Hachette
Ce que nous appelons avec respect réducation militaire, cette forte éducation des choses qui l'emporte tant sur celle des livres et qui fait entrer les notions dans le cerveau par l'œil et la main, l'éducation militaire avait pu lui donner ce regard rectangulaire qui voit avec précision les objets, et la fermeté du dessin qui sait les reproduire, mais la maîtresse faculté de Daumas était le sentiment du pittoresque, et son livre de la Grande Kabylie le prouvait. En effet, il n'y avait pas dans cet ouvrage que des détails de mœurs à animer, des faits à grouper et à décrire, entin de la tapisserie historique à nous dérouler avec ses premiers plans et ses perspectives; il y avait aussi de véritables questions d'histoire à toucher, à pressentir ou à résoudre, d'autant plus difficiles et plus hautes, ces questions, que l'histoire qu'écrivait Daumas n'était pas faite, mais qu'elle se faisait, et qu'il fallait pour récrire la sagacité des historiens contemporains, — les premiers des historiens quand ils sont un peu supérieurs, — qui jugent les événements et leurs résultats dans le coup de la mêlée, tandis que les historiens d'une époque finie les jugent tranquillement après coup. Cependant, malgré la richesse du sujet qu'il avait choisi, il s'était presque détourné des questions qui incombaient à l'historien de l'Algérie et qui auraient pu éveiller et faire vibrer en lui cette faculté d'homme d'État qui est toujours, plus ou moins, au fond des soldats, car les stages de l'obéissance exer^
cent laborieusement à la pratique du commandement et du gouvernement des hommes. Il leur avait préféré le côté extérieur, mouvementé, visiblement éloquent des choses, et il s'était rencontré tour à tour, mais exclusivement, le peintre de mœurs et de guerre que des ouvrages ultérieurs, comme les Chevaux du Sahara (1) les Mœurs et coutumes de V Algérie (2), et les Princi'pes généraux du cavalier arabe (3; ont définitivement classé.
Oui! un peintre! un Horace Vernet littéraire 1 voilà ce qu'est le général Daumas. Comme Horace Vernet, il est le peintre lumineux des déserts, des tentes, des smalas, des burnous flottants, des chevaux buveurs d'air et des armes. Imagination militaire, ce qui veut toujours un peu dire imagination chevaleresque, il s'est profondément pénétré de la personnalité de ce peuple arabe, — le seul peuple réellement poétique qu'il y ait maintenant sur la terre, et dont la description ressemble aune page de la Bible oubliée dans des feuillets de ce Khoran qui ne sera bientôt plus pour Thumanité qu'un livre oublié, — une poésie chantée ! Nul n'a mieux compris, et ne devait mieux comprendre, que cette intelligente tête d'officier, les mœurs familiales et guerrières de ces tribus qui se dressent encore avec tant de majesté devant les Européens, leurs vain-