trophée de ses exploits, en réalité pour se moquer des hons bourgeois de sa capitale »... Entre temps, il fait pendre, écorcher vifs, empaler, brûler à petit feu tous ceux que ses délateurs dénoncent à sa cruauté.

Le règne d'Andronic est une des époques les plus sombres du Moyen âge byzantin. Les Normands de Sicile saccagent Thessalonique, après avoir ravagé Thèbes et Gorinthe. L'administration des stratèges de l'Hellade est si mauvaise que l'archevêque d'Athènes, Michel Akominatos, prélat vertueux et patriote, se plaint des déprédations commises sur l'Acropole par les préteurs impériaux .

Cette bacchanale sanglante est interrompue enlin par un juste retour des choses d'icibas. Détrôné par Isaac l'Ange, Andronic

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éprouve à son tour les revirements de la multitude, les affres d'une atroce impopularité, l'agonie des longs supplices...

Ayant tenté de fuir dans une barque, il fut pris et livré par Isaac à la fureur du peuple. La vigueur de son tempérament fit durer son supplice pendant plusieurs jours... On lui arracha la barbe, on lui brisa les dents, on lui coupa une main, on lui creva un œil ; puis, après l'avoir jeté nu dans un cachot, on le promena par la ville sur un chameau pelé... Lapidé, échaudé d'eau bouillante, on l'amena à l'Hippodrome, on l'y pendit par les pieds ; enfin les soldats s'amusèrent à le déchiqueter. Portant à sa bouche son poignet coupé, il ne cessait de répéter: « Mon Dieu, ayez pitié! Pourquoi brisez-vous un roseau déjà rompu? » Ainsi finit la glorieuse dynastie des Comnène.

Telles sont les scènes ultra-byzantines que la petite princesse de France (qui était déjà veuve de deux empereurs et qui n'avait pas quinze ans!) a pu raconter aux Français de la quatrième croisade, à Geoffroy de Villehar-

douin, maréchal de Champagne, au comte Louis de Blois, à Baudouin, comte de Flandre, lorsqu'elle eut rappris la langue de ses aïeux, oubliée parmi tant d'aventures... Elle trouva un consolateur et un troisième mari dans la personne de Théodore Vranas, noble Byzantin que les Français nommèrent prince d'Andrinople en 1200, et qui se rallia franchement, loyalement au régime établi dans l'anarchie d'Orient par les chevaliers venus des terres occidentales.

En ce temps-là une extraordinaire aventure transplanta en Orient l'élite des « hauts hommes » de France, la fleur de notre chevalerie. Geoffroy de Villehardouin, l'incomparable historien de la Conquête de Constantinople, devint « maréchal de Romanie » et châtelain de Messinople en Thrace. Son neveu conquit le Péloponèse avec Guillaume de Champlitte, et fut prince d'Achaïe. Le comte Louis de Blois fut seigneur suzerain de Nicée et de la Bithynie. Etienne du Perche obtint le fief de Philadelphie, en Asie-Mineure ; le

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marquis Boniface de Montferrat fut roi de Thessaloni([ue. La famille poitevine des Lusignan régnait à Chypre. Robert de la Trémoille, Hugues de Charpigny, Gautier de Rosières, Guy de Nivelet, etc., furent barons en Arcadie et aux alentours d'Argos ou de Lacédémone. Jean de Neuilly fut nommé maréchal héréditaire de la principauté d'Achaïe. Un Franc- Comtois, Othon de la Roche, sire de Ray, vainqueur aux Thermopyles, fut récompensé de son courage par les titres de baron de Thèbes et de duc d'Athènes.

Agnès de France a pu admirer, pendant quinze ans, les péripéties de cette merveilleuse épopée qui a fondé en Orient une nouvelle France. Son pays longtemps quitté, presque oublié, revenait à elle pour bercer son cœur, en ses dernières années, aux cadences de la vieille chanson qui parlait d'amours chevaleresques, d'irréprochable loyauté, de dévouement et de prouesses. La fin de ses jours fut aussi heureuse et paisible que les débuts en avaient été orageux et tragiques. De son ma-

riage avec l'excellent Théodore Vranas, elle eut une lille qui épousa, en 1219, un baron français, Nargeaud de Toucy. Elle eut la joie, avant de mourir, de voir sa petite-fille entrer, par un charmant mariage, dans la famille des Villehardouin, princes d'Achaïe... Longtemps après ces événements, saint Louis, étant en Palestine, accueillit, nous dit Joinville, « un sien cousin », qui habitait G onstantino pie, et qui s'appelait « messire Philippe de Toucy ». C'était le petit-fils de cette Agnès de France qui fut impératrice d'Orient...

Les princes de Morée, nous dit le chroniqueur catalan Raymond Muntaner, prennent leurs femmes dans les maisons françaises. Ainsi font leurs vassaux, barons et chevaliers, qui ne sont jamais mariés qu'à des femmes de France. Aussi disait-on que « la plus noble chevalerie de France était la chevalerie française de Morée. On y parlait aussi bon français qu'à Paris ».

11 nous est donc loisible d'imaginer les conversations d'Agnès de France, au déclin de son

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âge, avec son gendre JNargeaud et ses petitsfils Guillaume et Philippe.

« Les Byzantins, disaient ces braves Français, se croient supérieurs à nous parce qu'ils savent, ou croient savoir, la mythologie, la pneumatologie, l'ontologie, la morphologie, et autres « logies » plus ou moins illogiques dont nous ne cherchons point à nous tympaniser la cervelle. Nous autres, nous sommes des gens simples. Ils sont des personnages fort compliqués. Byzance est la ville la plus pédante de l'univers : c'est aussi la plus dissolue et la plus féroce. On peut donc être à la fois très instruit et très méchant. Les pédagogues ont tort d'accorder trop d'importance à l'éducation de l'esprit et de négliger la formation du cœur. Une certaine culture sentimentale est nécessaire au progrès de l'humanité. L'intelligence, réduite à ses seules forces, ne suffit pas aux nécessités de notre difficile condition. Byzance, avec tous ses théâtres, toutes ses auberges, tous ses odéons et tous ses hippodromes, ne vaut pas la France généreuse, romanesque, entreprenante.

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Le monde où l'on s'amuse sera toujours vaincu par le monde où l'on travaille. Nous sommes laborieux. Les Byzantins sont fainéants. Ils ne nous font pas peur. Us ont peut-être plus d'esprit que nous. Mais l'esprit sert à tout et ne. suflit à rien. L'esprit se trompe souvent, le cœur ne se trompe jamais. Nous autres, nous n'avons point la subtilité byzantine, mais nous sommes des gens de cœur. C'est pourquoi nous sommes meilleurs que ces gens-là, et nous avons mérité notre victoire. »

Ainsi, devisaient peut-être, en quelque donjon de Morée, le gendre et les petits-enfants d'Agnès de France, tandis que la vieille grandi mère voyait passer dans ses yeux prêts à se clore, la vision des rives de la Seine, le joli printemps de Paris, le ciel de chez nous, et la fraîcheur des blanches aubépines dont la floraison candide avait parfumé son berceau.

Sur le Bosphore.

Du Grand Pont de Galata, toutes les heures,

les bateaux à vapeur de la compagnie turque Qhirket-i-Haïrié partent et remontent le Bosphore. Un nombreux public de passagers cosmopolites encombre le pont, surtout le soir. Beaucoup de gens ont leur maison à Arnaout- Keui, ou à Thérapia et leurs affaires à Gonslantinople. Ils passent la journée dans un bureau, à Galata ou à Péra, et rentrent le soir dans leur logis. A l'arrière de ces bateaux, derrière une clôture de toile qui n'est pas suffisamment fermée aux regards indiscrets, on a ménagé un espace pour les femmes turques. Des smalas s'y installent avec un attirail de paquets qui encombrent, et d'enfants qui vagissent. Une dame turque en promenade d'agrément ou en course, est toujours suivie d'un nombreux personnel de servantes, vieilles ou jeunes. Tout ce monde gazouille, babille, jase, caquette somme oiseaux de volière... Les femmes des autres races sont d'ailleurs admises dans ce harem. Les Arméniennes et les Grecques, que *êne l'odeur des fumeurs, y prennent place ivec leurs ajustements parisiens, à côté des

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femmes d'effendis, de beys ou de pachas.

Le bateau longe l'arsenal de Top-IIané et Dolma Bagtché-séraî. Ce palais est né d'un caprice du sultan Abd-uI-Medjid. Cette pièce d'orfèvrerie, sculptée, fouillée, brodée, ornée d'arabesques folles, chargée de franges et de dentelles, n'est point désagréable à voir. C'est un mélange de tous les styles, une profusion de motifs architecturaux empruntés à tous les temps. C'est une juxtaposition de façades, de corniches, de frontons disparates, dont les dissonances produisent, somme toute, un effet assez original. Ce luxe, ingénument barbare, est un peu rococo, et tout à fait charmant. Et puis tout cela est en marbre blanc. Et, sous la caresse de ce divin soleil, le bloc a, par luimême, assez de beauté et d'éclat pour s'imposer à la vue du spectateur émerveillé.

Tchéragan-séraï présente une façade plus simple et mieux ordonnée. C'est là qu'Abd-ul- Aziz est mort, on ne saura jamais comment.

0 murs, que vous savez de tragiques histoires !

Ce joli palais, entouré de profondes verdures, a été longtemps une prison. C'est là que fut enfermé, avec des cadines et des icoglans, le sultan Mourad V. Le pauvre reclus végéta, rêva derrière ces fenêtres grillées, au murmure berceur des eaux chuchotantes. Le minaret d'une mosquée surgit au milieu des luxuriances du parc. Le pieux Abd-ul-Tïamid n'a pas voulu enlever en effet, à sa victime, les pratiques consolantes de la religion. On multipliait autrefois, pour défendre les abords de ce palais, une quantité de précautions et un appareil de guerre qui lui donnaient l'air d'une caserne. Un poste militaire était établi tout auprès. Un cordon de sentinelles gardait la grille. Défense de s'approcher trop près. Ordre de faire feu sur les gens indiscrets et trop hardis. Mourad pouvait se bercer de rêves impériaux.: jamais personne ne viendrait le chercher dans cette bastille. Il put d'ailleurs se consoler en pensant que le padischah, son gracieux frère, était aussi prisonnier que lui, là-haut dans cette citadelle d'Yildiz Kiosk, qui pesa pendant trente-

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trois ans sur la Turquie comme un monument de frayeur et de défiance. Abd-ul-Hamid, l'homme Même et toujours tremblant, ne sortait presque jamais de son palais. A peine risquaitil quelques pas au dehors, le vendredi, pour aller faire ses dévotions à une petite mosquée voisine d'Yildiz-Kiosk. Après cette satisfaction, furtivement donnée à une tradition séculaire, après ce sélamlik morne, où un padischah en redingote passait, dissimulé par la capote d'une victoria, devant la haie des zouaves nègres, armés jusqu'aux dents, il rentrait immédiatement dans sa cachette pour huit jours.

Après Tchéragan, le bateau s'arrête aux échelles de la côte, Béchik-tach, Gourou-Tchechmé, Arnaout-Keui. Le long de ces petits ports, près des quais, l'eau bat les flancs de vieux carravis, chargés de charbon. Dans les villages habités par les Arméniens ou par les Grecs, les fenêtres ne sont pas grillées par ces éternels moucharabiehs qui donnent aux maisons un air aveugle. On voit sourire de gracieux visages, parmi les œillets et les jasmins, aux terrasses

lé ces clairs logis reflétés dans l'azur miroitant ides golfes.

Le navire glisse sur les eaux calmes, entre deux rives que la limpidité du jour rapproche à mesure que le soleil monte à l'horizon vermeil... L'Europe et l'Asie semblent venir audevant l'une de l'autre, avec leurs villas blan- Iches et roses, mirées par la transparence d'une mer qui est lisse, polie comme une glace de cristal.

Si les habitants de Gonstantinople risquent d'être blasés par une longue accoutumance, et conséquemment d'apercevoir quelquefois d'un regard inattentif les tableaux vivants et changeants qui se succèdent, comme pour le divertissement pittoresque des voyageurs, à mesure que le mouvement de l'hélice dirige vers les perspectives de la mer Noire l'étrave du navire en marche, il n'en est pas de même pour l'étranger qui trouve en cette contemplation un charme sans cesse renouvelé. Quel admirable panorama, lentement déroulé comme sur l'écran d'un cinématographe !... Ainsi qu'aux

plus beaux jours de la cité impériale, un soleil de fête rayonne au ciel, et répand sur la ville, sur les collines, sur la mer, une douceur par quoi les âmes sont charmées. L'ardeur de la saison chaude est tempérée à souhait par le souffle des brises que rafraîchit la neige des montagnes de Bithynie. A bord, il y a des passagères qui ont des yeux admirables, ces yeux noirs d'Orient, qui se voilent de langueur sous les longs cils des paupières bistrées, et parfois brillent d'un éclair soudain, avivé par ce teint mat que les Levantines savent se composer avec du blanc de céruse et du plâtre pulvérisé. Une légère vapeur de pourpre s'étend sur les coupoles des monastères et des églises qui s'éloignent à l'horizon. Les minarets des mosquées dominent ce paysage antique. Et pourtant, on revoit sans peine, comme aux clartés d'une évocation magique, la cité d'autrefois : Byzance avec ses terrasses blanches, égayées par l'épanouissement des lauriersroses, ses colonnes de bronze, ses obélisques, ses arcs de triomphe, ses aigles éployées aux

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frontons des basiliques, et la double croix du dôme de Sainte-Sophie, affirmant au-dessus de toutes les puissances temporelles la suprématie de la chrétienté d'Orient... Une rafale de barbarie asiatique a passé sur toutes ces merveilles. Mais l'antique cathédrale, dédiée à la Sagesse divine dans la seconde métropole du vieux monde romain, attend toujours le patriarche dépossédé. Les Grecs de Constantinople n'ont pas cessé d'espérer contre toute espérance. Ils ont une façon aiguë, douloureuse et tenace d'apercevoir les splendeurs du passé à travers les misères du présent. I!s savent discerner la brillante histoire de leur ville héréditaire au delà des réalités mornes de Stamboul, comme un philologue exercé au déchiffrement des poèmes de l'antiquité sait distinguer, à travers les fatras d'un palimpseste, la pureté du texte primitif. Ils s'efforcent de maintenir sans cesse et de fortifier sans relâche le lien qui les unit à la civilisation. La forteresse de Roumeli-Hissar étage sur la r<\te d'Europe la complication de ses tours

crénelées et de ses remparts enchevêtrés. La pierre a pris une belle couleur dorée et fauve. Ce château fut bâti par Mahomet II en 1432, juste un an avant la prise de Constantinople. La légende raconte que l'empereur Constantin envoya des ambassadeurs au sultan, pour protester contre cette usurpation de territoire, et que Mahomet menaça de faire écorcher vif le chef de l'ambassade. En tout cas, dès ce moment, l'empire byzantin était condamné. Les patriciens de Byzance ne pouvaient même plus remonter le Bosphore sans être exposés aux boulets des artilleurs turcs. Figurez-vous une batterie prussienne, établie en permanence à Bougival ou à Bercy!... Et comme, en ce temps de barbarie, les hostilités internationales n'avaient pas les formes quasi courtoises que leur donne aujourd'hui la convention diplomatique, imaginez le farouche orgueil des Turcs, leur arrogance, leur âpre convoitise au spectacle de la grande ville, remplie de marbre, d'or, d'argent et de belles femmes. Si près de leur proie, ils ne pouvaient tarder à se

jeter sur elle, à la saisir. C'était une tentation trop forte, une occasion trop facile. Les imans ne durent pas recourir à de bien longues homélies, afin de déterminer la horde des croyants à se jeter sur la ville impériale pour la ravager1. Ces idées tragiques sont corrigées par l'aspect des villas heureuses et calmes, assises maintenant sur la rive au bord des eaux limpides, vraies maisons de paradis, dont les fenêtres discrètement fermées par un treillis semblent cacher de charmants mystères dans l'ombre odorante des lilas et des jasmins. Tout le long de la côte d'Europe, c'est une succession de yalis, maisons de plaisance s'égrenant comme les perles d'un collier sans fin. Ces villas sont bâties, pour la plupart, de -planches frêles. Mais qu'importe leur durée? Ne sont-elles pas faites pour abriter au fond des alcôves, parmi le parfum troublant des roses musquées, sous les baldaquins des kios-

1. Le mot « horde » n'a point, pour les Turcs, le sens défavorable que nous lui donnons dans le style noble. Ordou signifie camp, corps d'armée. Aujourd'hui encore, un mouchir (feld-maréchal) commande un ordou.

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ques, les caprices du maître, pour servir de volière aux jolies oiselles que les marchands d'esclaves ont fait venir, à grands frais, des pays lointains? Dans ce mystérieux asile, loin de la rumeur de Stamboul, dans la paix des verdures fraîches, au milieu de la chanson des cascades jaillissantes, dans la clôture du harem rafraîchi d'eau pure et enchanté de musiques secrètes, parmi les fleurs de pourpre et d'or, le rêve de volupté, éclos un jour au fond du cœur d'un pacha presque désabusé, pourra se cacher et s'épanouir. La pose alanguie des cadines jouant, du luth, le geste des aimées dansant mollement en faisant onduler leurs formes sinueuses, révèlent aux yeux du mahométan fidèle l'incarnation terrestre des houris qui attendent les dévots dans le paradis de Mahomet. Le pacha jette le mouchoir, comme dans les opérettes-bouffes...

Chemin faisant, un membre du Syllogue littéraire de Constantinople, avec qui j'ai lié connaissance à bord, fait des remarques savantes où la plus complaisante érudition se

mêle à un patriotisme sincère et volontiers expansif.

— Ne croyez pas, me dit-il, en me montrant les maisons Je Yéni-Keui et de Kalender, ne croyez pas que ces moucharabiehs et ces étages à encorbellement soient de l'invention des Turcs. Le peu que savent les Turcs en l'art de bâtir, ils l'ont appris de nos ancêtres. L'architecture byzantine fut un cadre où se sont établis les envahisseurs de Constantinople. Les icoglans occupent aujourd'hui les chambres des porphyrogénètes, voilà tout.

