LE GRAND DÉSERT D
Les œuvres du général Daumas méritent incontestablement Thonneur d'être réunies en œuvres complètes. Publiées à différentes époques, elles avaient, à toutes, frappé l'attention, et môme elles l'avaient passionnée. 11 est vrai que le sujet, unique et varié, de ces diverses œuvres, était la question d'histoire contemporaine qui nous passait le plus près du cœur,
1. Le géuéral Daumas. Le Sahara Algérien. — Mœurs et coutumes de l'Algérie. — La Grande Kabrjlie. — Le Grani Désert, Itinéraire d'une caravane du Sahara au pays des Nègres. — Les Chevaux du Sahara. — Principes généraux du cavalier Arabe [Pays, 18avriM855;.
puisque c'était Thistoire de la France en Afrique et la destinée de sa conquête ; mais, il faut être juste, ce n'est pas le prodigieux intérêt d'un pareil sujet qui fut exclusivement la cause du succès du général Daumas. D'autres livres, publiés sur l'Afrique, bénéficièrent alors, comme les siens, de Tinépuisable curiosité qui s'attachait à tous les détails qu'on nous transmettait sur ce pays, et ces livres, oubliés maintenant, ont péri à dix ans de la circonstance qui les avait fait naître. Ceux du général Daumas, au contraire, sont restés, dans l'opinion éclairée, juste à la hauteur où le premier moment les avait mis. Épreuve décisive ! Quand les livres peuvent impunément vieillir, c'est qu'ils sont réellement dignes du cadre ambitieux et monumental qu'on appelle les œuvres complètes. Puisqu'on a songé à le donner aux divers écrits de Daumas, qu'on nous permette de dire quelques mots sur cette espèce de panoplie littéraire, faite avec des livres beaux et étincelants comme des armes, et qui devront tenir une si noble place dans la littérature historique et militaire de notre temps.
Tous, sans exception, lorsqu'ils parurent, se recommandèrent par un genre de mérite qui n'a jamais faibli en le général DauQias, et qui produisit dautant plus de sensation qu'on était loin de s'y attendre. Ce mérite inespéré n'était ni l'observation, ni l'étude, ni le renseignement, ni la science exacte et forte, technique et claire, ni enfin aucune des qualités substantielles qu'on
est accoutumé de demander aux écrits d'un homme de guerre, instruit et pénétrant, et qui se trouvaient en lui au plus haut degré de précision et de développement. Xonl ce fut quelque chose de plus rare, sinon de plus précieux; quelque chose qui devait relever les autres qualités de ses écrits et qui en fit instantanément la fortune. Je veux parler d'un talent de style très brillant et très littéraire, lequel, se rencontrant avec éclat sous la plume d'un officier qui n'a pas le temps d'être artiste, étonna beaucoup tout le monde, — du moins tous ceux qui ne savent pas ce que l'esprit militaire cache d'aptitudes et de puissances, et de quelles forces il arme un homme (c'est le mot ici) quand il est profond.
En effet, de toutes les spécialités d'intelligence, l'esprit militaire (s'en étonnera-t-on?) est assurément une des plus larges, et la Critique, qui touche par hasard aux œuvres d'un soldat, doit insister sur ce point avec d'autant plus d'attention que le contraire est l'idée commune, et l'idée commune un préjugé. Les lions ne sont pas plus des métaphysiciens que des peintres, et voilà pourquoi les arpenteurs de l'esprit humain, qui soni orfèvres, monsieur Josse, ont mesuré si étroitement jà part le métier) les capacités militaires. Madame de Staël ne disait-elle pas un jour, avec cette ineflable impertinence de l'esprit qui tachait la bonté de son cœur, que, « hors les batailles, lord Wellington n'avait pas une idée » ? Il n'avait pas une
idée allemande, il est vrai, et sur laquelle les Schlegel pussent faire un livre ou un système; mais c'était un esprit droit, positif, sagace, tout-puissant d'habileté, de ce grand sens qui, s'élevant d'un degré de plus, serait le génie, et qui, comme la dit Bonald, doit en remplir les interrègnes... Eh bien, la Critique littéraire a toujours un peu traité les capacités militaires comme madame de Staël traitait Wellington ! Selon nous, ces espèces de capacités sont les meilleures, les plus nettes, les plus lumineuses qu'il y ait eu jamais parmi les hommes, et la littérature qui en est l'expression, soit sur les choses de la guerre, soit sur les choses de la politique et de l'histoire, est certainement la littérature où se trouvent relativement le plus d'œuvres supérieures et le moins d'œuvres médiocres... La cause de cela ne vient point seulement de ce que la vie militaire est une grande école pour le caractère, et qu'à une certaine profondeur le caractère et l'intelligence confluent et s'étreignent. Ce n'est pas uniquement parce que l'habitude de l'action influe sur l'habitude de la pensée, et qu'apprendre à se décider, c'est aussi apprendre à bien voir. Mais c'est surtout parce qu'un soldat qui descend de cheval pour se faire écrivain — ne fût-ce qu'un quart d'heure — a toujours à dire quelque chose sous l'impérieuse dictée de l'expérience et de la pratique de la vie. La bavarderie de l'art pour l'art lui est inconnue... L'étonnement qu'on eut donc quand le général Daumas donna ses livres au public fut
un sentiment qui tenait à beaucoup d'ignorance, de superficialité et d'injustice, mais, bien loin de nuire à son succès, il en augmenta la rapidité.
Ce ne fut pas, du reste, dans son premier ouvrage que Daumas montra, dans toute leur plénitude, les vives qualités d'écrivain qui allaient distinguer sa manière. Ce premier ouvrage était une suite d'études géographiques, statistiques, historiques, sur la région au sud des établissements français en Algérie. 11 parut sous le titre du Sahara algé7ne)i{i), et il était dédié au maréchal, ministre de la guerre, duc de Dalmatie, qui en avait autorisé la publication. C'était un document presque officiel, un livre pour les hommes du métier, et quoiqu'on y reconnût la souplesse nerveuse et la propriété d'expression qui indiquent que l'écrivain est tout près et qu'on sent battre son artère, cependant la méthode sévère, exacte et presque géométrique de Thomme spécial, dominait et contenait un style plein de feu, qui ne demandait qu'à jaillir et qu'à s'échapper. Plus tard, seulement, c'est-à-dire deux ans après, on put juger, quand parut la Grande Kabylie (2), d'un genre de talent qu'on n avait fait encore que soupçonner et qu'entrevoir ; car ce talent donna largement sa mesure et sa couleur dans ce vivant morceau d'histoire. Et je dis sa couleur à dessein, parce que Daumas est surtout un grand coloriste.