‹ A ConstantinopleChapitre 2 sur 5 · HT · texte numérisé non relu

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l'avance aux humiliantes mendicités. On se lemande dan- quelle cité dolente cette cohue te souffrants peut bien rentrer le soir. L'été, ont va bien encore. 11 y a des coins dans 'angle des murailles et dans les replis des terifdns vagues, il y a des lits de verdure dans es cimetières abandonnés, autour des cippes •oilTés d'un turban. Mais l'hiver est dur à Consantinople. Quand souffle ce vent du Nord qui s'est refroidi dans les neiges des Balkans cl (ni porte jusqu'à l'acropole d'Athènes ses boutées glaciales, où vont nicher, hélas ! tous ces vagabonds d'Eyoub et de Balouk-Bazar?

Encore des rues montantes, étroiies, an pavé •almlenx et glissant. Vous entrevoyez (\t>> fehoppes de barbier où reluisent des cuivres, à cour intérieure des hàns, dont le portail esl solidement muni de chaînes, en prévision des Éfertes probables et des massacres possibles. Certaines rues sont exclusivement occupées par un seul corps de métier : l'une d'elles estbordée par de petites boutiques où des gens sont fort occupés à fabriquer des pipes et des

porte-cigarettes. Pour deux piastres, vous avez un ehibouque dont le tuyau de jasmin est long d'un mètre. De détour en détour j'arrive au bazar. Aujourd'hui les échoppes turques sont fermées. Le « tcharchi » a beaucoup perdu de son animation accoutumée ». Toutefois, des « hanoums » (dames turques) achètent, le long des boutiques, de menus objets de toilette et de parure. Les échoppes des Juifs sont ouvertes. Elles seront fermées demain samedi, jour du sabbat, à cause du repos prescrit par les rabbins d'Israël.

J'erre quelque temps sous les galeries couvertes. J'arrive dans un quartier neuf, nouvellement percé par l'incendie d'abord, par la voirie ensuite. Je passe devant la mosquée du Sultan Bayezid, petite et toute gaie, je vois le Séraskiérat, vaste, imposant, avec sa grande porle où des versets calligraphiés se tordent, en lettres d'or, sur un fond vert. Sur la grande place, devant le palais, un Turc tient en main un fort joli cheval alezan, de belle encolure et au poil lustré. Il m'offre, pour deux piastres

HO centimes), de me laisser monter sur cette :iolie bète jusqu'à la mosquée du Sultan Achmet. C'est trop tentant : j'accepte et je pars sur ce festrier imprévu, suivi d'un petit nègre qui l'excite de cris et de sifflements de badine.

«... Nedjibey voilée s'en alla seule à Sultan Achmet ; c'était un matin de printemps, la saison fraîche où l'on vend à tous les coins de rue les fleurs parfumées des jonquilles... » Cette phrase de Leïla-IIanoum me chanta dans sla mémoire, sur la place de l'At-M eidan , parmi •les vestiges de l'ancien Hippodrome, devant les verdures et les dômes de la mosquée d'Achmet. Cette mosquée est une fantaisie de ce sultan artiste, tellement zélé pour la bâtisse, dit la légende, qu'il allait une fois par semaine travailler avec ses ouvriers. C'est dans cette mosquée que fut proclamé le décret qui proscrivait les janissaires et les vouait au massacre commandé par le sultan Mahmoud. C'est sur celte place, où des maraîchers vendent très tranquillement leurs légumes sous de grands

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parasols, qu'eut lieu l'horrible carnage. Mais je ne veux pas céder au maléfice de ces souvenirs lugubres; l'air est trop joyeux et le ciel trop léger. Je regarde à peine l'obélisque de Tbéodose. Les verdures des arbres sont si fraîches ment lustrées, le grouillement pittoresque de cette place diversement peuplée est si agréable à voir que l'esprit se sent tout à fait incapable d'aborder un autre objet de contemplation ou de L'èverie.