En effet, les tchiflicks et les kiosques des Osmanlis sont situés aux endroits mêmes où les opulents bourgeois de Byzance avaient aménagé leurs rendez-vous de chasse et leurs réserves de gibier. A l'intérieur des habitations, les escabeaux, les guéridons et les coffrets incrustés de nacre, qui forment la meilleure part du mobilier des Ottomans, sont fabriqués d'après des modèles que façonnaient jadis les menuisiers byzantins. Sur l'emplacement de la résidence princière qu'occupe au-

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jourd'hui l'ambassade de France à Therapia, s'élevait peut-être l'ancienne demeure d'un de ces dignitaires qui, drapés de pourpre, éblouissants d'or, d'argent et de pierreries, comme le saint Georges des vitraux et des icônes, s'avançaient en procession officielle, au bruit des acclamations populaires, selon l'ordre des préséances réglées par l'ostiaire préposé au protocole, dans le défilé des sénateurs, des préfets et des cubiculaires qu'ont remplacés les imans en longue robe et les pachas enturbannés.

Therapia est la résidence d'été de l'ambassade française à Constantinople. C'est un vieux et charmant village au bord de l'eau. Les historiens nous apprennent que, dès le temps de l'empire byzantin, on allait volontiers prendre le frais dans cette banlieue verdoyante et fleurie. Les négociants de Byzance, enrichis par le fructueux commerce des soies, des tissus brodés, des tapis, des armes, des ivoires, des miniatures ou des gemmes qui ont assuré pendant plusieurs siècles la prospérité de leur

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commerce, aimaient, comme les Parisiens d'aujourd'hui, à chercher, loin du comptoir des trapézites, en quelque villégiature suburbaine, un repos laborieusement gagné, lis ornaient d'émail, d'or, de mosaïques et de fresques leurs maisons de campagne; ils excellaient dans l'art de dessiner les jardins d'agrément où s'écoulaient, sans souci, leurs heures estivales. Vêtus d'étoffes souples et fraîches, garantis du soleil par des chapeaux thessaliens en paille légère, les contemporains de Manuel Paléologue, de Jean Cantacuzène ou de l'impératrice Eudoxie se promenaient, avec leurs femmes et leurs enfants, à l'ombre des cyprès, des pins-parasols et des platanes, sur les coteaux qui avoisinent les Eaux-Douces d'Europe et d'Asie. L'invasion des Turcs et les invraisemblables bâtisses qu'un syndicat d'hôteliers barbares entasse maintenant, comme à plaisir, sur les deux rives du Bosphore, n'ont pas aboli complètement le souvenir de cette vie heureuse et facile. Une navigation de quelques heures dans ces parages, tour à tour illustrés et déso-

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lés par l'histoire, est un enchantement pour les yeux, en même temps qu'une innombrable occasion de rêve pour l'imagination émerveillée ou émue.

Therapia demeura longtemps le séjour préféré de ces grandes familles phanariotes, qui, à force d'art, de souplesse et d'intelligence, avaient trouvé le moyen de se faire une grande place dans l'administration turque. Les Ypsi- Iantis ont possédé la résidence actuelle de l'ambassade de France. Ce n'est guère qu'un grand chalet de bois, peint en rouge ; mais un grand parc l'entoure de verdure fraîche. Dans les chambres, les baies des larges fenêtres encadrent, comme autant d'aquarelles, les aspects d' un paysage fait à souhait pour le plaisir des yeux : un premier plan de mer bleue, et, au delà, la côte d'Asie, luxuriante et lumineuse.

Devant la porte de l'ambassade, il y a un corps de garde où sommeillent, en fumant des chibouques ou en mâchant du racahout, les cavas et les chiaoux de Son Excellence. Ce

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sont des huissiers pleins de couleur locale. Ils sont coiffés de chéchias ou de fez en feutre cramoisi que rehaussent des enroulements de mousseline bariolée. Leurs dolmans sont brodés de fleurs bizarres. Ils ont des yatagans à la ceinture. Et d'amples culottes bouffantes, à la zouave, retombant presque sur leurs escarpins de cuir maroquiné, achèvent de donner à l'accoutrement de ces braves gens un exotisme tout à fait oriental.

Rien n'est plus délicieux que de rentrer à Constantinople par le dernier bateau. On approche du pont de Galata à l'heure du couchant. L'eau se moire de reflets sombres, sous les derniers rayons du soleil qui meurt. Et quelles jolies dentelures découpe sur l'horizon chaud la longue échine de Stamboul ! Les plans se confondent. Les saillies et les reliefs n'apparaissent plus, s'estompent de grisaille bleue où se mêlent le gris pâle de la perle et le blanc irisé de la nacre. C'est une ombre chinoise prodigieusement fantastique, suspendue entre ciel et terre. Encore une fois, ce profil

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hérissé d'aiguilles, renflé de dômes, semble l'entrée lointaine d'un paradis. Gela n'est plus ni humain, ni terrestre. On a entrevu ces perspectives, autrefois, dans des rêves de féeries. C'est un mirage irréel, une magie tour à tour étincelante et voilée. On ne croyait pas que cela pût jamais se réaliser ; et le regard blasé du moindre épicier de Galata se pose, chaque soir, avec indifférence, sur ces splendeurs !

Dans les ruelles d'Eyoub.

Innocente volupté d'errer à loisir en longues flânes, à travers ces ruelles silencieuses, le long des maisons de bois soigneusement closes et des médressés où les softas murmurent de saintes paroles, près de ces étranges cimetières, où les verdures exubérantes montent à l'assaut des tombes; volupté de glisser, en un caïque effilé sur les flots infiniment doux, entre la clarté du ciel et le bleu profond des eaux calmes, en regardant passer, sur deux rives rapprochées, l'amphithéâtre de Péra

et la silhouette dentelée de Stamboul, pendant que le déclin du soleil illumine de rayons obliques la tour de Galata et pose une splendeur rose sur les six minarets de Sultan- Achmet...

Malgré l'acte de dépossession brutale qui, sans autre raison que le prétendu droit du plus fort, chassa de Gonstantinopleles derniers défenseurs de l'empire romain d'Orient, héritiers de la culture antique, il faut contempler avec indulgence, même des fenêtres d'un hôtel européen, les coupoles et les minarets de Stamboul et toute la perspective horizonnée par l'aqueduc de l'empereur Valens. La cité turque nonchalamment étendue au penchant des collines qui dominent la Corne d'Or, attire vers elle, par le charme d'une invincible nostalgie notre romantisme invétéré. Avant de la regarder de près, nous l'avons vue de loin, en beauté, tout auréolée de lumière blonde, sous les voiles légers d'un ciel de printemps ou d'automne.

La vieille ville de Stamboul, encore occupée militairement à l'ombre des cyprès et des platanes, par l'arrière-garde d'une armée jadis conquérante, ressemble à une retraite enchantée comme la demeure de la Belle au bois dormant. La mélancolie des choses qui Unissent a ennobli, gloriiié le déclin de cette capitale, autrefois tragique, aujourd'hui déserte, où les sultans n'habitent même plus leur ancien palais. La Vieux-Sérail, jadis grognon, maussade ou terrible, selon les jours, ne fait plus peur à personne; on voit des oiseaux paisibles, des pigeons et des colombes voleter sur la culasse des canons encloués et faire leur nid dans les creux des murailles démantelées, où grondait la mousqueterie des janissaires. La grande mosquée de Sainte-Sophie, l'ancienne basilique où Mahomet le Conquérant entra orgueilleusement à cheval, en faisant gicler sous les sabots ferrés de sa monture, le sang des femmes et des enfants massacrés au pied de l'autel, n'est plus qu'un monument historique, badigeonné par des

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artistes turcs, recommandé par M. Joanne, prôné par M. Bœdeker, et qui serait race ommodé, s'il menaçait raine, par le syndicat des hôteliers de Péra. L'Islam ne s'y manifeste plus, comme au temps de Bajazet, par des éclairs de sabre,

Toujours tirés hors du fourreau, toujours Prêts à faire voler des têtes de giaours.

Non, le pèlerin d'Occident, encore échauffé par la lecture des Orientales, est accueilli dans l'ancienne église de Justinien par des sacristains dont les turbans s'inclinent enpaciiiques révérences. On y est guidé par des bedeaux obséquieux, qui ont toutes les qualités et aussi tous les défauts du parfait cicérone. Ali! les temps sont bien changés... Hormis l'impénétrable rf/amid'Eyoub, au seuil duquel j'ai vu jadis un séminariste turc frapper par excès de zèle un touriste imprudent, — et où l'on m'assure d'ailleurs qu'il n'y a rien à voir, — toutes les mosquées de Stamboul sont ouvertes à deux battants par les vicaires du

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Prophète. On rencontre d'ailleurs à Stamboul, des vieillards qui sont pleins de grâce patriarcale. On y trouve aussi, dans les petites ruelles tortueuses, fraîches et ombragées de pampres, des flâneurs exquis, des boutiquiers philosophes, des barbiers discrets, des confiseurs qui sont tout sucre et tout miel, et chez qui l'on aime à déguster des gaufrettes de millet, le sirop de cédrat, le loukoum aux pistaches, la pâte d'abricots, trouvaille exquise des Arabes, la crème aux amandes, les sorbets à la vanille, toutes sortes de bonnes choses, que les musulmans gourmets ont inventées, et qui font venir l'eau à la bouche, rien que d'y penser.

Edirnek-Kapou.

On me conte l'histoire d'un cadet de Gas cogne qui vint ici en des temps déjà anciens, ayant quitté tout jeune son maigre fief du pays de Gomminges, cherchant fortune à travers le monde, et finissant par la trouver dans l'escar-

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celle de Philippe le Bon, duc de Bourgogne et de Brabant, palatin du Ilainaut, marquis du Saint- Empire. Il s'appelait Bertrandon de la Broquière. Sachant que le duc, son maître, avait des idées de croisade, il entreprit de parcourir tous les pays du Levant, afin de comparer la puissance des Turcs aux ressources de la chrétienté. Si Ton songe que ce voyage, — dont nous avons la relation détaillée, — a été fait en 1432, c'est-à-dire une vingtaine d'années avant la prise de Constantinople par le Grand- Turc, on éprouvera quelque émotion à suivre en son itinéraire d'Orient ce témoin oculaire d'une agonie dont l'Europe n'a cessé de ressentir, pendant plus de quatre siècles, les effets désastreux et le contre-coup fatal.

Bertrandon de la Broquière, ayant visité, en son voyage d'outre-mer, la Syrie, alors gouvernée par une dynastie de mamelouks circassiens, Jérusalem et le Saint-Sépulcre, déjà retombé au pouvoir des mécréants, Nazareth, le mont Thabor « où Nostre Seigneur se transfigura », la plupart des églises de Terre Sainte,

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et les ruines du temple du Soleil à Baalbeck, chevaucha, en traversant les Etats du Grand Karaman, jusqu'à Brousse et Scutari, arriva enfin à Gonstantinople, où il logea chez un marchand catalan qui l'avait jadis connu à Bruges et qui s'appelait Bernard Garmer. Ghemin faisant, il avait vu les bimbachis et les bachi-bouzouks d'autrefois, entur bannes d'un édifice de mousseline multicolore, accoutrés de vestes aux manches flottantes, largement culottés de braies bouffantes et plissées, terriblement moustachus, armés jusqu'aux dents, roulant sous leurs épais sourcils des yeux en boules de loto, et portant à la ceinture tout un arsenal de pistolets damasquinés et de yatagans courbes, — l'armée des premiers sultans, la horde très diverse, fantasque à plaisir, costumée, empanachée de couleurs voyantes, éclatantes à souhait, telle qu'on la voit encore dans les tableaux de Gentile Bellini et dans les descriptions d'Antoine Galland.

Bertrand on de la Broquière, flânant à son ordinaire par les rues et sur les places

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publiques, eut l'heureuse fortune de voir passer, près Je l'église de Sainte-Sophie, l'impératrice Marie Comnène, sœur de l'empereur de Trébizonde, épouse de Jean II Paléologue, avant-dernier souverain de Byzance. Notre cadtl de Gascogne admira passionnément, dans : cette vision brève, la souriante beauté de cette jeune femme, un peu trop fardée à son gré, complaisamment peinte ainsi qu'une icône, mais gracieuse à ravir, sous son chapeau grec, dont la pointe allongée s'empanachait de trois plumes d'or. L'impératrice chevauchait, à la mode du pays, un palefroi harnaché d'une riche selle, dont le velours bleu était brodé d'argent fin. Pour monter à cheval, elle s'aida d'un escabeau apporté par un serviteur. Ses gestes faisaient tinter le cliquetis métallique des pendeloques d'or ciselé qu'un bijoutier de Damas avait attachées délicatement à ses oreilles, et où brillaient, aux clartés obliques du soleil déclinant, les feux rouges et verts d'une constellation de rubis et d'émeraudes. Elle s'éloigna, au pas vif et cadencé de sa

monture. Deux clames, vêtues et parées à peu près de la même façon, cavalcadaient auprès d'elle, sur des haquenées blanches. Une escorte de patriciens encadrait ce joli cortège féminin, qui disparut au tournant de la rue, s'en allantvers la Corne d'Or, au palais des Blakhernes... Le soir tombait sur la ville impériale. Et c'était comme un dernier rayon de jeunesse et d'espérance, dans le crépuscule tragique de l'Empire agonisant.

Notre Gascon, s'en allant « devers les Turcs » qui avaient déjà pris Andrinople, revit plus d'une fois en songe l'exquise figure de l'impératrice Marie. Il parla plus d'une fois de cette délicieuse et décevante apparition à un gentilhomme milanais, messer Benedetto da Forli, qu'il avait rencontré à l'auberge, et qui fut son compagnon de route jusqu'à la capitale du sultan Mourad.

Ce gentilhomme milanais avait été chargé précisément, par le duc, son maître, Francesco Sforza, d'une ambassade auprès du Grand-Turc.

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Mission très importante ! Il s'agissait de réconcilier l'empereur Sigismond, roi de Hongrie, le vaincu de Nicopolis, avec le redoutable Commandeur des Croyants, et de faire marcher ensemble ces deux potentats contre Francesco Foscari, doge de la sérénissime république de ; Venise.

Chemin faisant, le Gascon et le Milanais i s'entretenaient des affaires de l'Europe, notaient les rapides progrès des Turcs, et plaignaient les malheureuses chrétientés du Levant, de plus en plus menacées par les conquêtes de l'Islam. Ils arrivèrent ainsi, en caravane, escortés d'une dizaine de cavaliers, au bourg de Silivri, qui est l'ancienne Selymbria, et qui appartenait encore à l'empereur de Constantinople. Mais au delà de cette étape, qui n'est qu'à deux journées de la cité impériale, on entrait dans les terres de l'obéissance du Grand Seigneur.

Un Grec, en leur montrant les derniers vestiges du château de Tchorlou, au milieu d'une large vallée riche en pâturages, leur dit :

— Voilà déjà plus d'un demi-siècle que nous sommes esclaves... Le sultan a pris d'assaut notre ville. Notre gouverneur a eu la tête tranchée. Ce qui restait de notre garnison a été massacré. Nos murailles ont été ruinées de fond en comble, qu'allons-nous devenir?

Plus loin, Bertrandon de La Broquière et Benedetto da Forli s'arrêtèrent au pied d'une petite forteresse grecque, nommée Misterio, que le sultan avait donnée à un pacha de ses amis. Leur quatrième étape, avant d'apercevoir les minarets d'Andrinople, fut la ville de Bourgas, l'ancienne Pyrgos. On peut voir, aujourd'hui encore, de la station du chemin de fer, les débris de la tour qui avait fait donner à cet inutile bastion de l'hellénisme le nom de Pyrgos... Bertrandon nota que les murailles de cette forteresse étaient démantelées. Et, dans l'intérieur de cette ville conquise, il ne vit que les musulmans.

Eski-Baba... Pavlo-Keui... Ouzoun-Keupru... Ourli..., tels sont encore les noms étranges que le chef du train jette aux oreilles

des voyageurs, à mesure que la locomotive haletante s'avance, à travers un paysage désolé, vers la berge sablonneuse et les eaux stagnantes de la Maritza. On distingue vaguement l'écho de ces syllabes lointaines dans Le récit de Bertrandon, lorsqu'il approche de celte ville d'Andrinople, que les Turcs appellent Edirneh...

« Cette ville-ci, nous dit Bertrandon, est très grande et bien marchande et fort peuplée de gens... Et est cette ville sur une moult grosse rivière que l'on nomme la Marisse... Et demeurent en cette ville plusieurs marchands vénitiens, catalans, génois et florentins. »

Le cadet de Gascogne et l'ambassadeur milanais allèrent, selon la coutume des voyageurs, aux échoppes du bezestin, sorte de marché couvert, où se fait tout le trafic du pays et où circulent toutes les nouvelles. Ils trouvèrent, en ce lieu, des conteurs qui longuement et pompeusement, à la manière orientale, se mirent à célébrer en métaphores fleuries les exploits de Suleyman pacha, surnommé Ghazi

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(le Victorieux), conquérant du diocèse d'Andrinople. Entre temps, ils admirèrent les murs du sérail construit par le Grand-Turc. Mais on leur dit que celui-ci était à Serrés, dans les environs de Salonique. Ils se résignèrent donc à repasser en barque les flots jaunes de la Maritza. Sur la rive droite de ce fleuve bourbeux, ils rencontrèrent, à la traversée d'un petit village, un long troupeau de femmes. Elles étaient environ cinquante, sous la conduite d'une quinzaine d'eunuques noirs.

— C'est le harem du sultan, leur dit-on. Mourad vient d'annoncer sa prochaine venue à Andrinople, où ses logements sont déjà préparés. Il est en route. Vous le rencontrerez bientôt, à moins que vous ne préfériez l'attendre.

Bertrandon et Benedetto étaient curieux. Ils prirent le parti d'aller plus loin en suivant le cours de la Maritza. C'est ainsi qu'ils visitèrent Dimotica, l'ancienne Didymotyché. Ils se demandaient comment l'empereur de Constantinople avait pu abandonner une place aussi

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bien fortifiée. Les doubles remparts de cette « bonne ville » enserraient « une montagne presque toute ronde » que dominait le donjon d'un « très beau chàtel ». Pourtant, Hadji Ilbéguy s'était emparé de Dimotica, et avait réduit toute la population grecque en servitude...

