‹ Á côté de la grande histoireChapitre 2 sur 44 · LAW · texte numérisé non relu

LAW

On a droit de s'inscrire en faux contre un tel jugement. Ne dirait-on pas que la grandeur des nations, avant Law, était ignorée! En vérité, ces exagérations d'économistes rappellent, à leur manière, les exagérations d'un autre genre dont on s'est tant moqué, quand les hommes de la fin du xviii^ siècle, hébétés par le matérialisme, proclamaient que la Révolution française était toute dans le déficit financier. Le secret de la ruine ou de la grandeur d'un peuple ne tient pas dans les causes matérielles, si graves, si compliquées et si larges qu'elles puissent être. Les économistes oublient trop une pensée de Bonald, qu'il est peut-être bon de leur rappeler : « Les révolu- « lions, comme les grandeurs des peuples, ont des « causes matérielles et prochaines qui frappent les « yeux les moins attentifs, mais ces causes ne sont, « à proprement parler, que des occasions; les véri- « tables causes, les causes profondes et efficaces, « sont toujours des causes morales, que les petits « esprits et les hommes corrompus méconnaissent. »

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Nous ne contestons à la Médiocrité aucun de ses droits. Mais, franchement, est-il permis, à l'heure qu'il est, de faire un livre ennuyeux sur la Chine ? Si c'était un livre inexact, passe encore ! mais un livre ennuyeux, dans l'état actuel des connaissances sur ce singulier pays, lesquelles ont tout juste le degré d'information et d incertitude, de lumière et d'obscurité qui donne à l'Histoire tout le piquant d'une question, cela est-il permis, même à très haute et puissante dame la Médiocrité?... Est-il permis de manquer d'intérêt et de vie quand il s'agit du peuple le plus curieux et le moins connu, quoiqu'on en ait immensément parlé, de ce peuple magot et falot qui ressemble aux visions produites par l'opium qu'il fume,

1. Pauthier. La Chine. Bazin. La Chine moderne (Pays, 20 novembre 1853).

et qu'on pourrait appeler le plus fantastique de tous les peuples ?

Il est des sujets sur lesquels la valeur d'un homme, par cela seul qu'il les traite et à condition pourtant qu'il ne les gâtera pas, devient tout à coup vingt-cinq fois plus grande qu'elle n'est réellement, et la Chine est un de ces sujets sterling. Dans ce long carnaval de Venise que le mystérieux et hiéroglyphique Orient joue depuis des siècles à l'Occident intrigué, la Chine, cachée sous ses éventails, tapie derrière ses écrans, roulée en boule sous ses ombrelles, est le masque le plus impénétrable, et le plus impatientant à deviner. De tous, c'est celui qui tient le plus à son incognito et qui sait le mieux le défendre. Au xvii^ siècle, elle a mystifié lord Macartney, et le livre du pauvre lord nous dit, avec la candeur d'une dupe accomplie, dans quelles superbes proportions la mystification eut lieu. . . Si un jour elle a permis aux Jésuites, ces admirables enjôleurs pour le compte de la vérité, de soulever son loup et de la regarder au visage, elle s'est bien vite repentie de cette minute d'abandon qui allait faire de sa personnalité historique le Secret de la Comédie pour le monde entier. Elle est donc toujours un mystère... non pas un simple mystère à ténèbres dans lesquelles l'œil cherche sans voir, mais un mystère à éblouissements qui brise la lumière sous les feux luttants des contradictions... Avec un pareil peuple, qui semble échapper au jugement même, avec ce sphinx

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retors qui a remplacé l'énigme par le mensonge et auprès de qui tous les sphinx de l'Egypte sont des niais à la lèvre pendante, n'y a-t-il pas toujours moyen, si on ne met pas la main sur le flambeau de la vérité, de faire partir, en frottant son esprit contre tant de récits, les allumettes du paradoxe, et d'agir ainsi, fût-ce en la déconcertant, sur l'Imagination prévenue, qui s'attend à tout, excepté à l'ennui, quand on lui parle de la Chine et des Chinois ?