J'ai vu des détachements d'infanterie, dei zouaves nègres, revenant du « sélamlik ». Uni musique endiablée les précédait, cadençaoj leurs pas lourds et leur démarche relevée, saccadée à la prussienne. Cela donnait l'idée d'une entrée de conquérants dans une ville prise. Les musiciens de Mahomet II, dans la marchi féroce du 29 mai 1453, devaient sonner cette fanfare sauvage. Les hommes sous les plis du drapeau cramoisi, qui flotte, sont grands, de belle tournure et de mine martiale. Ils marchent pesamment, avec de grosses bottes à l'allemande. Ils font effort pour obéir aux instruc-

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cuis placés en serre-file par von der Goltzblcha. Les uniformes sont propres et soignés. RMa, c'est le beau côté de l'empire ottoman, la fcade guerrière qu'on montre aux étrangers le passage, aux ambassadeurs des grandes 3tiissances, à la clientèle des « palaces » et des k terminus » qui encombrent l'antique cité de Constantin et de Mahomet. Pour voir l'autre côté il faut quitter la capitale, aller dans les provinces d'Asie, au delà de Smyrne, d'Aïdin, dans l'intérieur des terres anatoliennes, loin des ambassades, des banques, des cercles et des bouis-bouis de Péra. C'est alors qu'on erra des misères lamentables que j'ai vues : <les zaptiés déguenillés, des rédifs en loques, des nizams en haillons, pieds nus, regagnant péniblement leurs gourbis lointains, tombant de fatigue le long des routes, demandant presque l'aumône, et ne se plaignant pas... Pauvres et braves gens! Le gouvernement les licencie, les jette sans pain, sur les longues routes de l'Empire. Ils se taisent. Que pourraient-ils dire, en effet? Ils trouvent dans

l'étonnante résignation de leur fatalisme la force de ne pas se plaindre. J'ai vu un de ces malheureux soldats, malade, harassé, grelottant de fièvre, mourant de froid et de faim, agoniser sous le frêle abri d'un hangar ou\cit à tous les vents, près d'un village de Kurdes dans les plaines désolées de la Phrygie. Le gouvernement, ayant constaté que cit homme était impropre au service, l'avait congédié purement et simplement, sans un sou, sans un croûton de pain, avec toute une compagnie de camarades aussi infortunés que lui. Ce pauvre diable aurait expiré sur la place, si un voyageur français ne lui eut donné de quoi prolonger quelque peu sa misérable vie...

Kassim-Pacha, 1er octobre.

Vous êtes à Péra, clans un café européen. Vous lisez les journaux de France. Vous traversez la rue et vous entrez au tekké des derviches tourneurs. Vous voilà reporté à plusieurs siècles en arrière. Constantinople est ainsi

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faite : il n'y a pas de ville plus fertile en contrastes, plus prodigue en suggestions imprévues, plus féconde en sensations historiques. Quelqu'un a dit que l'on peut actuellement, en parcourant le monde, se donner la sensation de toutes les époques révolues. Cela est surtout vrai de Gonstantinople. Ici, la plus simple promenade devient, tout de suite, une course à grandes enjambées à travers l'histoire. L'aspect de telle rue du Phanar, avec ses vieilles mai- , sons de pierre grise, interrompant la série des frêles maisonnettes de bois, improvisées à la turque, est une évocation de l'époque lointaine où Michel Psellos, en attendant d'être le premier ministre de l'empereur Constantin le Monomaque, étudiait la philosophie chez Jean Xiphilin de Trébizonde... Ce cuisinier grec, qui debout devant son fourneau embrasé vend tranquillement aux passants des côtelettes d'agneau fricassées en plein vent, pourrait installer ses marmites dans les boutiques démantelées de Pompéï. Ce boucher ambulant qui va de maison en maison, colportant sur

son épaule une guirlande de viandes saignantes, ne se doute pas, le brave homme, qu'il est tout bonnement séculaire; le bazar, en somme, est une chose antique au moins autant qu'orientale... Otez les narghilés, les pipes turques, les turbans et caftans, vous avez l'agora. L'habitude de vendre ainsi en plein air, dans des boutiques ouvertes, dans le labyrinthe d'une cité mercantile réservée aux criailleries des brocanteurs, est une coutume grecque et romaine. C'est nous qui avons inventé pour nos ciels pâles, le magasin clos, où l'on ne marchande pas, où l'on discute discrètement, où le chaland n'est pas poursuivi de cris et de récriminations où des messieurs très corrects mesurent silencieusement des aunes d'étoffe ou des livres de denrées vendues à prix fixe.

Tout recommence. Les gens d'Eyoub, fanatiques et enturbannés, ne diffèrent pas des bandes furieuses que Mahomet II jeta sur la capitale de l'empire chrétien d'Orient. Proclamez la guerre sainte, c'est-à-dire la néces-

site du suprême effort, où le croyant doit abandonner ses femmes, ses enfants, sa maison, et se faire tuer après avoir tué le plus d'inlidèles possible, vous verrez de quel élan ils suivront l'étendard du Prophète... Cette musique étrange, que glapit cette flûte au coin du Grand-Pont, a dû faire danser dans le steppe natal, à l'entrée de latente en poil de chèvre, près des chameaux accroupis, les ancêtres d'Osman, fils d'Erthogroul...