L'antique cité de Cypsèles, qui, selon Strabon, marquait aux abords de la mer de Thrace le point d'aboutissement de la voie Egnatienne, s'appelle à présent Ipsala. C'est sous ce nom que Bertrandon la désigne dans la relation de son voyage. Elle fut enlevée aux Grecs par Suleyman pacha... Lorsque notre cadet de Gascogne la visita, elle était déjà « toute abattue ».

Pour aller au bord de la mer, à Enos, « qui fut jadis une grande cité au temps de Troie la Grande », et qui, lors du voyage de Bertrandon de la Broquière, faisait partie d'une petite seigneurie génoise, aux mains d'un certain Palamède Gattilusio, prince d'Imbros et de Samothrace, tributaire du sultan, il faut traverser la Maritza au bac de Kalerskos. Bertran-

don observa que « cette marche de pays » est « tout marécage » et « malaisée àchevaucher ». Il se reposa en allant visiter, aux environs d'Enos, un tombeau très ancien, où fut enseveli, dit-on, Polydore, fils de Priam.

Continuant à chevaucher botte à botte, vers Salonique, au devant du sultan Mourad, l'ambassadeur de Milan et le gentilhomme gascon, ayant dépassé le caravansérail de Komourtchina et les ruines désertes de Maximianopolis, rencontrèrent enfin, à Yéni-Bazar, le padischah des Ottomans, « lequel menait peu de gens en sa compagnie, selon ce qu'il a accoutumé, car il s'en allait esbatant et chevauchait à son aise à petites journées ».

Toutefois le cortège du Grand-Turc se composait bien de quatre à cinq cents cavaliers. Une douzaine d'archers et autant d'esclaves marchaient devant lui. Nombreux étaient ses fauconniers, caracolant à droite et à gauche, l'oiseau sur le poing. Quant à lui, c'était un homme d'environ trente ans, gros et gras, un peu replet, court de jambes, large d'épaules et

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de visage, le nez recourbé, les yeux petits, la barbe ronde, la physionomie d'un Tartare. Il était vêtu d'une robe de velours cramoisi, fourrée de martre zibeline. Son turban d'étoffes vermeilles s'enroulait autour d'un couvre-chef très haut et pointu. Son cortège était suivi d'une longue file de chameaux, mulets, ânes et autres bêtes, menant un grand charroi de provisions et bagages.

11 parlait à ses gens d'un air impérieux et d'une grosse voix.

L'ambassadeur de Milan fit demander aussitôt une audience au sultan Mourad. Mais celuici fit répondre que, pour le moment, il voyageait pour son plaisir et qu'il remettait à plus tard le soin de s'entretenir des affaires sérieuses.

Benedetto et son inséparable compagnon retournèrent donc à Andrinople, où ils attendirent pendant onze jours le bon plaisir de ce souverain fantasque. Ils eurent ainsi le temps de se renseigner sur son humeur ainsi que sur ses faits et gestes. Mourad aimait beau-

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coup la chasse. Il possédait plus d'un millier de chiens. Un de ses divertissements favoris, c'était de boire, et aussi de faire boire les gens autour de lui. Quand il avait bien bu, sa générosité ne connaissait plus de bornes, et il faisait de grands dons aux buveurs qui avaient pris part à ses solides beuveries. Il n'entendait point la plaisanterie sur ce chapitre. C'est ainsi qu'il fit mettre en prison un prédicateur sarrasin qui, alléguant les préceptes de Mahomet, lui avait reproché son goût immodéré pour le vin et pour les liqueurs fermentées.

L'ambassadeur de Milan eut toutes les peines du monde à obtenir l'audience qu'il était venu chercher si loin. Ayant demandé aux trois vizirs, Khalil-Pacha, Saroudjèh-Pacha, Mehemed-Aga, ainsi qu'au beylerbey de Roumélie, Sinan-Bey, quelques instants de conversation pour affaire urgente, il eut le regret de renoncer pour le moment à son dessein, ces quatre personnages étant ivres. Le lendemain, lorsque ces seigneurs furent dégrisés, l'ambassadeur s'en fut leur porter les indispensables cadeaux

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que les hauts fonctionnaires, en Turquie, exigent de tous ceux qui ont besoin de leur intervention.

Enfin, le troisième jour, on vint de la part des pachas chercher l'ambassadeur à son auberge. Benedetto monte à cheval suivi de Bertrandon que le protocole musulman oblige à cheminer à pied. A la porte du konak, il y a « grand'foison de gens et de chevaux » et une trentaine d'esclaves armés de bâtons. Le capidji-bachi (chef des portiers) commande à toute cette valetaille. C'est un dignitaire enturbanné de toile blanche, tenant de la main droite son bâton de commandement, et tendant l'autre main pour toucher l'inévitable pourboire (bakchich).

On entre dans la cour. L'innombrable assemblée des solliciteurs attend patiemment que les trois vizirs soient arrivés avec le beylerbey Mehemet aga de Roumélie, l'audience ne pouvant commencer sans la présence de ces importants mamamouchis.

Le temps parait long à l'ambassadeur et à

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son fidèle compagnon, près de cette porte où le sultan tarde à paraître. Enfin, la Sublime Porte s'ouvre. Voici Mourad. lia endossé paivj is sa robe de satin cramoisi un caftan de satin vert, ramage de fleurs. 11 marche vivement. Derrière lui, un nain gambade, et deuxjeunes icoglans font des bouffonneries.

Sur un sofa couvert de velours el surélevé par trois ou quatre marches au-dessus du plancher de la galerie, le sultan s'assied à la guise des Turcs, « qui est telle que celle des couturiers quand ils cousent ». Il l'ait un signe au milieu du silence. Et tout d'abord, la parole est donnée à un seigneur du royaume de Bosnie, qui s'appelle Kadivoï, fils d'Etienne Ostoïa. Ce seigneur, étant retenu comme otage à Andrinople, vient réclamer sa liberté, en déclarant que, si on lui donne le royaume de Bosnie, il reconnaîtra le sultan comme son suzerain et chassera l'usurpateur Tiarko. Viennent ensuite vingt notables valaques, également retenus comme otages et livrés au sultan par Vlad le Diable, voïvode de Valachie.

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Quand vint le tour de l'ambassadeur de Milan, l'attentif Bertrandon de La Broquière, i Gascon aux yeux vifs, redoubla de vigilance et de curiosité, pour ne rien perdre de cette scène historique.

Messer Benedetto s'avança, précédé d'une escouade de valets qui portaient les présents du duc de Milan. Il salua en s'inclinant, sans usse, fit encore quelques pas vers l'estrade du sultan et salua de nouveau par une profonde révérence. Le sultan se leva et tendit la main à l'ambassadeur, en lui demandant comment se portait son bon fralello, le duc François Sforza. Cette vague conversation, qui eût été d'ailleurs impossible sans l'entremise d'un drogman, fut très courte, car on apporta aussitôt des plats chargés de riz et de viandes. Quand on eut mangé le pilaf et le kébab, l'ambassadeur se retira, l'usage turc lui interdisant d'aborder en cette première entrevue le sujet de son ambassade.

Le lendemain, un fonctionnaire du Trésor vint à l'auberge de l'ambassadeur lui appor-

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ter, de la part du sultan, deux ducats d'or. C'était une démarche prescrite par la politesse ottomane. En revanche, cette même politesse exigeait que l'ambassadeur donnât de l'argent à tous les portiers du palais. De cette manière on était quitte : les bons comptes font les bons amis.

Le troisième jour, l'ambassadeur fut mandé par les trois vizirs et par le beylerbey de Roumélie.

Ils le firent asseoir « bas devant eux ainsi qu'un homme que l'on juge ».

Et quand ils surent le sujet de son ambassade, ils lui dirent que le sultan, très occupé ailleurs, ne pouvait lui donner audience, mais qu'ils se chargeaient de lui transmettre sa requête.

— Leduc, mon maître, dit alors Benedetto, désire que Sa Hautesse laisse à l'empereur Sigismond le royaume de Hongrie, la Valachie, la Bulgarie jusqu'à Sofia, le royaume de Bosnie et le pays des Esclavons.

— Nous rapporterons ceci au Grand Sei-

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gneur, répondirent les pachas, et nous vous ferons connaître sa réponse.

L'ambassadeur attendit pendant dix jours. Il utilisa ce délai en diverses excursions, promenades et visites, toujours accompagné de Bertrandon. Celui-ci nous a décrit la magnificence des cadeaux que le sultan lit remettre à la lille du beylerbey pour le jour de ses noces. La femme d'un pacha, suivie de trente autres femmes, vêtues de velours et de drap d'or, se rendit à cheval chez la mariée. Ce cortège était précédé de quinze musiciens qui menaient un grand bruit de trompettes, de tambours et de nacaires. Les cadeaux consistaient en soixantedix plateaux d'étain, chargés de confitures et de compotes. Venaient ensuite, sur dix-huit civières portées à bras, dix-huit moutons écorchés, blancs et rouges, ayant au nez et aux oreilles des anneaux d'argent.

D'autres fois, les spectacles de la rue étaient fort tristes. Bertrandon s'attendrit sur la misère d'un troupeau de chrétiens qu'il vit mener au bazar des esclaves, où on les mit en vente.

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Ils demandaient l'aumône et. celait « grand' pitié... »

Lorsque l'ambassadeur l'ut mandé, une dernière fois, à la Sublime Porte, il trouva le sultan Mourad en conversation avec le seigneur Manoli Tocco, frère du duc de Cépbalonie. Aussi, ne put-il point aborder le sujet de son ambassade, Mourad ayant vivement disparu dans une chambre voisine, aussitôt après sa conversation avec Manoli Tocco. Après le départ du sultan, le cadi vint rendre la justice. Benedelto ne savait que faire, lorsque, fort heureusement, la venue des trois vizirs et du beylerbey, impassibles comparses de cette comédie, tira de sa perplexité le malheureux diplomate, ils lui tinrent à peu près ce langage :

— Messire, notre seigneur et maître vous recommande expressément de bien saluer son bon frère, le duc de Milan. Mais il nous charge de vous dire que les requêtes du duc ne sont point raisonnables. Pour l'amour de lui, Sa Hautesse a longtemps différé de poursuivi-

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èonquêtes en Hongrie. Mais le sultan ne peut l'ai iv davantage ni rendre ce qu'il a conquis par le sabre. Toutes les fois que l'empereur Bigismond s'esl trouvé en face du sultan Moura<l ou de ses illustres prédécesseurs, il a été déconfit et s'est enfui... 11 ne mérite point de considération.

L'ambassaili ur de Milan dut renoncer à obtenir une autre réponse. Il se retira dans son auberge où le sultan Mourad lui envoya une robe de camocan cramoisi, doublée de bocassin jaune, une somme d'argent sur laquelle le trésorier du sérail préleva une commission de dix pour cent, et enfin un esclave pour lui servir de guide jusqu'aux plus proches frontières de l'empire ottoman. C'était un congé donné en bonne et due forme.

Benedetto da Forli et Bertrandon de la Broquière sortirent d'Andrinople le 12 mars 1432. Ils chevauchèrent le long des rives de la Maritza, en remontant le cours de cette rivière par la route de Philippopoli. Avant d'arriver il m cette ville, que les Osmanlis occupaient

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déjà depuis soixante-dix ans, ils rencontrèrent « environ quinze hommes qui étaient liés de grosses chaînes par le col et bien dix femmes, qui nouvellement avaient été pris au royaume de Bosnie, à une course que les Turcs avaient faite... ». Deux Turcs menaient au marché d'Andrinople, afin de le vendre comme bétail en foire, ce lamentable troupeau.

Tels sont les spectacles que l'on pouvait voir aux portes de Gonstantinople, tandis que régnait encore le dernier empereur d'Orient.

De Mehemedje-Djami à Top-Kapou.

« Us prendront Gonstantinople. Heureux le prince, heureuse l'armée qui accompliront cela! »

On peut lire ces mots gravés en lettres d'or et à la manière lioriturée des calligraphes sarrasins, sur une tablette de marbre encadrée de lapis-lazuli, près de la porte de la grande mosquée que le sultan Mahomet II, surnommé le

Conquérant, padischah des Ottomans, Commandeur des Croyants, empereur d'Ànatolie et de Roumélie, maître des deux mers, protecteur des villes saintes de Médine et de la Mecque, ombre de Dieu sur la terre, fit construire par l'architecte Ghristodule sur les ruines de la basilique impériale des Saints- Apôtres, afin de marquer d'un signe de possession temporelle et spirituelle l'ancienne capitale de l'Eglise orthodoxe et de l'Empire d'Orient.

De la place ombragée de platanes où la mosquée du sultan Mahomet étale la vaste rondeur de sa coupole et dresse les encorbellements ajourés de ses deux minarets, une rue presque droite, — chose très rare, dans l'inextricable dédale de Stamboul, — mène aux remparts que les souverains de Constantinople avaient munis de tours crénelées et de fossés profonds, afin de défendre jusqu'au bout le trésor de la civilisation et le patrimoine de l'hellénisme, abrité comme en un dernier refuge, sous les assauts répétés de l'Islam,

envahissant, par les derniers héritiers de la cité antique et du domaine impérial.

Cette rue, anciennement triomphale, maintenant délabrée, mal pavée, creusée d'ornières, est bordée çà et là de bâtisses misérables, étrangement peintes et badigeonnées, où l'on retrouvera toutefois, lorsqu'on donnera des coups de pioche dans ces masure- branlantes, les dalles du sarcophage bâti par Constantin le Grand pour l'apothéose des princes de la dynastie chrétienne, les colonnes et les statues des thermes de Zeuxippe, et sans doute aussi quelques débris de ce magnilique Hippodrome où l'empereur Justinien célébra , par un triomphe réglé selon les rites pompeux de l'ancienne Home, la défaite des Vandales. Avant d'arriver à la porte d'Andrinople, on voit une haute mosquée en ruines, que la sultane Mihrimah, fi Lie de Soliman et de Roxelane, fit bâtir avec les marbres et les porphyres des églises de Saint-Georges et de Saint-Jean-Baptiste. Partout, en cette ville ravagée d'abord par la rage meurtrière et ensuite par la paresse dé-

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vastàtrice des conquérants, les monuments des vainqueurs sont faits du butin ramassé dans la ville prise d'assaut au cours d'un pillage qui dura plus de quatre siècles... Cette porte d'Andrinople, que les Turcs appellent Edirneh-lvapou, a souvent résisté aux attaques des sultans ottomans, avant l'assaut linal du 20 mai 1453. Mais ce n'est pas là qu'a succombé la puissance de l'empire chrétien. Un peu plus loin, à la porte Saint-Romain, on voit encore, dans le rempart patiné d'ocre et d'or par la caresse des soleils innombrables, la brèche où a péri en combattant pour sa patrie et pour sa foi, le dernier empereur de Gonstantinople, Constantin Paléologue.

Il y a au musée du Louvre un précieux manuscrit grec qui rappelle aux yeux des personnes curieuses de miniatures anciennes le souvenir du malheureux souverain dont l'image sanglante se mêle tragiquement aux fantômes crépusculaires de l'hellénisme agonisant. C'est une copie des œuvres de saint Denys l'Aréopagite, apôtre des Athéniens. Ce manuscrit fut

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offert en présent à notre roi Charles VI par l'empereur Manuel Paléologue, père de Constantin. L'empereur était venu à Paris alin de solliciter l'appui de la chrétienté d'Occident et pour convoquer les rois de l'Europe au secours de son empire appauvri et menacé. Il fit dans notre capitale une de ces entrées solennelles dont les Parisiens toujours amateurs de spectacles recherchent le pittoresque divertissement. On admira la belle figure du basileus hellène, la noblesse de ses traits, sa barbe blanche, fleurie comme celle de Charlemagne, l'air de dignité un peu triste qui donnait à toute sa personne un caractère de mélancolique majesté. En mémoire de cet accueil affectueux et de son séjour sur les bords de la Seine, l'empereur de Constantinople offrit au roi de France son portrait, enluminé sur la feuille de garde du manuscrit de saint Denys l'Aréopagite, par un des plus fins imagiers du mont Athos. On le voit, dans cette miniature, en grand costume impérial, moins guerrier qu'ecclésiastique, la tiare en tète, la croix dans

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la main droite... Auprès de lui se tient l'impératrice Hélène, en chape toute raide de broderie d'or et constellée de pierreries, portant le stemma sur sa tète qui se penche avec une sorte de résignation monacale. A côté sont trois petits princes de la famille impériale, gentils et doux comme des enfants de chœur : Jean, d'abord, l'aîné, l'héritier présomptif, vêtu lui aussi d'une stole quasi sacerdotale, tenant de la main droite une croix d'or, le bras gauche orné du manipule rituel qui était à Byzance l'insigne de la puissance souveraine... L'empereur, l'impératrice et le prince impérial ont des nimbes d'or autour de leurs couronnes... Constantin, le cadet, n'a point de diadème ni d'auréole rayonnante. Gracieux sous le lourd manteau de brocart historié qui pèse sur ses épaules, les mains jointes sur les orfèvreries d'un sceptre émaillé qui ressemble à un hochet, le frêle porphyrogénète ignore sa destinée. Déjà les Turcs ont conquis la Thrace et s'approchent de cette porte Saint- Romain dont il sera le dernier défenseur...

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Le vizir Chahin pacha s'est emparé de Philippopoli et d'Andrinople. Le sultan Mourad dicte ses volontés aux successeurs de Théodose.

Il semble que les premiers actes de Constantin Paléologue, dès l'heure où il fut en âge de vivre à sa guise, aient eu pour objet d'éviter la hantise de cette sinistre vision. Il s'en alla très loin de sa future capitale, reprit aux Vénitiens le port de Glarentza, et le château de Villehardouin, près de Cyllène, dans le Péloponèse, et fut le plus actif, sinon le plus heureux des princes de Morée. Son palais est encore debout, près de Sparte, sur la colline où les reliques vivantes de Mistra évoquent un passé que l'on avait cru mort, et qui, tout d'un coup, se réveille sous les yeux de l'Europe attentive et des diplomates étonnés.

