‹ Á côté de la grande histoireChapitre 1 sur 44 · Hachette · texte numérisé non relu

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Cochut ne manque point de talent, et même d'esprit, d'un esprit qui est au talent comme la mousse est au vin, qui le rend plus piquant et qui le couronne. Il est connu par des travaux très renseignés sur des questions économiques, la plupart anglaises, et son livre sur Law montre qu'il est fait pour mieux que pour jauger des chiffres et comparer des statistiques. Il y a là de la tenue d'écrivain, de l'élégance, delà netteté, et souvent une fine ironie, toutes choses excellentes, mais qu'il faudrait utiliser dans une composition plus vaste qu'une simple et courte monographie. L'abbé Galiani disait : « 11 y a des États qui a ne sont jolis que dans leur décadence. » Le petit médaillon historique de Law, peint par Cochut, est un livre de ces sortes d'États à leur déclin, ce qui ne veut pas dire, du reste, que nous soyons le moins du monde « jolis » en tombant comme nous le faisons. Nous étions « jolis » peut-être du temps de Galiani, mais à présent nous sommes prosaïques et affreux. Ce qui fut la grâce française manque à notre chute. Par suite de ses préoccupations d'économiste, sans doute, Cochut a voulu surtout tracer l'idée nette du système, et il l'a pris à part, l'isolant de tous les faits généraux et ne l'expliquant que par l'état où les prodigalités de Louis XIV avaient mis les finances et la monarchie; et, pour parler la langue économique, il s'est très bien tiré de ce dix-huitième d'épingle historique. Mais, selon nous, la division du travail ainsi

LAW à

appliquée à THistoire est funeste. C'est un procédé sans grandeur, par amour de Texactitude. Que diraiton si l'on montrait qu'il conduit à faux?... Dans l'esprit humain et dans l'Histoire, qui est la glace de l'esprit humain, mais une glace où les traits restent au lieu de passer, rien n'est isolé, tout se tient, tout s'enchaîne, et le devoir de l'historien est de montrer ces enchaînements, ces jointures, ces articulations, qui constituent l'ensemble de l'Histoire et de son unité.

Law, l'aventurier Law, n'est point un accident dans le xvm^ siècle; il n'est point un aérolithe vivant tombant du pays des Chimères, dans une époque et dans un pays où l'esprit du temps prenait son ivresse pour sa force. Law est le produit très normal et très spontané d'un temps qui valait moins que lui, puisqu'il l'a gouverné, mais qu'il n'aurait pas gouverné s'il n'y avait pas eu entre lui et ce temps des choses communes et profondes. Il en avait les mœurs; il en avait l'audace désespérée et la corruption, cette audace de joueur qui à tout coup joue le va-tout de sa vie, et telle avait été la sienne. Ce qui lui appartient en propre, c'était le génie, si on entend par génie cette espèce de force intellectuelle qui déplace beaucoup d'idées et renverse toutes les traditions. Mais, dans tous les cas, c'était là un génie funeste, le génie qui fait trou, comme une bombe, dans tout ce qui est cohérent encore dans un peuple, et qui, prenant à rebours les instincts, les mœurs, les intérêts de la

France, a faussé pour longtemps (pour toujours peutêtre I) une destinée dont le secret ne se trouve qu'à deux places : dans le passé et dans le sol. Le mal tend au complet comme le bien. Law est dans Tordre économique ce que fut le Régent dans Tordre politique. De tels génies devaient s'accueillir, se comprendre et s'arc-bouter ; car ils étaient Tun et l'autre la Révolution.

A notre sens, fort inflexible, Cochut n'est point assez sévère pour Law. Il n'ose le condamner ni l'absoudre, et cette hésitation est déjà un jugement qui révèle la pente naturelle de Tesprit. Chose logique, du reste! tout économiste moderne doit se sentir des entrailles pour l'homme du système, car c'est de cet homme que date, en France, « cette vive surexcita- « tion de Tindustrie » qui a remplacé la grande existence agricole d'autrefois. Cochut cite, comme une opinion qu'il épouse, les paroles de Gautier sur Law dans V Encyclopédie du Droit: « La conception de Law, « malgré les vices originaires qui rendaient le succès « impossible, malgré la témérité aveugle et les fautes « graves qui rendirent sa chute si soudaine et si terce rible, n'en atteste pas moins chez son auteur, outre « un génie puissant et inventif, la perception distincte « des trois sources les plus fécondes et jusque-là les « plus ignorées de la grandeur des nations : le com- « merce maritime, le crédit et Tesprit d'associa- « tion. »

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