Tout cela donne à cette ville une attirance inquiétante, un charme dangereux dont on ne peut se déprendre. On ne songe pas, sans inquiétude, à la marche fatale des événements politiques, à la catastrophe linale qui viendra disloquer cette juxtaposition unique, émietter cette mosaïque internationale, disperser ce troupeau humain dont la variété est infinie. Quel sera, dans l'avenir, l'heureux possesseur de ce gros lot? Je ne sais. Mais le puissant peuple qui viendra embosser ses cuirassés et ses torpilleurs à l'entrée de la Corne-d'Or, ne manquera pas d'amener avec lui une armée de

constructeurs et d'ingénieurs. On fera des quais, ce qui sera fort bien; on percera des boulevards, ce qui n'est jamais mal, on construira des docks, des casinos, des opéras sérieux, des opéras-comiques et des opéras-bouffes. La rue de Péra, rectifiée, pavée, bitumée, ressemblera à la rue de Rivoli, y compris les Turcs de Montmartre, qui vendent des férédjés de fabrication parisienne, et des pastilles dites du Sérail. On entendra le ronflement des automobiles, le beuglement de la corne des tramways, le fracas roulant des camions et des omnibus.

Mais Constantinople ne sera plus ce pittoresque fouillis de formes architecturales empruntées à tous les temps et à tous le i pays, ce rendez-vous de races venues de tous les coins du monde, cette mêlée confuse de religions et de langues, qui font de cette ville incomparable un merveilleux champ d'expérience et d'observation.

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Au harem.

La jeune Gui (c'est-à-dire Rose), fille de Kiamil-Effendi, vient d'avoir treize ans. C'est à cet âge, hélas ! que les jeunes Turques sont condamnées par la loi musulmane à prendre le voile et à vivre dans une réclusion quasiment claustrale. Dure nécessité pour des fillettes qui ont vécu jusqu'alors en plein air et en pleine liberté, le visage découvert et le nez au vent, comme de petites Européennes. Elles ont pu croire qu'elles étaient Françaises, Italiennes, Anglaises. Depuis leur premier cerceau jusqu'à leur dernière poupée, elles ont connu de longs jours heureux, des soirées gaies; elles ont ressemblé aux enfants des grandes nations, chez qui les femmes ne sont pas des esclaves. Et puis soudain, la règle héréditaire s'est emparée de ces petites musulmanes, qui, sous leurs chapeaux fleuris et dans leurs robes ajustées, avaient pu oublier leur condition. Loti nous a dit comment, à

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quelque sauterie de Péra, on demandera au milieu d'un pépiement de volière :

— Où est-elle la petite Gui, fille de Kiamil- Effendi?

Et quelqu'un répondra :

— Ah! vous ne saviez pas? Elle vient de prendre le tcharchaf.

Le tcharchaf, c'est le signe visible de l'incarcération rituelle à laquelle sont vouées les femmes d'Orient, depuis leur adolescence jusqu'à leur mort. C'est un voile funèbre, presque un drap mortuaire, jeté sur leur visage et sur leur àme. Ensevelies comme en un linceul, elles seront méconnaissables désormais aux amis qui les rencontreront par les rues, et qui, ne sachant plus s'il faut pleurer ou rire à leur approche, pourront les prendre indifféremment pour des fantômes sombres ou bien pour des dominos noirs.

Ces femmes masquées, dont l'éternel défilé attriste le recueillement des cyprès et des tombes, dans les cimetières de Constantinople, ont quelque chose d'étrange qui serait quelque-

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fois un peu comique, si l'on ne songeait aux grandes murailles farouches, au règlement immuable, aux coutumes inflexibles où ces pauvres vies féminines sont encloses et prisonnières. La femme turque n'existe que dans le clair-obscur du logis conjugal, pour un seigneur et maître que d'ailleurs elle n'a point choisi et dont elle ignorait, avant le mariage, les humeurs, les caprices, tout jusqu'au son de la voix. Hors du harem dont les fenêtres grillées ressemblent assez aux barreaux d'une cage, la femme turque n'est plus qu'un être impersonnel, anonyme, presque inexistant, une éphémère unité dans une procession de fantômes que l'on voit à peine apparaître, passer, s'effacer... Hors du harem, la vêture uniforme de la communauté confond tellement et recouvre d'une manière si monotone les formes et les gestes de ces femmes, que l'on ne sait même plus si elles ont des âmes séparées et des personnalités distinctes. A les voir ainsi empaquetées, on ne peut même pas dire si elles sont jeunes ou vieilles. Incessamment sur-