Et c'était là ce que nous disions avant d'ouvrir les deux effroyables volumes de cinq cents pages sur deux colonnes que Firmin-Didot a publiés dans sa vaste collection de F Univers pittoresque, entreprise, peut-être, pour prouver la supériorité des ordres religieux en matière d'œuvres collectives sur toutes les individualités scientifiques ralliées dans un intérêt commercial. En lisant le nom des deux célèbres sinologues au front du livre de Didot, nous nous promettions une grande volupté de lecture ; car un sinologue, ce doit être au moins la moitié d'un Chinois, tant la langue tient de place en Chine ! C'était donc une histoire de la Chine que nous allions lire, écrite en français par deux Chinois... presque, et par deux Chinois à boutons de nacre, deux mandarins ! Cela promettait d'être exquis. Après les grands travaux du Père Du Halde, du Père Grosier, du Père Amyot, du Père Gaubil, et de tant d'autres Pères jésuites, qui firent, pendant un moment, de la Chine une province de

leur ordre ; après les livres des voyageurs anglais sur cette Chine logogriphique, aussi difficile à déchiffrer que son écriture ; en présence surtout de ces Pères de la foi, notre Compagnie des Indes de la rue du Bac (comme les appelait un grand écrivain), et dont les observations sont le meilleur de l'érudition contemporaine sur les institutions et les mœurs de la Chine, si deux sinologues, ayant passé toute leur vie dans une Chine intellectuelle qu'ils ont redoublée autour d'eux comme les feuilles d'un paravent, se mettaient à écrire de leur côté une histoire du pays qu'ils n'ont pas cessé d'habiter par l'étude et par la pensée, il y avait lieu de croire, n'est-il pas vrai ? que cette histoire dépasserait en renseignements et en aperçus les autres histoires insuffisantes, et que nous apprendrions quelque chose de nouveau sur ce peuple étrange, qui, du fond de sa gravité imperturbable, a l'air de se moquer de nous.

Oui ! voilà ce que nous pensions, mais l'illusion n'a pas été longue. Ces ombres chinoises d'une nouvelle et bonne histoire de la Chine ont bien vite disparu !... Le livre de Pauthier et les travaux complémentaires et caudalifs que Bazin a soudés à ce livre, sous le titre de la Chine moderne (i), ne contiennent rien de plus que ce qu'on savait avant eux. Ces messieurs, qui sont, comme nous l'avons dit, des sinologues fort dis-

1 Firmin-Didol,

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tingués, et qui pensent peut-être très fortement en chinois, se relâchent en français et ne sont plus en cette langue que de modestes compilateurs. Ils ont rapproché des travaux épars çà et là, et ils ont formé de ces détails une espèce de synchrétisme historique où la confusion des faits entassés produit quelque chose de très chinois, car cela manque entièrement de perspective et de cette clarté qui est la vie des livres écrits en français. Mais des documents inconnus sur le Céleste-Empire, et des considérations supérieures à celles que deux siècles d'incertitudes et de travaux poursuivis plus ou moins à tâtons par les Quinze-Vingts de nos Académies des sciences ont mis en circulation dans le monde savant européen, nous en avons vainement cherché la trace. Elle n'existe pas. Certes! nous ne méprisons pas les compilateurs! Les abbés Trublet sont des capacités honnêtes, quoique Voltaire, qui ne l'était pas, s'en soit moqué dans des vers charmants comme ce serpent d'homme savait en siffler ; mais, pour que la compilation mérite le petit salut de la critique en passant, il ne faut pas qu'elle ressemble au pêle-mêle des numéros d'un sac de loto qu'un enfant viderait sur une table. Quand on ne peut exister que par la méthode et qu'on n'en a pas, que reste-t-il ?... Et malgré la plus excessive bienveillance, peut-on vraiment appeler méthode une enfilade de chapitres qui se suivent, comme les moutons de Dindenaut, et qu'on a cru

classés parce qu'on leur a noué à la tête la plate cocarde d'une étiquette ?...