Voici donc cette Pompéi byzantine ressusl citée, avec ses rues tortueuses que borde un écroulement de chapelles, d'églises, de monastères et de palais. Elle fait songer, de loin, à cette féerique principauté des Baux, dont

Mistral a chanté la magnificence et la somptueuse désolation.

Là-bas, comme dans les monuments déshalutés qui attirent au sommet de l'acropole provençale les voyageurs épris de la majesté des tombes glorieuses, l'on est ému par le drame pathétique de tout ce silence et de toute cette solitude, où parlent encore les voix du passé. Les maisons de Mistra sont blanches comme ■pulcres. Leurs murailles sont délabrées, leurs créneaux sont démantelés. Et sous les voûtes des celliers qu'embaumait l'arôme du vin de Chypre, on voit s'enchevêtrer maintenant une végétation d'herbes folles où flottent les parfums sauvages de la menthe poivrée et du térébinthe odorant. Les fenêtres sont béantes et aveugles, ainsi que des yeux morts. Et l'on voit tout de même pourquoi Mistra fut proclamée, en un dicton populaire, « la merveille de la Morée », Mistra, mostra tis Moria. C'est une cité byzantine qui fut ornée avec amour [tendant plus d'un siècle par les Cantacuzènes et par les Paléologues. Au monastère

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de la Perihleptos, les fresques peintes par ces enlumineurs byzantins qui furent les maîtres de Gimabué et de Giotto représentent la divine liturgie, la procession eucharistique du Christ et des anges, la Nativité, la Transfiguration et les plus charmants épisodes de l'Enfance de la Vierge. Ailleurs voici le bon Pasteur et Daniel dans la fosse aux lions. Plus loin, dans la chapelle de Saint-Théodore, on voit l'ange de l'Annonciation. Manuel Comnène a fait bâtir pour les chrétiens de Mistra une église qui s'appelait Sainte-Sophie (aghia Sophia), la divine Sagesse, comme la grande basilique de Gonstantinople. Mais là, comme dans la métropole de l'empire, les Turcs ont recouvert de badigeon les mosaïques de l'abside et les effigies coloriées de l'iconostase. Et du palais de Constantin Paléologue, encore debout dans la ville haute, ils ont fait un bazar.

Malgré tout, elle est très curieuse vraiment et, pour ceux qui savent faire parler les pierres, très facile à interroger, cette cité péloponésienne, étagée en amphithéâtre au penchant du

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Taygète, à l'abri du donjon qui la domine et qui la défend. Ce donjon féodal fut construit en solide maçonnerie, par Geoffroy de Villehardouin, neveu du maréchal de Champagne. Mais ce qui s'est perpétué de siècle en siècle, sur cette acropole conquise un instant par les Latin- et bientôt rendue à sa destination véritable, c'est le dernier rayon de la civilisation antique avant la grande éclipse qui plongea bientôt dans une obscurité profonde les chrétientés d'Orient. Alors que les nations occidentales, mai dégagées de leur barbarie habituelle, tâtonnaient encore en des limbes d'ignorance et de rusticité, il y eut dans cette ville de Mistra, au fond du Péloponèse, un réveil d'humanisme platonicien, et comme un renouveau de culture antique. Sur les terrasses de ces maisons, ruinées pendant les guerres de l'indépendance hellénique par les bachi-bouzoucks du pacha d'Egypte, il y eut, deux mille ans après la mort de Socrate, des conversations socratiques où l'antagonisme du bien et du mal, les conflits de la science et de la religion, les diffi-

cultes du déterminisme et les exigences de la liberté suscitaient toutes sortes de propos ingénieux et de discussions savantes. Il y avait, à Mistra, des académies célèbres, des cénacles re tommes, une admirable école de philosophie. Un Grec, noblement épris des plus pures traditions de l'hellénisme, Gémiste Pléthon, l'un des derniers représentants de la pensée athénienne au déclin d'un monde menacé de nouveau par les hordes d'Asie, commentait en ; plein air, sous l'azur d'un ciel où souriait r encore une clarté d'espérance, les lumineux symboles et les allégories transparentes du Phédon et du Protagoras. Chrétien sincère et clairvoyant, le philosophe préféré de Gonstan- I tin Paléologue assistait régulièrement aux I liturgies que célébrait l'archimandrite, selon j le rite de l'Eglise orthodoxe, dans cette basi- j lique qui est là, sur la colline, et où le grand Christ byzantin, enluminé parmi les mosaïques de l'iconostase, étend le geste hiératique de ses mains bénissantes. Gémiste Pléthon, hanté par l'élégante nostalgie des jardins d'Acadé-

Bios, aimait cependant le verger mystique où S'épanouissail parmi des fleurs ardentes comme des flammes de cierges, le sourire pâle, et un peu triste de la Panaghia aux grands yeux. Mais il no pouvait renoncer au charme des vision- lointaines qui attiraient sa fantaisie tour à tour au bois sacré des Muses et sur les sommets radieux où retentissait, comme un jovt iix tonnerre, le rire étincelant des Olympiens. Ame élevée, largement ouverte à tout ce qui peut exalter l'humanité périssable aulessus de sa condition bornée, Gémiste Pléthon était volontiers un professeur d'éclectisme. Tel était son désir de conciliation, qu'il aurait voulu réconcilier l'Eglise grecque et l'Eglise latine, le pape de Rome et le patriarche de Gonstantinople, et mettre fin au schisme fratricide. Là était le salut de l'empire d'Orient, (iémiste Pléthon enseigna sa doctrine à un jeune prêtre, qui vint de Trébizonde et de Nicée jusqu'à Mistra pour apprendre la philosophie et qui s'appelait Jean Bessarion. Ce jeune prêtre était animé, lui aussi, de la

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généreuse ambition de sauver sa patrie par l'union religieuse de l'empire d'Orient avec les nations occidentales. Il devint plus tard cardinal de l'Eglise romaine, et il n'oublia jamais les leçons qu'il avait reçues à Mistra, dans la maison du philosophe et dans le palais du « bon despote » Constantin.

Constantin Paléologue aurait vraisemblablement continué de couler des jours heureux clans son « despotat » de Morée, si la mort de son frère Jean n'eût interrompu le cours de cette quasi-royauté, toute pleine de douceur patriarcale. Un messager impérial arriva, le 6 janvier 1449, au château de Mistra, portant au nouveau successeur de Justinien le sceptre et le diadème, insignes de sa nouvelle puissance. Hélas ! il savait mieux que personne combien cette puissance était précaire. L'empereur grec ne pouvait plus dépasser les faubourgs de Constantinople sans rencontrer les janissaires du sultan des Turcs. La capitale de l'empire survivait, par une sorte d'existence provisoire, à l'empire défunt. Le nouveau

basileus, lorsqu'il eût fait son entrée solennelle, par la porte Dorée, selon le rite pompeux de ses illustres prédécesseurs, vit bien ce qu'il y avait de deuil et de détresse en ce suprême triomphe. Il aperçut d'ailleurs sur son passage, des visages malveillants, des yeux faux qui se détournaient de lui en regards obliques, des têtes qui affectaient de ne point saluer sa venue. Aux stations de cette marche processionnelle, qui lui fut douloureuse comme la montée d'un calvaire, tandis que les stavrophores portaient devant lui des croix d'or, constellées de pierres précieuses, et que les sacellaires, sous les plis des bannières frissonnantes, faisaient flotter un nuage de fumée aromatique, au rythme des encensoirs d'argent, il entendit des paroles hostiles, injustes, durement haineuses. Tout de suite il sentit qu'il était impopulaire. Son impopularité venait du loyal essai d'union qu'il avait tenté afin de sauver son pays et toute la chrétienté d'Orient par la réconciliation des deux Églises. Or, les théologiens de Byzance refusaient de sacrifier

au salut de la patrie leurs subtilités scolastiques et leur amour-propre d'ergoteurs sempiternels. Ils chicanaient sur des points de casuistique au moment même où l'ennemi, de plus en plus proche, menaçait les remparts de la pauvre ville, isolée du reste de l'univers, et déjà pareille à l'épave dernière d'un gigantesque naufrage... Au moment où Mahomet II faisait construire sur le Bosphore la forteresse de Rouméli-Iiissar, les Byzantins dissertaient à perte d'haleine sur les vingt-cinq articles M leur formulaire, notamment sur la question des viandes bouillies et sur le problème de la lumière incréée! Telles étaient les passion! suscitées par ces querelles byzantines, qu'un des plus hauts dignitaires de la couronne, le « mégaduc » de Constantinople, disait Loui haut :

— J'aime mieux le turban du sultan que la tiare du pape !

A peine intronisé au palais des Blakhernes, d'où il pouvait voir les limites de son domaine i't les incursions des Turcs, déjà maîtres d'An-

drinople, de l'Hellespont et de la Propontide, Constantin tit venir le chef du protocole impérial et dispensa ce fonctionnaire du soin de préparer comme d'habitude les coûteuses fêtes du couronnement. Il ne voulut pas se prêter aux gestes d'une parade ordinairement magnifique et divertissante, mais qui, dans la conjoncture où l'on se trouvait, eût paru lugubre et vraiment choquante. Et puis, soupçonnant ses ministres, spécialement Manuel Jagaris, Néophytos de Rhodes, et plusieurs autre- sénateurs de détourner à leur profit les deniers publies, il voulait trouver, au moment suprême, dans la eassette impériale, mise à l'abri des concussions et des rapines, les ressources nécessaires pour résister jusqu'au bout. Les sommes habituellement destinées aux l'êtes des joyeux avènements furent dépen- . sées pour l'entretien des remparts et pour la solde des mercenaires génois et vénitiens. Mais quand la plèbe byzantine se vit sevrée des réjouissances sur quoi comptait la frivolité de tous les badauds de l'Hippodrome, elle com-

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mença de murmurer. Et le mécontentement populaire, habilement exploité par la tourbe de démagogues que l'on voit toujours se mêler aux convulsions dernières des nations décadentes, devint une émeute, le 12 décembre 14o2, lorsqu'en présence de l'empereur, le cardinal Isidore, évêque de Sabino, légat du pape Nicolas et sincère ami de Constantin Paléologue, voulut consacrer par une messe solennelle à Sainte-Sophie, l'union fraternelle qui aurait sauvé Gonstantinople et la chrétienté d'Orient.

Il n'y eut qu'un cri dans toutes les rues et ruelles de Byzance : « Le cardinal a célébré l'office avec du pain azyme... » Scandale... Anathème!... »

La chrétienté d'alors ne fit rien, ou presque rien, pour sauver du pillage et du massacre la ville impériale, forteresse avancée du christianisme européen en face des musulmans d'Asie. Vainement, du haut de la terrasse du palais des Blakhernes, le dernier César m Byzance assiégée, bloquée sur terre et sur mer, interrogea l'horizon de la Thrace et de la Pro-

pontide. La flotte des Vénitiens ne montra point ses voiles blanches sous le ciel bleu dans les lumineuses perspectives de la mer azurée. La seigneurie de la sérénissime république de Venise avait répondu par des formules de courtoisie évasive aux sollicitations de l'ambassadeur grec, malgré l'intervention amicale d'Antoine Diédo et d'Aloys Lorédan, sénateurs disposés à soutenir la cause des Byzantins en détresse. Rien ne venait non plus du coté de la Hongrie, malgré la bonne volonté de Jean Hunyade, voïvode de Transylvanie.

Dès lors le malheureux empereur, voyant que tout était perdu, voulut du moins sauver l'honneur de l'empire, afin de préparer pour une échéance lointaine, mais sûre, les réparations qui sont dues imprescriptiblement au sacrifice volontaire et à l'héroïsme prévoyant. Le dernier souverain de Constantinople résolut de finir à la façon des héros antiques, les armes à la main, et face à l'ennemi. Il avait appris l'art de bien mourir en recueillant les maximes et les exemples de ceux qui ont souf-

i'ert pour leur foi au temps où les derniers survivants du stoïcisme devinrent les premiers d'entre les chrétiens. Il savait que le don de soi-même a des conséquences infinies. L'empereur vaincu n'a pas désespéré de sa patrie, parce qu'il a vu que la tradition nationale (Vidée, comme on dit là-bas) allait lleurir plus pure dans le sang de l'empereur martyr.

La veille de l'assaut final, il se rendit à Sainte-Sophie pour y recevoir le sacrement de l'eucharistie, sans cortège de thuriféraires, avec la simplicité d'un soldat et la ferveur d'un chrétien. Cette communion de l'empereur, dans la vaste nef encore étoilée parles lampes du sanctuaire, et déjà désolée par l'approche de la catastrophe imminente, a été racontée par le prêtre qui n'a pu retenir ses larmes en consacrant l'hostie, symbole vivant d'immolation surhumaine et de sacrifice divin.

On sait le reste, et comment Constantin Paléologue, surnommé Dragaîsès, à cause du village de Thrace où sa mère était née, tomba sur la brèche, entouré d'une poignée de braves,

assailli par des milliers d'ennemis, n'ayant fardé de sa parure impériale que les aigles d'or qui, brodées sur ses vêtements, gravées sur ses armes, lirent connaître son cadavre à ceux qui vinrent après la bataille ramasser les morts.

On raconte que pendant les derniers jours de sa vie inquiète, peu de temps avant sa fin trafique, s'entretenant avec ses familiers, il leur parlait de Sparte, dont il fut le gouverneur. Il insistait sur les vertus fortes et simples qui assurent la durée des peuples et la solidité des empires. Et jetant un regard autour de lui sur Byzance amollie, dissolue, vouée à la ruine :

— Une longue épreuve, dit-il, nous est nécessaire. Notre nation, longtemps heureuse, n'a pas su mériter son bonheur. Il nous faut rapprendre l'effort, purifier nos âmes dans l'amertume des larmes, fortifier nos cœurs, dans l'attente du jour où la liberté renaissante ennoblira le front de nos descendants. Ce jour est lointain, hélas! Que de souffrances, que

d'humiliations avant cette aurore ardemment souhaitée! Combien des nôtres auront les yeux fermés par la mort, en cherchant à l'horizon chargé de nuages, l'aube de ce beau jour! Mais ce jour viendra, je le sais. Il viendra quand l'épreuve aura été suffisante pour la régénération et pour la délivrance... Alors le successeur de ce Mahomet qui s'empare aujourd'hui de notre cité impériale entendra des peuples rajeunis frapper à la porte Dorée et redemander l'héritage de l'empereur Constantin.

Chez le patriarche.

On vient de m'apporter des cartes de visite où j'ai lu des noms écrits en grec. Je me suis rendu aussitôt à cet aimable appel.

Ces visiteurs m'étaient envoyés par le patriarche de Constanlinople. L'un d'eux appartenait au secrétariat particulier de Sa Sainteté. Les autres occupaient des postes de confiance dans les bureaux du patriarcat œcuménique. .Je

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remarquai de primeabord qu'ils étaient presque [ tous très jeunes. Leur aspect me prouvait d'emblée que le vieil édifice de l'Eglise orthodoxe ne s'appuyait point sur des étais vermoulus. Du reste, ces jeunes gens n'avaient pas ce qu'on est convenu d'appeler la mine ecclésiastique. Ils étaient vêtus de correctes redingotes ou de jaquettes élégantes. Certes, ils étaient attachés par les liens du cœur et de l'esprit au clergé qui était depuis quatre siècles le gardien de leurs traditions et qui voulut rester à Constantinople après la conquête des Turcs pour maintenir sur les ruines de l'empire chrétien d'Orient l'imprescriptible protestation de la nationalité hellénique ; mais on voyait que ces Hellènes modernisés vivaient volontiers dans la société laïque, industrielle et commerçante, où l'on peut observer de près l'antagonisme des passions et des intérêts sans qui les plus nobles idées ne sauraient aboutir au triomphe préparé par le sacrifice des héros et des martyrs, attendu par la patience des sages et des saints. Je fus vraiment confus d'apprendre d'eux

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que Sa Sainteté avait daigné s'apercevoir de ma venue dans la grande ville qui est le siège glorieux de son autorité spirituelle. Pourquoi cette attention accordée de si loin et de si haut à un modeste voyageur qui, totalement dépourvu de majesté officielle, n'étant point signalé aux puissances de ce monde par une de ces « misions » plus ou moins singulières que distribua aux habitués des antichambres la faveur capricieuse du pouvoir temporel, est venu à Constantinople uniquement pour prendre un nouveau contact avec les grandes réalités idéales dont la pérennité survit aux éphémères résultats des intrigues médiocres et des combinaisons imaginées par les pauvres comparses des tragicomédies internationales? C'est que le patriarche Joachim, averti je suppose par les soins d'une amitié discrète autant qu'efficace et vigilante, a su que je fais partie à Paris de la Ligue française pour la défense des droits de l'Hellénisme dont le comité se compose d'hommes connus par leur bonne volonté généreusement désintéressée. Je suis très honoré, en effet,

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d'être en cette assemblée le collègue de plusieurs hommes éminents, qui diffèrent peutôtre d'opinion sur certains sujets, mais qui sont tous unis par un commun amour de la justice et «le la liberté. C'est à la généreuse propagande de la Ligue française pour la défense des droits de l'Hellénisme, que je dois cette marque d'estime d'un chef religieux pour qui j'ai toujours éprouvé le plus profond respect, et à qui je n'aurais jamais osé demander, de mon propre mouvement, une audience particulière.

Me voici donc revenu, après un assez long trajet en voiture sur les pavés cahoteux de Stamboul, au quartier du Phanar, au cœur de l'ancienne Byzance, dans cet aristocratique faubourg qui avoisinait le palais impérial des Blakhernes, et où l'on reconnaît encore, malgré les ravages de quatre siècles destructeurs, les hautes façades, les fenêtres historiées, les larges portes des demeures habitées jadis, au temps des Gomnènes et des Paléologues, par les patriciens de l'empire d'Orient.

Nous nous arrêtons, mes compagnons et moi,

devant un portail dont les battants sont fermés.

— C'est par ici, me dit un des envoyés du patriarche, c'est par ici que l'on entrait autrefois dans la cour du patriarcat œcuménique. Mais, en 1821, le patriarche Grégoire a été pendu par ordre du sultan Mahmoud au linteau de ce portail. Les battants ne s'ouvriront qu'au jour marqué parla Providence pour l'expiation de ce crime.