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veillées, harcelées par des jalousies terribles, elles ont l'air d'expier, comme des pénitentes, un formidable arriéré de péchés féminins ou d'iniquités masculines. Hors du harem, elles sont toujours en deuil. Ces femmes emmaillotées comme des momies songent peut-être aux tragédies byzantines du Vieux-Sérail et aux sultanes qui, dit-on, furent jetées au fond du Bosphore, cousues vivantes dans des sacs de cuir. Leurs attitudes, soupçonnées sous le disgracieux costume qui les engonce, leur voix plaintive qui vient de dessous leurs voiles avec un accent d'outre-tombe, tous leurs mouvements, toutes leurs démarches semblent exprimer la peur. Et, en effet, rien de ce qui les entoure n'est rassurant. Leurs seigneurs et maîtres font garder les portes et les vestibules des sérails par des concierges albanais qui, à la place du plumeau et du balai que brandissent nos inoffensifs portiers, ont des sabres, des pistolets, des yatagans et tout un tremblement de tromblons. Tous les voyageurs qui ont essayé de franchir les seuils ainsi gardés

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s'accordent à dire que ces pittoresques cerbères sont habituellement d'une humeur massacrante.

Les espèces de nègres en stambouline noire et en fez rouge qui sont spécialement chargés de veiller sur la vertu des cadines et que l'on voit s'agiter, très affairés autour d'elles, ont des façons plus douces. Mais j'imagine que la présence continuelle de ces messieurs, toujours importants et volontiers vétilleux, tatillons, doit être une obsession insupportable. Ils sont toujours là, plus ennuyeux que gênants, puisque les plus ombrageux maris n'ont aucune raison d'en être jaloux.

Ces nègres sont inquisiteurs, fureteurs, espions et potiniers comme les vieilles sorcières dont ils ont le visage glabre et la voix grêle. Ils surveillent les correspondances. Au besoin, ils décachettent les lettres, regardent par le judas des guichets, et font des rapports de police sur tout ce qui se passe dans la maison. Bien payés, bien nourris, pour faire ce métierlà, ils deviennent vite gros et gras, ayant bon

souper, bon gîte et ne se souciant point du reste.

Quand les femmes d'une riche pacha sortent du harem pour aller en promenade au cimetière d'Eyoub ou vers cette attrayante banlieue qu'on appelle là-bas les Eaux-douces, elles sont constamment surveillées par ces nègres. On enferme ces femmes, tout embobelinées d'étoffes sombres, dans de grandes voitures pareilles aux landaus où chez nous défilent les noces. Sur chaque siège, à côté du cocher, est assis l'inévitable nègre en redingote — tel un pion qui surveillerait un pensionnat. A droite et à gauche des voitures, d'autres nègres, à cheval ceux-là, et les fontes pleines de pistolets, trottinent à la hauteur des portières, et prennent volontiers des airs furieux si l'on fait mine de regarder les pensionnaires qu'ils escortent et qu'ils ennuient.

En revenant des Eaux Douces.

Aujourd'hui, vendredi, jour férié chez les

mahométans, — j'assistais avec quelques amis, officiers de marine pour la plupart, au retour des Eaux-Douces, moins beau, quoiqu'on en dise, que le retour du Bois de Boulogne par les Champs-Elysées.

Un long cortège de voitures défilait, ramenant de la promenade hebdomadaire une caravane de femmes que nous supposions toutes jeunes et jolies. Elles étaient naturellement affublées du triste accoutrement qui est là-bas, selon le rite ancestral, la tenue de sortie. Noires étaient les houppelandes où disparaissait la finesse de leurs tailles souples. Noires, les longues pèlerines, qui dissimulaient leurs épaules et bridaient leurs bras. Noires, les cagoules qui masquaient leurs visages, probablement délicieux. Noirs, les eunuques absurdes qui cavalcadaient, pistolet à la ceinture, autour des carrosses du harem. Mais malgré tout cet attirail d'ensevelissement, en dépit de la surveillance de ces gardiens étranges, on pouvait apercevoir, dans l'encadrement des portières ouvertes, quelques-uns des plus jolis yeux qui se