Ainsi, désappointement, déception, chute sans matelas du haut... de la tour de Porcelaine, telle a été notre désagréable impression en lisant ces deux énormes volumes, ramassés partout, excepté en Chine, excepté là où il eût fallu chercher. Hélas I avec cette érudition de troisième main qu'on nous donne pour de l'érudition de première, la Chine restera donc ce qu'elle a été jusqu'ici : une espèce de rêve, entrecoupé de réalités étonnantes pour les penseurs et pour les poètes, et, pour les curieux, les historiens et les observateurs, une espèce de mystification colossale en permanence dans l'Histoire... Olla podrida morale de toutes choses, depuis la piété filiale jusqu'à l'infanticide, attendant toujours, mais vainement encore, pour cette fois, son chimiste et son analyse, la Chine va continuer d'être la pierre de scandale dans Israël, le sujet pris, quitté et repris, des vaines disputes de nos sagesses. On dira d'elle ce qu'on en a dit toujours : les choses les plus exclusives et les plus contraires, et ce sera peut-être aussi faux ou peut-être aussi vrai que par le passé, car, qui sait ? si le scepticisme historique n'existe pas dans notre Europe, la Chine l'aurait pondu tout exprès pour nous au bord de son Fleuve Jaune ou de son Fleuve Bleu. Nul pays n'eut jamais une renommée plus équivoque, plus d'admirateurs et plus d'ennemis. Si aucun n'a été plus vanté,

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aucun non plus n'a été plus décrié, plus déshonoré, plus bâtonné ici comme là-bas, dans ses foyers domestiques. Seulement, le malheur veut que de ce côté-ci l'un des bâtonnants ait été le président de Montesquieu.

Nonobstant cette petite volée de bois vert, comme disait Figaro, appliquée sur Téchine d'un pédant, — car la Chine est bien quelque peu pédantesque, — les uns ont fait du peuple chinois le plus ancien, le plus grand, le plus spirituel, le plus digne, le plus sage de tous les peuples, philosophique et cependant religieux (ce qui, en Chine seulement, n'implique pas contradiction!), artiste profond, oh! artiste! une population de Phidias-Téniers, concevant l'Art comme Hugo l'a compris, et tirant de la Laideur qui est infinie un bien autre parti que ces pauvres Grecs de la Beauté, qui ne Test pas. Pour ces admirateurs effrénés, la Chine n'a été ni un peuple ni un gouvernement, mais une civilisation tout entière, mais la fleur inconnue jusque-là et splendide d'une civilisation qu'aucun déluge n'avait été assez puissant pour noyer comme un nénuphar (comparaison chinoise !) dans ses eaux. Les autres, moins persuadés que le Céleste Empire soit céleste, ont fait du peuple-phénomène qui l'habite une nation de la date de beaucoup d'autres dans la chronologie asiatique, malgré ses prétentions exorbitantes à l'antiquité ; ni plus grand, ni plus fier, ni plus sage que tous les idolâtres de la

terre, que toutes les races tombées et dispersées aux quatre vents de la colère de Dieu, abominablement corrompu, — ce qui lui donne ce petit air vieux qui nous fait croire à sa vieillesse, car la corruption vieillit le multiple visage des peuples comme la chétive figure de Thomme, — laid jusqu'à la plus bouffonne laideur, et, si l'on s'en rapporte aux œuvres qui sortent des mains patientes et industrieuses de ce peuple stationnaire, encagé dans son immuable empire du Milieu, ces œuvres de prisonnier qui s'ennuie et qui apparaissent comme des prodiges à notre fougue occidentale, ayant l'intérieur de la tête aussi étrangement dessiné que le dehors, le cerveau conformé comme l'angle facial 1 Deux opinions, comme on le voit, assez dissemblables et hostiles, qui s'entrechoquent comme des sœurs ennemies depuis qu'on s'occupe de la Chine, et que le livre de Pauthier et Bazin ne pacifiera pas en nous montrant ce qu'il nous faut définitivement penser de ce pays , à fantasmagorie et à mirages, qui nous applique, depuis deux siècles, la moralité de la fable des Bâtons ftoltants^ jouée par lui avec ses bambous !

Et, en effet, Pauthier et Bazin, en leur qualité de sinologues, sont des Chinois renforcés dans leur appréciation de la Chine. S'il y a des chauvins dans ce pays, — comme nous disons dans celui-ci, — de ces hommes qui se sentent plus fiers quand ils regardent... la grande muraille, ce sont très certainement des

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