Nous entrons, par une petite porte latérale. Le patriarcat est une maison spacieuse, mais très simple, et qui justement emprunte beaucoup de grandeur à cette simplicité vraiment évangélique. La cour est déserte. On accède, par un perron de quelques degrés, à un vaste vestibule où l'on est reçu par deux ou trois serviteurs ou cavas, habillés à la mode grecque. On gravit les marches d'un escalier commode, très doucement incliné. Et, sans qu'il soit besoin d'un plus long préambule, nous sommes installés dans une salle sommairement meuclée de quelques fauteuils, de deux ou trois guéridons et d'un petit bureau...

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Est-ce une salle d'attente? Mais non. La porte s'ouvre doucement, et nous voyons entrer sans bruit, comme une apparition soudain ressuscitée du fond des âges révolus, un grand vieillard paisible et pâle. Sa longue barbe est toute Manche. Sa longue robe est toute nuire. Mais sur l'étoffe de cette robe sombre et unie, par où le patriarche de Constantinople entend s'égaler au plus humble des prêtres de sou Eglise en deuil, brille un bijou incomparable, un joyau sans prix : l'aigle d'or aux ai b éployées, le symbole de l'empire chrétien d'Orient, transmis de siècle en siècle par une tradition ininterrompue, et que chaque titulaire du siège patriarcal de l'Eglise œcuménique transmet à son successeur comme le gage inaliénable d'un tragique souvenir et d'une magnifique espérance.

Le patriarche Joachim fait signe, d'un geste affectueux, à l'un de ses serviteurs. On nous sert à la mode du pays, le glyko, c'est-à-dire de la confiture à la rose et de l'eau très pure en m •■ coupes de cristal. Quelques gorgées de

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ceci, quelques cuillerée ■ 'I • cela. L'antique pnli- I de l'hellénisme veut que la conversation ne commence qu'après cette légère libation. Le patriarche nous adresse, à mes amis et à

moi, ses souhaits de bienvenue. Il parle d'une belle voix grave et harmonieuse, avec des inflexions musicales, en un grec très pur. J'ai l'impression que saint Grégoire de Nazianzej saint Jean Chrysostome et le cardinal Bessarion devaient exprimer de celte façon leurs sentiments et leurs pensées. Je voudrais sinon traduire, du moins résumer ici les parole qua prononça le patriarche dans cette entrevue oui notre respect s'accroissait en raison même de l'émouvante familiarité de son accueil.

— Messieurs, nous disait-il, je ne suis qu'un pauvre prêtre, l'humble pasteur d'un troupeau captif. Je ne dispose d'aucune puissance temporelle. Mon existence est précaire, ma position est difficile. Je dépends, à chaque instant, des caprices d'un pouvoir qui est étranger à ma race, à ma religion, à ma nation. Puisque vous connaissez l'histoire de mes prédécesseurs, vous

savez quelles ont été leurs tribulations, leurs angoisses, leurs agonies. Cependant ils n'ont jamais désespéré. Leurs suprêmes conseils, en approchant de Ja tombe où j'irai bientôt les rejoindre, furent de tinés à encourager, à réconforter les fidèles. Et moi aussi, j'ai foi dans l'avenir.

Le patriarche se recueillit un instant, comme pour trouver dans son éloquence admirablement persuasive ce qui pouvait toucher le plus profondément nos esprits et nos cœurs. Et d'un ton posé, d'une voix souverainement calme, il ajouta ces simples mots :

— Messieurs, vous êtes Français. Vous avez l'honneur d'appartenir à une nation idéaliste. Pou ; devez me comprendre, mieux que personne au monde... Je représente une idée. Et voilà ce qui me donne, dans ma faiblesse matérielle, une force incalculable. La vertu de l'idée sera, tôt ou tard, victorieuse de la brutalité du fait accompli. Les forces morales sont invincibles. Rien ne saurait prévaloir contre l'idée. Elle est vivante. Elle est immortelle. C'est elle

qui nous soutient depuis quatre siècles. Je m'estimerai heureux et digne d'envie, si mes yeux, avant de se clore, peuvent découvrir aux clartés radieuses des aurores prochaines les signes annonciateurs de son triomphe et de notre libération.

Aiii^i parlait Joachim, patriarche de Constantinople, tandis qu'un rayon de soleil, traversant une vitre claire, faisait resplendir sur sa poitrine drapée de noir le bijou merveilleux, l'aigle d'or, légué aux successeurs de saint Jean Ghrysostome par les héritiers de l'empereur Constantin.

Au milieu du Tout-Péra.

Très curieuse, cette aristocratie francoanglo-germano-gréco-arméno-cosmopolite qui fait de Péra une si divertissante succursale de la tour de Babel.

Dans la capitale des Ottomans, dans cette mêlée internationale, dans cette diversité de

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cultes et ce mélange de races qui s'amalgament sans se confondre, il y a une petite ville provinciale, un Landerneau d'Orient, un centre de commérages, de papotages et de cancans, à rendre jalouse la plus loquace de nos souspréfectures : c'est le « Tout-Péra. » La population de ce chef-lieu d'arrondissement n'a pas, à vrai dire, la cohésion de nos centres berrichons ou picards. A première vue, dans les visages qui passent, on sent des différences d'origine. Cette face mate, aux yeux de jais, encadrée d'une barbe presque bleue à force d'être noire, a quelque chose de romain, ou, si vous aimez mieux, de roumain. Voici un chapeau haut de forme, soigneusement lissé, la blancheur d'un faux-col excessivement raide, d'où sort une tète pommadée, comme un bouquet sort d'un cornet de papier... Est-ce un jeune Byzantin qui passe? Tel autre, Français ou Italien, est le rejeton d'une famille latine, arrivée ici, on ne sait par quelle série d'aventures ; peut-être descend-il d'un de ces croisés qui firent flotter les étendards de l'Occident

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latin sur les murs de Byzance. Mais le dur compagnon de Baudouin méconnaîtrait sa race. Au cours des générations successives, comme une monnaie qui passe de main en main et qui perd la claire saillie de son empreinte, le type s'est adouci, les traits se sont effacés et fondus en une expression faible et morne. Le climat est trop doux. Le charme enveloppant de ce ciel est trop amollissant. Les races du Nord, elles-mêmes, y perdent leur vigueur première. L'Anglo-Saxon lui-même, professeur d'énergie et mangeur de bœuf cru, l'Anglo-Saxon athlétique et sportif qui vient ici après avoir largement piétiné de ses pesantes semelles de globetrotter les cinq parties du monde, perd peu à peu, sous ce délicieux climat, la vigueur de ses coups de poing, de ses coups de pied et les passions rapaces de son âme combative. 11 cède au charme ambiant. Il est désarmé, lui aussi, par la douceur invincible qui a vaincu tous les conquérants de Constantinople. Un niveau commun, qui atténue les différences trop tranchées, en laissant subsister toutefois

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la nuance particulière à chaque type, semble avoir passé sur les Grecs, les Arméniens et les Français qui habitent Péra ; tout ce monde forme une nation particulière : les Pérotes.

La bonne société de Péra s'habille et se chapeaute volontiers à la mode de Paris, joue du piano, s'exerce aux chinoiseries bien parisiennes du puzzle, pédale à bicyclette, manie le volant des autos, parle l'argot de nos faubourgs mieux que les plus charmantes personnes de notre meilleure compagnie, fredonne les derniers refrains de Montmartre, s'exerce aux difficultés de la diplomatie, craint les microbes, entreprend des réformes sociales, s'amuse presque toujours et sait quelquefois s'ennuyer comme il convient à une colonie civilisée qui n'a rien à envier aux plus antiques nations de l'Occident.

Landerneau a son mail, Carpentras a ses promenades publiques. Péra a le jardin des Petits-Champs. Mettez-y, par hypothèse, des nourrices enrubannées et de bons troupiers, gantés de fil blanc, — chose inconnue en

Turquie, — et vous aurez, en entendant l'orchestre lancer impétueusement vers le ciel les notes vibrantes des Chevaliers de la Lune, l'illusion de vous croire en un Quimper-Gorentin du Levant. Tout le monde se connaît. Les coups de chapeau et les poignées de main à distribuer sont innombrables. Seuls, les fez posés sur la grosse tète des Arméniens, et parsemés dans la foule des chapeaux sombres, jettent une note exotique dans ce milieu délicieusement bourgeois.

Cette petite ville a sa grand'rue, la rue de Péra. À vrai dire, c'est la seule où l'on puisse à peu près marcher sans risquer de se rompre le cou. Vous ne pouvez vous dispenser d'y passer au moins dix fois par jour. Aussi, à moins de dépister la curiosité publique par des ruses policières, dignes de Sherlock-Holmes ou des espions d'Abd-ul-IIamid, vous êtes sdr que tout le monde est exactement renseigné sur vos allées et venues ainsi que sur vos faits et gestes. On m'a conté que plusieurs Européens sont allés se loger chez les Turcs, à Beicos ou

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à Kalender, ne pouvant supporter, à Péra, les curiosités indiscrètes dont ils sentaient bruire autour d'eux, dans tous les dialectes et tous les sabirs d'Orient, le sempiternel caquet.

Les hommes passent généralement la soirée à la brasserie. Là, entre deux bocks, on s'entretient des plaisirs du dimanche passé, et des récréations projetées pour le dimanche prochain.

Les journaux du cru, en dehors de leurs directeurs et rédacteurs ordinaires, — qui sont souvent, il faut le dire, des hommes fort distingués, — ont une foule de rédacteurs bénévoles. Des jeunes gens oisifs, des professeurs écrivassiers et beaux-esprits, des employés qui ont lu, entre leurs heures de bureau, des chroniques boulevardières et qui les ont trouvées exquises, se sentent taquinés par le besoin d'écrire à leur tour. Ils consacrent leurs veilles à calligraphier quelques pages bien « parisiennes », un premier Péra, une chronique ou des nouvelles ;i la main pour un « phare » rouméliote ou un « moniteur » macédonien. Abon-

dance de copie ne nuit pas. Les feuilles locales, bonnes filles et avenantes, ne refusent pus cette aubaine, si peu savoureuse qu'elle soit quelquefois.

Le faubourg de Péra a ses poètes. On voit apparaître de temps en temps, aux vitrines des librairies, de petites plaquettes ornées de frontispices où des amours entrelacés voltigent dans les nuages roses. Ces « bouquets à Iris », ces « madrigaux à Glorinde » et ces « sonnets à la princesse » sont fort surannés, comme la pale copie du vieux pastel.

Je sais un vieux monsieur, correctement velu et de mine respectable, qui écrit d'ordinaire, des articles de grammaire et des consultations de beau langage. On m'a dit qu'il était quelque peu jacobin. Je n'en serais pas surpris. Avezvous remarqué qu'en général les jacobins sont très puristes ? Leur esprit absolu, renfermé dans des doctrines rectilignes, garde toujours un peu la manie de proscrire et d'excommunier; quand cette manie ne s'applique plus à des hommes de chair et d'os, elle s'exerce, — ce

qui est plus inoffensif, — sur de malheureuses locutions qui, après tout, ne sont pas plus mauvaises que d'autres. Le vieux monsieur de Péra applique la loi des suspects avec une implacable persévérance, aux tournures vicieuses, aux héllénismes, latinismes, pérotismes, qui abondent dans le langage local. Il l'ait la police avec acharnement ; il exige de chaque mot un passeport en règle et un certilicat de civisme, il est d'office l'accusateur public des intrus et des fourvoyés.

Comme dans toutes les villes de province, les feux s'éteignent vers dix heures. Quelques débauchés restent dehors jusqu'à onze. Mais ceux-là sont montrés au doigt et jugés comme ils le méritent. Les distractions intellectuelles sont rares. De temps en temps, une troupe de comédiens passe, et joue au Théâtre municipal; un prestidigitateur donne une soirée ; un conférencier conférencie ; un magnétiseur opère sur un sujet plus ou moins préparé ; ce sont des événements. Le reste du temps s'écoule dans la monotonie des soirées toujours pa-

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reilles. Il y a bien deux ou trois cafés-chantants ; mais ce sont des lieux de perdition où ne fréquente pas la bonne compagnie; c'est le rendez-vous des garnements du lieu et des étrangers de passage. Les figures inquiétantes y voisinent fraternellement avec les bonnes faces rougeaudes, épanouies sous le casque anglais. Je me garderai d'en dire davantage, cela me ferait supposer que j'y suis allé.

Péra, 24 septembre.

Il pleut. — A Londres, où l'on vit le parapluie en main, à Paris où le ciel nuageux est trop souvent gros de menaces, la pluie n'a rien d'effrayant ni d'anormal. On se fait une habitude de compter avec elle. L'éventualité d'une averse entre dans les prévisions de la journée. On ne quitte jamais son logis sans prendre les précautions d'usage. Le parapluie est une arme défensive ou — à l'occasion — offensive, dont nos gens ne se séparent pas volontiers. D'autre part, le service municipal est

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en guerre quotidienne avec le fléau, il drague les boues, canalise les torrents, dessèche les flaques. Dans les villes d'Orient, habituées aux caresses du soleil, la pluie a quelque chose d'énorme et d'effarant. D'abord elle défigure complètement ces villes fortunées, en altère la grâce, en anéantit la beauté. Sous la pluie, Stamboul n'est plus qu'un pâté de maisons sales et grises, la tour du Séraskier se désole» les minarets pleurent, les dômes ruissellent, Péra n'est plus qu'une coulée innombrable de fleuves boueux, chaque rue est un torrent noir. L'eau furieuse, ne trouvant sur son passage ni gouttières ni caniveaux, ni égouts> glisse le long des toits et tombe en cascades sur la tête des passants, s'amasse, le long des rues, stagne en étangs infranchissables, s'attarde aux creux du pavé, et descend par une course vertigineuse, jusqu'à la Corne d'Or, ainsi transformée en un vaste dépotoir de vase et de détritus.

Pour me désennuyer, j'ai regardé les images du Voyage de Choiseul-Gouffîer, qui fut ici le

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dernier ambassadeur de l'ancienne monarchie française. La Turquie apparaît dans ces gravures avec tout l'appareil sauvage, tout le luxe barbare de ses belles armées : villages d'Asie-Mineure, où les voyageurs sont reçus magnifiquement par de riches agas, cavalcades d'escadrons dans les grandes plaines, grands ports où les caïques apportent à foison des richesses de l'Occident. D'où vient que ce pays est aujourd'hui si découragé et que ses ports sont si misérablement défendus? Les vues de Gonstantinople sont fort belles : c'est la Pointe du Sérail et ses verdures, la Corne d'Or et le va-et-vient de ses caïques, le paradis des Eaux-Douces, la place d'At-Meidan, les innombrables mosquées qui hérissent sur le ciel fin leur forêt de minarets. Puis, c'est le défilé baroque des fonctionnaires et hauts dignitaires de l'empire, énumérés comme au temps du protocole byzantin : le prince de Moldavie, avec sa longue robe fourrée et son panache de plumes, le Kizlar-aga, (le « capitaine des lilles ! ») en turban et ample man-

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teau ; le Bostandji-bachi, le Solak-Pe'ick et son carquois de flèches, le Bach-Tchaouch et l'éventail de plumes qui s'épanouit sur son casque, le Sakkabachi, bizarre avec toute la quincaillerie précieuse de son costume compliqué. Cette pompe est à la fois magnifique et burlesque.

Cependant, il y a dans cette collection une image qui est prophétique. C'est une vue du port et de la ville de Tchechmé. La ville, enserrée dans un rectangle de rudes fortifications, étage sur le penchant de la colline ses maisons plates, ses dômes démâtés, défoncés pendant la grande bataille, ses tours. Dans le port, des vaisseaux misérablement échoués se balancent sur la vague : planches disjointes de frégates broyées, carcasses à moitié submergées par la houle, proues dorées, que la mer ronge. Le grand empire turc commence déjà à laisser derrière lui des épaves. Le canon des Slaves ébranle cette énorme machine, qui semblait si robuste. Encore quelques années, et de toute la puissance de Soliman, il ne restera, malgré les efforts de quelques hommes de sens et de

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courage, qu'une nation désemparée et sans boussole, errant, à l'aventure, d'une alliance à une autre, tombant d'échec en échec, jusqu'à l'impuissance et au dénuement. Observons toutefois que les Arabes étaient déjà en décadence au onzième siècle. Les décadences peuvent durer très longtemps,*" dans une espèce d'enlisement moral, un glissement vers une hébétude éblouie, une aspiration vers le néant qui attire... Et l'on songe à ce que sera peut-être la fin du monde, lorsque les derniers hommes, adoucis, alanguis par le monotone renouvellement de l'expérience et de la désillusion, n'auront même plus la force d'espérer et n'adopteront que des éthiques négatives. De l'immobilité, du silence, de la mort, mais de la mort très douce, très lente, de V euthanasie, comme disaient en Grèce et à Rome les moralistes décadents.

Péra, 25 septembre.

Il pleut toujours. Je lis, pour me désennuyer et pomvm'instruire.

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L'empire ottoman, toujours protégé par les diplomates et par les financiers, a presque perdu la faveur des poètes.

Toutefois un éloquent avocat a pris la défense de la Turquie moderne : c'est Lamartine. Son Histoi?^ de la Turquie est, avant tout, l'œuvre d'un poète, le produitspontanéd'uneimagination puissante, vivement séduite par tout ce qui est nouveau et mystérieux. Ce n'est pas l'œuvre d'un historien de profession : l'auteur ne fait guère que suivre, pas à pas, pour les faits matériels, le grand ouvrage du baron de Hammer... Il a cru à l'efficacité des réformes du sultan Abdul-Medjid ; et il raconte avec attendrissement l'époque idyllique du Tanzimat, inauguré par le hatti-chérif de Gul-Hané.

Le style est superbe, d'une belle venue, d'une facilité royale. Certaines périodes se déroulent lentement avec une grâce et une aisance incomparables. Lamartine n'est pas un serré, un précis ; il laisse courir sa plume au gré de son inspiration, toujours féconde. Son style y perd en fermeté et en concision. Mais

il y gagne de l'élan, de l'abondance, de l'ampleur. De plus certaines pages ont un vif accent de générosité et de conviction. Certaines expressions sont fortes et neuves. On pourrait citer bien des détails pittoresques, finement vus et exactement rendus. Les apôtres de l'érudition ennuyeuse, les faiseurs de fiches auront beau faire : les poètes seuls ont de ces visions subites qui soudain font voir clair dans la noirceur du passé.