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soient épanouis clans l'empire turc. L'intervalle des capuchons et des cagoules laissait voir ces yeux, extrêmement brillants, d'autant plus attirants qu'ils réunissaient, pour ainsi dire, toute la vie intense de ces fantômes, à peine entrevus. L'un de nous parut croire, à tort ou à raison, qu'une paire de ces admirables diamants noirs étincelait pour lui faire plaisir. Très imprudent, presque emballé, il attacha son regard sur ce regard, peut-être indifférent, et qu'il jugeait plein de sympathie et de promesses. Cette ivresse, hélas! dura peu. Un affreux nègre menaçant et canaille, roulant des yeux en boules de loto, arrêta son cheval et vint mettre un gros pistolet d'arçon sous le nez de mon ami en poussant des cris inarticulés et rauques. Quand nous eûmes calmé cet imbécile, le cortège des landaus avait déjà disparu dans la poussière du crépuscule, emportant pour jamais la belle inconnue dont les yeux, après avoir un instant rayonné d'un éclair d'amour, se sont sans doute éteints prématurément dans l'amertume des larmes.

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Elles s'appellent probablement Zeyneb, Mélek (c'est-à-dire l'Ange), Djenane (c'est-à-dire la Bien-Aimée). Elles pourraient s'appeler aussi Kondja-Gul (Bouton de Rose), Gulchinasse, (Servante de Rose), Ghemsigul (Rose Solaire), Purkiémal (la Parfaite) ou Durdané (Grain de Perle), etc..

Pendant plusieurs siècles, une sorte d'anchantement mystérieux pesa sur les harems, aujourd'hui traversés d'un souffle de révolte. Les femmes d'autrefois étaient là comme des Belles au bois dormant, et rêvaient en fumant des narghilés et en dégustant des confitures. Les nuages du rêve, au milieu de la griserie des aromates, les empêchaient de voir les misères de la réalité. Elles se résignaient à être fatalement des esclaves, tandis que leurs sœurs d'Occident étaient facilement des maîtresses. A présent, c'est fini. Elles se sont éveillées, paraît-il, et le désenchantement commence. On les instruit, on les éduque, on les émancipe intellectuellement à l'européenne. Et l'on voudrait les obliger en même temps à consentir

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aux soumissions d'autan, à supporter toutes ces entraves démodées, tous ces voiles surannés ! C'est impossible. On ne pouvait les maintenir dans leur ancienne sujétion, qu'à la condition de les laisser dormir dans une heureuse nullité. Du moment que Zeyneb, Mélek et Djenane sont devenues intelligentes, on ne doit pas espérer qu'elles accepteront des tyrannies inintelligibles.

Les Orientales de Victor Hugo et les décors des Folies-Bergère nous ont habitués à un certain genre de turquerie. Nous nous figurons que le harem, c'est l'endroit où, parmi des odalisques pareilles à la belle Fatma, le pacha jette le mouchoir, en fredonnant la chanson de la Sultane Favorite :

A toi tout mon peuple qui tremble !

A toi Stamboul qui, sur ce bord Dressant mille flèches ensemble, Se berce dans la mer et semble Une flotte à l'ancre qui dort.

Et la favorite, en écartant le voile étendu

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sur la sombre beauté de ses cheveux noirs et et sur l'éclat langoureux de ses longs yeux en amande, soupirait d'un ton dolent l'élégie de la Captive :

Si je n'étais captive J'aimerais ce pays, Et cette mer plaintive, Et ces champs de maïs, Et ces astres sans nombre, Si le long du mur sombre N'ctincelait dans l'ombre Le sabre des spahis.

Cependant il y a des choses qui ne changent pas. Une romancière turque, — car les femmes d'aujourd'hui font des romans partout, même en Turquie, — une romancière turque, madame Fatmé Alié, a décrit, dans YHistoire de la Joueuse de Luth, non seulement l'intérieur d'un harem, mais aussi les tragi-comédies sentimentales qui peuvent troubler la bonne harmonie d'un ménage ottoman. C'est très simple, cette histoire. Un monsieur de Constantinople trompe sa vertueuse épouse et dis-

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sipe sa fortune avec une jeune femme de mœurs légères, qui appartient au monde des théâtres... Est-il nécessaire d'aller jusqu'à Constantinople et de savoir le turc pour voir ces choses-là dans la vie ou dans les roman-? Ce qu'il y a de plus turc en cette histoire, c'est la douceur extraordinaire avec laquelle l'épouse trompée se résigne à son sort.

Hors du harem.