Et, malgré tout, on ne peut étudier ce malheureux pays sans constater l'incurie qui frappe de stérilité cette terre opulente, ou du moins qui diminue si considérablement sa puissance de production, les exactions du fisc qui ruine le peuple et qui lasse et décourage les meilleures volontés... Tout est à faire dans cet empire ruiné par le mal intérieur d'une administration mauvaise, d'une régie financière désorganisée, d'une armée de fonctionnaires qui le pillent et le dévorent. Le massacre des janissaires, effroyable saignée, n'a pas suffi au rétablissement de l'homme malade. Il

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y faudrait la suppression des voleurs publics, des percepteurs d'impôts arbitraires et des accapareurs de bakchich. Quel est le sultan qui osera tenter une telle entreprise? Quelle belle œuvre à faire, que Ile bonne action à tenter pour un homme d'Etat, que celle qui eCit consisté à sauver cette malheureuse nation, à la tirer du découragement, de l'énervement et de la torpeur ! . . . Malheureusement il est trop tard. Le mal est trop avancé. Stamboul est tombée plus bas que Byzance . Et mai ntenant la désespérance silencieuse et digne, le fatalisme lier et résigné tuent lentement ce peuple. 11 meurt, méprisant le giaour qui l'abat, se courbant d'avance sous les décrets de la Providence, acceptant sans mot dire l'arrêt inéluctable du Destin. Il serait étonné que quelqu'un osât aller contre, se mettre en travers des événements qui se précipitent.

— Nous sommes des Tartares, me disait Méhémet-aga, dans un bourg de Karamanie où il m'offrait la plus cordiale hospitalité. Envoyez-nous des femmes d'Europe, pour

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élever nos enfants dans les idées nouvelles. Je veux mettre ma fille à l'école ; ma femme me fait la guerre sur ce point, disant que je veux en faire une fille de raïa . . .

Qu'il est difficile de se représenter l'âme d'un Osmanli, d'imaginer les sentiments qui s'agitent dans ces cervelles taciturnes et apathiques, de voir comment le dernier villageois des vilayets asiatiques se fait une opinion, se façonne une manière de voir sur les événements dont il entend le lointain écho ! Après tout, la plupart n'en pensent pas très long sur cette matière. Une natte où ils puissent s'asseoir, de l'eau bien fraîche, du tabac bien coupé, — et de contrebande autant que possible, — la fumée odorante d'un chibouque ou d'un narghilé, quelques sorbets, du bois d'aloès à brûler, des parfums d'ambre et des essences de rose à respirer, une sécurité viagère exempte d'impôts et de corvées, voilà peut-être leur idéal sur terre. Après cela, le reste leur est indifférent.

Le fatalisme oriental supporte avec une in-

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croyable philosophie la mort des hommes et la fin des choses.

Péra, 2C septembre.

II y a ici beaucoup de Bulgares. L'un deux, le docteur X... qui fut président de l'assemblée de la Roumélie-Orientale et ministre, raconte certains faits curieux. L'armée bulgare a une bonne organisation et surtout un admirable esprit de discipline. Voici un trait qui le prouve. Un jour, un incendie éclate dans une ville. Deux sentinelles bulgares étaient en faction dans un endroit où le feu ne pouvait manquer d'arriver très vite. Des officiers passèrent, et crièrent aux deux soldats de quitter leur poste. Or, d'après le code militaire, un factionnaire ne peut être relevé que par son caporal; il ne reconnaît pas, tant qu'il est sous sa guérite, d'autres supérieurs. Pour je ne sais quelle cause, le caporal ne vint pas. Les deux sentinelles furent brûlées vives, l'arme au bras.

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Un tour au bazar.

Le bazar des drogues (missir-lcharchi) est un long entre-croisement d'étals et de boutiques de toutes sortes, nichés dans une vieille construction voûtée, sorte de tunnel, où le jour pénètre par deux rangées parallèles de fenêtres rondes placées très haut. Dans le clair-obscur de cette demi-lumière, digne de tenter le pinceau de Rembrandt, on voit des figures d'alchimistes à barbe jaune et à nez crochu derrière des rangées de bocaux et de vases où s'étalent les parfums les plus capiteux, les poudres les plus étranges, les substances les plus rares et les plus vénéneuses, distillées par des alambics de sorciers. Un nuage subtil d'émanations composites vous monte au nez. Toutes les odeurs de l'Àsie- Mineure, de la Syrie et de la Judée vous enveloppent et vous pénètrent. Le laboratoire du

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docteur Faust devait exhaler de ces relents étranges. Dans cette pharmacie infernale, sous lejour de souffrance des soupiraux, on craint de tomber raide, tué par quelque fumée satanique. Ou bien on se sent glisser dans une sorte de .langueur... On est grisé par les fumées de l'encens javanais que les docteurs arabes nomment benjoin. On est enivré par les arômes :de la myrrhe et du cinname d'Arabie. L'Orient Uout entier vous monte au nez en fumées de pastilles du sérail, pour vous verser ses ivresses compliquées... Ces poudres jaunes et ; grises ont l'air mauvais. Ces bâtons de soufre 'font peur, ces fruits, gonflés par la sève trop forte des flores torrides, donnent une espèce d'inquiétude. Voici l'abelmosc ou graine d'ambrette la résine odorante du balsamier de Ceylan. On comprend que des peuples saturés d'illusion par ces odeurs, surchauffés par des climats ardents, aient ébauché, dans leurs songes vagues, des rêves de volupté et de sang, d'amour et de mort.

Cet afflux de parfums exotiques évoque

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un mirage de demi-visions, très lointaines. On entrevoit des bouts de désert et des profit de palmiers, des coins de forêts vierges, regorgeantes de sève et de vie, des fleurs superbes, des grappes de fruits rouges becquetés par des oiseaux aux ailes diaprées. Ou bien on aperçoit des scènes de harem, là-bas dans quelque ville inconnue de la Perse ou du Béloutchistan, des femmes aux robes lâches, aux yeux languides, glissant en babouches traînantes sur les dessins capricieux des tapis lourds. Cet appel de sensations est imprévu, On est à mille lieues du temps présent, de notre civilisation rigide, de nos tempéraments sobres de l'Occident. On entre dans les sentiments de l'àme orientale. On conçoit l'éclosion des songes sans fin et des poèmes fleuris, le goût du kiel et du demi-sommeil, l'amour du repos sans trouble, les yeux mi-clos poursuivant quelque forme fugitive, insaisissable. Même les marchands qui vendent ces choses semblent participer à cette torpeur. Ils sommeillent derrière leur étal, n'interpellent point le passant. Pour

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etrouver la vie, le mouvement, le bruit de la ouïe, et les formes précises, il faut sortir de ette officine, et errer dans les ruelles étroites t tortueuses du Grand Bazar.

' Chaque corps de métier a son bezestin à part, ians ce dédale de ruelles, dans ce royaume de ucre, où triomphe la brocante. Ici ce sont les narchands d'antiquités et de riches étoffes, eux qui vendent un peu de tout, depuis les ,iches tapis jusqu'à la vulgaire essence de rose t à l'eau de cerise. Ils vous hèlent au passage, ortent de leurs niches, vous prennent par e bras, malgré vous, vous font entrer, de orce, dans leurs boutiques. Alors ils déplient eurs broderies, étalent leurs armes damasjuinées, font les honneurs de leur bric-à-brac ivec un flux de paroles intarissables :

— Voyez ! Ceci est boulgare, monsieur, je le garantis. Cette broderie est boulgare. Dans un lutre magasin vous la paierez le double. Mais mur entrer en affaires avec vous, je vous la rendrai, pas cher.

Il faut imaginer l'accent exotique, les yeux

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caressants, les mines llatteuses, le pli donné d'un revers de main à la broderie, pour en I faire chatoyer la soie, scintiller les paillettes el les cannetilles d'argent ou d'or. Ils étalent par terre de grands tapis, aux couleurs voyantes et variées. Plusieurs de ces carpettesont d'un dessin charmant, d'une coloration exquise. L'étoffe lustrée a des cassures de soie; le tissu est lourd et moelleux. Ces tapis se sont déroulés pourlalongue paresse des siestes orientales. La lumière est comme amortie et étouffée par les nuances anciennes et passées, ; les ors éteints, les rouges atténués, les bleus adoucis. Puis c'est le défilé des armes : petits ! couteaux d'acier, efiilés comme des aiguilles, légers, jolis et méchants, avec leurs manches d'ivoire ou de jade, et leurs gaines incrusées de pierres précieuses; sabres lins et recourbés hardiment, comme le lier paraphe d'une signature sarrasine ; kanghiars larges et meurtriers, faits pour couper les tètes d'un seul coup ; vieux fusils à la crosse criblée de rubis et d'émeraudes. A travers tout cela on vous présente

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(des écharpes brodées, en mousseline de Mosjsoul. Le dessin de ces passementeries est capricieux, bizarre, insensé. Paillettes sur paillettes, soie sur soie, lignes heurtées, sans raison, sans dessin préconçu. Peu importe... cela est clinquant, scintillant, chatoyant, bien divertissant. Puis ce sont les vêtements an- (âens : caftans de popeline rose, orangée, violette ou bleue, brochée de longues raies d'or, gilets de satin cramoisi, de taffetas zinzolin, de ipcassin jonquille, de récamet grenat ou de camocan lilas, robes de femmes , ramagées de floraisons d'argent, nippes ensorcelées par un mirage de légendes, toute la comique et superbe défroque de la vieille Turquie. Ce vestiaire est un musée. On y resterait des heures, à regarder, comme un enfant, pour le plaisir de voir.

Plus loin, ce sont les marchands d'escarpins, de sandales et de babouches. Aux étalages des boutiques, pendent, en grappes folles, les plus invraisemblables chaussures : babouches bleues, rouges ou violettes, diaprées

d'or comme des ailes de papillon, brodequins en pointe, ornés au bout d'une petite houppe; pantoufles persanes, patins turcs, haut montés sur leurs deux pieds incrustés d'ivoire, — ailleurs, c'est le bazar des vêtements neufs : Brousse y envoie pour les harems de Stamboul, de longues gandourahs transparentes, qui pendent aux devantures, les bras étendus, dans une altitude lamentable, et de longs peignoirs de bains, semblables à des burnous. Dans les boutiques des tailleurs, on vous présente d'adorables petits costumes turcs pour les enfants. Ce sont de courtes vestes, puérilement chamarrées, avec un soleil dans le dos, des culottes bouffantes, de petits gilets de cérémonie pour des zeybecks minuscules, des bachi-bouzoucks en lisière, et des janissaires au maillot.

Les négociations et chicanes se font dans tous les charabias et baragouins, y compris le petit nègre, sur un ton gai et joyeux. Le marchand vous propose des prix énormes, ridicu- Jement majorés. On se récrie avec bonne hu-

meur. On offre un peu moins de la moitié de la somme exigée : l'affaire n'est pas encore faite, mais on est à peu près sur de ne pas sortir de la boutique, sans être allégé de quelques medjids, dinars, maravédis ou sequins. On se dit en entrant: « Bah! Je vais toujours entrer pour voir. Je n'achèterai rien. » On en sort chargé comme monsieur Perrichon en voyage. On a un sabre sous le bras droit, un tapis roulé sous le bras gauche, dans les mains, des soucoupes de filigrane, des bracelets en bois d'aloès, des flacons d'essence de rose, sans compter la pacotille des portefaix, qui vous suivent, pliant sous de nombreux fardeaux. Il n'y à pas à dire, on est obligé de céder. Ces traliquants sont d'une persistance par où les plus réfractaires se déclarent vaincus. Je ne connais pas de nerfs assez bien endurcis pour résister à cet assaut de paroles. Leur amour de la vente arrive jusqu'à une sorte d'éloquence mercantile. Ces brocanteurs sont de profonds psychologues. Ils connaissent l'art de convaincre, de plaire ou de chiper.

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Ils ont une méthode spéciale, qui n'appartient qu'à leur confrérie. On s'assied, malgré soi, vaincu, lassé. On est halluciné par le miroitement des tissus précieux, ébloui par l'entrelacement scintillant des broderies et des ciselures, et inconsciemment sans y penser, on achète toute sa boutique au brocanteur triomphant, qui empoche piastres, tomans et livres turques.

Au Caravansérail des Persaiis.

Mirages de paradis.

Près des labyrinthes du Grand Bazar se trouve Validé-Han, vaste caravansérail, où sont établis de nombreux marchands, presque tous Persans. Antoine Galland, le délicieux et bienfaisant traducteur des Mille et une Nuits, rapporte qu'il allait souvent s'asseoir et fumer son narghilé clans ce caravansérail, afin de s'initier à la sagesse de la nation persane.

Les Persans ont un air grave et un costume sévère. Ils portent en général une sorte de

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redingote noire plissée à la taille et un bonnet de fourrure, également noir. Ils ont de la tenue. Leur aspect général est propre et soigné, leur teint est brun. Leur allure est lente. La Perse est le pays du monde où l'on chemine le plus lentement. Même en Orient, où personne n'est jamais pressé, les Persans excitent l'admiration parce qu'ils sont incroyablement lambins. Le galop d'un cheval leur fait l'effet d'une allure presque inconvenante. Le trot leur -semble excessif. Consultez les voyageurs français qui sont allés dans les Etats du sophi et du chah pour notre plaisir et notre profit : le chevalier Chardin, Jean Thévenot, Antoine Olivier, Picault, le colonel Gaspard Drouville, le comte de Gobineau... Tous ces pèlerins véridiques vous diront que la Perse est la terre classique des piétons sans hâte et des cavaliers exempts d'impatience. Heureux pays, où l'on n'est jamais en retard, parce que d'un commun accord, personne n'est jamais obligé d'arriver à temps!

L'aiguille semble ne point marcher sur le

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cadran des pendules, à Kazeroun, à Chiraz, à Ispahan. Et de fait, en ces cités reposantes, les pendules sont souvent arrêtées. A quoi bon savoir l'heure, lorsqu'on n'a rien à faire, et que les journées se passent tranquillement, délicieusement, dans la cueillette des roses? Les gens qui n'ont pas peur de manquer le train sont de grands philosophes, parvenus à un éminent degré de félicité. Mais, chez nous, on ne peut pas échapper à cette peur, à cette espèce de phobie, qui trouble sans cesse nos plus heureux moments, et nos plus sublimes extases. Là-bas on n'est jamais pressé de partir, puisqu'on ne tient pas du tout à arriver. Si on n'arrive pas, qu'importe? On savoure les jouissances de l'imprévu, les longues haltes à mi-chemin, les siestes indéfiniment douces, que hantent des rêves paradisiaques.

Et pourquoi s'en aller? On est si bien à Chiraz pour respirer l'odeur des orangers, et à Ispahan, pour cueillir des roses, sans doute pareilles à celles qui embaumaient le paradis

terrestre? L'immuable sérénité de l'Orient nargue les années et les siècles. Depuis Adam et Eve, on a fait très peu de « progrès » dans ces pays-là. On s'y promène, on y voyage, on y dort comme au temps des patriarches. On découvre, dans les jardins d'Ispahan, d'innombrables sources de Jouvence, parmi des ruines si vieilles, que les hommes, à côté, paraissent toujours jeunes.

Qui donc pourrait s'inquiéter de l'heure, en cette contrée où l^s professeurs enseignent à leurs élèves que toute affaire urgente est nécessairement ennuyeuse, et que par conséquent on doit la remettre au lendemain?

Les musulmans de Perse affirment par leurs moindres gestes et par les plus menus détails de leur costume le mépris qu'ils éprouvent pour nos empressements fébriles. Habillez-vous à la mode persane : je vous défie, après cela, d'être trop exact à votre bureau, trop ponctuel dans vos visites, trop agile dans vos démarches. Les Persans, généralement coiffés de bonnets pointus, en peau d'agneau à toison noire, sont

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quelquefois vêtus d'une longue robe qui tombe sur leurs talons. Sous cette robe, ils ont une espèce de paletot en indienne ouatée. Le'irs chemises sont en soie, très courtes, sans collet, fendues sur le côté droit et bordées d'un petit cordonnet de couleur aimable. Leurs pantalons, très larges et bouffants, sont en taffetas rose ou en satin cramoisi. Les paysans de la Perse ne portent point de souliers en cuir. Ils aiment mieux les pantoufles.

Les Persanes seraient fort embarrassées pour pédaler sur des bicyclettes, ou même pour escalader le marchepied d'une automobile, attendu qu'elles sont emmaillotées d'un accoutrement qui répugne aux sports. Leur vêture consiste d'abord en une camisole de mousseline brodée, très fine, avec deux ou trois rangs de petites perles qui bordent le tour du collet.

Ces camisoles, ouvertes vers le milieu de la poitrine, mais soigneusement fermées au cou par un bouton d'or garni de perles ou de pierreries, retombent sur des pantalons de

zouave à peu près pareils au « chalvar » des femmes turques.

Une veste en satin ouaté, une étrange redingote, prodigieusement décolletée, une paire de sandales en velours et un haut turban de cachemire complètent l'ensemble de ces vêtements d'intérieur. Lorsque les Persanes vont se promener dans les villes ou à la campagne, elles sont obligées d'ensevelir leurs charmes sous de triples voiles qui les font ressembler à des apparitions plus mortes que vives. Un immense linceul en toile de coton, qui pend jusqu'à terre, et qu'on nomme « chadera », c'est-à-dire tente, s'attache sur la tête de ces pauvres femmes, se resserre au cou par un fâcheux système de cordonnets et de coulisseaux, et enferme le corps tout entier, qui, ainsi affublé, n'a plus que l'aspect lourdaud d'un paquet informe. Ce n'est pas tout : le visage des Persanes est masqué par une cagoule, qui s'appelle « roubend », et dont les trous, à la hauteur des yeux, ne laissent passer le regard qu'à travers un treillis en forme

de lilet ou de dentelle. Les Persanes sont des prisonnières qui traînent partout leur prison avec elles. Leur marche est lente, car elles ont les pieds engoncés dans de larges bottes de feutre...