Je me souviens d'une histoire vraie qui eafj arrivée sous le règne d'Abd-ul-Hamid : c'est l'escapade de trois jeunes heautés qui se sont enfuies du harem d'un pacha pour aller à Paris, tout simplement.

Il ne s'agit pas ici d'une de ces aventures qui évoquent aux yeux du spectateur ébahi le décor d'un sérail d'autrefois avec l'attirail des yatagans traditionnels et du fatal lacet apportés en cérémonie par les muets du Grand Seigneur. Il s'agit de quelques désenchantées

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très modernes, qui ne veulent plus s'exposer, comme Sarah la Baigneuse,

Ou Juana la Grena line.

Qui toujours chante et badine,

à finir leurs jours dans un sac de cuir, pèlemèle avec des chats enragés et des serpents venimeux, au fond des flots bleus du Bosphore. On ne goûte l'exotisme féroce des Orientales que si l'on est séparé par cinq cents lieues du sabre que brandit sur la tète des odalisques le redoutable chef des eunuques noirs. Donc les désenchantées se lassèrent de savourer l'arôme des narghilés d'argent, parfumés d'essence de roses. La douceur du rahat-loukoum, pâte saturée de vanille et incrustée de pistaches que l'on mâche lentement, parut fade à leur goût fatigué de sucreries. Après avoir dégusté toutes ces friandises, elles eurent peur du mauvais café. C'est pourquoi elles consultèrent l'indicateur des chemins de fer, afin de connaître l'horaire des trains en partance pour Paris. Oh ! ce Paris ! De quelle passion curieuse et

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fervente les yeux des désenchantées s'attachent à ce nom magique, inscrit en grosses lettres sur les cartes de géographie que l'on voit maintenant à Gonstantinople jusque dans les écoles des khodjas ! Les syllabes de ce nom, sans cesse répétées par les échos des deuxmondes, retentissent comme un lointain appel aux oreilles de tous ceux, de toutes celles qui souffrent de la sottise barbare et qui sont retenus dans une injuste captivité. Paris, c'esl l'asile universel où se réfugient les victimes de l'éternel recommencement des iniquités sociales. On sait partout, sur la vaste terre, que l'hospitalité de Paris est libéralement ouverte à toutes les revendications et à toutes les doléances. Les femmes, surtout lorsqu'elles sont fugitives, y sont accueillies avec cette nuance de déférence qui est apparemment un des plus aimables traits de la politesse française.

Donc, les trois demoiselles du harem, après une odyssée fertiles en péripéties diverses, débarquèrent à la gare de Paris-Lyon-Méditerranée... Elles n'avaient plus de voiles musai-

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mans ni Je mante ottomane, ni de feredjé ni detcharchaf. Elles avaient troqué leurs babouches contre des bottines à talons, qui sonnaient allègrement sur l'asphalte parisien.

Mais avant d'arriver à ce refuge tant désiré, combien de difficultés s'étaient opposées à leur périlleuse escapade! C'est tout un roman vrai, qui éclaire d'une vive lumière l'histoire émouvante des Désenchantées de Pierre Loti.

L'heure où les fugitives sortirent du harem fut impressionnante. Elles étaient déguisées, grimées à souhait, comme pour jouer la comédie. Une voiture mystérieuse les conduisit cahin-caha, à travers les rues défoncées de Stamboul, parmi les chiens hargneux qui se levaient en grognant au bruit des roues, jusqu'au quartier de Kassim-Pacha...

Stamboul dormait. Le clair de lune baignait de clartés blêmes les ruines du Vieux-Sérail, la tour délabrée de Galata, les palais déserts de la Gorne-d'Or et du Bosphore, toute cette merveilleuse cité des Mille et une Nuits, dominée et comme écrasée par cet Escurial sans

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prestige, qui s'appelle Yildiz-Kiosk... Là-bis^

le padischah veillait, gardé par ses Arnaules. Quelle ne serait pas sa colère en apprenant cette fuite nocturne de trois « hanoums chappant du harem et profanant par celte escapade la loi sacro-sainte du divin Mahomet! Moustapha-Pacha est la station-frontière, dernière halte des trains qui vont de Turquie en Bulgarie. Angoisse des voyageuses, blotti fond de leur compartiment, dans le clair-obscur où clignote une lampe voilée d'étoffe bleue. Le train stoppe au milieu d'un paysage de neige, triste à faire pleurer les beaux yeux de la plus insouciante odalisque. La minute approche où les fugitives, enfin libres, vont se sentir hors de l'empire où commande leur légitime souverain. Trois jeunes cœurs, émus d'une espérance mêlée de crainte, battent à rompre le frêle satin des corsets parisiens qu'ont lacés les « hanoums » pendant les dernières heures de leur séjour au harem. Un bruit de lourdes bottes retentit dans le couloir du wagon. Une grosse voix crie, d'un ton rogue :