Un savant orientaliste que j'ai rencontré dans mes visites au caravansérail des Persans, me fait observer que Mahomet, dans son Coran, n'ordonne point du tout que les femmes soient emmaillotées comme des momies. Pourquoi donc vouloir être plus mahométan que Mahomet? En passant à Kaswyn, à Téhéran, à Ispai han, à Koum, à Recht, cet orientaliste à vu des mollahs qui prétendaient enseigner la sagesse aux croyants que gouverne l'étonnante administration du chah de Perse. Ce sont ces mollahs qui sont responsables de la claustration et de l'accoutrement des Persanes. Ils ont fait croire à leurs ouailles qu'un honnête homme doit cacher sa femme, parce que les femmes sont des êtres inférieurs et que la vue seule en est insupportable aux gens bien élevés...

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Je n'ai pu m'em pécher de dire au savant orientaliste :

— Ils sont invraisemblables, vos mollahs !

— Ne plaisantez pas, me dit le savant orientaliste, ce sont les Persans qui ont, paraît-il, inventé le Paradis, et qui en ont révélé la notion au peuple d'Israël dans le temps où Esther devint l'épouse d'Assuérus. Du moins, Ernest Renan nous l'indique avec son scepticisme exquis, au chapitre onzième de la Vie de Jésus : « Un vieux mot, paradis, que l'hébreu, comme toutes les langues de l'Orient, avait emprunté à la Perse, et qui désigna d'abord les parcs des rois achéménides, résumait le rêve de tous : un jardin délicieux où l'on continuerait à jamais la vie charmante que l'on menait ici-bas. » M. Gaston Maspero nous confirme ce point au troisième tome du bel ouvrage qui s'intitule Histoire ancienne des peuples de l'Orient classique : « Darius... choisit les satrapes dans toutes les classes de la nation, parmi les pauvres comme parmi les riches, parmi les étrangers comme parmi les

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Perses, mais il ne confia les satrapies importantes qu'à des personnages alliés par le sang ou par un mariage à la famille achéménide. de préférence aux descendants légitimes des six maisons nobles... Les satrapes exerçaient l'autorité civile dans sa plénitude, ils avaient une cour, des gardes du corps, des palais el des parcs immenses, des paradis... » Quand nous prononçons le mot paradis, nous parlons zend, tout simplement et sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose. Ou plutôt (car les grands docteurs es sciences iraniennes el caractères cunéiformes ne sont pas d'accord sur ces choses mystérieuses) nous parlons bactrien, bactro-persique, caspien ou mède, ou peut-être touranien, langage longtemps admiré par le célèbre auteur de Mes Paradis, M. Jean Richepin, de l'Académie française. Zend, en effet, s'il faut en croire les plus récents exégètes de l'Avesta, veut dire commentaire et désigne la glose attachée aux livres sacrés où les sujets du grand Cyrus, de Gambyse et de Darius, fils d'IIystaspe,

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jherchaient l'aliment de leur vie morale... En tout cas, lorsque nous rêvons d'une félicité paradisiaque, nous sommes quasiment contemporains du prophète des Guèbres, de |B fameux Zoroastre, que Frédéric Nietzsche ippelle Zarathoustra, ce qui veut dire, d'après ies plus savants commentateurs, 1' « Homme mx chameaux couleur d'or ». Zoroastre, s'il faut s'en rapporter au témoignage de ses plus doctes biographes, est mort cinq mille ans ivant la guerre de Troie, après avoir écrit douze mille volumes, en lettres d'or, sur douze mille peaux de génisses.

— Cela est admirable, que de choses on apprend dans le caravansérail des Persans !

— Pairidaeza (-apa&eico;, paradisus , paradis) est un des plus anciens mots du vocabulaire de notre race. Il indique cette vocation permanente qui entraîne l'humanité vers le plaisir éphémère que nous procurent les jardins de la terre ou vers la joie éternelle que nous promettent les jardins du ciel. C'est l'oasis que les pèlerins du désert voient

verdir, lleurir, fructifier, dans l'illusion de leurs mirages quotidiens. C'est l'âge d'or que les poètes, hésitant toujours entre la tradition et le progrès, placent tout à coup au commencement des siècles et à la fin des temps, ne sachant point si la perfection de la félicité humaine a été le gage de notre innocence ingénue ou sera la récompense de notre labeur conscient. Les Persans, hommes prudents et subtils, connaissant la vanité de ce qui n'est plus et de ce qui n'est pas encore, s'arrangent pour avoir sous les yeux et sous la main, en ce bas monde, une suffisante collection de paradis provisoires.

Ils ont toujours été ainsi. En adoptant la religion de Mahomet, ils ont paré cette religion de toutes les grâces naturelles qui abondent dans leurs âmes de parfaits jardiniers. J'ai trouvé un jour sur les routes d'Asie, en compagnie de mon regretté camarade Georges Cousin, un fragment d'inscription, qui est maintenant exposé au musée du Louvre, et où l'on voit le roi Darius, fils d'Hystaspe,

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recommander au satrape Gadatas quelques arbres menacés par la cognée d'un stupide bûcheron. Cette voie royale, qui a traversé miraculeusement vingt-quatre siècles, nous donne l'idée d'un peuple ami des verdures fraîches, des eaux courantes, des paradis... Le paradis de Hecht, fertile en giroflées, s'imprègne, au printemps, de l'arôme des orangers qui chargent d'un lourd effluve de parfums l'immobile et sereine félicité de quelques Persanes, belles entre les plus belles. On y savoure et l'on y respire le bonheur de vivre sans rien faire, sans presque remuer, tandis que les caravanes, vaguement poussées par un instinct de voyage dont elles sentent sans rien dire toute l'inutilité, s'avancent à pas lents, au rythme des mélopées que murmurent en sourdine les chameliers pensifs, sur les pistes poudreuses que rafraîchit le feuillage des érables et des platanes. C'est un paradis-joujou qui offre à des sultanes-poupées une jolie moisson de tulipes jaunes dont elles font des bouquets en l'honneur de leurs petits

maris, lesquels sont fiers comme Artabad lorsqu'ils arborent cette parure printanière. Au-dessus de ces tulipes jaunes, il y a des lis blancs, des lis rouges, des iris mauves et de merveilleux lilas. Ecoutez!... On entend, parmi ces floraisons d'odeurs et de couleurs, le chant d'une flûte invisible que soutient la cadence d'un tambourin mystérieux. Et des voix humaines ou des voix divines, on ne sait, exaltent la passion des âmes qui sont blessées d'amour et qui voudraient guérir leurs plaies, tristement et doucement, clans un baume d'indifférence, d'oubli, de béatitude somnolente et d'extase enchantée.

Le paradis de Téhéran, — cité rose et bleue que parfument les fleurs de l'acacia, — est quelquefois troublé par le bruit métallique de ces pièces d'or, d'argent, de nickel ou de cuivre dont les hommes ont besoin, hélas! pour manger du pain tous les jours. Mais à Téhéran les ruelles sombres du bezestin sont ennoblies par une illumination de roses rai dieuses. Les jardins de Téhéran font un clair

décor de verdure et de Heurs au labeur monotone du négociant qui trafique et du mercanti qui brocante. Il y a des boutiques dans ce paradis. Il y a des réalités dans cette féerie. Les riches marchands de Bassorah y sont reçus comme jadis à Bagdad les princes charmants des Mille et une Nuits. Mais quels bijoux dans ces échoppes où travaillent des joailliers en turban, disciples des vieux artistes qui travaillaient sous le règne de Crésus, en Lydie ! Ces merveilles d'orfèvrerie voisinent avec le gros ouvrage des chaudronniers. Près de ces bagues, de ces bracelets et de ces colliers, on voit des marmites et des casseroles. Qu'importe? Les émeraudes, transparentes, vertes et froides comme la glace des cavernes magiques, s'entre-choquent avec une légère sonorité de cristal. Voici, pour quelques tomans, des turquoises qui meurent d'une mort très douce, comme si elles étaient lasses d'avoir vu agoniser tant de sultanes, dont elles ont paré la grâce alanguie et l'éphémère beauté! Les perles s'épanouissent en rosaces qui sont pâles

comme des corolles de marguerites. A Téhéran, le « lloi des Rois », le satrape, le frère du Soleil et de la Lune, S. M. Ahmed Chah Kadjar, possède un « apadana » où l'eau des bains tièdes et parfumés glissant sur un dallage de faïence s'offre en cascatelles de perles aux sultanes cloîtrées, sous le demi-jour des dômes ajourés qui mettent des reflets d'azur céleste sur le marbre des vasques bleues. Dans les jardins du harem fleurissent des pavots qui répandent sur les yeux, las du spectacle éblouissant des grandeurs humaines, un doux sommeil, prélude ou présage d'une heureuse mort.

Le paradis de Khoum s'annonce de loin aux caravanes qui cheminent sur les dunes" fauves, par le resplendissement d'une mosquée dont le dôme est en or et dont les quatre minarets sont en émail couleur de saphir. Hélas! les infidèles n'ont pas le droit d'entrer dans ce sanctuaire, et sont obligés de rester au caravansérail avec leurs valises, hors des murs de la ville sainte. Khoum est un paradis inacces-

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sible, dont les extases mystiques sont réservées aux pèlerins maintenus en état de grâce par la loi de ce chamelier divin qui s'appelait Mahomet. Du fond des plus lointaines contrées de la Perse, de l'Armina, de l'Arabaya et de la Gaudara, à travers des sables ardents et des terres brûlées, parmi les petits cris stridents des cigales, le prestige miraculeux de Khoum attire des fidèles en longues processions, au tombeau de cette sainte Fatmeh, dont le nom mystérieux exhale des effluves d'encens, d'ambre, de benjoin, de myrrhe et de cinname, odeur de sainteté ou parfum de sérail. Dans cette grande mosquée, il y a un petit cercueil de femme, précieux comme un coffret. Telle est la vertu de cette frêle relique et de ce lorps glorieux qu'on a vu le vainqueur des vainqueurs, Abbas le Grand, descendre de son cheval alezan devant la grille argentée qui protège cette tombe, et se mêler au troupeau des àniers, des ciseleurs de pipes, des marchands de pastilles, des jardiniers, des derviches, des musiciens, de tous les pauvres

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gens habitués à se prosterner, le front contre terre, devant le mystère qui les console, et devant la mort qui leur sourit, étant le terme de leur pénible voyage et la fin d'une misère moins insupportable que l'idée du néant.

Ispahan est sans doute le plus délicieux paradis de la Perse musulmane. Les rossignols et les poètes y chantent nuit et jour. On y respire des roses. On y marche sur des roses. Là-bas, le dessin bariolé des tapis imite les plus délicates nuances des roses effeuillées! C'est là que le poète Saadi, qui l'ut esclave, a composé le Gulistan c'est-à-dire le Jardin des Roses. C'est là que Firdousi, surnommé le Paradisiaque, a célébré l'aurore en des discours harmonieux. Les kiosques d'Ispahaij sont pleins de fleurs et d'oiseaux. Dans les écoles d'Ispahan, on enseigne que « l'odeui framboiséë des églantines est Thaleine de l'Eternel ». On trouve là-bas des philosophe! sublimes et des grammairiens exquis. Dans ce pays ravissant, une simple grammaire sram pelle volontiers le Livre des Parterres fteurin

Les philologues persans sont doux, polis, aimables, exempts de chicanes, tout à la fois hommes du monde et hommes de lettres. Ce sont des mages excellents. Ils ont des caftans couleur de réséda. Leurs tiares, leurs turbans et leurs colbacks sont teintés de pourpre et de safran, comme les nuées d'un crépuscule d'avril. Ils savent déguster des sorbets à la rose et parler de miel ou de sucre avec les femmes. Et quelles femmes, si l'on en juge d'après le Livre des dames de la Perse! Ces dames ont des noms colorés, parfumés, mystérieux comme les mousselines soyeuses et les taffetas satinés dont elles voilent leur beauté habituellement recluse. Elles s'appellent : Paradis-des-Yeux, Arc-en-ciel, Muscade-Pure, Pelite-Fleur-de-Lys, Madamela-Gazelle, Mademoiselle-la-Perdrix, et aussi Naziad, ce qui veut dire la Très-Coquette. Elles aiment à s'asseoir au bord des fontaines, sons le feuillage mobile des sycomores, à traîner indolemment leurs babouches brodées sur les jardins illusoires qui jonchent les

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'tapis de Damas, et à respirer tous les parfums de l'Arabie, en écoutant réciter les sourates du Coran.

C'est dans un parc, près d'une source cachée sous les fleurs, qu'il faudrait lire le Coran. « Ceux-ci, dit le Livre, auront les jardins d'Eden, et sous leurs pieds couleront des eaux. Accoudés sur des divans, ils seront parés d'anneaux d'or et vêtus de robes vertes, en soie et en satin... On leur offrira, à la ronde, des aiguières d'or et des gobelets remplis de ces bonnes choses qui flattent le goût, charment l'odorat et sont les délices des yeux... » Un jour, une jeune princesse, ayant quitté Ispahan à regret, aborda, sur la mer Caspienne, au débarcadère d'un petit port inconnu, qui s'appelle Lenkoràn. Elle demanda ce qu'on pouvait voir en ce lieu. On lui répondit :

— Des roses!

Le paradis de Lenkoràn est une roseraie où l'on vient de trente lieues à la ronde cueillir, au printemps, une moisson merveilleuse. Les

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roses de ce pays sont pâles, très hautes sur leurs tiges, groupées en touffes innombrables, sur de grands rosiers disposés en futaie, au bord de la mer, autour d'une mosquée blanche. Vers le soir, au souffle du vent qui fait frissonner les choses et les âmes, leurs corolles s'effeuillent sur les eaux violettes, et l'on dirait une jonchée de papillons évanouis sur une mosaïque d'améthystes. Et chacun des habitants de ce paradis pourrait redire les strophes du poète Saadi, qui chanta les roses quatre siècles avant notre Ronsard : « Je ne suis qu'une argile sans valeur et je retournerai bientôt en poussière, mais du moins j'aurai vécu pendant quelque temps avec les roses... »

J'ai appris décidément beaucoup de choses dans mes stations au caravansérail des Persans.

Visions de cauchemar.

C'est dans la cour de Validé-IIàn que les Persans célèbrent, le dixième jour du mois de

Moharrem, une de leurs fêtes les plus solennelles, l'anniversaire du meurtre de Hassan et de Hussein. C'est une fête sanglante dont la hantise me poursuit comme un cauchemar.

C'était le soir à la lueur des torches. La pro- >n était lugubre et fantastique. Une longue file de gens se frappaient la poitrine, quelques-uns avec des cailloux et des pavés. La répétition de ces coups sourds et cadencés, tomliant sur des poitrines humaines, avec un liait tement d'angoisse et un bruit de tambours* avait quelque chose d'effrayant. D'autres pénitents, assis sur le passage du cortège, sanglotaient, en cachant leur ligure sous les pans de leurs robes. Des chevaux tenus en main, et dont les housses étaient couvertes de symboles mystiques, suivaient la pompe religieuse. Enfin, on voyait une lente procession d'hommes, marchant les uns derrière les autres, revêtus de longues chemises blanches. Ceux-là étaient les plus fanatiques et les plus terribles à voir. Ils tenaient de grands sabres effilés, et se mutilaient eux-mêmeSj se tailladaient le front, la

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poitrine. Le sang coulait en ruisseaux rouges, sur la blancheur de leurs vêtements. Quelquesuns violemment surexcités, emportés par le délire et l'extase, se frappaient avec une fureur indicible. On emporta un jeune homme, presque mourant. Jamais je n'ai mieux compris la profondeur du sentiment religieux et la puissance du délire mystique. Cela nous ramène à plusieurs siècles en arrière. Les martyrs devaient s'offrir aussi, dans leur ardeur de sacrifice, à la volupté des suprêmes immolations. Assurément, ces hommes ne souffraient pas. Ils voyaient, devant eux, dans une hallucination violente, les saints hommes, Hassan et Hussein, traîtreusement assassinés, et, alors, affolés euxmêmes par une si grande douleur, ils se frappaient la poitrine à coups redoublés, afin d'expier ce crime et pour laver dans le sang cet irréparable attentat.

Péra, 28 septembre.

F..., drogman de l'ambassade, esprit vif,

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éveillé, Fort au courant des choses orientales, plein de récits merveilleux qui font ressembler sa mémoire à une bibliothèque de contes arabes, me donne des suggestions fort intéressantes au sujet de l'ancienne histoire des Turcs. Les Ottomans, me dit-il, ont hésité longtemps dans une indécision religieuse, qui est une crise peu connue et décisive. Us étaient sollicités à la fois par le christianisme nestorien, le bouddhisme, et le mahométisme qui a finalement triomphé. Supposez une légère modilication dans l'ordre des motifs qui ont déterminé leur adhésion linale, et la série des événements historiques était changée du tout au tout.

Vous voyez passer dans les rues de Constantinople des gens d'allure décidée, en redingote blanche et coiffés d'une petite toque à fond rouge, discrètement brodée d'or. Ce sont des Dalmates, des boccesi, des gens venus des bouches de Cattaro et des côtes de l'Adriatique, sujets autrichiens, mais sujets fort indociles. Ils sont fortement organisés, ont un chef dont

I ils respectent l'autorité, et se tiennent entre eux par une solidarité indissoluble. La police fcrque a peur d'eux. L'ambassade d'Autriche les redoute. 11 y a quelque temps, l'ambassadeur avait l'ait arrêter, sur un bateau du Lloyd, deux déserteurs dalmates. Les autres vinrent au nombre de cinq ou six cents, armés de pistolets et de sabres, réclamer les prisonniers. Le stationnaire autrichien lit débarquer son équipage. Un régiment turc accourut à la res- I cousse. Finalement l'ambassade, pour éviter un épouvantable carnage, capitula.

Un jour, dans l'après-midi, sur une des places les plus fréquentées de Péra, un agent du Lloyd passait : un Dalmate, qui lui en voulait, s'approche, lui casse la tète d'un coup de pistolet, et s'en va, le plus tranquillement du monde. On alla trouver le chef du clan, pour lui demander de livrer l'assassin. « Impossible, répondit-il, on m'assassinerait moimême. » L'affaire en resta là.

F..., très en verve, me parle des Etats balkaniques.