« Douane! » Qu'Allah soit miséricordieux!... La porte du compartiment s'ouvre brusquement sous une poussée rude. Un homme de haute et large carrure apparaît, sanglé dans un ceinturon de cuir et boutonné jusqu'au menton dans une ample tunique. 11 dit :

— Vos papiers, mesdames.

Elles ouvrirent leurs sacs de voyage, et remirent leurs passeports à cet homme grognon qui les passa au contrôleur en disant :

— Gardez ces passeports.

Les voyageuses, plus mortes que vives, ne bougeaient pas, mais une sueur froide, lentement, glaçait leurs tempes et leurs joues, faisait claquer leurs dents. Autour du train, des hommes vêtus de sombres uniformes, et munis de lanternes, allaient et venaient en vociférant. C'étaient, tout bonnement, des employés qui faisaient du zèle. Mais les trois échappées du harem s'imaginaient que leur fugue avait été dénoncée, et que, dans ces discours nocturnes entre Turcs musulmans et Bulgares chrétiens, il s'agissait de leur triste sort...

Oh! quelle intolérable vision hanta ces trois jeunes tètes, à peine libérées du joug héréditaire ! On sait que l'imagination des bourreaux d'Orient est aussi inventive en supplices que la fantaisie effroyable des tortionnaires chinois. Us sont vraiment supérieurs dans l'art de faire mourir avec lenteur les gens que l'on conlie à leurs soins. Pendant l'interminable halte de Moustapha-Pacha, les fugitives crurent entrevoir, dans un épouvantable cauchemar, les marteaux avec lesquels on casse les dents, et aussi les tenailles qui servent à pincer les ongles, et enfin la trousse de petits couteaux avec lesquels on vous enlève sur le dos des lanières de peau vive La bastonnade sur la plante des pieds est presque une caresse, en comparaison de ces tortures. Rien que de penser à ces choses, on éprouve jusqu'au fond des moelles le frisson de la petite mort, les mâchoires grincent d'épouvante et les cheveux se hérissent de terreur l.

1. Le Mccheroulietle, organe conslilulionncl ottoman, qui parait a Paris, sous la direction du général Chérit-

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Fort heureusement, à la halte deMoustaphaiacha, les trois voyageuses en furent quittes pour la peur. Quelle joie lorsque la locomoiitive dérapa, et que le train repartit à toute vapeur vers Solia !

La Bulgarie traversée, on entra en Serbie... La clarté de la lune brillait sur la blancheur des neiges.

Les trois jeunes fugitives songèrent au Bos-

paclia. et qui, en maintes rencontres, pour l'honneur de la Turquie, fut rinterprèle éloquent des droits de l'humanité, a publié, dans son numéro d'octobre 1912 — sous ce litre : Le Jardin des Supplices, — le récit des tortures physiques et morales qui lurent infligées, en 11» 10, c'est-à-dire deux ans après l'avènement du comité Union et Progrès, a Hadji-Kémal, cafetier dans le faubourg de Tchareliamba, et suspect de propos séditieux. On appliqua notamment à ce pauvre homme, pour lui faire dénoncer de prétendus complices, le falaca, instrument de torture qui consiste en un chevalet muni d'une corde au moyen de laquelle on serre les chevilles du patient pour lui infliger la bastonnade sur la plante des pieds avec des gourdins en bois de cornouiller. Il y a aussi le supplice du fonroun-odounou, qui consiste à faire mettre à genoux le patient, à lui passer, dans l'angle des genoux, entre les mollets et les cuisses, une grosse pièce de bois de chauffage, et, dans celte position, à lui tirer le corps en arrière, de telle sorte qu'il éprouve, dans les articulations des jarrets, une sensation de craquement. Le malheureux Kémal subit aussi le supplice du domouz-iopou, qui fait se tordre les veines au point de se rompre, et toutes sortes d'autres atrocités.