230 A CONSTA-NTINOPLE

— Le royaume de Roumanie, me dit-il, est le plus jeune Etat de l'Europe : il est âgé d'un tiers de siècle, étant né au printemps de IX~7, date décisive où la victoire de l'armée roumaine sur l'armée turque fut signalée à l'Europe par le canon de Plewna. Mais la r« •inanité » de cette nation remonte à. dix-neuf cents ans. Submergés par le flot des invasions barbares pendant de longues périodes dont la misère est insuffisamment indiquée par le silence effrayant des historiens, elle a survécu grâce à une ténacité qu'exprime bien ce dicton populaire, souvent répété par les paysans du Danube : « L'eau passe, le caillou reste. » Elle se réveille après la prise de Constantinople et défend l'Europe contre la barbarie asiatique, sous les étendards de cet Etienne le Grand donl un sculpteur français, M. Frémietl a dressé, sur une des places publiques de Jassy, la statue triomphale. Et puis, les heures sombres, les jours tristes recommencent, interminablement, à peme éclairés, çà et là, par une lueur d'espérance. Après l'épopée

fulgurante et brève de Jean le Terrible et de Michel le Brave, la nuil s'étend sur la Transylvanie, sur la Valachie, sur la Moldavie, sur tout l'ancien domaine des vétérans de Trajan.

Avec Michel le Brave, s'éteint le dernier prince roumain qui ait tenté de soustraire son i peuple à l'oppression musulmane. A partir de cette époque, les Roumains n'essayent [même plus de lutter contre la fatalité. Tandis [que Démèlre Cantemir se réfugie en Russie, Constantin Brancovan et Etienne Cantacuzène meurent sous le sabre d'un sultan épileptique, dans la cour du Vieux-Sérail. (Un voyageur français a raconté cette tragédie.) Les « boyards » de Bucarest et de Jassy adoptent le turban, le caftan, les babouches, le narghilé, le sofa, s'habillent et babillent comme les mamamouchis de Molière; un diplomate français, le comte d'Hauterive, « gentilhomme d'ambassade » auprès du comte de Choiseul- Gouffier, a décrit cette triste parodie... Mais ce sont là des choses qui ne s'oublient point. — Et les Grecs?

— Ah! les Grecs, ils sont toujours les mêmes. C'est pourquoi ils sont sûrs de l'avenir. Rien ne saurait prévaloir contre la Imilepuissance de la poésie. En vain le docteur FalU merayer, pédant allemand, a voulu ensevelir la Grèce sous les pavés de sa massive érudition. En vain, le spirituel Edmond About, chroniqueur français, a taquiné l'Olympe pal un jet de fléchettes inutiles (tehun imhclle sine ictii). En vain les Turcs, armés en guerre, ont fait entendre dans les plaines de la Thessalie un bruit de bottes et des pétarades de fusils Mauser. Les Grecs, malmenés par le concert européen, résistent à tous les mécomptes. Ils n'ont pas dit leur dernier mot. Ils sauront s'imposer à l'estime et à l'admiration de l'Europe.

Péra, 28 septembre.

On m'a conté une belle histoire : la Fiancée d'Ali bey... C'est une idylle tragique, dont la couleur locale eût rempli d'émoi le cœur tur-

A GONSTANTINOPLE 233

bulriit de lord Byron. Tous les Monténégrins pavent par cœur les strophes épiques et sentimentales Je la Fiancée d'Ali bey. On chante lette chanson farouche dans la Montagne- Noire, aux noces de campagne et dans les fêtes populaires, — avec accompagnement de guzla, bien entendu.

C'est l'histoire d'un bey de Bosnie, à qui le bey turc de Mostar veut ravir sa liancée, la blonde Haïka, fleur de beauté mystérieusement éclose au désert abrupt de la Tchernagore... Ali bey, jeune orphelin, s'est retiré avec sa vieille mère au fief de Liubovitch, dans le château de ses ancêtres. Son père est mort au siège de Bagdad. Il avait sept frères : tous ont péri sur le champ de bataille. Deux furent tués sous les remparts de Candie. Deux autres ont laissé dans les plaines de Vienne leurs ossements décharnés par le bec rapace des corbeaux. Un autre, qui s'appelait Mehemet, tomba aux mains des Hongrois, qui lui coupèrent la tète après lui avoir crevé les yeux. TVloussa succomba sous les coups de sabre,

après s'être défendu comme un lion, au coffll bat de Varasdin. Ahmed, le cadet, revinj blessé, sanglant, au gîte natal, et agonisai dans son lit d'enfant, entre les bras de M mère et de sa nourrice. Deux des oncles d'Ali bey ont empourpré de leur sang vermeil les flots jaunes de la rivière d'Osie, quand le tsar des Moscovites lit la guerre au sultan des Turcs. Tous sont tombés pour l'honneur de la Bosnie. Et maintenant, dans le nid des aigles, il n'y a plus qu'un aiglon.

Ce que voyant, le bey de Mostar en Herzé-î govine — Turc orgueilleux, puissant et intraitable, — ■ le bey de Mostar, lier de commander aux artilleurs de dix-sept batteries, aux muezzins de trente et une mosquées, aux caïmacans et aux moutessarifs de treize prw fectures impériales a résolu de profiter de soij pouvoir pour enlever la fiancée d'Ali bey. VA dans l'excès de son outrecuidance il veut ajouter à la cruauté de ce rapt un raffinement d'insolence, suggéré à son humeur brutale par le ressentiment d'une ancienne vendetta*

A GONSTANTINOPLE -•">■>

■Depuis plusieurs siècles, son clan est séparé du clan d'Ali bey par un fossé de haine où

i. coula le sang de trois ou quatre générations.

[H envoie donc à son ennemi un injurieux message, pour l'abreuver d'outrages et l'accabler le menaces.

— Je te somme, lui dit-il, de me livrer Le

t meilleur cheval de tes écuries, celui qui

' répond au nom de Noir. Je veux qu'en signe d'obéissance et comme une marque vivante de

Ita vassalité tu m'envoies ce coursier fougueux qui souvent emporta ton père au plus épais de la mêlée dans les batailles contre les musulmans, mes frères. Je veux que Noir hennisse désormais dans l'escadron de mes spahis au sabre courbe et de mes timariots aux flottantes pelisses... En attendant que je puisse te rencontrer, Ali bey, en un duel à mort, et vider une fois pour toutes la querelle ancienne qui divise nos deux familles, c'est ton cheval — je le veux — qui ramènera dans mon harem ta fiancée, la blonde Ilaïka.

Le jeune Ali bey a bondi sous l'insulte. Vite,

il décroche du râtelier le yatagan de ses ancêtres. Il invoque de loin celle qui pense à lui, la fiancée de son àme, Haïka la Blonde.

— Haïka, s'écrie-t-il, tu es à moi, je t'appartiens... Je ne veux pas vivre sans toi... Que serait, sans toi, le vaste monde?... Regarde ce sabre tranchant et acéré. Il couperait la gorge de ton fiancé, si celui-ci était assez lâche pour (.'abandonner à un indigne rival.

Mais la vieille mère d'Ali bey se lamente.

— .Mon fils, dit-elle, tu es bien jeune, bien petit pour te mesurer avec le terrible bey de Mostar. Déjà son redoutable cimeterre a fait voler dans la poussière des combats les tètes de plusieurs chefs bosniaques, trop hardis à s'insurger contre sa puissance. Je veux garder pour mes derniers jours ta tendresse filiale. Ne prive pas ma vieillesse de son suprême soutien.

— Ma mère, répondit Ali bey, ma décision est prise. Je combattrai le bey de Mostar, en champ clos et les armes à la main, sur même cheval dont il exige insolemment la

TANTINOPLE

on humiliante. Et je le punirai de son

M lis ridant la nuit, tandis qu'Ali reposait dans la haute tour de sa demeoi pour se préparer au combat et en rêvant aux blonds cl; l'Haïka, la mère vigilante fit

1er le katerdji Hussein.

— Katerdji, lui dit-elle, emmène le cheval Noir... Tu le conduiras au méchant b- *Mostar. Et tu diras à ce bev, implacable ennemi de notre famille, de laisser enfin en paix notre infortunée demeure.

Alors on vit un miracle, dont les gens la Tchernagore ne peuvent point parler sans faire le signe de la croix. Voici ce qui arriva. Noir, le bon cheval, avait entendu cette conversation. Il résolut, comme font toujours les bons génies des légendes mythologiques, . issurer, sans rien dire, le triomphe de la et 1? bonheur des amoureux. Envoyé, bonne es u village où s'épanouit, comme

une fleur de paradis, la Banc Noir emporte sur son dos. au grand gai la

238 A GONSTANTINQPLE

])londe Ilaïka. Mais au lieu de ramener à Mostar la jeune fille dont le cœur est restq indomptablement fidèle, il entraine les Turcs 1 travers les tempêtes des sommets neigeux, loin, bien loin au-dessus des vallées où les fontaines ont des miroitements d'argent sous le feuillage transparent des platanes. Un à un, dans cette course fantastique, les trois cent! janissaires du méchant bey de Mostar ont disparu dans la tourmente. Elle aussi, la blonde Ilaïka, est transie de froid. Ses belles joues sont mordues par l'âpre bise.

— Noir, dit-elle, mon bon Noir, si je restq dans la montagne, si je suis ensevelie dans une avalanche de neige, va tout droit au château d'Ali bey... Porte-lui ma bague de fiançailles que je noue à l'une des tresses de ta crinière. Il reconnaîtra ainsi que mon cœur n'a jamais cessé d'être à lui...

Le bon cheval hennit doucement, sans s'arrêter. Et maintenant, se sentant libre, débarrassé de sa séquelle de Turcs, il redescend vers les plaines, et apporte au grand galop,

A GOKSTAXTINOPLE 239

jusqu'au perron du château d'Ali bey, son pré- 'ieux fardeau.

L'auteur de ce poème homérique est un

îomme de là-bas, un montagnard de pure

•ace et de haute lignée. Il porte avec une

ièiv élégance la casaque rouge, courte et

sans manches, et la gougne longue et plissée

que les femmes du Monténégro aiment à orner

de broderies étincelantes pour mieux parer la

noble prestance des braves armés pour la

fefense de la patrie et de la liberté. Il est un

des plus illustres fils de cette terre héroïque,

fOÙ chaque père, en baptisant son enfant, pro-

monce cette formule rituelle : « Puisse-t-il ne

pas mourir dans son lit! »

Ce poète n'est autre que Nicolas Ier Pétrovitch ÎNiégoch, roi du Monténégro. Ses œuvres littéraires mériteraient d'être remarquées des slavisants, même si elles n'étaient pas revêtues de sa signature royale. Elles entretiennent son peuple dans l'état d'àme où nous étions vraisemblablement vers l'époque de la chevalerie, des croisades et des chansons de geste.

2i0 A CONSTANTINOPLE

On trouve même, en ce répertoire de prouesse-, l'expression simple de certains sentiments primitifs qui nous font remonter plus loin encore dans le recul des anciens âges... Ah! les diplomates auront plus d'une surprise dans ces pays où les peuples sont guerriers et où les rois sont poètes comme au temps d'Homère.

Péra, 29 septembre.

Ouvrez certains journaux de France, d'extrême droite ou d'extrême gauche, et tâchez, en résumant le plaidoyer ou le réquisitoire de chaque parti politique, de vous faire une opinion moyenne sur l'état du pays. Vous arriverez à ces conclusions consolantes : tout va mal, le conseil des ministres est une bande de brigands ; l'armée est désorganisée ; la magistrature est vendue ; le clergé est simoniaque et débauché. Prenez les journaux de Turquie : vous verrez tout couleur de rose. Cet optimisme souriant fait plaisir. Quel bon calife!

A COXSTAXTIXOI'LE "Ml

Quel vaste empire ! Quelle administration ptègpe! Quel budget merveilleusement équilibré! Quelles victoires éclatantes sur les giaours!... llurrah pour le victorieux padischah! Gela rappelle ces chœurs de paysans qui, dans les opéras-comiques, jettent leurs bonnets en l'air en l'honneur de monsieur le bourgmestre ou de monsieur le bailli..,

Stamboul, 30 septembre.

C'est au delà du pont de Galata, sur la rive méridionale de la Gorne-d'Or, qu'il faut chercher surtout les enchantements du regard, la ■Bresse des tons chauds et dorés, la complication des lignes, et ce hérissement de silhouettes aiguës qui font ressembler Stamboul à quelque ville fantastique, dentelée par une innombrable variété d'aiguilles et de clochetons. On a tout dit sur les minarets. Il est bien vrai qu'ils contribuent, pour une bonne part, grâce aux sveltesses de leurs tiges et aux fantaisies de leurs balcons ouvragés, à cet aspect

242 A COXSTAXTIXOPLE

féerique et imprévu. Ils donnent à Stamboul un profil inattendu, qui ne ressemble à rien. Comment se représenter la beauté de la Byzanee antique? Le site était le même; le promontoire allongé sur lequel s'étale la ville de Mahomet II, avait les mêmes vallées ondulantes et la même ceinture de flots bleus. Mais la cité avait un tout autre aspect que la ville actuelle, une physionomie plus riche peut-être, plus de magnilicence et de véritable splendeur. L'or des dômes étincelait au soleil. Les portiques de marbre alignaient leurs longues files de colonnes blanches. Sur les arcs de triomphe, sur les colonnes, sur les galeries supérieures de l'Hippodrome, sur les terrasses des palais impériaux, les statues de bronze, de marbre et d'or rayonnaient dans une clarté radieuse et dominatrice. Mais cette beauté pompeuse et triomphale avait quelque chose de moins romantique, sans doute, que les monuments plus légers et plus éphémères de l'art musulman. Reste à savoir si le romantisme ne nous a point donné l'habitude singulière de goûter

excessivemenl ce qui est étrange ou saugrenu.

Devant la mosquée de Yéni-Validé-Djami... Ciel pur; un vent frais, qui l'ait frissonner, sur la terre humide de la pluie récente, l'ombre des feuilles. La mosquée étale son perron sans grand caractère, son péristyle où des loqueteux, vêtus de couleurs sales, grouillent sous les arcades en ogive, entre les tiges à facettes des colonnettes frêles. Les arceaux, grands et petits l tour à tour alternent, et leurs trèfles découpent sur le mur du fond, entre les fenêtres grillées, des ronds de lumière. On voit des pigeons qui se posent en roucoulant sur les barres de fer, s'alignent sur les corniches, s'accrochent aux fleurons. Combien sont jolis, délicats, les trois balcons qui enroulent autour du minaret leur collier de dentelles et leurs stalactites de pierre !

Une clameur joyeuse, faite de conversations confuses, de cris de marchands, emplit la place. Un marchand de fez exhibe sa marchandise sur une caisse de bois. Des officiers passent raides, clans leur uniforme bleu, col-

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lant, à l'allemande. Un marchand de pastèques : devant le panier où s'étalent les tranches fraîches, roses, juteuses, le vieux, barbu, sale, un mouchoir roulé autour du fez déteint, discute bruyamment avec un groupe d'Ara nautes. Des soudjis (marchands d'eau) font tinter leurs verres comme des sonnettes, en les choquant l'un contre l'autre, et crient : « Ey sou ! Ey sou ! » (bonne eau). Des maraîchers pèsent dans des balances de fer des oques de ces raisins dorés qu'on appelle « tchaouchs » '. Un cuisinier fait rôtir sur un fourneau de petits morceaux de viande, enfilé.; par une brochette. De robustes marins, en fez rouge, col bleu et vareuse blanche, attablés, mangent des aubergines farcies, du khébal rissolé, de la boutargue, sorte de caviar fait avec des œufs de muge. Des gens se lavent les I>ieds aux fontaines, le long des murs de la mosquée. Un officier d'ordonnance, coiffé d'un colback d'astrakan, en tunique verte à aiguil-

i. Le pluriel de « tchaouch » est « tchaouchlar ». On prw tend que chasselas vient de ce mot.

A COXSTAXTIXOPLE 2i3

lettcs d'argent, passe au grand trot. Il monte lourdement, sans grâce. Le vendredi est le dimanche des Turcs. Dans les rues, les gens ont de beaux habits. Les femmes sont enveloppées d'un frou-frou de soies neuves. Les bambins ont l'air mieux débarbouillés que les autres jours. Les officiers ont des dragonnes dorées. Et puis, le gai soleil fait reluire tout cela, depuis les visages reposés et flâneurs, jusqu'à l'or des ceinturons et des aiguillettes. Les maisons, les mosquées, lavées par la pluie d'hier, ont l'air de sortir d'une boîte. La seule tristesse des rues où cette gaieté défile, c'est la voix dolente des mendiants. Oh! la touchante et douce et lamentable cantilène : « Adé Tchélébi! » '. Et c'est une litanie d'objurgations inintelligibles et de bénédictions bizarres, lorsqu'on a laissé tomber dans la pauvre main suppliante les paras attendus. Il y a plusieurs catégories de miséreux : d'abord, comme partout, l'impotent, cul-de-jatte ou aveugle, immo-

1. Formule d'encouragement et de supplication qui équivaut à : « Allons, gracieux seigneur ! »

2i() A CONSTANTINOPLE

bile, le long du chemin, arrêté, avec une résignation de fakir, dans l'impuissance de ses membres inertes ou dans la nuit de ses yeux morts. Puis, il y a tout un va-et-vient navrant de mendiants nomades, sortis, effarants, d'on ne sait quelle géhenne. Des tilles de bohème, gitanes brunes de race douteuse, des Bédouines bronzées, des Kabyles hàlées par le vent ardent du désert, point voilées, mais portant l'ample culotte de zouave qui est le vêtement national des femmes turques, courent après vous, et poursuivent le passant de leurs supplications réitérées, opiniâtres. Ces robustes filles sont médiocrement intéressantes. On sent, à voir leurs yeux jaseurs, qu'elles doivent rire de toutes leurs dents blanches, en cachette, aux dépens du chrétien trop crédule. Mais les vieilles, édentées, courbées sur l'appui d'un bâton, babinotant de leurs lèvres pâles l'oraison répétée depuis tant d'années, celles-là font mal à voir. Puis ce sont les pauvres petites mamans en guenilles, portant un enfant qui tend déjà sa main mignonne, destinée

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