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phore, déjà lointain, aux Eaux-Douces d'Europe, aux calques légers qui couraient accélérés par le rythme des rames, sur les flots nuancés des plus fines teintes de la turquoise et du saphir. Elles ne purent se détendre d'une sorte de nostalgie. Peut-être ont-elles murmuré en sourdine cette jolie chanson romantique de SaraJi la Baigneuse :

Je ne suis point Tartare, Pour qu'un eunuque noir M'accorde ma guitare, Me tienne m un miroir.

Pourtant j'aime une rive, Où jamais des hivers Le souffle froid n'arrive Par les vitraux ouverts.

L'été la pluie est chaude; L'insecte vert qui rôde Luit, vivante émerainle.

Sous fis brins d'herbe verts.

J'aime de ces contrées

Les doux parfums brûlants.

Sur les vitres dorées

Les feuillages tremblants ;

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L'eau que la source épanche Sous le palmier qui penche, Et la cigogne blanche Sur les minarets blancs.

Mais surtout, quand la brise Me touche en voltigeant, La nuit j'aime être assise Etre assise en songeant, L'œil sur la mer profonde, Tandis que, pâle et blonde, La lune ouvre dans l'onde Son éventail d'argent.

Elles furent tirées de leur songerie par la soudaine apparition de la gare de Belgrade, toute resplendissante des feux de l'électricité. Dans cette éblouissante clarté, on voyait briller les baïonnettes d'un régiment d'infanterie aligné pour la parade. Les exilées ont pu croire que leur aventure finirait dans la capitale de la Serbie. Mademoiselle Setnour eut sérieusement l'intention de se tuer avec son mignon revolver à six balles, plutôt que d'obéir aux injonctions des autorités serbes qui la sommaient de descendre, elle et ses compagnes.

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Finalement, elle préféra ne point se tuer, et suivre, avec ses deux amies, terriblement inquiètes, le premier secrétaire de la légation turque qui était chargé de les arrêter avec tous gardsdûs à leur condition. Elles furent prisonnières dans un hôtel ultra-moderne où Son Excellence le ministre de Turquie vint leur faire visite en s' excusant. Ce ministre, homme très fin, sentait combien sa position était ingrate. Les captivités, dans les histoires de ce genre, sont toujours amusantes parce qu'elles sont toujours suivies d'une évasion sensationnelle. Quelques jeunes Serbes, très galants, vinrent offrir aide et assistance aux prisonnières, et leur proposèrent les moyens de s'en aller très loin du premier secrétaire et du ministre. L'une d'elles, mademoiselle Mirième, revêtit le brillant uniforme d'un officier de la garde royale serbe, et s'égaya de ce rôle travesti, qui lui donnait droit au salut militaire. Même, on dessina, sous son petit nez, au-dessus de ses lèvres roses, une ombre de moustache qui lui seyait à ravir. Les autres jeunes « hanoums »

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revêtirent divers autres déguisements, et toutes s'en allèrent chez un riche banquier des environs de Belgrade, qui réussit à dépister les plus lins limiers du sultan. De là, on les mena discrètement vers l'Orient-Express, et désormais assurées d'aboutir au terme de leur voyage, elles s'amusèrent, paraît-il, chemin faisant, à réciter du Verlaine.

— Regardez, disait mademoiselle Djenane, regardez comme

Le paysage dans le cadre des portières Court furieusement

— Verlaine, reprit-elle, a dû faire un semblable voyage lorsqu'il a parlé de ce

tourbillon cruel Où tombent les poteaux minces du télégraphe Dont les fils ont l'allure étrange d'un paraphe.

Elles traversèrent la Syrmie, la Croatie et ses interminables forêts de hêtres, les plaines esclavonnes et arrivèrent, par le chemin des écoliers, aux lagunes de Venise.

Elles voulaient voir du nouveau... Admirer

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Venise, le quai des Esclavons, le pont des Soupirs, le trésor de Saint-Marc, le palais des Doges... Oh! le Gorrège, le Titien, Paul Véronèse, Y Apothéose du Tintorct, les fresques de Tiepolo, la Vie de sainte Ursule, par Garpaccio, quel rêve et quels délices !

Enfin par Milan et Vintimille, elles entrèrent sur le territoire de la République française1. Là seulement, elles se sentirent tout à fait libres. Désormais, elles eurent le droit de faire des conférences, d'assister à des meetings et décrire dans les journaux. Elles se moquèrent de la censure qui à Constantinople, s'opposait cruellement aux libertés de la Presse. Elles furent très contentes, et se tirent « interviewer » par les plus brillants chroniqueurs de Paris.

Cérémonies turques.

Je me souviens d'avoir vu, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, le rideau s'abaisser lenle-

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